MUI
Par une raison fort simple, c'est que nous ne pourrons songer à ces visites que lorsque ma santé sera complètement rétablie; si l'ou vient chez nous, il faudrait aller chez les autres, et cela amènerait, pour moi, des écarts de régime que je dois surtout éviter.
* ALBINE
Alors nous remettrons nos visites du voisinage à l'an prochain, lorsque nous reviendrons de Paris ?
MOI
Sans doute... Eh bien! maintenant, chère amie, êtes-vous un peu rassurée sur ce terrible voyage, ayant pour but cette terrible vie de château?
ALBINE
Oui, monsieur Fernand... je commence à
m'y faire, et puis... la raison... Et puis, enfin , cela ne peut être autrement ; je dois donc prendre bravement mon parti ; car enfin, qu'est-ce que je demande, moi? A être heureuse sans nuire à votre bonheur, à vous... En y mettantchacun un peu du nôtre, nous pourrons arranger notre vie le mieux possible, n'est-ce pas?
MOI
'Sans aucun doute.
Af.BINE.
Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour ne vous contrarier en rien, et si quelquefois je me trouve en désaccord avec vous, ne vous
fâchez pas, rappelez- vous seulement que j'ai dix-huit ans, et ne m'en veuillez pas si j'ai les goûts, les idées de mon âge. Quand vous aurez à me reprendre, parlez-moi raison, avec douceur, avec indulgence, vous ferez de moi tout ce que vous voudrez, monsieur Fernand... Vous voyez, je suis franche, je vous donne mon secret...
MOI
Et je vais vous donner le mien pour ne
pas être en reste avec vous, chère Alhine. Ecoutez mes conseils, ils seront toujours ceux de votre meilleur, de votre plus sincère ami. Soyez surtout sincère envers moi, au risque m^nii'^ de me d'^^plaire passagèrement, et, à
FKRNA.Mt hl'I'I.KSSIS. 2<)5
votre tour, vous ierez de moi tout ce que vous voudrez. Est-ce entendu ?
ALBIiNK.
C'est entendu, monsieur Fernand.
Notre entretien dura sur ce ton amical jusqu'ici. Après souper, j'ai conduit ma femme à sa chambre, et je suis revenu ici dans la mienne, où j'écris ces lignes.
Je viens de relire avec attention mon premier entretien sérieux avec Albine; c'est bien cela, je n'ai rien oublié. Somme toute,
266 FEBNAND DUPLESSI^Î.
je suis très content de ma femme, c'est absolument ainsi que je l'avais jugée: beaucoup de douceur, de timidité, peu d'esprit, pas de volontés; car je ne peux prendre pour des volontés cette velléité naturelle aux jeunes filles d'aller au bal, à l'Opéra, etc., enfin de s'amuser, comme elles disent, les ingénues! Je conçois encore parfaitement que la vie dont j'ai esquissé le tableau à Albine lui semble, au premier aspect ennuyeuse et monotone ; elle doit en effet paraître ainsi, envisagée au point de vue des fous, qui cherchent le bonheur dans les sots plaisirs du monde ; mais, en réalité, pour les gens sensés, il n'est pas d'existence meilleure, plus saine à l'àme et au corps que celle qui est réservée à ma femme. Que lui manque-t-il? N'aura-t-elle pas un beau château ! un parc superbe, une
FERNAND DlIPLESSIS. 267
bonne table, des chevaux et des voitures à ses ordres; la libre disposition de vingt-cinq louis par mois pour ses fantaisies et ses aumônes, un mari paternel, et la considération de tous, si, comme j'en suis certain, elle la mérite ?
Quant à la demande d'Albine d'aller souvent et longtemps à Paris, c'est un caprice déjeune fille, auquel je ne suis aucunement obligé de soumettre mes raisons de santé, de goût, de préférence ; mais je n'aurai pas besoin d'user de mon veto pour couper court à ces fantaisies mondaines.
