PREMIER ACTE
Chambre d'ami somptueuse dans un magnifique château de bord de mer Une porte à gauche et à droite. Au milieu de la scène : un canapé, une table avec un téléphone et deux fauteuils. Grande Jenêtre au fond. Nuit étoilée. Scène plongée dans le not: Quand le rideau se lève, des voix d’hommes qui conversent Jiltrent par la porte d'entrée, côté gauche. Celle-ci s'ouvre et livre passage à trois messieurs en smoking L'un d'eux allume aussitôt la lumuère. Sans un mot, ils gagnent le centre de la pièce puis s'arrêtent autour de la table. ‘Tous trois se mettent à fumer puis s’asseyent en même temps. Gâl dans le fauteuil de gauche, ‘Turaï dans celui de droite, Âdém sur le canapé au milieu. Très long silence presque génant. Nuages de fumée. Chacun s’installe à son aise. Silence. Puis :
GAL. — ‘Tu es silencieux depuis plus de dix secondes, il y a quelque chose qui cloche. Quelle pensée profonde t’occupe l'esprit ?
TuRAï. — Je songe à quel point il est difficile de commencer une pièce de théâtre. De présenter d’emblée, dès le début de la pièce, les personnages principaux.
ÂDAM. — Ga doit être dur, en effet.
Turaï. — Et même terriblement. Les trois coups retentissent. La salle fait silence. Les acteurs entrent en scène, et le supplice commence. Il faut une éternité, parfois même un quart d’heure entier, avant que le public sache qui est qui et ce que chacun veut.
GAL. — Je n’ai jamais vu un gars comme toi ! Tu n’es pas fichu d'oublier ton métier, même l’espace d’un instant.
TurAï. — Non, impossible. C’est pourquoi je suis un si grand auteur dramatique.
GAL. — Il ne se passe pas une demi-heure sans que tu ne causes théâtre, pièces, acteurs. Il n’y a pourtant pas que ça au monde.
TURAÏ. — Bien sûr que si — si ton métier est d'écrire des pièces. C’est même un terrible fléau. Tiens, dans ses mémoires, Alphonse Daudet écrit que même à la mort de son père, il n’a pas pu ne pas penser à l’effet poignant que cette scène produirait au théâtre.
GAL. — Oui, mais quand même, on ne peut pas être à ce point Pesclave de son métier.
TURAï. — Faute de maîtrise absolue, on le peut, si. Il n’y à pas ici de milieu. Crois-moi, bien commencer une pièce donne du fil à retordre. J'y vois même l’une des pires difficultés de l'écriture théâtrale. Présenter les personnages sans trop tarder. Prenons par exemple cette scène-c1 : nous trois. Voilà donc trois messieurs en smoking. Lesquels seraient, disons, non pas entrés dans la chambre de ce château seigneurial, mais sur une scène de théâtre, au moment même où le rideau se lève. Il nous faudrait alors bavarder d’une foule de choses sans intérêt, avant que l’on devine qui nous sommes. Et pourtant, ne serait-il pas bien plus simple, pour entrer en matière, qu'on s’avance et se présente tout de go ? (Il se lève et s'adresse au public :) Bonsoir. Invités dans ce château, nous venons tous trois de sortir de table, où nous avons excellemment dîné et bu deux bouteilles de champagne. Je m'appelle Sändor Turaï, auteur dramatique, voilà trente ans que J'écris des pièces et que j'en vis, très confortablement. Stop. À toi, maintenant.
GAL, se levant et s'adressant au public. — Mon nom est Gäl, je suis moi aussi auteur dramatique, j'écris également des pièces de théâtre, et ce toujours et sans exception en compagnie du monsieur ici présent. Car nous formons à nous deux une entreprise renommée d'écriture théâtrale. Sur la couverture de tous les bons vaudevilles ou livrets d’opérette trône ainsi la mention « écrit par Gäl & Turaï ». Naturellement, j’en vis confortablement, moi aussi.
GAL & TURAÏ, en chœur. — Quant à ce jeune homme...
