Ferdinand de Braekeleer, 1792-1883
Extrait de V Annuaire de r Académie royale de Belgique. cinquante-unième année, 1885.
SfM
in 2011 witin funding from
Research Library, the Getty Research Institute
http://www.archive.org/details/ferdinanddebraekOOhyma
^f^'^'Ùc/k::Af/'^
y^ ^yx-,ryi-
t-^-ht.
înTD. Jûacwcns 3r"-'
MEMBRE DE LACADÉMIK, né a Ànveri li il février 1791. mori dam la menu vitl» le 1( mai I88S.
Le nom de De Braekeleer, honorablemenl porté jusqu'à ce jour par quatre peintres et un sculpteur, doit son premier retentissement à l'artiste dont ces pages ont pour objet de retracer la carrière.
On a coutume de dire que l'histoire se répète, et rien, sans doute, ne justifie mieux l'assertion que le récit des tentatives précoces de nos artistes.
Comme tant d'autres qui devaient porter un nom dans la peinture, De Braekeleer illustra de ses croquis les murailles anversoises, jusqu'au jour où Mathieu van Brée se chargea de donner à ses dispositions natives une direction régulière- . Van Brée, sorti des rangs du peuple, s'était, paraît-il, donné pour tâche de faciliter aux déshérités de la fortune l'accès d'une carrière à laquelle lui-même devait sa réputation. S'il avait suivi des voies souvent pénibles, il sentait, par cela même, grandir pour ses élèves une sollicitude qu'il aimait à comparer à celle de l'aîné d'une famille pour des frères moins avancés en âge. Nul ne devait plus dignement répondre à sou allenle que Ferdinand De Braekeleer,
orphelin presqu'au sortir de l'enfance, et dont la première éducation avait incombé à un oncle, Arnold De Braekeleer supérieur du couvent des Minimes, jusqu'au jour de la transformation de son couvent en caserne.
La conquête française pesa lourdement sur l'avenir artistique de nos provinces. Proclamant bien haut que « les fruits du génie sont le patrimoine de la liberté », la République jugea devoir faire des créations grandioses, orgueil et ornement des villes flamandes, des trophées de victoire (1).
Chose à peine croyable, les noms glorieux de nos maîtres étaient devenus pour la jeune génération des mots vides de sens, car c'était désormais « au sein des peuples libres que devait rester la trace des hommes célèbres ».
Dans une pél lion adressée de Bruxelles au ministre Chaptal, eu 1798, on voit la Belgique venir en suppliante lui dire qu'elle ne possède plus un seul tableau de Rubens ni de van Dyck (2). Il suflBsait, pour nous, que l'école flamande pût dater son origine d'un André Lens dont l'influence, en effet, plus qu'on n'aime à se l'avouer, laisse sa trace dans les œuvres des premières années du siècle.
Pourtant, l'amour des arts restait vivace au cœur des populations. L'Académie d'Anvers, sous la direction de Guillaume Herreyns, comptait des professeurs dévoués et des
(t) M. P.. De Decker a publié dans la Revue générale de 1883, page 5, une intéressante notice sur les Œuvres d'art enlevéei et détruites *n Belgique par la Révolution française. M. Alvin a également exposé les résultats de l'invasion française dans un travail sur l'Application du droit de conquête aux monuments de l'art, inséré au tome XKXIII, 2« série, du Bulletin.
(â) Ed. Fétis, Notice historique sur la formation et les accroisse^ tntHtê du âiuiée dt Bruxelles {Cala\. du Musée, 5<^édit., p. i3J.
élèves studieux, donl plus d'un nourrissait l'espoir de venir un jour accrocher ses œuvres aux places vides créées par la main du conquérant.
Par la force des circonstances, toutefois, c'était à Paris, centre d'activité intellectuelle des provinces relevant de l'empire, que l'éducation artistique recevait son complément et le talent sa plus haute sanction. Certains de nos jeunes artistes avaient reçu à Paris même des récompenses. Van Brée était venu de là nous apporter les principes puisés à l'école de Vincent, principes qui le guidaient dans son enseignement de l'Académie d'Anvers où les dieux, les demidieux el les héros étaient à peine moins en honneur que sur les bords de la Seine, David régnante.
Dès l'année 1806, van Brée avait conçu le plan d'une école gratuite de dessin pour les enfants pauvres et fait d'incessantes démarches pour intéresser à son enirepriselescitoyens notables. J'ai sous les yeux un registre qu'il avait ouvert à l'inscription des largesses faites en faveur de son école par les amis des arts (1). Au delà de trois cents noms, portés d'office sur le registre, lui donnent un total de trois cent cinquante livres environ, somme fournie pour plus de moitié par M. de Malouel, commissaire général de la marine, à Anvers, donl la générosité s'explique par la circonstance que van Brée avait gratuitement enseigné le dessin aux ouvriers des établissements maritimes. Pour le reste, douze souscripteurs à peine répondent à l'appel, douze, parmi lesquels le secrétaire de la mairie, M. Bourceret, s'engage à fournir
(1) Je dois la communication de ce précieux recueil à M. J.-B. Van Rooy, artiste paintre à Anvers, lui-même ancien élève de van Brée.
gratis un porte- crayon à chaque élève de l'école. C'est donc à juste titre que, le 29 octobre 1807, écrivantà M. de Gérando, secrétaire général du Ministère de rinlérieur, Math, van Brée se plaint de l'insouciance de ses compatriotes, en même temps, qu'il réclame la faveur de pouvoir choisir parmi les orphelins des diverses écoles charitables d'Anvers les enfants qu'il jugera aptes à suivre avec fruit son enseignement. Ces enfants devaient être âgés de 8 à 10 ans
Dès le mois de septembre, se trouvant à Fontainebleau oii il peignait pour l'Empereur, van Brée avait sollicité de M. Deschamps, secrétaire de l'Impératrice, le patronage de Joséphine en faveur de l'institution projetée (I).
Malgré tant de louables efforts, l'honorable M. Bourcerel n'eut pas à se ruiner en achats de porte-crayons, car, à partir du :25 septembre 1806 jusqu'au 29 janvier 1808, treize élèves seulement obtinrent leur admission. — Presque tous étaient Anversois et orphelins et, à la date du 25 septembre 1806, je rencontre le nom de « Ferdinand De Braekeleer, âgé de près de quatorze ans, présenté par le sieur Beldens, chef des Alexiens », c'est-à-dire de l'école des Alexiens.
11 n'entrait pas dans les vues de van Brée de pousser quand même dans la carrière artistique des jeunes gens dont les aptitudes ou l'application lui semblaient insuffisantes. Dès le mois de mars 1807, nous le voyons renvoyer trois de ses pensionnaires pour manque d'assiduité.
Le mol pensionnaire doit être entendu ici dans son acception la plus large, et c'est peut-être le côté le plus intéressant de l'entreprise de l'ancien directeur de l'Académie d'Anvers.
(I) Lettres de van Brée; Bibliothèque royale, section des manuscrits.
Dans une lellre adressée, eu 1816, au ministre Repelaer van Driel, van Brée est amené à dire : a L'administration des hospices m'ayant conGé quelques enfants orphelins, je les pris chez moi et formai un atelier où, en admettant aussi les enfants des parents peu fortunés, je leur prodiguai mes soins gratuitement en fournissant le matériel dont ils avaient besoin, et distribuant à la fin de chaque semaine des récompenses et des vêlements à ceux dont j'étais le plus content.
« A l'expiration d'une année de soins de ma part et d'application de la leur, j'eus, Monseigneur, la satisfaction de voir ces Jeunes élèves concourir à notre Académie, où deux furent couronnés et trois obtinrent successivement des prix. Mon zèle en fut animé au point que je passai bien des nuits au travail pour suffire à l'entretien de mon entreprise dispendieuse; j'eus le bonheur de former des sujets qui se placent déjà au rang des artistes distingués à la tête desquels je compte mon frère (1), Riquier (2) et De Braekeleer...»
Le nom de Philippe van Brée n'est pas au registre, mais sous la rubrique : Gratip,cations et récompenses, j'y trouve les sommes attribuées semaine par semaine à Riquier et De Braekeleer lesquels, à de rares exceptions près — c'est-à-dire, en cas de réprimande — reçoivent de leur maître de petites gratifications variant de deux à dix sols.
El la sollicitude de van Brée pour ses élèves ne s'arrêtait pas à leur éducation graphique. Mieux que quiconque, sachant que toutes les habiletés de la pratique ne suffisent pas à former un artiste complet, il veillait à rinstruction littéraire de ses protégés.
(l) Philippe van Brée, 1786-1871.
(S) Louis Riquier, né en 1795, a survécu à De Braekeleer, 11 eit mort en France en 188i.
Le poste Dépense générale faite pour l'école est resté en blanc dans le registre, mais quelques annotations y suppléent et nous donnent un aperçu de la nature de ces dépenses. — Ainsi je trouve : « 27 octobre : quatre livres pour apprendre
aux élèves à lire; deux livres de papier blanc pour
apprendre à écrire; une botte de plumes;.... de l'encre;. . »
Enfin, pendant tout le cours des années 1806 et 1807, sous ce titre flamand : Aen den meester van lesen en schryven, et la mention en français : « Au maître » , 2 fl. et plus, selon l'importance de la leçon, — car il y a des leçons doubles, — je relève aussi une somme de 2 fl. 16 sous pour « deux cahiers d'exemptes pour apprendre à écrire ».
Grâce aux premières leçons reçues chez van Brée, De Braekeleer fut bientôt en état de suivre fructueusement les cours de l'Académie et, pour ainsi dire, dès l'origine, de montrer ses remarquables aptitudes. Lauréat du cours moyen en 1809, il remportait en 1811 les prix de dessin d'après nature, de perspective pittoresque et d'anatomie.
Les espérances qu'il était permis de fonder sur ces premiers succès ne devaient pas se démentir, et la notoriété, objet de si ardentes aspirations des artistes, vint à notre jeune homme, pour ainsi dire à son insu et lui resta fidèle durant sa très longue carrière.
Dès le mois de décembre 1811, van Brée faisait partà M.van Hulthem , président de la Société pour l'encouragement des beaux-arts à Bruxelles, de la constitution d'une société similaire à Anvers. Il proposait de régler entre les trois villes de Bruxelles, Anvers et Gand l'ordre de succession des salons de peinture, tel qu'il a subsisté depuis. Ace titre, la missive de van Brée est intéressante à reproduire:
(9) « Monsieur le Président,
Encouragés par votre exemple, les artistes de cette ville d'Anvers sont dans l'intention de former une Société à l'instar de celle que vous présidez avec autant de zèle qun do succès. Les premières autorités de notre département feront tout ce qui dépendra d'elles pour nous soutenir dans celte entreprise. Nous espérons que les Anversois aisés imiteront l'exemple des habitants de Bruxelles, en contribuant à cet intéressant projet. Étant réunis avec quelques artistes , je crus devoir leur faire l'observation que je prends la liberté de vous présenter par cette lettre, afin qu'il vous plaise de nous aider par vos conseils.
» Notre amour patriotique nous dicte de faire tous nos efforts pour soutenir notre École flamande qui s'est illustrée à de si justes titres. — Cette école, qui s'est formée dans la Belgique, nous présente naturellement trois villes comme points centraux pour y placer pour ainsi dire des sentinelles qui veillent sur les travaux, et où tout concurrent de sa gloire puisse trouver sa récompense et son honneur, telles que les villes de la Grèce se réunirent à de certaines époques pour distribuer les couronnes aux vainqueurs de jeux olympiques.