J'ai la conviction profonde qu'Albine peu à peu, et sans s'en apercevoir, subira l'influence engourdissante, atonique , de cette
208 FRP.NANii i!ri'i,r,^sî5.
vie calme, réglée, comme celle du cloître. Certes, pendant les premiers temps, et j'y compte, elle entendra encore, quoique affaibli déjà, l'écho des plaisirs et des fêtes que rêve sa jeunesse ; mais peu à peu elle tombera dans une douce et molle torpeur. Qu'elle devienne (j'y tâcherai et j'y réussirai) gourmande et dévote, avant trois mois elle ne comprendra pas d'autre vie que celle qui à cette heure lui paraît le comble de l'ennui.
Et alors mon but sera complètement atteint, j'aurai une compagne douce, soumise, empressée, heureuse de partager mes goûts; je pourrai mettre toute confiance en ma femme, dont l'aimable et souriante figure répandra autour de moi un air de vie
Fl-:r,NANL> DUPLESSIS. 269
et de jeunesse. Enfin, elle me fera connaître, je l'espère, les douces joies de la paternité vraie, sécurité si rare de nos jours ; je jouirai donc de mon dernier triomphe d'amour - propre , et il couronnera dignement les succès de ma première jeunesse. Véritable triomphe, car après avoir trompé tant de maris, j'aurai épousé une jeune et jolie femme, et je ne serai jamais un mari trompé.
J'interromps ici la continuation de ce journal, pour classer à leur place et par ordre de dates, plusieurs lettres de ma femme.
Je l'ai déjà dit, lonf,temps après mon main. 18
riage avec Albine, j'eus pour la première fois connaissance d*une assez nombreuse correspondance de sa main, racontant, pour ainsi dire, parallèlement à mon journal, mais à son point de vue à elle, les diverses phases de notre union.
Ces lettres complètent trop cruellement l'enseignement que l'on trouvera peut-être dans le récit expiatoire; elles éclairent trop bien certains faits pour que je ne me résigne pas, avec une sorte d'amère satisfaction, à les joindre à ces Mémoires.
Ces fragments de journal que l'on vient de lire, et qu'après tant d'années je viens de transcrire moi-même avec un douloureux ressentiment, ces fragments étaient la plus
FERNANl) IHÎI'LESSIS. 274
sincère expression de ma pensée d'alors ; je croyais fermement, consciencieusement offrir à Albine toutes les chances de f('Oicité désirable el possible ; mon illusion à ce sujet ne fut égalée que par ma stupeur, lorsque de terribles réalités me dévoilèrent mon erreur.
Voici les lettres d'Albine :
Jlbine à Hermance.
la Riballière, octobre 1848i
Enfin, j'ai trouvé le moyen de récrire.
J'étouffe... Mon pauvre cœur va pouvoir s'épancher.
La dernière fois que j'ai serré ta main et baisé ta joue, ça été le soir où j'ai quitté ce mortel dîner de noces pour me rendre avec ma mère chez mon mari.
Hermatice, il est des choses que je ne saurais dire, même à toi, sans mou rir de honte... Oserai-je te les écrire ?
Je vais essayer.
Non, je n*ai pu continuer*.. Tout à l'heure
FEHNAND DUPLESSIS. 277
ma plume m'est tombée de la main ; vingt fois je l'ai reprise, mais en vain.
Et quand je pense que ma mère... me reprochait comme une iiiiuiodestie de vouloir parler des manches courtes.., et la surveille elle m'avait dit :
« — Albine, si par hasard, en causant avec € toi, M. f'ernandtevoulaitprendrelamain, < ne souffre pas cela... Ce soiU de ces liber- « tés qu'un mari seul peut se permettre avec « sa feiiimo... »
Je ne compris pas ce que voulait dire ma mère. Seulement je pensai en moi-même que
278 FERNAMJ DUPLESSIS.
cette recommandation était inutile : je n'avais pas plus envie de me laisser prendre la main' par M. Duplessis que je n'avais , comme je te l'ai écrit, envie de l'embrasser...