ÂDAM, se levant à son tour et s'adressant au public. — Quant à ce jeune homme, permettez, il se nomme Albert Adäm, vingt-cinq ans, compositeur. J’ai signé mon premier opus pour la scène en écrivant la musique de la toute nouvelle opérette de ces deux aimables messieurs — de ces deux anges d’âge mür qui m'ont découvert, et sur l’aide desquels je compte maintenant pour devenir célèbre. Je leur dois aussi l'invitation dans ce château. Tout comme le frac et le smoking qu’ils m'ont fait faire. Car pour l'instant, je suis seul au monde, sans argent, ni réputation.
Turaï. — Mais tu es jeune.
GAL. — Et plein de talent.
ÂDAM. — Et je suis amoureux de la primadonna.
TuRAï. — Ça, c’est dommage que tu l’aies dit, le public s’en serait rendu compte de lui-même. (Jous trois se rasseyent.) Eh bien, ne serait-ce pas là le moyen le plus simple de commencer une pièce ?
GAL. — Si tel était le cas, écrire des pièces serait d’un facile !
TURAÏ. — Crois-moi, ça n’a rien de si difficile. Tiens, regarde : toute la chose.
GAL. — Bon, bon, très bien, mais cessons de causer théâtre. J’en ai par-dessus la tête. Reparlons-en demain, si tu y tiens.
TurAï. — ‘Tu as raison. Enfin quelques heures de bonheur et d’insouciance. On a fait si bonne route ! Ah, l'Italie ! Adieu, bureau et machine à écrire, adieu, coulisses malodorantes, acteurs sans talents et directeurs acariâtres ! Oui, vraiment, je me réjouis toute année de ces deux semaines que j’ai coutume de passer ici. Quel endroit merveilleux, et quel hôte magnifique, véritable ami et vrai gentleman, qui accorde à tous ses invités une entière hberté d'action. Et puis, j'aime ce riche et luxueux décor dont même le pire livret d’opérette ne saurait se passer. Sans parler de Pessentiel, messieurs : le travail est terminé ! La nouvelle opérette est fin prête ! Et c’est l'été, la nuit est belle, la grande bleue s’étale sous nos yeux, après un diner succulent.. (4{ consulte sa montre) et il n’est même pas très tard. Deux heures dix. Oui vraiment, une belle journée, digne des annales.
GAL. — Un vendredi 13.
Turaï. — Effectivement.
GAL. — Si seulement ça n’était pas le cas.
Turaï. — Pff ! Tu te tortures encore, avec tes superstitions.
GAL. — ‘Tu sais bien qu’on ne doit jamais prendre la route un vendredi 13.
ADAM, révassant, bienheureux, sur le canapé. — Allons donc, messieurs. peu importe. Vendredi, samedi ou dimanche, printemps, été, automne ou hiver, tout est beau !
Il ferme les yeux.
Turaï. — Moi, mon mauvais jour tombe le mardi. (A Gäl:) Tiens, par exemple, tu es né un mardi.
GAL. — Je t'en prie. Tu as beau dire, rien qu’à cause du vendredi 13, voici les déboires que nous avons dû subir jusqu’à maintenant. Vers midi, à San Martino, pluie battante et pneu défaillant, du coup : une heure de retard. L’après-midi, à Fiero, la voiture heurte un chien : arrêt en catastrophe, attroupement, dispute et versement d’un bakchich. Du coup, arrivée ici à vingt-deux heures au lieu de vingt heures : vendredi 13. Qui trouvons-nous ? Personne. Notre hôte magnifique et toute la compagnie, y compris celle pour qui nous sommes, au fond, venus ici, tous partis en excursion : vendredi 13. Où donc est la primadonna, la jeune et talentueuse, la plus tendre, la plus belle, la plus notable invitée du château ? Elle aussi en excursion. Est-elle revenue dans la soirée ? Non. Quand reviendra-t-elle ? Nul ne sait : vendredi 13.
Turaï. — Elle finira bien par rentrer.
GAL. — Quand bien même elle rentrerait bientôt, on serait déjà samedi.
ADAM, réveur. — Ah ! L’attendre ainsi jusqu’à demain... toute une
longue, longue nuit. pour la revoir enfin...
GÂL. — Vendredi 13.