» Ces trois villes peuvent être Bruxelles, Gand et Anvers, dont les artistes se réuniraient chaque année dans une des trois et ou ou verrait se répéter la fêle et les concours que nous venons de voir chez vous.
» On pourrait alors nousentendre et avoir une correspondance entre ces trois villes pour que chacun le fît à son tour savoir, la ville de Gand donnera des prix et aura l'exposition dans le courant de l'année 1812, d'après les programmes qu'ils ont distribués. La ville d'Anvers désirerait alors avoir
son tour pour l'année 1813, ce qui vous laissera l'honneur de couronner en l'an 1814.
» J'ose vous soumettre ces idées, afin de soutenir cette émulation si nécessaire, car je crois que si deux villes voulussent se disputer la palme dans une même année, il y aurait rivalité et jalousie, tandis que le but de la Société ne peut être que le désir de réunir les artistes et d'encourager leurs entreprises. Faites-moi l'honneur de faire ces observations aux membres de la Société de Bruxelles, afin qu'ils u'aononcent pas encore le programme des prix. ÎS'ous voudrions absolument nous régler d'après voire plan pour marcher de concert au but de notre gloire.
1» Le 30 décembre 181 1 . »
Il fut entendu, après quelques pourparlers, que l'exposition d'Anvers aurait lieu en 1815 et la Commission s'empressa de faire appel aux artistes, instituant aussi, pour les divers genres, des concours avec un programme arrêté d'avance.
Pour l'histoire, le .sujet choisi fut le moment où Énée s'apprête à recevoir sur ses épaules le vieil Anchise, chargé des dieux pénates :
. . . latos humeros subjectaque colla Veste super, fulvique insternor pelle leonis; Succedoque oneri.
Parmi les concurrents qui répondirent à l'appel de la Société, se trouvait De Braekeleer. Il ne créa pas un chefd'œuvre, mais son tableau renfermait des qualités qui, même de nos jours, lui eussent valu le prix. Les personnages, de grandeur dite académique, étaient bien disposés, ne manquaient pas de distiuclion, étaient drapés avec goût. L'effet —
un effet de nuit — prêtait à de vigoureuses oppositions d'ombre el de lumière, grâce aux lueurs d'incendie du fond. On chansonna bien un peu la composition dans V Arlequin et l'étranger au Salon d'Arivers, mais la crilique n'avait rien de bien acerbe.
Celte trinité de lumière
Au tableau donne un ton vermeil.
La lampe qui luit par derrière
Produit un effet sans pareil.
Le bras d'Enée est un peu roide,
Mais c'est exprès, le fait est clair;
Ce héros, qui jamais ne cède.
Peut bien avoir un bras de fer.
En somme, De Braekeleer eut le prix de huit cents francs et le mérita.
Le concours avait excité un intérêt plus qu'ordinaire, et l'affluence de monde attirée par celle première exposition contribua grandement à répandre le nom du lauréat, dont les graves événements politiques du moment troublaient à peine les rêves de gloire et de fortune.
A Anvers on n'était pas un vieillard pour se rappeler la visite de Gustave III, celle de Joseph II, guidés par Guillaume Herreyns, par André Lens, et la veille encore tout le monde avait pu voir van Brée servir de cicérone au monarque qui faisait trembler l'Europe. Reflet du siècle d'or oit Rubens, van Dyck et Teniers étaient les commensaux des rois (1).
(l) Lorsque la reine d'Angleterre et le prince Albert, accompagnés du roi Léopold et de la reine des Belges, visitèrent Anvers en
Au moment même où se fermait le Salon de 1813, l'empire chancelait sur ses bases Une fois le royaume des Pays-Bas constitué, le vœu l-^ plus ardent des Belges fut de voir les édifices nationaux parés encore une fois des trésors artistiques où se reflétait d'une manière si éclatante le passé glorieux de la patrie.
Les efiorts de la régence d'Anvers et le dévouement des commissaires envoyés à Paris, tant par elle que par le Gouvernement, pour récupérer nos œuvres d'art, n'ont plus besoin d'être rappelés. On sait moins généralement de quelle façon De Braekeleer se trouva mêlé à cette phase de notre histoire.
Le retour si vivement désiré des chefs-d'œuvre de l'École flamande eut lieu vers la fin de 1815. Anvers qui, pour sa part, avait dû livrer au conquérant la plus grande somme de richesses, célébra aussi avec le plus d'enthousiasme sa rentrée en possession de tant de pages éminentes de ses maîtres. On vil la population tout entière se porter au devant du convoi qui ramenait les vastes toiles de Rubens et qui fil son entrée en ville à midi sonnant, le i décembre, au bruit des fanfares, du canon des forts et de la sonnerie générale des cloches. Toutes les autorités, le corps académique, le clergé des paroisses prirent la tête du cortège.
Escortés de la sorte, pavoises de drapeaux oranges et de trophées, œuvres des élèves de l'Académie, les chars firent station à la Grand'Place, où le Gouverneur, baron de Keverberg de Kessel, et les membres de la régence allèrent audevant du commissaire royal Odevaere, peintre du roi, et des
1843, ce fut Wappers qui eut l'honneur de guider ces hôtes illustres .
députés de la ville, Ommeganck, J. J. van Hal, P. van Regemorlere, pour les haranguer et leur remetire une médaille commémorative de leur mission (1 ).
Le corlège se remit alors en route pour le Musée, qui était le but final. Ici la grande porte était ornée d'une peinture représentant les Arts, conduits par la ville d'Anvers, rendant hommage au roi des Pays-Bas.
De Braekeleer avait religieusement conservé le croquis de cet ensemble dont il était l'auteur.
Mais l'événement allait revêtir pour notre jeune artiste un intérêt tout spécial, et, après les noms glorieux qui étaient dans toutes les bouches, le sien devait être le plus acclamé.
Lorsque, dans le local même du Muséi' et en présence de toutes les notabilités anversoises, le Gouverneur eut adressé ses félicitations aux commissaires belges et fait ressortir l'importance du retour des œuvres de nos grands peintres pour l'avenir de l'art national : «. Je ne laisse pas tout, disailil en terminant, à vos soins et à vos veilles; l'encouragement doit être là où est l'instruction. Mon arrêté de ce jour accorde une pension pendant trois ans, pour voyager et s'instruire en Italie, à celui des jeunes artistes, nés dans la province, qui remportera, dans le concours de la peinture, le prix de l'histoire. »
L'arrêté était ainsi conçu :
« Vu le rapport du Conseil d'administration de l'Académie royale de peinture, à Anvers, du 4 décembre 1813, et le certificat de la Société d'encouragemenl des beaux-arls de la même ville, rédigé en séance du 24 aoîil 1813, d'où il résulte
(I) Voyez P. De Decker : Resliluliofi des chefs-d'œuvre de l'Ëcole flamande . Revue générale, 1885, p. I5!t.
que, parmi les jeunes artistes qui honoFenJt par leurs talents l'Académie précitée, M. Ferdinand De Braekeleer, nalif d'Anvers, s'est particulièrement distingué en remportant au concours de 1809 le premier prix de dessin d'après l'antique, et à celui de 1811. le premier prix de dessin d'après la nature et l'anatomie pittoresque; eteniin en méritant par son application particulière et ses heureux progrès le grand prix de peinture décorné par la Société d'encouragement des beauxarts aux concours de 1815;
» Vu l'article 9 du litre ô du règlement du 9 thermidor an XII, arrêté par M. d'Herbouville,préfet du déparlement des Deux-Nèthes, portant que l'élève qui aura remporté le grand prix recevra pendant trois ans un traitement annuel de deux mille quatre cents francs pour continuer ses éludes dans les pays étrangers .
» Considérant que pour l'application de la disposition qui précède il ne peut être choisi une époque plus solennelle que celle où les amis des beaux-arts célèbrent le retour dans la ville d'Anvers des tableaux qui, par l'abus de la victoire, ont été enlevés;
» Jaloux d'ajouter à l'éclat de ce jour un souvenir qui serve d'encouragement aux talents; » Arrête :
Art. i". Le sieur Ferdinand De Braekeleer est désigné pour jouir de la faveur accordée par l'article 9 du titre 3 du règlement du 19 thermidor an XII à l'élève qui remporte le grand prix;
» Art. 2. En conséquence, il lui est accordé pendant trois ans un traitement annuel de deux mille quatre cents francs pour continuer ses études dans les pays étranger.*;.
» Les trois années seront employées delà manière suivante:
deux ans et six mois à Rome et six mois en Allemagne, en France ou en Angleterre pour en visiter les cabinets et galeries de tableaux ;
» Il partira au printemps prochalu ;
» Art. 3 11 sera statué par un arrêté subséquent sur le mode de payement du traitement accordé par l'article 2;
)i Art. 4. Expédition du présent sera adressée à M. Ferdinand De Braekeleer pour lui servir de titre, à MM. les membres du Conseil d'administration de l'Académie royale de peinture, à ceux de la Société d'encouragement des beauxarts et à M. le maire d'Anvers pour information.
» Donné au palais du Gouvernement à Anvers, le S décembre 1813.
» Signé : Baron de Keverberg. » (1)
La lecture de ce bienheureux arrêté produisit sur De Braekeleer, qui n'était nullement averti, l'efl'et d'un rêve, et bien des fois, sans doute, il eut lieu de se demander par la suite s'il n'avait pas été le jouet d'une illusion, car de l'engagement si solennellement contracté il ne subsista que le souvenir de l'enthousiaste accueil que lui fit la population anversoise et la déception de l'artiste.
Les raisons précises, tout au moins avouées de la nonratification de l'arrêté du baron de Keverberg, ne furent jamais exposées. Evidemment, il ne s'était pas agi d'une mise en scène. Le baron de Keverberg, amateur passionné des arts, s'était peut-être laissé gagner par l'enthousiasme qui transportait la population, au point de faire des promesses qu'il n'était pas en son pouvoir de tenir. Le prix de Rome n'était
f I) Ce document a été publié pour la première fois par M. Désiré van Spilbeek dans la Vlaemsche School, 1864, p 118.
pas institué en Belgique et l'on trouva sans doute en baut lieu qu'il n'appartenait pas à un arrêté préfectoral de lui donner naissance. Il est même possible que l'on fût d'avis que les chefs-d'œuvre de l'école flamande, désormais rendus à la patrie, pouvaient, tout au moins pour un temps, suffire à l'étude des jeunes artistes. Quoi qu'il en soit, l'arrêté du Gouverneur d'Anvers ne fui point sanctionné.
Dans ces fâcheuses conjonctures, pour ce qui concernait De Braekeleer, il eût sans doute appartenu à la Société des beaux -arts d'intervenir comme le fit sa sœur de Bruxelles lorsqu'il fut question du départ de Navez pour l'Italie (1). On y songea peut-être, mais aucune pièce ne m'autorise à l'affirmer.
Les choses envisagées au point de vue de noire temps, l'on pourra dire qu'un séjour en Italie n'était pas ce qu'il fallait à un peintre du tempérament de De Braekeleer, et que le fait de sa présence à Anvers devait être avant tout profitable à son avenir.
En 1815 on pensait autrement, et il élait bien permis, sans doute, à un jeune artiste, élevé dans le respect des maîtres classiques, de trouver que c'était à Rome que pouvaient le mieux se compléter ses études.