Maintenant, Hermance, tu vas me croire folle ou stupide, puisque, le lendemain de cette nuit.,. ^\q suis partie avec mon mari pour cec hâteau d'où je t'écris ?
Que faire? N'est-il pas mon seigneur et maître, comme m'a dit ma mère ? Ne suis-je pas sa femme ? Ne dois-je pas subir toutes les conséquences du mariage, que j'ai eu la malheureuse faiblesse d'accepter ?
Tu le rappelles ce que je t'écrivais : « De
FlillNAlNU UUI'LKSSIS. 2l9
« guerre lasse, j'ai consenti à cette union, « malgré mes pressentiments, malgré mon <c ignorance du caractère de M. Fernand ; « il serait donc insensé à moi de ne pas tâ- « cher de tirer le meilleur parti d'une condia tion, après tout, librement acceptée par
« moi... »
Eh bien ! je suis toujours dans les mêmes dispositions; mes premiers ressentiments calmés, apprenant par ma mère que mon mari avaii usé d'un «liv.ii,]o me dis, il n'y a pas à revenir sur le passé, il me faut donc tâcher de m'arranger le moins désagréablement possible dans ce mariage, ainsi qu'on fait dans une maison incommode, que l'on a eu la maladresse d'acheter.
280 FERiNAND UUPLESSIS.
Cette résignation est le seul parti qui me reste, je le prends ; malgré cette résignation, il est une chose que je ne vaincrai jamais, c'est l'impression de froid, de répulsion insurmontable que m'inspire le seul contact de la main de M. Duplessis, lorsque chaque soir, en me reconduisant à mon appartement, il me serre les doigts a la mode anglaise, en façon d'adieu et de bonsoir. Tu vois que mon peu d envie d'embrasser mon mari s'est changée en une répugnance invincible...
exagération, penseras-tu?
Non, car je vais tâcher de l'expliquer un des pourquoi de ma répugnance. Tu comprendras, du reste.
Fr.IlNAMi l»IU>M.SSIS. 2^1
Te sonviens-tii do la sous-maîUesse ûos, petites, à la pensioi), avec ses cueillettes de leuillesde lierre durant dos promenades au bois de Yincennes ? — Fi ! l'horreur.. , vas-tu « t'écrier. Est-ce que ton mari... lui aussi. . <i aurait besoin de feuilles de lierre? Ah ! ce « serait à soulever le cœur. »
•— Que veux-tu, llermance ; il appelle cela un eœutoire et prétend que c'est sa santé.
Tout est heur et malheur dans ce monde, ma pauvre amie ; tu te rappelles ce que je te disais de ces maris et de ces femmes qui, selon l'idée que je m'étais faite du mariage, ne me sembkdent pas mariés ?
Eh bien, je suis de ceux-là.
282 FERNANl) DUPLESSIS.
Hélas îpour moi comme pour tant d'autres, le mariage n'aura pas été la fête de ma jeunesse^ fêtée avec un compagnon selon mon cœur, mon âge et mes goûts. M. Duplessis est et sera sans doute toujours pour moi une sorte de tuteur, envers qui je ne serai jamais en confiance. Il me croit et doit me croire mille fois plus sotte que je ne suis ; peu m'importe. Du reste, il est assez bon homme au fond, et facile à vivre, tant que l'on fait ce qu'il veut ; je n'ai ni le courage ni l'envie de lutter ; je me soumets à.ses volontés, lui demandant seulement de ne pas me reprendre durement si je m'écarte delà ligne qu'il m'a tracée. 11 est convenu entre nous que nous retournerons à Paris à la fin de l'année, cela me fait prendre en patience l'ennui mortel de mon séjour ici ;je
dois cependant t'avouer que maintenant c'est seulement de l'ennui que j'éprouve, et c'est un progrès, car d'abord ça été de la terreur... je n'exagère pas. Juges-en par le récit de mon arrivée ici.
