Fernand Duplessis
Il y a quelque chose de fort étrange dans la façon dont se font certains mariages dits de convenance , c'est-à-dire l'immense majorité des mariages.
Voici comment et à quel propos je me suis marié pour la première fois.
J'extrais les pages suivantes du journal que j'avais commencé à écrire lors de ma liaison avec Gesarine Durand, journal souvent interrompu , mais où se trouvent cependant les principaux faits de ma vie.
Le 5 septembre 1828 vers les midi> mon médecin vint me voir; nous eûmes l'entretien suivant:
LE DOCTE'. R
Excusez-moi , mon cher ami , de venir si tard... j'ai été retenu à une consultation... Ali ! çà, qu'avez-vous?
FEHNANl) DUILESSIS.
MOI
Depuis quelque temps, j'éprouve du malaise..., une assez grande faiblesse, puis cette toux de poitrine que vous savez m'est revenue i enfin, depuis deux ou trois jours, je ne me sens pas bien...
LE DOCTEUR
Parce que nous n'avons pas été sage ! parce que nous ne voulons pas enrayer, parce qu'enfin nous continuons la vie de jeune homme comme si nous avions vin^t ans.
FERXANI) DUPLESSIS.
Ne dirait-on pas, docteur, qu'à vingt-huit ans on est valétudinaire?
LE POCÏEUR.
Tout ce que je sais, c'est que depuis une dizaine d'années que je vous connais, vous brûlez, comme on dit, la chandelle par les deux bouts. Que voulez-vous, mon cher, on n'a pas été page et garde-du-corps... impunément !
MOI
Voyons ! ai-je donc commis de si grands excès?
LE DOCTEUR
Ma foi, écoutez donc, vous aviez toujours une ou deux maîtresses , sans compter les caprices, puis les soupers, la moitié des nuits passées au jeu, et tout ce qui s'ensuit.
MOI
Après tout, cher docteur, je fais ce que tout le monde fait.
LE DOCTEUR
Et il vous arrive ce qui arrive à tout le monde , si vous entendez par là les j]ens
8 FEKiNAND DUPLESSIS.
de plaisirs comme vous.. Eh! mon Dieu, rien (le plus simple : pendant les trois ou quatre premières années de la jeunesse la sève surabonde ; on s'amuse sincèrement ; aussi, peu de fatigue, mais plus tard la ^satiété arrive et Ton continue la même vie, moitié par habitude, moitié par amour-propre. L'on appelle la vanité à l'aide de la force déjà défaillante. Aussi, à vingt-deux ou vingt-trois ans, l'on sortait de table au jour naissant, l'œil vif, le teint frais , tandis qu'à vingt-huit ans , on en sort l'œil rougi et le teint plombé.
MOI
C'est un peu vrai ce que vous dites-là, docteur; depuis environ un^n, je commence è
avoir de la vie de garçon par-dessus la tête, et pourtant...
LE DOCTEUR
Et pourtant, vous persévérez ..Vous faites comme les gens qui mangent sans appétit, et la digestion leur devient laborieuse. . . Tenez, sérieusement, il faut prendre garde à cela. Vous êtes sans doute d'une bonne constitution ; mais vous avez besoin de soins, de grands ménagements... Cette petite toux sèche est d'un fâcheux symptôme... Voilà plus de six mois que je vous avais offert un moyen infaillible de vous en débarrasser... D'abord il fallait vous couvrir de flanelle de la ièie aux pieds...; vous n'avez pas voulu.. .
tO FERNAND DUPLESSIS-
MOI
Je n'ai pas voulu...; vous savez bien..; que...
LE DOCTEUR
Je sais que lorsqu'on fait le beau, le Don Jmn..., il est désobligeant d'être entortillé de flanelle comme une momie, et surtout d'être orné d'un... cautère...
MOI
Ah! docteur , ne prononcez pas cet
horrible mot !
FERNAM) mil»Li:SSIS. 11
Li: DOCTEUR.
Eb bien ! d'être, en outre de la flanelle , orné d'un eœutoire quelconque , puisque la crudité de l'autre terme vous effarouche; mais enfin il s'agit de savoir si vous tenez à la vie , oui ou non ?
Si j'y tiens !... Certes , et beaucoup.
LE DOCTEUR
Tant pis ! si vous ne changez pas complètement de régime, et surtout si vous refusez le seul moyen de guérir votre toux chroni*:
i2 FKHNAXl) hiîPI.K^Î.^I:^.
que , vous vous exposez , sinon à une fin prochaine, du moins à une vieillesse très prématurée, très cacochyme... Cela vous convient-il?