Le retrait de la faveur promise était vraiment un coup terrible et De Braekeleer put croire que les portes de la renommée étaient à jamais closes pour lui Désormais, comme tant d'autres, il allait végéter dans le milieu étroit d'une ville de province, perspective d'autant plus ingrate que la terre promise s'était un moment déroulée à ses regards.
Les biographes racontent que le peintre David, jeune en-
(1) L. Alvin, Notice sur F. -J. Navez, Bruxelles, 1871, p. 12.
core , et présumant trop de ses forces, voulut se laisser mourir de faim pour avoir échoué au concours de Rome. Combien plus cruel cent fois le sort de De Braekeleer à qui les honneurs étaient venus sans qu'il les eût cherchés et pour qui les plus riantes promesses d'avenir allaient à vaul'eau?
Sans doute, il pouvait compter pour l'avenir sur ses succès passés, mais dans la lutte sans cesse renaissante avec les nécessités de la vie, et quelle que dût être sa vaillance, reirouverait-il sur sou chemin la fugitive et chauve déesse que les anciens appelaient l'occasion et que nous avons décorée du nom de chance? Pour le moment, elle avait tourné le dos au jeune homme.
A celte phase pénible de l'existence de De Braekeleer, van Brée sut relever son courage. Nul ne pouvait , avec plus d'autorité, prédire des jours meilleurs, car nul n'avait plus cruellement soufl'ert pour son art. Le jeune homme reprit donc ses pinceaux et quand le salon d'Anvers ouvrit pour la seconde fois ses portes en 1816, on y compta jusqu'à cinq de ses œuvres : Tobie enterrant les morts pendant la nuit; la Jeune villageoise ; Vue des magasins de la ville nommés Leguijt; Atelier d'un serrurier (la forge où avait travaillé le père et où travaillait maintenant le frère du peintre); entin, l'esquisse du tableau d'Énée qui avait remporté le prix en 1813.
C'était prendre bravement position et se créer de nouveaux titres à l'attention du public.
Van Brée ne restait pas inactif. Une lettre du i 1 novembre 1816 (1) m'autorise à affirmer qu'il intéressait à la cause
(t) J'en dois la conimunication à M. Van Rooy.
de son élève un homme haut placé, sans doute le Gouverneur lui-même. La voici :
« Monseigneur,
« J'ai l'honneur de vous écrire pour donner à V. E. quelques notions sur mon frère el F. De Braekeleer. Votre bienveillance ajoutera le reste et je me flatte que par votre bonté ils vont être heureux. »
Après une longue énumération des mérites de Philippe van Brée, auquel ses œuvres « feront sans doute beaucoup d'honneur chez toutes les nations et dans tous les siècles », promesse qui, soit dit en passant, ne parait pas devoir se réaliser, la lettre continue :
« Ferdinand De Braekeleer, également natif d'An vers, n'est âgé que 24 ans. Né de parents pauvres, je l'ai pris chez moi, étant orphelin et âgé de 16 ans. Sa conduite et ses études lui ont déplacé {sic) à la tête de tous nos élèves et jeunes artistes. Il a fait plusieurs études de tableaux, il a obtenu tous les prix de notre Académie et le grand prix comme peintre d'histoire au concours de l'exposition publique de cette ville en 1813. Cette année il a, sans doute, encore mérité le suffrage du public par les tableaux qu'il a exposés. Encouragé par la promesse flatteuse de Votre Excellence, il s'est donné entièrement à l'étude et espère obtenir de Sa Majesté, notre bon Roi, une pension pour faire un voyage en Italie. Sa conduite est réglée et sage et j'ose croire qu'il ne démentira pas l'espérance qu'il nous donne à présent.
» Tout autre que moi aurait pu vous dire davantage. Mon ■ seigneur, sur ses progrès, mais étant son maître, je ne puis que solliciter votre bienveillance pour lui. »
Malgré la considération dont jouissait van Brée, qui déjà
portail le litre de peintre du prince héridilaire, ses démarches n'aboutirent pas pour De Braekeieer au résultat désiré. Seulement, au mois d'avril 1817, parut un arrêté royal instituant le prix de Rome et disposant que le concours aurait lieu pour la première fois à Anvers en 1819. La pension annuelle était fixée à douze cents francs.
Les espérances les plus ardentes de De Braekeieer pouvaient se concentrer désormais sur une épreuve dont l'issue devait être sinon une réhabilitation dont il n'avait pas besoin, tout au moins un gage d'avenir.
L'exposition d'Anvers venait de donner la preuve de ses progrès; elle avait mis en évidence la variété de ses aptitudes ; sa réputation avait franchi les limites de sa ville natale. Dès avant l'ouverture du Salon de Gand, en 1817, les journaux annonçaient le Tobie parmi les envois les plus considérables. Le baron de Keverberg, devenu gouverneur de la Flandre orientale, se souvenant peut-être qu'il devait bien quelque dédommagement au jeune Anversois.le citait comme exemple aux lauréats de l'Académie de Gand, et, le Salon ouvert, le Journal de Gand mentionne « avec un noble orgueil, à la suite de De Braekeieer », un jeune élève de Paelinck, dont les œuvres venaient de paraître pour la première fois en public.
Celte réputation naissante ne faisait que rendre plus redoutable encore l'issue du concours.
Il y avait en présence quatre concurrents : De Braekeieer, Vieillevoye, van Ysendyck et Égide Schobbens (1), qui a laissé un nom plus effacé. Les dieux et les héros perdaient de
(1) F.-J. Vanden Br.inden, Geschiedenis der Antwerpsche Schilderschool, p. 188.
leur prestige ; on choisit un sujet de la Bible et des plus simples encore : Tobie rendant la vue à son père. De Braekeleer eut le prix, et la foule, anxieuse, autant peut-êire que lui-même, salua le verdict de ses acclamations.
L'Académie d'Anvers possède encore la peinture couronnée ; elle ouvre, non sans distinction, la série de vingt tableaux des lauréats de Rome. De Braekeleer, dans cette galerie, n'éclipse pas ses successeurs, mais il n'en est pas non plus éclipsé.
Sans arriver à une grande vigueur d'effet ni à une puissance d'expression que, du reste, ne comportait pas la donnée, sa peinture a le mérite d'exposer très simplement un épisode devenu presque familier sous son pinceau (1).
Celte bonhomie se faisant jour pour ainsi dire dès la première heure, dans la façon de présenter les choses, n'est pas un des côtés les moins frappants de la personnalité de notre confrère. Incontestablement, elle annonçait un peintre de genre, peintre de genre avéré, du reste, puisque le Salon de 1819 vil paraître, en même temps qu'un Faustulus, de petits épisodes de la vie. anversoise, que le public trouva fort de son goût.
La population, ai-je dit, s'associa au triomphe de l'enfant d'Anvers et, suivant l'antique et solennel usage que le ■ bon ton » du jour n'a point encore déraciné, le quartier Saint- Jacques retentit des détonations et de la musique, vil les oriflammes mêler leurs joyeuses couleurs aux écriteaux et aux festons de verdure accrochés en l'honneur du lauréat. Amis et voisins (irent assaut d'ingéniosité pour fêter le héros
il) La composition, gravée au trait, figure dans les Annales du salon de Gand de 1823.
du jour et dignement célébrer sa gloire. Le brave vieil oncle voulut que le latin mêlât sa note grave à ce concert joyeux et épancha sa verve en chronogrammes, et auires sentences, que son neveu avait religieusement conservés :
De BraekeLeer VIVas, VrbIsCELeberrIMe pICtor!
Pictores habuit dodos Antverpia semperl
D'autres, plus familiers, avaient recours à la langue vulgaire :
Begaefdeii kunstheldl wal een aental li.uiver blaeren, Heeft reeds uw ryk penseel doen vlcgten om uw haireni
Nood U de kunstgodin nae Tibers stadl tegaen, Dan keert Gy hier noch weer met lauweren ryk belaen.
De Hraekeker verdient liel lof die elck hem geeft,
Hem koomtden lauicer toe, daer gantsch zyn kunslstuck
[beefl.
Enfin, songeant au prochain départ, on rappelait au voyageur les vieilles amitiés de l'enfance :
Gedenk alloos aen uwe vrienden, Op wat plaets rfu moogt bevinden.
Bientôt, en effet, la lourde diligence, ébranlant le vieux ponl de la porte Saint-Georges, dont au déclin de sa carrière
le peinire devait représenter la démolition, emportait vers Bruxelles le premier lauréat du concours de Rome et sa fortune.
Pendant toute la durée de son séjour en Italie, De Braekeleer entretint avec son oncle une correspondance qui permet de suivre d'assez près le pensionnaire de S. M. le Roi des Pays-Bas.
L'ancien supérieur des Minimes avait muni son neveu de lettres destinées à lui créer des relations parmi les religieux flamands des couvents transalpins et, à plus d'une reprise, surtout au début de son séjour, le jeune peintre eut lieu de s'en féliciter, car la trésorerie se montrait peu régulière en ses envois.
Parti au mois de décembre, ce ne fut qu'en avril 18:20 que De Braekeleer se vit en mesure de travailler. Les fêtes du carnaval étaient alors finies et il avait été admis à visiter le Vatican, ouvert au public pendant la semaine sainte.
Les lettres contiennent des détails fort curieux, mais d'un intérêt médiocre au point de vue de l'art.
La grande préoccupation du jeune peintre était de gagner un peu d'argent, non qu'il eût soif d'amasser, le brave garçon ! mais il lui était pénible de songera tout ce qu'avait coiité son apprentissage, de mener en apparence une vie oisive, alors que son frère, par exemple, élevait une famille du produit de son travail de forgeron Maintes fois il insiste auprès de l'oncle pour qu'il prélève sur la pension une somme de deux cents francs, « et si la chance me favorise, ajoute-t-il, j'espère bien laisser davantage à Anvers. N'allez pas croire que cela me gène : je vis comme l'on doit vivre, me porte à
merveille el m'abstiens de toute dépense inutile. Du reste, on n'en trouve guère l'occasion ici, car les bals et les autres distractions sont choses inconnues et je passe mon temps à travailler, manger, boire et dormir. »
Le suprême désir de De Braekeleer élail de mettre au jour une grande toile qui lui rapporterait, « Sachez qu'on peut faire fortune ici, écrivait-il. Verstappen (1) obtient d'une loile de trois pieds cent louis d'or, et il n'est jamais sans ouvrage, ne perd pas une heure; calculez ce qu'il gagne. Du reste, il n'est pas le seul; tous les paysagistes sont dans le même cas. En revanche, je dirai pauvres peintres d'histoire! car ils n'ont rien à faire... Vous pouvez dire à mes sœurs que je ferai mon possible pour gagner de l'argent, mais il faut que d'abord je me fasse connaître, car il y a ici des milliers de peintres et pour faire parler de soi, il faut avoir de la valeur. »
La notoriété se montrait lente à venir; après quinze mois de séjour à Rome, De Braekeleer en était encore réduit à parler de ses espérances. « Certains peintres d'histoire qui en savent bien plus long que moi, écrit-il au mois de mars 18!2I, et qui sont ici depuis quatre ans, ne sont guère plus avancés. » Il n'en persiste pas moins à supplier ses sœurs de prélever sur sa pension tout ce qu'il leur plaira.
Par la force des choses, le séjour du lauréat en Italie allait lui être surtout profitable par la variété des éléments pittoresques. Les maîtres italiens avaient tenu dans son édu-
(1) Martin Verstappen, né à Anvers en 1773, élève de van Regenmorter, professeur à l'Académie de Saint-Luc à Rome. Il mourut dans la ville Éternelle en 1840. On dit qu'il était gaucher.
cation, sinon une place indiEférente, tout au moins une place secondaire.