Ce jour-là, il tombait une petite pluie tine, le temps était sombre; nous avons suivi une interminable avenue de marronniers anx feuilles déjà jaunies; enfin, j'ai aperçu un grand château de briques rouges, à toits d'ardoises, flanqué de grosses tourelles de pierre blanche; notre voiture a passé sur un pont, car l'habitation est entourée d'eau ; nous sommes entrés dans une cour dont les pavés disparaissaient à peu près sous l'herbe ; un vieillard à cheveux blancs (le régisseur) nous attendait au bas
28 i- FEl'.NANi» PtnPLK?;SIS.
(hi perron ; après l'avoir monté, nous avons traversé un vestibule de pierre, puis trois ou quatre pièces immenses, meublées à l'ancienne mode ; il y faisait humide et froid comme dans une église ; nous sommes arrivés dans une pièce plus petite et ronde, où il y avait un excellent feu et une table préparée pour le dîner, M. Duplessis ayant envoyé à l'avance son cuisinier et d'autres domestiques.
— En attendant que l'on serve, — m'a-t-il dit, — chauffez-vous les pieds, ma chère Albine, puis je vous ferai voir le coup-d'œil du parc sur l'autrtr face du château; quant à l'intérieur, vous devez déjà reconnaître que j'avais raison de vous dire qu'il fallait tout remeubler à neuf. Dès que je saurai votre
goût, on se mettra à 1 (jeuvrc; en deux mois la transformation sera complète. Venez maintenant, chère amie ; vous allez du moins convenir que le parc est magnifique.
Le premier aspect de cette demeure me causait un si morne accablement, j'avais le cœur si serré, que je répondis à peine à mon mari par monosyllabes. Après avoir traversé une seconde enfilade d'appartements, nous sommes sortis sur une large terrasse à baluslres de pierre entourée d'eau comme le château, et lormant avant-corps. Un pont aboutissant à cette terrasse conduisait à une pelouse semée çà et là de i)ouquets d'arbres énormes. Llle s'étendait à
286 FFriNANi) I)UPm:^^i>;.
perte de vue, et elle était traversée par les courbes d'une rivière dont les eaux venaient entourer la terrasse et baigner les murs du château. A l'extrême horizon, on apercevait des collines et des grands bois. Cette vue était sans doute grandiose, mais elle me parut horriblement triste. La nuit tombait, et tout rn'apparaissait à travers un brouillard d'automne.
On vint nous annoncer le dîner. Je regardai ÎM. Duplessis manger, puis je prétextai la fatigue de la route pour me retirer chez moi. Mon mari me conduisit dans l'appartement autrefois occupé, me dit-il, par sa grand' mère. Son appartement, à lui, n'est
séparé du mien que par une pièce d'enlrée commune; un salon précède ma chambre à coucher. Celle-ci donne sur un cabinet de toilette communicfuani à une pièce réservée à ma femme de chambre. Je me sentais accablée ; j'avais presque peur ; pourtant j'éprouvai le besoin d'être seule. J'envoyai ma femme de chambre dîner, je m'assis au coin du feu et je fondis en larmes.
Lorsque j'eus bien pleuré, je regardai autour de moi avec une curiosité machinale; cette vaste chambre, faiblement éclairée par deux bougies, était tendue d'une ancienne indienne fend blanc avec des dessins cramoisis, représentant des Chinois occupés
288 Ft;iU>'AND DLPLESSIS.
à la pêche ou se promenant en palanquin; le lit à baldaquin, les rideaux de deux grandes fenêtres à petits vitrages, élaient de pareille ôtoffe ; un tapis de Turquie couvrait le parquet; et pour compléter cet ameul^lement de l'ancien temps, on voyait, au-dessus de la petite glace de la cheminée, une peinture verte, rose et Lieue, figurant un berger jouant de la musette devant deux bergères et des agneaux frisés.