MOI
Pas du tout. Mais quel régime me conseillez-vous de suivre ?
LE DOCTEUR
Je vous l'ai déià dit : mener une vie calme, régulière, renoncer aux femmes et aux excès de table, vous coucher de bonne heure, habiter de préférence la campagne où vous jouirez d'un air salubte , au-heu de respirer l'air vicié de Paris , toujours fatal aux poi-
trines affaiblies comiiie la vôlre. Oui, suivez mes avis, et alors vous rattraperez peu à peu vos forces perdues ; voire constitution se rétablira, et vous pourrez vivre cent ans. Sinon, avant deux ou trois ans, ou vous mourrez de consomption , où vous traînerez une vie défaillante ; voici le vrai. Je suis autant votre ami que votre médecin. Je vous le répète donc, il est temps , plus que temps de m'écouler , sinon,., votre serviteur de tout mon cœur.
MOI
Je vous assure , mon cher docteur, que je sens la sagesse , l'urgence de vos avis ; depuis quelques mois surtout l'état de ma santé m'inquiète, quoique les apparences...
H FERNa.M» ))I'I'LES.S1S.
LE DOCTEUR
Et certainement, à vous voir, sauf un peu de pâleur et votre petite toux, vous avez, comme on dit, bonne mine... Mais attendez que vos poumons soient sérieusement attaqués... et vous verrez, malgré votre apparence de santé, quel changement s'opérera en moins de deux ou trois mois.
MOI
Je vous crois ; aussi, depuis quelque temps, je songeais sérieusement à l'état de ma santé, au régime que plusieursfois déjà vous m'avez conseillé.
feiunanu duplessis. 4^
LE DOCTEUR
Il ne s'agit pas de songer, il faut agir, et si j'étais à votre place , moi, save-t-vous ce que je ferais?
Quoi donc?
LE DOCTEUR
Je me marierais.
mii Me marier 1
4 G FRnNAND r»rpLF,ssis
LE DOCTIAR.
Eh bien?
MOI
Me marier... diable!
LE DOCTEUR
Qu'est-ce que cela a donc d'extraordinaire ?
MOI
Me marier... Hum... docteur, voilà un remède qui pourrait être pire que le mal....
FERNANl) DUPLESSIS. 17
Cependant, il peut y avoir du bon dans votre idée ; je trouverais , il est vrai , dans le maringe cette régularité de vie que vous m'ordonnez.
LE DOCTEUR
C'est évidemment le meilleur moyen do rompre avec cette vie de garçon qui vous tuera , et que vous continuez plus par habitude que par goût , vous l'avouez. Or, pour nous résumer, mariez-vous, portez delà flanelle et résignez-vous pour plusieurs années, pour toujours, peut-être, à Yej^utotreen question..., et vous êtes sauvé...
MOI
Cette dernière condition est doue ?
4$ FERNAND DUPLtSSIS.
LE DOCTEUR
Indispensable. C'est le sine guâ non de votre question.
MOI
Allons, je me résigne, après tout ; l'on se marie pour se régler, se soigner, et non pour faire le beau. Cependant...
LE DOCTEUR
Cependant... quoi?!N'avez-vous pas eu assez de maîtresses de toutes sortes. ..Bon Dieu! de trop de sortes... j'en sais quelque chose ; vous rappelez -vous ? hein ! il y a quatre ans? Enfin, n'aveZ'Vous pas usé et abusé de tout ?
FEKNAM» UUPLESSIS. 10
MOI
C'est vrai, j'ai joui de tout et beaucoup, et trop peut-être.
LE DOCTEUR
Alors pourquoi diable hésiter à vous marier? N'est-ce pas le moment ou jamais?
Vous avez une belle fortune, vous êtes le meilleur garçon que je connaisse , enfin, sans vous tlatter, vous avez eu assez de maîtresses pour savoir que vous êtes ce qu'on appelle un homme fort agréable. Vous n'aurez donc, j'en suis siïr, que l'eaibarras du cîioix cuire 'li\ exct'IIenis mariages.