A van Brée lui-même, les noms glorieux de Rome, Florence el Venise ne rappelaient aucune impression profonde ressentie à l'aspect des puissantes créations dans le milieu même où, selon l'expression de Quatremère de Quincy, la nature semblait les avoir placées. Son cœur ne battait point au souvenir des grands paysages que l'Adriatique ou la Méditerranée baignent de leurs flots.
Nul doute qu'au sortir de l'atelier de Vincent, si les circonstances avaient favorisé son désir ardent de faire le pèlerinage de Rome, il ne se fût, comme bien d'autres, abandonné sans réserve à l'enthousiasme irrésistible éprouvé par tout jeune artiste à la vue des splendeurs de la Renaissance. Homme fait, professeur à son tour, lorsqu'il put enfin songer au voyage, son admiration fut celle d'un homme qui a dépassé l'âge des émotions profondes. A coup siir elle se tempérait du raisonnement. « Les gens de notre race n'ont pas besoin de franchir les Alpes pour apprendre à peindre », écrit-il à un ami.
De Braekeleer était alors à Rome el le bonheur qu'il éprouva en voyant arriver son maître paraît avoir été immeuse.
« Je ne pense pas, écrit-il à son oncle, le 8 août 1821, que vous puissiez recevoir de moi une lettre plus joyeu e. 11 y a deux jours j'ai eu le plaisir, le bonheur d'accueillir ici M. van Brée. Jugez de ma joie d'être chaque jour en compagnie d'un vrai maître, de pouvoir jouir de ses conseils sans aller en suppliant demander des avis que l'on ne m'a point donnés d'ailleui s. »
Malheureusement, au mois de mai, le jeune peintre avait dirigé sur Anvers un ensemble de peintures, parmi lesquelles
figuraient Esaii demandant la bén( diction d'Isaac, un Christ au tombeau d'après Micliel-Ange de Caravage, un certain nombre de vues et son propre portrait, surprise que De Braekeleer ménageait à son oncle II ne restait à Rome que quelques éludes.
Une lettre, adressée d'Anvers à van Biée par van Ysendyck au mois de novembre, annonce que les tableaux de De Braekeleer font grand plaisir à tout le monde. « L'on n'en peut dire assez de bien, écrit van Ysendyck. Il a grandement progressé, et son propre portrait, fort ressemblant, nous le montre plus gras dans sa personne et sa manière de peindre. Cette exhibition sera pour nous tous un stimulant. »
Très frappé de la beauté du type, du pittoresque des costumes et des intérieurs, de la splendeur du paysage et du caractère grandiose des monuments, De Braekeleer s'appliquait à peindre le tout avec une imperturbable conscience. Le séjour de van Brée devint le prétexte de longues courses dans la campagne. — « Les environs de Rome sont pour l'artiste non moins intéressants que Rome même, écrit De Braekeleer au mois de novembre 182t. J'ai recueilli de quoi faire au moins dix tableaux. »
Van Brée menait de front le travail et les plaisirs du séjour. Il existe de lui une singulière lettre, par laquelle il annonce au duc de Saxe-Weimar son prochain départ pour l'Italie et sollicile la faveur de faire, pour le prince, un portrait de Pie VII.
Van Brée se croit des aptitudes diplomatiques.
« Jadis, écrit-il au duc de Saxe-Weimar, Rubens, eu peignant les portraits du roi d'Espagne et du roi d'Angleterre, obtint un accommodement que les ambassadeurs de France ne pouvaient obtenir. Je crois rendre hommage au
souverain philosophe et savant de penser qu'il a déjà daigné inlerpréler mes internions. » Allusions transparentes aux difficultés que rencontrait, en ce moment, la négociation du concordat.
Le portrait de Pie VII fut effectivement exécuté; il existe même dans les porleleuilles de De Braekeleer une copie en buste de ce portrait, et, dans une lettre du 6 novembre, le jeune peintre confie à son oncle une nouvelle « que nul au monde ne sait encore » : van Brée sera chevalier romain, annonce qui ne tarda pas, du reste, à se confirmer. Un tableau de Philippe van Brée rappelle un événement si glorieux pour la famille.
Vers la Noël; le maître et l'élève se mettaient en route pour Naples et la tendre sollicitude du P. Arnold pour sou neveu se manifestait une fois de plus par l'envoi des fonds destines à faciliter le voyage, car la trésorerie n'était guère plus ponctuelle qu'avant.
« Je m'efforcerai de reconnaître votre générosité par des œuvres qui contribueront à mou bonheur et à ma gloire », écrit De Braekeleer.
Le voyage et le séjour à Naples donnèrent lieu à des lettres intéressantes. Van Brée était infatigable et, plus d'une fois. De Braekeleer craignit que les forces de son maître ne vinssent trahir son courage. Mais l'enthousiasme lui rendait ses jambes de vingt ans. L'arrivée à Naples, point extrême du voyage, fut pleine d'émotion. En prenant la plume, De Braekeleer mit en caractères énormes le nom de la ville en tête du papier, et van Brée jugea révénemeul assez sérieux pour l'annoncer lui-même à l'oncle Arnold. « H me serait impossible de vous dépeindre notre joie en voyant apparaître à l'horizon la ville et le Vésuve. — Notre premier verre de vin a été bu à votre santé et à celle de votre famille. »
L'ascension du Vésuve faillit couler cher aux deux Anversois si j'en juge par le passage suivant d'une lettre de De Braekeleer :
« En arrivant au sommet, nous nous trouvions au bord du cratère, qui est une ouverture d'environ cent trente pieds de large. II me semblait contempler le gouffre de l'enfer. Je ne saurais vous donner une idée des roches jaunes et calcinées et des matières incandescentes qui nous environnaient. De cette ouverture béante, dont nous occupions la crête, on voyait la fumée s'échapper par plusieurs trous Nous voulûmes nous en aller sans retard, de crainte d'accident, mais nos guides nous affirmèrent qu'il n'y avait nul danger immédiat à redouter, ce qui, toutefois, ne parvint pas à nous rassurer. Dieu le voulut, car, à peine étions-noas descendus de deux cents pas, qu'il s'éleva de l'endroit même oii nous nous tenions l'instant auparavant, une fumée épaisse et noire qui entoura tout le sommet de la montagne, et plusieurs pierres furent projetées au loin. Nous avions donc .--auvé notre vie, car en restant à celte place dix minutes de plus c'en était fait de nous. Grâce au Ciel, nous sommes rentrés à Naples sains et saufs, et nos guides n'étaient pas moins heunuv que nous d'avoir échappé au danger. Je suis fort satisfait d'avoir assisté de si près au phénomène, mais pour rien au monde on ne me reverrait là haut. »
Le séjour à Naples, qui devait être de quinze jours, se prolongea pendant six semaines, et ce n'est qu'au début de février 18^2 que De BraekeleiT annonce son retour à Home. Il y trouvait une lettre d'Anvers concernant le tableau d'Ésaii, qu'un amateur semblait disposé à acquérir. « Je sais bien que les petits tableaux rapportent davantage, dit-il, mais une œuvre doit contribuer avant tout à la lepu-
laliou de son auteur. Personne ne croira ce que m'a coûté ce tableau; M. Moons l'attestera (1). Le modèle qui a posé pour Esaû fixait sa journée à une piastre, que je travaillasse ou non, et, finalement, il a fallu que je le prisse à gages pour trois semaines, sans quoi il menaçait de ne pas revenir, d'autres artistes voulant l'engager. Ainsi vont les choses à Rome pour ce qui concerne les modèles. Celui qui a posé pour le vieillard m'a coiilé un peu moins, mais il m'a fallu louer pour trois mois le lit sur lequel il est couché, des draperies, etc., ce qui fait que, non compris la toile et les couleurs, le tableau me coûte environ soixante piastres rien qu'en frais de modèles. — Enfin, c'est fait, mais sans commande je n'entreprendrai plus de grandes œuvres, ce qui n'empêche que je suis enchanté que celle-ci m'ait valu quelque honneur, car c'est là le premier bien de l'artisie. Croyez bien que si j'avais voulu m'en donner la peine, il y a longtemps que j'aurais vendu ce tableau ici; mais tel n'était pas le but que je poursuivais: j'ai voulu surtout me créer une réputation à Anvers, et on m'en eût offert à Rome deux cents louis que je ne l'eusse pas cédé. Maintenant qu'il a pu contribuer à ma réputation, je le céderai avec plaisir pour la moitié s'il se présente un amateur. »
De Braekeleer a fait plusieurs toiles plus vastes que VEsaii, mais c'est là, je crois, l'unique tableau religieux qu'il ait produit de cette grandeur. Il appartient encore à la famille du peintre.
A la mi-avril, van Brée songeait au retour et De Braekeleer, dont la seconde année de présence à Rome venait de prendre fin, suivit son maître à Ancône, Florence, Bologne
(1) Louis MooDS, peintre, né à Anvers en 1769, mort en 1844,
et Venise pour traverser la Suisse el gagner Paris où nous le trouvons installé au mois de juin.
Plusieurs de ses tableaux partirent de là pour le Salon d'Anvers de J822 : une Madeleine, figure à mi-corps ; une Paysanne de Frascati, figure en pied, de grandeur académique; La grotte de Neptune, à Tivoli, peintures qui, d'après le catalogue, avaient été faites en Italie. A Paris même, De Braekeleer peignit une Sainte famille, moyennes figures, et un tableau de genre, le Lever d'une jeune fille.
« Je ne fais rifn, écrivait-il à son oncle, et vraiment je ne songe pas à me remettre à une page historique, alors que personne à Anvers ne se soucie de cette clause de travaux. J'espère que les choses iront mieux à Amsterdam, sinon j'aborderai un genre tout dififérent. Il faut croire que nos concitoyens préfèrent laisser moisir leurs écus plutôt que d'en consacrer si peu que ce soit à encourager les arts »
Van Brée était, dans l'intervalle, revenu à Anvers et donnait d'excellents conseils à son élève.
« Vous êtes, lui écrivait-il, le laboureur qui jette en terre .ses dernières semences : la moisson sera plus abondante; travaillez sans relâche; réputation et fortune viendront de compagnie. »
Ces paroles eurent pour effet de relever le courage abattu du jeune artiste et, sans désemparer, nous le voyons se remettre à une grande toile, le Meurtre d'Abel. « J'ai peu de goùl pour ces vastes entreprises, dit-il, mais l'œuvre doit contribuer à ma réputation, el sera la dernière que je ferai avant mon retour. »
Ce retour qui eut lieu au mois d'avril 1823, fut accompagné de grandes demonslratioiis de joie de la part des amis el des anciens camarades du jeune peintre.
Sans dire avec le fabuliste:
. . . Tout le fruit Qu'il tira de ses longs voyages, Ce fut cette leçon que donnent les sauvages : € Demeure en ion pays par la nature instruit •-,
je dois constater, pourlant, qu'aucune des études rapportées par De Braekeleer ne lui fournil par la suite des éléments de tableaux.
En réalité, ses envois aux Salons d'Anvers et d'Amsterdam avaient donné bien mieux la mesure de l'application que le reOet sincère des couviclious artistiques de leur auteur. Il fallut le retour à Anvers pour Ifs révéler à lui-même et aux autres.