Aujourd'hui, je suis habituée à nia chambre ; elle me plaît même en raison de son caractère antique; mais lorsque je l'habitai pour la première fois, je ne puis te rendre
FEHNAiNL» DLl'LESSlS. 289
l'impression de tristesse glaciale dont je fus saisie; il me semblait être reléguée aussi loin des pensées, des besoins, des goûts de mon âge, que ces vieux meubles étaient loin des modes et des usugos d'aujourd'hui.
Je nie sentais oppressée, j'avais la léle brûlante; j'ouvris unu des fenêtres, elle donnait sur le parc; le vent s'était élevé', il chassait d'épais nuages pluvieux qui passaient devant le pâle croissant de la lune; je ne voyais du pnrc que les g^rands bouquets d'arbres se dessinant en noir sur le ciel gris, et le cours blanchâtre de la rivière traversant la prairie.
290 FERNAND UUl»LESSIS.
Te dire, Hermance, les idées navrantes qui me sont venues à l'esprit, pendant une heure que j'ai passée accoudée sur l'appui de ma croisée, le visajTe fouetté par la pluie, le dire cela me serait iuipossible.
Je me voyais à jamais isolée du monde et des miens, perdue dans cette solitude ; enfin, mon effroi devint tel, que je me résolus de déclarer lé lendemain à M, Duplessis que rien au monde ne ine forcerait à habiter ce châteaU; que j'y mourrais d'ennui et de peur, que je voulais retourner chez ma mère, et rompre mon mariage s'il le fallait.
Ft:n.NAM) DUl'LLSSîS. 291
Le relourde ma Ibmme de chambre m'ohWffesi de quitter la fenêtre; je me déshabillai en hàle, je fis pousser le verrou de ma porte, et, à la lueur du feu qui s'éteignit lentement dans la cheminée, je m'abandonnai aux plus sombres pensées, jusqu'au moment où je m'endormis, lasse de pleurer et de me désespérer.
Telle fut, ma pauvre amie, la première nuit que j'ai passée dans ce château.
Le lendemain, à mon réveil, les rayons du soleil traversaient les fentes de mes vo-
lels. J'entendis sonner dix heures ; le repos, le sommeil avaient calmé mon agitation de la veille. J'envisageai ma position plus froidement, et, me rappelant mes pleurs et mes projets, je me grondai sévèrement d'avoir eu l'impraticable idée de quitter le château et de me séparer de mon mari, s'il refusait de me ramener à Paris. Enfin, je me répétai (c'est mon gratid cheval de bataille) qu'il me fallait tirer le meilleur parti possible de ma position, et qu'après tout, dans deux ou trois mois, nous retournerions à Paris, où je retrouverais ma famille et mes amies ; mes amies ! c'est à dire toi !
Je me levai beaucoup plus raisonnable
FERNAKU DUPLESSIS. 293
que la veille; je passai une robe de chambre, et j'allai ouvrir mes volets intérieurs, a(in de jouir, à travers mes persiennes, de la vue du parc par cette belle matinée d'automne; car le temps était alors aussi beau que la veille il avait été sombre.
Ce que' c'est pourtant, llermance, qu'un peu de soleil dans le ciel et un peu d'espérance dans le cœur ! Ce parc me parut complètement cbanjjé depuis la soirée précédente ; la pelouse était d'un vert d'émeraude, les arbres avaient ces belles couleurs fauves et brunes de Tarrière-saison ; la rivière, d'où s'élevait une légère vapeur, brillait au soleil comme de l'argent sous une gaze ; le vent
frais du matin m'apportait l'odeur si douce des chèvrefeuilles sauvages , poussés sans doute par hasard dans quelque coin ; enfin, au loin et paissant dans la prairie, je vis un troupeau de superbes vaches blanches et orangées ; je te l'ai dit, le temps était magnifique, j'entendais le petit bourdonne-, ment d'une nichée d'abeilles qui venaient butiner le calice de quelques pariétaires poussées entre les dalles de la terrasse : l'aspect de cette fraîche et riante matinée me causa un calme inexprimable, j'en fus tirée par le bruit de la cloche du déjeuner ; je me trouvais en retard: M. Duplessis, d'après l'avis des médecins , est d'une ponctualité rare pour l'heure de ses repas; mais je comptai m'excuser sur les fatigues de la
FERNAND UUPLESSIS. 2l05
veille, et je sonnai ma femme de chambre, madame Claude.