20 FEIixXAND DUPLESSIS.
MOI
Eh î mon Dieu i docleur, je vous comprends ; oui, surtout eu égard à ma position de sanlé, le luariage s'otîre à moi comme un port de salut. C'est le calme au lieu de l'agitation. C'est une vie réglée au lieu d'une vie désordonnée. C'est le repos de l'àme et du corps, et par conséquent la santé. Enfin , c'est la liberté, car, au lieu d'être aux ordres et aux caprices d'une maîtresse, on est le maître chez soi ; au lieu d'être condamné a faire toujours le Céladon:, l'on se met à sou aise. C'est en un mot, la vie en pantoufles et en robe de chambre ; votre femme vous entoure de soins, si vous êtes malade, surveille votre maison, et empêche vos gens de vous
FEUNAND DUl'LESSIS. 21
voler; si l'on a des enfants, ils grandissent h vos côtés, cela vous occupe. Le mariage, entin, est un avenir tout tracé, large, droit, régulier comme une allée de jardin, bien nette, bien sablée, que Ton embrasse d'un coup-d'œil d'un bouta l'autre; perspective qui n'est pas sans charme quand on est fatigué, harassé d'avoir longtemps couru par monts et par vaux, ignorant chaque soir le gîte du lendemain.
LE DOCTEUr..
Voilà le langage d'un homme raisonnable et de bon sens.
MOI
Entre nous, cher docieur, la raison m'est facile ; If passé ne me laissa guère de- regrets;
les maîtresses m'ennuient, le spectacle m'ennuie, le monde m'ennuie , le jeu m'ennuie; les soupers m'irritent l'estomac... el, si j'avais le courage de faire mon salut, suivant vos conseils jusqu'au bout, j'irais m'établir dans le Berri. Ma pauvre grand'mère m'a laissé dans cette province une belle propriété où la digne femme ne mettait presque jamais les pieds ; j'ai fait comme elle, sauf pendant la saison de la chasse, qui est superbe. Le château n'a besoin que d'être meublé à neuf; je vivrais là en gentilhomme campagnard; l'amour de la chasse m'est resté, il me semble que j'aurais beaucoup de goût pour l'agriculture.
• LE DOCTELT,.
Rien de plus sain que ce goû( là ; l'odeur
FERNAND UUI'LESSIS. 23
des étables est très salutaire pour une poitrine comme la vôtre.
MOI
Alors j'aurais des vaches, je ferais valoir une partie de mes terres ; oui , et quittant pour jamais Paris , les bottes vernies, les gants jaunes et le fer à papilloltes, je me vois d'ici revenu k la santé, vêtu d'une blouse, chaussé de gros souliers, arpentant mes champs du malin au soir, mon fusil sous le bras, mes chiens sur mes talons, et trouvant en rentrant chez moi ma femme coquettement habillée et m'attendant pour nous mettre à table, en été, sous une salle de venJure ; on hiver, an coin d'un Tton feu ; ci lo, dincr comme ogre (une fois ma san(é ré-
24 FEKNAND UUPLESSIS.
(ablie), difjérer en sommeillant ou en entendant ma femme me lire les journaux, et me coucher par là-dessus pour recommencer le lendemain. Ah! docteur, docteur, si j'étais raisonnable, ce serait là ma vie !
LE DOCTEUR
Eh ! qui vous retient? N'êtes- vous pas libre comme l'air? Encore une fois, suivez mes conseils, sinon je ne réponds plus de vous.
Mon valet de chambre, étant entré à cq moment, me demanda si je pouvais recevoir mon notaire, M. Barentin: il venait m'apporter un acie à signer ; mon médecin connaissait beaiicoup le nordr-mtes^ celui-ci fut jiiljdiiil.
Notre entrelien continua ainsi, après que M. Barentin eut écljangc quelques paroles cordiales avec mon médecin.
LE NOTAIRE
Comment, mon cher client, je vous trouve couché? (/iu médecin) Il n'y a rien de grave, n'est-ce pas, dans la maladie de ce cher mo^^" sieur Duplessis? (Riant) Sans cela... je serais arrivé fort à propos pour recevoir un testament. [Il rit) Eh! eh ! eh !
LE DOCTEUPw
Notre client est tout bonnement malade...
26 FRRNAMj DIII'LESSIS.
de la vie de garçon ; aussi, pour le guérir, je l'engageais à se marier.
LE NOTAIRE
Excellente idée !... Me voilà fort à propos; j'aime bien mieux rédiger un contrat.. .qu'un testament. ..Eh ! eli ! eh î...
MOI
Tenez, mon cher monsieur Barentin, c'est peut-être la Providence qui vous envoie... Voyons, mariez-moi.
Parlez-vous sérieusement?
FERNANI) 1HJPF.ES.S1S. ^*l
MOI
Ma foi oui; lot ou lard il faut faire une fin; lâchez donc de me marier le plus tôtpossible.
LE NOTAIRE
Vrai... vous vous décideriez à vous marier ?
MOI
Positivement, si je trouvais un mariage à ma convenance.