Trois années à peine le séparaient du jour de son départ, et pourtant ce retour l'impressionna vivement. Les merveilles de l'art italien ne l'avaient certes point laissé insensible; comme tout homme formé au sentiment du beau, il s'était humilié devant les splendeurs de la Renaissance, et voici que les magots de Teniers le transportaient d'aise; il avait, du haut de l'Esquilin, vu le soleil jeter ses flots de pourpre et d'or sur la campagne romaine, et ses yeux se mouillaient en voyant le bourg de Sainie-Anne dresser son modeste clocheton sur la rive de l'Escaut.
Il avait retrouvé dans les allures du peuple romain l'imposante grandeur de la statuaire antique, mais la langue qui résonnait à son oreille n'avait point pénétré jusqu'à son cœur, non plus que les beaux et réi^uliers visages qu'il avait admirés en artiste n'accusaient à ses yeux une individualité. En somme, l'Italie était la terre des morts. Sur le sol natal tout s'animait du souffle de la vie, parlait du passé, de l'ave-
nir. Sans doute, le costume était un peu moins pittoresque, le visage un peu moins sculpluralement beau, la forme moins parfaite; mais il allait appartenir au peintre de trouver des scènes animées ou paisibles, réelles ou imaginaires, dans lesquelles l'homme pourrait se mouvoir et agir, quelque chose de moins que la ligne purement harmonieuse, mais aussi quelque chose de plus que cela. De Braekeleer, artiste, n'exista véritablement qu'à dater d'alors.
Le premier travail qui suivit son retour fut le portrait du bon prêtre qui avait veillé avec tant de sollicitude sur ses premiers pas dans la vie et auquel il devait avoir la consolalion de fermer les yeux.
Quand, après cela, définitivement fixé dans sa ville natale, il se mit à l'œuvre, les sujets qu'il choisit furent tirés de la vie des peintres flamands : Rubens peignant le chapeau de paille; Brautcer et Craesbeek ; Jan Steen Irai tant ses amis au cabaret, peintures accueillies en Belgique et en Hollande avec une faveur d'autant plus explicable, que le peintre y donnait libre carrière à sa verve et ne dédaignait en aucune sorte les suffrages de cette partie nombreuse du public qu'un artiste, à peine débarqué d'Italie, et doué de moins de franchise, eût peut-être cherché à éblouir par une science de fraîche date.
Presque simultanément, les Sociétés des beaux-arts d'Anvers et de Bruxelles, l'Académie d'Amsterdam voulurent compter daqs leurs rangs ce nouveau venu et, pour que l'augure de van Brée reçût sa vérification complète, les œuvres trouvèrent facilement des amateurs.
S'il avait pour jamais renoncé à la peinture religieuse avec le meurtre dAbel et la Sainte /ami7/e, pour aborder un ordre
de sujets confinant à la peinture de genre, De Braekeleer tenait beaucoup ceptMidant à montrer son savoir comme peintre de scènes historiques. C'était l'idée du jour, il y fallait sacrifier pour être rangé parmi les artistes sérieux.
L'Héroïsme des bourgeois d'Anvers (1o8ô) fut le premier résultat d'un effort assurément louable, mais couronné d'un succès très relatif. On s'étonna peu des qualités pratiques de l'auteur : on le savait habile; les plus élogieux se contentèrent de le redire, tout en l'engageant à revenir à des données qui semblaient plus généralement d'accord avec la tournure de son esprit
On était à la veille de 1830. — Cette période mémorable de notre histoire a laissé dans l'œuvre de De Braekeleer des traces curieuses. Le Musée de Bruxelles possède de lui V Inauguration du roi Léopold l"'^; le Musée des Académiciens d'Anvers, la Mort de Frédéric de Mérode, — une des bonnes pages du peintre. Le bombardement d'Anvers , le siège et la reddition de la citadelle lui fournirent un ensemble d'éludés fort remarquables L'incendie de l'entrepôt lui permit d'étudier les effets dont il devait plus tard trouver l'emploi dans sa grande toile de la Furie espagnole et, dès les mois d'avril et de mai, la comm ssion chargée de réunir et de distribuer les dons patriotiques fut à même d'accroître grandement ses ressources par l'exhibition des œuvres qu'avait pu réunir le peintre au cours des événements.
Admis un des premiers à pénétrer dans la place après la reddition, De Braekeleer enrichit .ses portefeuilles de croquis nombreux retraçant l'aspect des casemates, des fronts intérieurs, du réduit de Chassé. Il retraça ensuite, en un vaste tableau, l'ensemble de la citadelle après le départ des Hollandais, œuvre qui est restée de ses meilleures. Chose curieuse,
cV«t ici qiip pour la première fois s'est fait senlir l'iufluence du voyage d'Italie. Le ciel, tout illuminé des splendeurs uialiuales, et mieux fait pour éclairer une fêle rustique que les dévastations d'un champ de bataille, montre un pinceau rompu à l'étude du paysage. Sur le rempart un soldat français monte la garde, tandis que l'avant-plan est semé d'affùls et de caissons, parmi lesquels gisent les cadavres de quelques-uns des défenseurs de la place. De notre temps, c'eût été le sujet d'un panorama à sensation. Au surplus, l'œuvre oblinl un succès légitime et l'auteur fut appelé à eu donner un certain nombre de répétitions. Indépendamment de l'exemplaire du roi des Belges, une deuxième édition til partie du cabinet Ruelens à Bruxelles et une troisième passa à l'étranger.
La répulatiou de De Braekeleer avait rapidement grandi. De nombreux élèves se pressèrent bientôt dans son aleller. dès l'année 1850, était venu y prendre place le jeune Leys, dont la sœur, depuis le mois d'octobre 1827, s'appelait madame De Braekeleer.
Au Salon de 1 834, déjà, une suite nombreuse faisait escorte au peintre qui, lui-même, ne montrai! pas moins de six œuvres d'importance inégale, mais cerlainement frappantes par la souplesse du talent de leur auteur. Les divers ateliers d'Anvers avaient mis en ligue, à ce Salou, pas mal de débutants. De Braekeleer arrivait, pour sa part, avec Ch. Veuneman, L.-F. Rousseaux, A. Pez, Florent Mois, E. Knudden, Louis Somers et Henri Leys. Son contingent personnel se composait des Orij/telines sans asile pendant le bombardement tablenu de deux figures dont il existe une lithographie de De Braekeleer lui-même); le Myope et sa femme sourde; une Scène d'inondation en Frise en lo'O (où un chat sauve
un enfant); un Concert burlesque; le Dévouement des magistrats et des bourgeois d'Anvers, le 4 novembre /676", enfin, la Défense de Tournai par la princesse d'Espinoij.
On parla en ternies fort élogieux de celte nouvelle page historique.
« Le tableau du siège de Tournai est peut-être l'ouvrage le plus complet de l'exposition, dit un journal, c'est-à-dire, celui qui laisse le moins de prise à la critique, l'ne femme jeune, aux membres délicats, mais à laquelle l'amour de son pays inspire un courage d'homme, revêt la cuirasse, saisit l'épée,et, nouvelle Jeanne d'Arc, se met à la lêle des assiégés qu'elle dirige et dont elle anime le courage par son exemple. L'artiste a choisi le moment où la princesse d'Espinoy reçoit une blessure au bras gauche; de la main droite elle montre encore à ceux qui l'entourent l'endroit menacé par l'ennemi, oii chacun court et reçoit la mort. A droite du spectateur on voit une partie de la ville en feu; à gauche, une batterie tonne sur les assiégeants, et, jusqu'à l'horizon, on aperçoit des lignes de conibattanls qui alt:Hiuentet se défendent avec une égale fureur.
» La disposition de ce tableau est vraie; c'est bien l'aspect d'une ville que le canon démolit Malgré le tumulte et la confusion qui doivent régner dans une scène aussi terrible, rien n'est embrouillé... M. De Braekcleer montre surtout une expérience consommée dans la dégradation des couleurs et des lumières, ce qui fait que chaque objet est à sa place. Il y a depuis le premier jusqu'au dernier plan un espace immense, où l'on ne pourrait remarquer la moindre faute conire la perspective aérienne et linéaire, etc. »
On reprocha toutefois à l'héroïne de manquer de noblesse, de même qu'on signala l'uniformité du type et de l'expressiou
des physionomies, mais, à tout prendre, on trouva que c'était à la fois « le chef-d'œuvre de son auteur et une des plus belles productions sorties depuis longtemps de l'École flamande (I) ».
UArtisle, protestant contre certaines tracasseries qu'on avait suscitées à De Braekeleer, ajoute : « Nous nous réjouissons pour lui de la manière supérieure dont il vient de battre ses adversaires. La meilleure réponse à leur faire est de continuer à produire des ouvrages comme ceux qu'il vient d'exposer ». Et celte revue, le premier recueil littéraire belge de son temps, donne place également, à des croquis d'œuvres de Leys et de Soniers, dont la réputation naissante rejaillissait sur le maître de ces débutants.
Bientôt De Block vint grossir la phalange et attester la valeur de l'enseignement de De Braekeleer. Dès l'année 1800, le jury de l'Exposition de Gand lui accordait la médaille d'or au concours de la peinture de genre et la Société fies beaux-aris voulut honorer à la fois l'élève et le maître dans une réunion solennelle, car De Block était un ancien élève de l'Académie de Gand.
Au Salon de 1856, l'école de De Braekeleer avait pris une importance suffisante pour que M. Alvin jugeât devoir lui consacrer un chapitre spécial dans son grand Compte rendu illustré. Ce fut à ce même Salon que parut la Furie espagnole.
Pas mieux que les précédentes, cette tentative nouvelle de peinture historique ne réussit à faire oublier les tableaux de genre de son auteur.
(1) Le prince de Ligne, en sa qualité de prince d'Espinoy, voulut posséder celte peinture , qui doit être encore à Belœil.
0 Quand on sait peindre un tableau comme la Maîtresse d'école, dit M. Alvin, on n'a pas besoin d'aspirer à une gloire différenle, on est en train d'en acquérir une solide que personne ne s'avisera de contester. )>
Et vraiment, De Braekeleer, si plein de bonhomie, de naturel et de communicalive gaieté, ne pouvait que perdre à vouloir embarrasser sa marche de toute la défroque du XVI« siècle. On put bien montrer dans le Sac d'Anvers certains tours d'adresse devenus fameux, ce vieillard qui, embusqué dans un coin du tableau, ajuste le spectateur, mais c'est là encore de la peinture de genre. — Au Musée d'Anvers, cet épisode n'a pas cessé d'intéresser des générations de visiteurs, mais il s'agit, ne l'oublions pas, d'un des passages tes plus cruels de notre histoire, et, s'il y eut unanimité dans la constatation des qualités de facture de cette toile, vraiment très habile, il n'y eut pas moins d'accord pour signaler l'expression défectueuse et l'uniformité des types, trop complaisammeut empruntés aux modèles que l'on voit paraître dans les scènes familières de Tauteur.
A part ce défaut individuel et spécial, l'œuvre devait, comme toutes ses contemporaines, se ressentir bientôt de l'amour grandissant de la précision en matière historique par la connaissance plus générale des époques et de leur physionomie véritable. Pure question d'archéologie, sans doute, mais doublement importante lorsqu'il s'agit d'évoquer à nos yeux les scènes du passé, dans lesquelles un peintre n'hésite pas à introduire des personnages, hommes ou femmes que notre imagination se figure tout autres (|ue ceux que nous rencontrons journellement au détour de la rue.