Deux mots seulement sur cette bonne créature : au milieu de mon isolement, il est heureux pour moi d'avoir à mon service une femme avec qui je puisse causer, sans familiarité exagérée ; madame Claude est une excellente personne, très douce , très empressée ; elle est laide et approche de la cinquantaine; mais pour une femme de sa classe, il est impossible d'cHre mieux élevée, d'avoir plus de tact et de mesure ; aussi, j'ignore pourquoi M. Duplessis a une sorte d'antipathie pour elle; je crois, du reste, q l'avec le temps, madame Claude me sera
très dévouée; j'avais même pensé à mettre promptement son dévoûment à l'épreuve, en la chargeant de te faire parvenir secrètement mes lettres; une fausse honte m'a retenue. Rien, sans doute, de plus innocent que ma correspondance; cependant, j'ai hésité à me mettre un peu à la discrétion d'une femme qui est depuis peu de temps auprès de moi. Je ne regrette pas mon scrupule ; j'ai trouvé le moyen de te faire parvenir mes lettres sans m'adresser à personne ; tu verras tout à l'heure comment.
.l'ai donc sonné ; madame Claude, me croyant endormie, n'avait osé entrer dans ma chambre; M. Duplessis était déjà venu
l'EU.NAM» DUl'l.KSSlS. i?07
plusieurs fois s'informer do moi ; je m'Iiabillai le plus j)romptemeiU possible, el je descendis pour déjeuner. Avant que d'arriver à la salle à manger, je m'égarai dans ces immenses apparlements. Vus au jour et en plein soleil, ils me semblèrent moins sombres que la veille ; c'était partout de grandes boiseries de chêne naturel, ou peintes gris et blanc, encadrant des panneaux de tapisserie à personnages, ou de vieux lampas rouge et vert, épais comme du carton ; l'ameublement était sévère et massif, mais bien conservé; somme toute, ce caractère d'ancienneté me semblait préférable pour un château, à l'élégance des ameublements modernes. Je trouvai M. Duplessis dans la salle à manger ; il s'informa très affectueusement
298 FERNAND DIPLESSIS.
de la nuit. que j'avais passée ; je lui fis part de mes réflexions sur l'ameublenient du château; il fut de mon avis, désirant, toutefois, en conservant le caractère de l'habitation, la rendre aussi comfortable que possible.
Après déjeûner, mon mari me proposa une promenade en voiture, afin de visiter les métairies qu'il comptait mettre lui-même en valeur ; nous devions revenir par le village, et faire une visite au curé, pour nous entendre avec lui sur l'heure de la messe basse à laquelle mon mari désirait que j'asçislasse chaque jour ; il paraissait tellement
FEnNANI) bUPLESSIS. 299
tenir à cette messe basse, que je ne fis aucune objection.
Les environs de la Uiballière sont peu accidentés, mais très boisés ; les cours d'eau sont nombreux, rapides; il y a un grand nombre de moulins, ce qui donne beaucoup d'animation au paysage. Nous avons parcouru plusieurs fermes en très mauvais état, les habitants faisaient peine à voir, tant ils paraissaient misérables : nous étions en phaéton, M. Dupiessis conduisait, et sur le siège de derrière se tenait son régisseur; tous deux s'entretinrent presque constamment d'agriculture, pendant que j'examinais ce pays nouveau pour moi. Notre prome-
300 ri:i',.\'.\.\o i.ui'Li:ssi>.
nade dura trois ou quatre iieures. Nous revînmes par le vil!a.;];e, éloi.<yné du château d'un demi-quart de lieue. Nous nous arrêtâmes au presbytère, qui attenait à l'église; le curé était allé visiter un malade. Je te l'ai dit, chère Hermance, je ne m'étais pas trop révoltée contre cette idée de basse-messe quotidienne, si chère à mon mari. J'ai été récompensée de ma soumission ; voici comment.