LE NOTAIRE
Qu'appelez-vous un mariage à votre convenance ?
28 Frjt.NAM» i;i pî.r.ssis.
MOI
Une jeune fille qui ait une fortune à peu près égale à la mienne, bien née, bien élevée, ayant des qualités essentielles, un bon caractèreet une jolie figure.
LE DOCTEUR , au notaire.
Les prétentions de notre cher client ne sont pas exagérées, hein?
LE NOTAIRE, réfléchissant.
Mais non... mais non.
FKliNANb l>i;i'I.KSSiS. 29
LK bOOTl'Ur».
Vous devez IroHver cela dans vos clienls, mon cher Barenlin. Vous êtes, vous autres, de vrais courtiers de mariage.
Ï.E NOTAIRK.
Attendez donc, attendez donc ; il se pourrait bien... parbleu! que j'aie votre affaire...
MOI
Ah! bsh! et qui cela?
30 FBRNAND DUPLESSIS.
LE NOTAIRE
Cent mille écus de dot comptant... et; après la mort des parents, vingt mille livres de rentes, au moins, en excellents placements hypothécaires. Voyons.;, ça vous va-t-il ?
MOI
Mais oui... jusqu'à présents.
LE notaire;
Fille unique , famille honorable ; le père, ancien munilionnaire général de l'armée, auiourd'hui vit de ses renies, le meilleur
FEilNAiND UUl»LESSIS. 31
homme du monde; la mère, excellente femme, adore sa fille ; c'est., enfin, le modèle d'un de ces ménages du bon vieux temps,
MOI
Et la lille? comment est-elle?
LE NOTAIRE
Dix-huit ans , fraîche comme une rose, la jeunesse, la santé en personne, d'une ravissante figure, élevée dans l'un des meilleurs pensionnats de Paris, un caractère angélique, toutes les vertus désirables... J'oubliais de vous dire qu'il y aurait à ajouter aux espérances une très belle maison de campa-
32 PERNAND DUH.F.SSrS.
gne sise à Saint-Brice , à quatre lieues de Paris ; elle a été bel et bien payée 1 07,000 fr. il y a trois ans.
MOI
Est-ce que cette famille habite ordinairement la campagne ?
Huit mois de l'année. Mœurs patriarcales, mon cher client. 11 y a environ huit ou dix mois , la mère m'a dit : « Mon bon monsieur « Barentin , tachez donc de nous marier Al- « bine. La voilà sortie de pension, vous sa- « vez la dot que nous lui donnons, sans
FERNAND DUl'LESSIS. 33
< compter les espérances... Tablez là-dessus « pour trouver l'équivalent de ces avantap,es5 « il est entendu que nous voulons surtout « un brave et honnête homme, veut' ou gar- « çon. Quant à l'âge , nous irons, à la ri- « gueur, jusqu'à trente-huit à quarante ans, «mais pas plus; quant h la figure, nous « avons seulement la prétention qu'il ne soit « ni borgne, ni bossu, ni bancroche. »
LE uuGïELU ;, sadressanl à moi.
Parbleu ! voilà votre affaire ?
MOI
Jusqu'ici toutes les convenances me pa-
laissent réunies ; seulement, sans tenir essentiellement à l'ar(jent..., vous savez, mon cher Barenlin, que ma fortune...
LE NOTAIRE
S'élève à quarante-sept mille livres de renies , sans compter votre propriété du Berry, estimée trois cent vingt mille francs.
On ne pourrait pas avoir, le cas échéant , 400,000 francs de dot comptant?
LE NOTAIRE
Pas un centime au-delà de cent mille écus;
FEKNANU DUI'LKSSIS. 35
je connais les intentions de la famille... Il a été déjà question de dL'UX mariages, l'un avec un de mes confrères dont l'élude rapporte 80,000 francs par an , l'autre avec un banquier dans une très bonne position ; ils ont voulu avoir comme vous les 400,000 fr., chiffre rond ; Taffaire a été manquée...
MOI
Cent mille écus... C'est tout au plus quatorze ou quinze mille livres de rentes...
LE NOTAIRE
J'aurais un bon placement; je me ferais
fort de vous trouver seize mille iVancs nets.
36 FliHNAM» ItUl'LESSIS.
MOI
C'est à peine si cela couvrirait les dépenses que m'occasionnerait une femme. S'il vient avec cela deux ou trois enfants..., vous concevez ? Je ne tiens certes pas à l'argent , mais entin , vous savez... les affaires...