Les journaux et les revues de 1836 disent assez clairement que le public ne parvint pas à aller au delà de l'estime
diins son apprécialion de la grande page de De Braekeleer, tout en ne marchandant pas l'admiration à l'ensemble des œuvres qu'il avait fait figurer au Salon. Aussi, lorsque le jury vola au peinire la niédaiiie d'or et décida qu'il y avait lieu de proposer au Gouvernement de le charger de l'exéculion d'une peinture pour le Musée moderne, sa décision fut-elle unaniniemenl raliliée, excepté loutel'ois par l'Administration des beaux-arts.
De Braekeleer eut sa commande, mais n'obtint qu'une médaille d'argent.
C'était, à vingt ans d'intervalle, le retour de la déconvenue de 1815. D'énergiques protestations s'élevèrent dans la presse. « Admirez l'inconséquence! s'écrie VArlisle. M. van Assche est décoré pour ses anciens tableaux, en souvenir de ses triomphes passés, et M. De Braekeleer qui, certes, n'est pas inférieur à M. van Assche, n'a qu'une médaille d'argent! Que son grand tableau ne soit point irréprochable, nous le voulons bien, mais il y avait autre chose de lui à l'Exposition ; sa Maîtresse cf école e.st un chef-d'œuvre. Voilà ce qu'il fallait récompenser cl aulremenl qu'avec votre médaille d'argent, qui n'est pas digue d'un maître. «
Par une lellre fort digne, De Braekeleer refusa l;i récompense offerte. ^< Vous voudrez bien, je l'espère, disail-il en terminant au ministre, apprécier le motif de mon refus (|u'il serait superflu d'alléguer ici. »
L'on se tromperait, et la chose mérite d'être dite, en attribuant cette attitude du peintre à un sentiment excessif de sa personnalité. Il était fort légitime que pour lui le sulfrage de ses pairs l'emportât sur l'opinion de la bureaucratie. — Du reste, et alors précisément qu'il refusait d'accepter la médaille, nous le voyons donner un exemple de modestie assez rare pour n'élre pas oublié.
Le Gouveriienieni avait fixé à 12,000 francs le prix de sa commande. — De Braekeleer fui d'avis que celte somme pouvait servir à payer deux tableaux au lieu d'un seul et ce fui de la sorte que le Musée reçut à la fois le Jubilé de cinquante ans de mariage et le Comte de mi-carême, deux œuvres devenues rapidement populaires et qui ont conservé la faveur du public.
Mais, il importe de le dire, le talent de notre confrère n'avait pas attendu cette sanction d'une commande olBcielle pour trouver des appréciateurs; la volumineuse correspondance qu'il m'a été permis de feuilleter, montre les marchands et les amateurs également avides de ses œuvres.
» En 1829, 1852, I8ô6, el dernièrement au mois de septembre 1859, je vous ai quitté avec la promesse de me faire un ou deux tableaux, dit l'un d'eux. Soyez persuadé que le jour de la réception comptera parmi les plus heureux de ma vie. «
Un aulre se fâche; il attend depuis quatre ans l'exécution de sa commande; il pose un ultimatum.
« Il me sera bien permis de vous demander, Monsieur, quand vous tiendrez enfin votre parole, écrit-il. Comme c'est la dernière lettre que je vous écrirai à ce sujet, je vous laisse un mois pour réaliser votre engagement. Si, après ce temps, je n'ai pas ce petit tableau, alors, pour ne plus vous importuner, j'en achèterai un qu'on me propose de vous, rentrant dans la grandeur voulue, pour 500 francs, el alors je tirerai les 500 francs sur vous, d'après une de vos lettres que j'ai, dans laquelle vous vous engagez à me livrer ce tableau de tonte première qualité sous peu. — Vous avez donc le choix, ou un très joli petit tableau et mon amitié dans un mois au plus tard, ou le payement de 500 francs au 16 décembre! »
Un troisième est plus menaçant encore: « Je dois avoir ce tableau pour la iin de février, écrit-il, ou je mets le feu à voire atelier et à votre belle maison ».
« Mon argent vaut celui d'un autre », s'écrie un marchand, exaspéré d'apprendre la réception d'une œuvre de De Braekeleer i)ar un de ses confrères.
On se souciait d'ailleurs très peu du prix; amateurs et marchands s'engagent à payer d'avance et en or.
Un simple dessin à la sépia se payait un prix extraordinaire pour le temps ; c'était du reste l'époque des albums. Je tiens d'un ami, quelque peu parent de De Braekeieer, qu'après le repas du malin il arrivait parfois à l'artiste de jeter sur le papier quelque rapide improvisation, teintée de café, et que pareille œuvre trouvait des amateurs empressés à cent florins et au delà.
Si les lettres des marchands et des collectionneurs dénotent une extrême impatience, quand l'œuvre arrive enlin des cris d'admiration l'accueillent, et la joie de l'acheteur a bientôt fait oublier les longs délais. Aucune expression laudative ne paraît alors trop forte. « C'est une peinture de la plus haute beauté », écrivent de Mannheim Artaria et Fontaine, à la réception du Bénédicité. Le comte Schoenborn accuse réception de V Heureux ménage qu'il a commandé en 1836, et se déclare « lier d'être entré en possession de la perle de sa galerie ».
<( Le Retour du marché nous est parvenu depuis une demi-heure, écrivent, le 14 avril 1858, Artaria et Fontaine; nous l'admirons depuis et ne pouvons nous résoudre à en détacher les yeux, si ce n'est pour vous exprimer combien nous le trouvons superbe, le plaisir infini qu'il nous fait, et pour vous remercier de la manière la plus empressée et la
plus cordiale des soins que vous avez bien voulu donner à celle magnifique production qui, à notre sentiment, esl digne de rivaliser avec les beaux tableaux de Melzu. »
Le plus grand marchand qu'il y eût alors en Hollande accuse réception d'une œuvre commandée: « Tout le monde en est fou, les artistes comme les amateurs qui disent que c'est un des plus beaux tableaux qu'Usaient jamais vus ».
... « Dire que voire tableau nous fait plaisir sérail trop peu, écrit l'homme à la toile de cinq cents francs, quand il reçoit enfin la peinture tant désirée. Je suis émerveillé. »
J'ignore si les artistes attachent encore grand prix au suffrage des amaleurs. On m'assure que l'amateur trouve plus d'avantage lui-même à traiter par inlermédiaire. Comme M. Poirier, s'il consent à encourager l'art, il se soucie peu de l'arliste. Je ne pense pas qu'il en fiil de même il y a un demi-siècle. A part la circonstance que les expositions étaient moins nombreuses que de nos jours, le sujet d'un tableau n'était pas indifférent au public. Le feuilleton et le théâtre ont dit leur fait aux gens assez malavisés pour demander à un artiste de leur représenter quelque donnée précise. Aulrelbis, et si haut placé qu'il fût, le collectionneur entrait en relations directes avec l'artiste, visitait les ateliers, choisissait les œuvres qui lui plaisaient le mieu.v, ou imposait lui-même un épisode dont il fixait la grandeur el le nombre des personnages.
L'artiste, de son côté, se niellait en peine de satisfaire son amateur, autant par l'expression que par tous les détails d'une scène déterminée. Les sociétés des beaux-arts, dans leurs concours, arrêtaient également des sujets, voulant contenter le public non moins par l'intérêt que par l'habileté pratique des ouvrages destinés à passer sous ses yeux
( -il )
Bien que dans l'œuvre de De BraekeUer certains ly|ios se répètent avec une constance parfois lassante, il se montre toujours metteur en scène fort habile. Lorsque le Comte de mi-rarême et le Jubilé de cinquante ans de mariage parurent au Salon de 1839, ce fut une véritable explosion d'enthousiasme.
Sans effort apparent, l'auteur avait résolu le difficile problème de présenter aux yeux du spectateur des groupes divers concourant à une action commune sans la moindre confusion, et il parvenait à captiver par l'emploi le plus légitime des ressources fournies par son sujet. D'autres ont poussé plus loin la science du clair-obscur, la vigueur du pinceau, la fermeté du dessin, mais nul n'a plus sagement usé de ses moyens, u'a fait preuve d'une bonne humeur plus communicative dans des sujets joyeux. C'est Wilkie fait Anversois, Wilkie avec sa verve et celte cordialité d'abord qui vous fait épanouir dans le calme des choses de la famille et (le la tradilion locale, rêver au bon vieux temps.
Certains détails sont finement observés. Le vénérable jubilaire a reçu une canne, presque une béquille, malgré sa crosse d'argent et ses guirlandes de circonstance. Glorieux de l'avoir méritée , il la tient comme un sceptre, mais non moins désireux de montrer la souplesse de son jarret septuagénaire, le voilà, avec sa vieille eomjiagne, esquissant un pas de deux, fort leste, ma foi! au son des crincrins venus pour leur donner l'aubade.
Ce n'est pas le décorum de la Cinquantaine de Knaus, mais nous sommes en pays brabançon. L'on y boit, l'on y rit et l'on y aime avec un laisser-aller également distinct de la crudité de ïeuiers et de la solennité des personnages de Knaus ou de Vaulier.
Pour le Comte de mi-carême, « je ne crois pas, écrivait Eugène Rol)in dans Y Indépendance^ que M. De Braekeleer ail rien composé de plus vrai, de plus simple, de plus eniraîuanl que ce charmant intérieur ». Et, rappelant les grandes pages historiques du peintre, le critique ajoute : « Voilà vos diamants, M. De Braekeleer, et vous les auriez donnés pour du strass, parce que le strass est plus gros! «
Au Salon de Paris de l'année suivante, celte même œuvre figura sous le titre, plus généralement compréhensible, de la Saint-Nicolas, et n'obtint pas un moindre succès qu'en Belgique.
M. Desligny lui consacra un petit poème dont voici deux strophes (1):
Un niagisler, qui nourrit de science Tout ce troupeau, ni i filles, mi-garçons, Fait, un jour-l'an, de la munificence Envers quiconque a suivi ses leçons.
Bien déguisé, du haut d'une fenêtre 11 apparaît au peuple d'écoliers ; Son front n'a plus la gravité du maître Dont le profil est sur tous les cahiers. Un long sourire a déridé sa face. . . Que de bonheur il fait pleuvoir gratis! Sa femme en rit au milieu de la classe : C'est Philémon qui réjouit Baucis.
Enregistrez un succès légitime, Celte œuvre a droit à l'admiration ; De Braekeleer, votre page est sublime De mouvement et de création!
(1) M. Polvin a également chanté le Comte de mi-carême dans son Art flamand, Bruxelles 18G7,page 22.
Vous avez bien compris celte gaieté folâtre, Qui s'abandonne à ses transports; A part votre couleur, ma muse acariâtre >'e vous a pas trouvé de torts.
Rarement, je le répète, œuvres trouvèrent auprès du grand public plus de faveur que le Jubilé et le Comte de mi-carême. — Un éditeur parisien offrit à l'artiste d'en faire une planche lithographiée, de grand format, mais déjà les œuvres avaient été retenues pour les souscripteurs à la loterie du Salon bruxellois (I).
Le ministre écrivit au |)eintre une lettre des plus honorables pour le féliciter de la manière dont il avait répondu à la confiance du Gouvernement, et lorsque, le 6 décembre 1859, un arrêté royal vint conférer aux exposants les récompenses proposées par le jury, la croix de chevalier de l'ordre de Léopold fut attribuée à De Braekeleer, « en considération du beau talent dont il a donné des preuves ». Revanche éclatante, car De Braekeleer, on s'en souvient, n'avait jamais obtenu la médaille d'or.
Peu de jours après, le corps artistique d'Anvers rendait les derniers honneurs à la dépouille de Mathieu van Brée. Il semblait que le vieux maître eût attendu pour fermer les yeux la consécration solennelle du talent de son élève préféré , tout à la fois par la distinction qui venait d'échoir à lui-même et par la médaille d'or attribuée, le même jour, à Henri Leys, dont il avait dirigé les premiers pas dans la carrière artistique.
Fils de ses œuvres, De Draekelcer était ce qu'on peut
(1) Le Comte de mi-caréme a été reproduit par Billoin.
appeler un homme arrivé. La fort une lui avait souri el rien qu'à considérer sa maison du Marché Saint-Jacques on devinait la demeure d'un citoyen notable (1). Dès le 28 novembre 1836, le corps électoral anversois avait fait du peintre un de ses représentants à la commune eu même temps que MM, Loos, Jules van Havre, Charles Pécher el Liedls, dont les noms ont marqué dans notre histoire politique.
Lorsque, bientôt après, la Société royale des sciences, des lettres el des beaux-arts d'Anvers prit l'initiative d'une souscription nationale pour l'érection de la statue de Rubens, ce fut à De Braekeleer qu'elle coiilia la présidence du comité des beaux-arts, et son initiative, au sein du conseil communal, contribua grandement à donner aux fêtes inaugurales de la statue du plus illustre des maîtres llamands, le caractère artistique qu'elles devaient avoir.
Comme au temps |)assé, les architectes, les sculpteurs et les peintres rivalisèrent de zèle et de talent pour la décoralion de la cité. Un portique à trois arcatures, conçu dans le st^le rubénien, était l'œuvre de De Braekeleer. Cet ensemble décoratif qui se dressait à la Place de Meir el que l'on a revu sur un des quais de l'Escaut, en 1877, aux fêles du troisième centenaire, montrait Rubens environné de ses principaux disciples, et M. L. Torl's, dans un intéressant travail sur les fêtes d'Anvers, inséré dans la revue De Vlaemsche SchoolCi), assure qu'un Anulais voulut, à tout prix, emporter à Londres le grand décor pour l'exhiber à ses compatriotes.
(1) Cette demeure porte aujourd'hui le n" 46. Le couronnement de la fenêtre centrale porte la date de 1840.
(2) Herinnering uil de Anlwerpsche feesten van vroegere tyden , 186i, p. 133, avec une gravure du pont, page 168.
La mon de van Brée fui suivie d'ardentes controverses sur l'organisation de l'Académie. Si l'ancien directeur avait apporté aux principes de l'école de David des tempéraments, son système faisait encore la part fort large aux œuvres de l'antiquité, comme le démontrent à suffisance les modèles qui ont perpétué sa méthode.
On agita la question de savoir si le moment n'était pas venu de donner à l'enseignement graphique un caractère plus franchement local, en présence surtout des suffrages accordés par la foule aux créations de l'école qui avait pris un si magnifique essor depuis la révolution.
Aux yeux d'une partie de la population anversoise, c'était à De Braekeleer que revenait l'honneur de guider l'école vers ses destinées nouvelles. La faveur particulière dont jouissaient ses œuvres, jointe à la valeur de son enseignement, prouvée par le succès de ses nombreux élèves, étaient des' titres sérieux à invoquer et les partisans du ]ieinlre ne s'en étaient pas fait faute, lorsque la nomination de Wap- |)ers, déjà premier professeur à l'Académie, vint rendre sans objet la compétition.
Le courant d'idées qui avait donné nai.ssance à la candidature de De Braekeleer se traduisit pourtant à l'Académie même. Nombre d'artistes élevèrent la voix en faveur d'un enseignement réputé conforme aux exigences modernes, et leur opinion acquit assez de force pour donner naissance à une classe de modèle habillé que fréquentèrent un certain temps les élèves qui se croyaient relardés par l'élude du nu. La tentative eut un médiocre succès.
D'ailleurs, De Braekeleer avait son atelier d'élèves vers lequel se portaient naturellement les jeunes artistes auxquels répugnait l'enseignement officiel.
Chose à peine croyable 1 au monienl où le public se passionnait ainsi, à Anvers, pour les choses d'art, au moment où De Braekeleer y avait acquis autant de notoriété que d'in. fluence, le bruit de sa mort put se répandre el trouver assez de créance pour qu'en ouvrant le volume supplémentaire, paru en 1840, de la Geschiedenis cler Vaderlandsche Schilderkunsl de vandeu Eynden et vander Willigen, nous y lisions à Tarlicie De Braekeleer : « Hélas, il est mort à Anvers en 1839, à peine âgé de 47 ans, cet artiste dont le pinceau nous réservait des joies si vives ! »
Rarement le vers fameux de Corneille :
Les gens que vous tuez se portent assez bien,
fut mieux en situation, car la vigoureuse nature de notre confrère devait lui permettre d'atteindre une des plus hautes vieillesses que l'histoire de l'arl flamand renseigne.
Si bien employées qu'elles dussent être, pourtant, les années que la Providence réservait à notre confrère ne pouvaient plus ajoutergrandemenl àsaréputation.Jeune.iln'avail subi qu'une action peu sensible des influences académiques; homme fait, les yeux fixés sur la tradition, à peine se laissat-il guider un moment dans ses préférences par le romantisme, et sa carrière s'achèvera comme celle de quiconque dépasse le terme moyen de l'existence humaine, dans le culte d'un passé, trop peu lointain encore, pour être aux yeux de la génération nouvelle autre chose qu'une vieille mode.
N'est ce pas le sentiment que traduit celle phrase d'un connaisseur éprouvé M. Paul JVlanlz, lorsqu'il écrit en 1861 : « M. De Braekeleer est moins un peintre qu'un conteur d'anecdotes » ?
( il )
Ce fut le 8 janvier 1817 que De Braekeleer vinl prendre place dans noire Compagnie. On a Vu quels étaient ses titres. Il succédait à vander Haert, et son élection à la première place devenue vacante dans la section de peinture depuis la constitution de la Classe des Beaux-Arts, témoigne assez l'estime qui environnait la personne et le talent du nouvel académicien.
Assidu aux réunions de la Classe, il lui prêta, jusqu'en 1874, le concours d'une longue expérience et d'un remarquable savoir artistique.
Lorsque le Gouvernement, désireux de s'éclairer sur les moyens de soustraire VÉrection et la Descente de croix de Rubens à une destruction jugée inévitable par tous les hommes entendus, voulut s'éclairer de l'avis de la Classe, De Braekeleer fut appelé à faire partie de la commission dont, peu après, il devint le président. Les rapports portent sa signature en cette qualité. Un éclatant hommage fut rendu à la promptitude et au rare bonheur avec lesquels s'accomplit le travail de restauration conseillé par les commissaires et si bien réalisé par Etienne Le Roy.
Si précoce qu'ait pu être la manifestation du talent de De Braekeleer, et si rapidement que sa réputation ait pu se répandre, il est incontestable que la poursuite du mieux ne cessa de le préoccuper aussi longtemps que la main fut chez lui l'instrument fidèle de lii volonté.
A l'âge de soixante ans passés, il mit au jour certaines œuvres qui, pour tout autre, eussent suDB à créer une réputation. Son lableau intitulé Aa Médecine, qui parut au Salon d'Anvers de 18,52, était de celles-là. « Rarement M. De Braekeleer a été aussi simple, rarement il a été aussi vrai, dit notre confrère M. E. Fétis, dans son compte-rendu de
Vlnilépendance. Deux figures seulement enlrenl dans la composition du tableau : un vieillard malade et sa gouvernante. Celle-ci vient de verser dans une cuiller une potion qu'elle présente au patient. C'est sans doute quelque médecine bien noire, bien amère, comme celle dont la Faculté usait et abusait au siècle dernier, époque où se passe l'action à en juger par les accessoires, et pourtant le vieillard avance avidement les lèvres et il en boira jusqu'à la dernière goutte tant est grand son désir de recouvrer la santé. On se cramponne si énergiquemenl à la vie quand l'heure est venue de la quitter. Ce sentiment a été bien observé et bien rendu par l'artiste 11 y a une grande justesse d'expression dans la mine piteuse du malade et dans le mouvement qu'il fait pour aspirer le contenu de la cuiller; les accessoires sont distribués avec goût et bien touchés; l'ensemble du tableau est tranquille, harmonieux et fait sous tous les rapports honneur à M. Ferdinand De Braekeleer. »
Réellement, on n'eût pas trouvé plus de conscience chez le jeune homme préoccupé de son avenir.
D'autres œuvres encore devaient fournir la preuve de la vitalité du talent de leur auteur à cette époque avancée de sa carrière.
Le corps académique d'Anvers, réorganisé, comprit De Braekeleer parmi ses premiers élus. Ce fut l'occasion de deux pointures importantes : le portrait de l'artiste par luimême et un grand tableau de getire : le Maître d'école, datés l'un et l'autre de 18oi. Le Mailrc d'école peul èlre envisagé comme un pendant au Comle de ini-caréme, à cela près que le magister ne fait pleuvoir cette fois sur ses turbulents écoliers que des coups de férule. C'est l'illustration de l'épisode tracé d'une plume si alerte par Conscience dans ses Veillées flamandes.
Envisasennl le Comte de mi-carême el le Maîlre d'école comme poinis île dépari el d'arrivée, il esl indéniable que es quinze années qui séparent les deux œuvres se caractérisenl par un accroissement de forces. De Braekeleer aimait d'abord à prodiguer ses effets lumineux ; il semblait tenir à ce que le pétillemenl de sa couleur fût, en quelque sorte, à l'unisson avec l'enirain de ses données, el faisait pour ses élèves une règle de donner toujours, même aux ombres de leurs blancs, une somme de clarté i»lus vive qu'à leurs draperies sombres les plus puissamment éclairées. L'influence de cette règle que, du reste, les peintres de l'école romantique ont assez généralement observée, se fai-ait sentir, non moins dans les œuvres personnelles du peintre que dans les |)roduclionsde ses disciples. On reprocha, par exemple, à Lejs d'abuser des centres lumineux dans ses œuvres de jeunesse, mais pour De Braekeleer, à dater de la période moyenne de la vie, comme chez nombre d'artistes , l'œil semble chercher le repos, el l'ombre envahit peu à peu le champ départi jusqu'alors à la lumière avec une libéralité parfois excessive.
Le portrait de notre confrère trouve sa place parmi les œuvres qui caractérisent le mieux cette époque de sa carrière. Nous l'y voyons carrément assis devant le chevalet el travaillant au lableau même du Musée des académiciens. La ressemblance parfaite de l'image vient établir, une fois de plus, l'influence, si souvent constatée, de la physionomie personnelle d'un artiste sur le choix de ses modèles. Le col robuste supporte un masque aux larges méplats, dont la puissance frontale et maxillaire contraste avec la saillie médiocre du nez. C'est le caractère dominant du type que le peintre avait pris en affection et qui se répèle dans son œuvre avec une constance maintes fois signalée. Au surplus
le portrait a du naturel, de l'aisance, de la vie; (oui indique un homme en pleine possession de ses facultés créatrices (1).
Élu membre de l'Académie de Saiut-Pttersbourg en 1861 , De Braekeleer exposa dans la capitale de la Russie, en 1869, et par conséquent à l'âge de soixante-dix-sepl ans, une Scène de marché que la Zeitsclirift fiir bildende Kunst cite parmi les œuvres marquantes du Salon.