LE NOTAIRE
Les affaires sont les affaires ; et il n'en est point de plus sérieuse que le mariage ; il est donc tout simple, il est même indispensable qu'avant de vous engager, vous songiez à équilibrer la recelte et la dépense. Quanta moi, je suis, vous le savez, de ces notaires de la vieille rocbe, qui ne dis.ent jamais que
FEHNAND DUPLESSIS. 3*7
le vrai des choses ; si l'affaire vous va, avec les cent mille écus, elle est faite, j'en réponds ; je connais les parents et la jeune iille: ils lui diront : « Il (aut te marier à M. mi tel,* elle se mariera à M. un tel; voilà son caractère... D'ailleurs, je vous connais depuis votre enfance, puisque j'étais le notaire de voire chère grand'mère ; j'ai toujours géré votre fortune ; je sais que vous êtes un excellent garçon, malgré quelques folies de jeunesse , et je serais parbleu bien fâché que vous ne les eussiez pas faites, ces folies ! au moins votre gourme estjelée, l'heure delà raison est venue... Voulez-vous que je parle, oui, ou non, à mon client? cela ne vous engage à rien.
MOI
Au fait. voyez-!e toujours.
38 FERNANU DUPLESSIS.
LE NOTAIRE
J'ai justement rendez-vous aujourd'hui avec M. Ghevrier, c'est son nom...
MOI
Et si, par hasard, les préliminaires s'arrangeaient, où pourrait-on voir la jeune personne?
LE NOTAIRE
A une soirée chez moi, à l'un de mes dimanches... où vous venez si rarement, mauvais sujet ! Ah çà; vous le savez, je suis rond
FEUNAND HUPLESSIS. 39
cl prompt eu alïaires ; j'irai aujourd'hui chez M. Ghevrier. Quand vous reverrai-je?
MOI
Quand vous voudrez; demain, à cette heure-ci, par exemple.
LE NOTAIRE
C'est dit: voire fortune est aussi liquide que celle des Ghevrier, je ne vois donc aucun obstacle, quant aux convenances matérielles; maintenant, quant à la question de personnes, je la regarde comme résolue. Il faudrait, sans compliment, que mademoiselle Ghevrier iïit bien difficile pour ne pas
40 FERNANI» DUPLESSIS.
VOUS agréer à belle baise-main^ comme on (lit; d'ailleurs, je vous l'ai dit, elle n'aura pas de volonté là-dessus. C'est un ange; ce que sa famille choisira, Albine le choisira; reste à savoir si la jeune fille vous plaira. Or, ce serait bien le diable si, avec ses dix-huit ans, sa fraîcheur et sa délicieuse figure, Albine ne vous paraissait pas sut'tisante. Car enfin, il ne sagit pas ici d'une maîtresse.
MOI
Dieu merci... non !
LE .NUTAIUE;, riiini.
J'aime beaucoup ce : dicH merci non! casi
le cri d'un sage revenu des erreurs de ce monde... A demain donc, mon cher Duplessis; je vous dirai le résultat de mon anibassade. — Au médecin : — Au revoir, cher docteur.
Le notaire sorti , mon médecin me dit :
— Bravo ! vous êtes ce qui s'appelle un homme de prompte résolution ; vous y gagnerez peut-être dix ou quinze années d'existence de plus ; toujours, par exemple, à la condition expresse du gilet et du caleçon de flanelle, et surtout de notre petit f^«?<>«V^, à l'application duquel nous procéderons le plus tôt possible..., hein?
MOI
t Oui , mais , lorsque tout sera convenu, ar-
rêlé, pour mon mariage ; ie lendemain de la signature du contrat, je vous ie promets...
LE DOCTEUR
Ah ! çà, je n'ai pas besoin de vous dire qu'il serait aussi très contraire, très funeste à votre santé... entendez-vous bien, très funeste... de vouloir faire le jeune homme... le hères à\ec votre femme... vous comprenez. L'on a vu des maris très amoureux, et il ne faut pas du tout que vous soyez de ces marislà..., du moins d'ici à très longtemps.
MOI
Ahl mon cher docteur, soyez tranquille...
FERNANU DUI'LESSIS. 43
c'est justement pour renoncer aux femmes que je me marie...
Mon journal est très sincère; voilà comment et pourquoi j'ai songé à mon premier mariage.
A l'heure ou j'écris ces lignes (bien des années après ce mariage), en relisant ce journal, j'ai doublement conscience de ce qu'il y a de brutal, d'odieux, dans ces préliminaires ordinaires h presque tous les mariages de convenance, préliminaires dans lesquels l'avenir d'une pauvre jeune fille, que l'on n'a jamais vue, qui ne vous connaît point,