On avait parlé en termes non moins élogieux de la Famille du violoniste exposée à Vienne en 1867.
Lorsque, au seuil de la vieillesse, et par la force des choses, le maître ne représenta plus dans nos expositions annuelles que le passé de notre école, il put du moins se dire avec la sérénité d'ànie du devoir accompli qu'il avait loyalement répondu à l'attente de ceux qui l'avaient honoré de leur confiance. Aux ventes Delessert et Barhoiiet, à Paris, Engels à Cologne, Arlhaber à Vienne, les oeuvres de son pinceau atteignirent des prix assez élevés pour avoir éle recueillis par les journaux du temps.
M. Paul Mantz, dont j'ai cité plus haut une phrase, émet l'opinion que notre confrère dut se voiler la face, en voyant son jeune lils Henri, élève de Leys au moins autant que de
(I) Le portrait, dans l'œuvre de De Braekeleer, ne peut être mentionné qu'à titre d'exception. Outre les effigies de son oncle, de sa femme, de son frère et de ses sœurs, il a peint quelques groupes de famille : les portraits de madame Grisar et de ses enfants, les enfants du comte Coi net, la baronne van de Werve de Schilde, madame Stappaerts Donnet. Charles Baugniet a lithographie d'après lui les portraits de 31. et de M™« Pécher, de Mons, les parents de M. Charles Pécher, d'Anvers. Je possède un portrait de mon père, exécuté vers 1832.
lui-même, se lancer dans ce qui pouvait s'appeler encore en 1861 « le réalisme à outrance. » Je n'en crois rien.
Abstraction faite de Leys, que sa puissante originalité doit faire classer hors de pair, il suffirait de citer Al. Huoin (1808-1853), P. M. Molyn (1819-1849), Eugène De Block, Jacob Jacobs (1812 1879), J. Dens, Louis Somers (1813- 1880), Constant Wauters ( 1826-1835), P. Matbyssens, Léopold Fissetle, F.-G. Busclimann ( 1818 -1832), F.-A. De Bruy-cker, F.-J.-T. De Backer ( 1812-1872), les frères J. et G. Angus, Auguste Serrure, J. Van Oudenhoven,C.-F. Venueman (1803-1873), Ghesquière, Carpenlero, Adrien De Braekeleer (neveu du peintre), Aimé Pez, F. Mois, E. Knudden, D. vander Schiieck, Louis Carolus (1814-1863), J. Carolus, Xavier De Cock, Célestiu Marschouw, R, Van Eysden, Guillaume Kikkers, Louis Rousseaux, enlin Ferdinand et Henri De Braekeleer, les fils du peintre, le premier mort à la fleur de l'âge en 1837, pour montrer le large esprit de tolérance qui présidait à l'enseignement de notre défunt confrère.
Diveisilé, je l'admets, ne fut point sa devise. On a fait observer que dans les scènes nombreuses issues de son pinceau, il attribue volontiers les premiers rôles à des acteurs que nous connaissons de longue date; vieillards, jouvenceaux et enfants, s'ils sont bien à lui, maintiennent à son œuvre, par leur retour fréquent, une certaine monotonie à laquelle les réputations les mieux assises n'opposent jamais qu'une faible résistance.
Mais, par contre, rarement intérieur à lui-même, Do Braekeleer excellait à présenter ses figures sous l'angle le plus favorable, à les grouper, à les éclairer avec un savoir plus facile à dédaigner qu'à acquérir. Il a surtout retenu du caractère flamand la verve caustique et l'entraînante gaîté.
Tout comme le marquis de Bièvre, au j;ré de ceilaiiies gens, ne pouvait parler sans faire de calembour, on ne croyait pas que De Braekeleer pùl cesser d'être plaisant dans ses tableaux. Lorsqu'en 1848, sous l'empire des misères endurées par la classe ouvrière, il exposa son Tisserand malheureux, on eut bâte de dire que rien n'était plus faux que les compositions désolées de M. De Braekeleer, « le peintre officiel des physionomies joyeuses (l); »
En somme, les scènes joyeuses seront toujours la note caractéristique du talent de De Braekeleer comme elles le sont de celui de Jean Sleen.
A ré|)0(pR' de sa mon, notre confrère occupait depuis dix-liuit années les fonctions do conservateur adjoint du 3Iusée d'An, ers. « L'Académie, dit M. Kempeneérs (2), avait demandé sa nomination afin de profiter de ses connaissances spéciales dans l'art difficile de la restauration des tableaux, et sa connaissance non moins spéciale des maîtres anciens des écoles flamande et hollandaise.
« A la fin de sa carrière, affaihi par l'âge, miné par les infirmités, ses dernières passions d'artiste furent pour le musée; il s'y traîna ou s'y fit amener jusque peu de temps avant sa mort ».
Ce Musée d'Anvers, il l'avait vu naître et grandir. Tout jeunes, ses camarades et lui, sous la conduite de van Brée, avaient planté de leurs mains les arbrisseaux dont la luxuriante végétation donnait hier encore son frais ombrage au
I) Revue de Belgique.
['2) Rapport annuel, lu à l'Académie royale des Beaux-Arts à Anvers, le 4 mai 1884.
( oô )
bâtiment qui abrite tant de trésors, el ce ne fui |)as sans émotion qu'aux derniers lenips de sa vie, revenant d'une séance de la commission du Musée, il vil, morl de vieillesse, un acacia que lui-même avait apporté là. Verlat, qui servait de soutien à l'octogénaire, eut hàle de faire observer le démenti flagrant que recevait le dicton anversois : quand l'arbre est grand celui qui l'a planté n'est jilus de ce monde (1).
De Braekeleer avait vu disparaître bien d'autres souvenirs de son enfance. Il assista à la démolition des vieilles portes et fut appelé par la ville à les retracer alors que les travaux de destruction de l'ancienne enceinte suivaient déjà leur cours (2).
Doyen de l'école flamande, il était le dernier lien vivant qui rattachai l'école d'Anvers à son passé.
Promu au grade d'officier de l'ordie de Léopold en 1875, à l'occasion du centenaire de l'Académie, notre confrère fut encore présent à la séance solennelle des trois classes. A cette époque, sa présence à nos reunions était devenue rare; elle cessa complètement à dater de 1874; il avait alors ([uatre-vingt-deux ans ,el lorsque, la même année, il eut la douleur de perdre la compagne dévouée de sa vie, il déclina rapidement. Il ne lui fut pas donné, dans son grand âge, de célébrer lui-même ces noces d'or qu'il avait représentées avec tant de bonne humeur.
De Hraekeloer put toutefois manier le pinceau j^îsqu'à la fin de ses jours ; il laissa même inachevé un grand tableau
(1) Boomken oud, manneken dood.
(2) Ces peintures ornent l'hôtel de ville d'Anvers.
de la Fêle de Saint-Thomas, sujet qu'il avait liaité bien des années auparavant pour le roi des Belges, mais l'œil et la main ne servaient plus qu'imparfailemenl la pensée.
Entouré des soins pieux de ses filles, justement fier des succès de son jeune fils dont il voyait chaque jour grandir le talent, il aimait à se reporter au tf mps heureux de sa jeunesse, vers les heures ensoleillées de sou voyage d'Italie, dont les incidents se représentaient à sa mémoire avec la fraîcheur qu'ont pour les vieillards les choses lointaines.
Peu d'heures avant sa mort il récitait à ses Biles, groupées autour de son lit, les beaux vers gravés sur la tombe de Raphaël au Panthéon :
Ilie hic est Raphaël, tiniuit quo sospite vinci Rerum magna parens, et moriente mori.
Il expira le 16 mai 1883, ayant accompli sa quatre-vingt et onzième année. Honnête homme et bon citoyen autant qu'artiste de mérite, il fut escorté à sa dernière demeure par une foule immense. Il semblait qu'avec lui disparaissait une époque entière du passé anversois.
Parmi les œuvres qui sont appelées à redire à nos descendants les mœurs et la physionomie populaires, celles de De Braekeleer tiendront une place plus considérable qu'on ne pense. Derniers souvenirs d'une génération disparue, la longue carrière de leur auteur a eu peut-être pour effet de les retenir plus longtemps que de raison parmi les choses actuelles, quand elles pouvaient bénéficier déjà du prestige de l'èloignement et briller au premier rang de leurs contemporaines. Cette anomalie, celte injustice du sort si l'on préfère, on peut laisser en pleine confiance au temps le soin de la faire disparaître.
( ss )
IndépendamnieiU de sa qualité de membre de l'Académie royale de Belgique el du Corps académique d'Anvers, De Braekeleer était membre de l'Académie impériale de Saint- Pétersbourg, membre iionoraire du Cercle artistique el littéraire de Bruxelles, de l'Académie d'Amsterdam, de la Société Piclura de Groningue, de la Société des beaux-arts « Arti sacrum » de Rotterdam, etc.
En 1821, étant à Rome, De Braekeleer peignit son portrait en buste
En 185i, pour le Musée des académiciens d'Anvers, il exécuta son efTigie, de grandeur naturelle.
Un portrait, gravé sur pierre, figure dans la Vlaemsche School de 1864, page 117, en tête de l'article de M. Désiré van Spilbeek;un petit portrait, gravé sur bois, accompagne la notice d'immerzeel : Levens en lovrktn der HoUaiidsche en Vlaamsche Kunstscliilders, etc., 1842, page 87 , et un portrait, d'assez grand formai, gravé à l'eauforte par M. Florent Brant, a figuré au Salon de 1884.
Au Salon d'Anvers de 182o, J.-A. vander Yen, de Bois-le- Duc, exposa un buste de De Braekeleer, modelé à Paris en
( S6 ) LISTE DES OELVRKS DE DE BRAEKELEER.
Les œuvres de De Braekeleer sont exirèmement nombreuses. Forcément, la liste suivante n'en consliliie qu'une partie.
Peintires.
Ênée saurant Anchise de l'incendie de Troie [1813).
Tobie enterrant, pendant la nuit, le cadavre d'un Hébreu laissé
sans sépulture (I8IG) (famille Jacobs à Anvers). La jeune villageoise ; elle lient une corbeille de fruits. Vue des magasins de la ville nommés LeguyI. L'atelier d'un serrurier.
Tobie rendant la vue à son père (t8l9) (Académie royale des Beaux-
Arls à Anvers, galerie des prix de Rome). Esaii demande la bénédiction à son père (I8"2t). Suinte famille (t822).
Meurtre d'Abel (18-22).
Madeleine, figure à mi-corps (18-22).
Paysanne de Frascati (1822).
Grotte de Neptune à Tivoli (1822).
Rubens occupé à peindre son chapeau de paille dans le pavillon de
S071 jardin (1825).
Jeune garçon priant devant une croix sur le tombeau de ses parents
Adrien Brauwer donnant des leçons à Craesbeek. Valeureuse défense des Anversois lors de l'entreprise duduc d'Alen-
çon contre la ville, le 17 janvier 1583 (1827). F. Slieris, Jean Lievens et Brekelenkamp, devant le cabaret de Jean
Steen (1828).
Vue intérieure de la citadelle d'Anvers le lendemain de la reddition
(galerie de S. M. le Roi).
Orphelins sans asile pendant le bombardement d'Anvers, 27 octobre 1830 ;i834) (M. Stappaerts-Lepaige, à Anvers).
Le myope et sa femme sourde (1834) (M. Henri Legrelle).
Scène d'inondation en Frise, en 1570, où un chat sauve un enfant endormi (1834).