L'église et le presbytère se trouvant au milieu du village ; nous le traversions pour regagner le château , lorsque j'aperçus à l'une des dernières maisons ce bienheureux écriteau : Bnremi de la poste aux lettres. Gela
FERNAND UUFLESSIS, 301
l'ut pour moi un trait de lumière ; en me r(^si}i[n«nnt h la messe, je pouvais, s'il faisait beau, aller seule à pied à l'église, et, en. passant devant la bienheureuse /'w^^, y glisser une lettre pour toi ; je n'aurais donc pas besoin pour t'écrire de m'adresser à personne.
Juge de ma joie: aussi, pour me rendre tout de suite compte de la durée du trajet et me poser en intrépide marcheuse , je demandai à retourner au château à pied. M. Duplessis me donna son bras, et nous suivîmes une magnitique allée de platanes cpii aboutit à cent pas du château.
Mais, — dis-je à mon mari, -—sauf la m. 20
302 FEhNAND nUPIF^XIc-,
traversée du village, c est une véritable promenade que d'aller à pied du château à l'église ! Je la ferai souvent, si l'heure de cette messe basse n'est pas trop matinale.
— C'est en effet, par le beau temps , une charmante promenade, ma chère Albine,— me répondit-il. — Quand vous voudrez aller à la messe à pied, au lieu d'y aller en voiture, rien de plus facile ; un de nos gens vous suivra pour porter votre livre (^Heures^Qi en. vingt minutes vous serez à l'église.
Cet: — un de nos gens — dérangeait terriblement mes projets. D'abord,- je fus attérée.
Un domestique, me voyant souvent mettre une lettre à la poste, pouvait s'étonner de ce que je prisse moi-même ce soin, et en jaser. Je rétléciiis bientôt qu'en me bornant à t'écrire rarement, mais longuement, je pourrais, de temps à autre, partir sans attendre un de mes gens, et mettre ma lettre à la poste sans témoin indiscret. Toute joyeuse de ma découverte, je rentrai, vers les six heures, avec M. Duplessis ; il alla, me dit-il, donner un coup d'œil à la vacherie, qui avait besoiu de réparations ; je montai chez moi, atin de m'habiller : il m'avait priée de faire, chaque soir, pour dîner, une fraîche et élégante toilette.
Avant notre mariage, j'avais toujours vu
304 FEaiNAiSi» DIPLESSIS.
M. Duplessis mis avec recherche. Je savais que la vie de campagne comporte des vêtements plus rustiques que la vie de Paris. Aussi avais-je trouvé tout nalurel que, pendant la journée, mon mari portât une veste de chasse de velours et de gros souliers à guêtres de cuir; mais je fus surprise, presque blessée, lorsque je descendis au salon de trouver M. Duplessis avec ses habits de la journée, plongé dans un fauteuil, et ayant même conservé ses gros souliers à guêtres de cuir, qui me prouvèrent que mon mari avait consciencieusement visité sa vacherie.
— AhmaciiereAihine, — mcdit-il, quand
FERNAND DU1»LESSIS. 305
j'entrai, — quel bon air on respire ici... comme il est vivifiant... Quel calme... quelle tranquillité... quelle liberté... N'être pas obligé de s'babiller chaque soir .. Vous avez d'honneur un bonnet charmant... une robe délicieuse. Eh bien ! chère amie, êtes- vous satisfaite de votre première entrevue avec ce pauvre pays du Berry? Croye;i-moi, plus vous vivrez ici, plus vous serez convaincue que le vrai bonheur est dan^ cette existence régulière et tranquille. Quant à moi , il me semble déjà que je renais; ma tournée avec mon régisseur a été des plus intéressantes; c'est un homme précieux , je suis certain qu'avec les conseils de sa vieille expérience et une étude approfondie des meilleurs ouvrages agronomiques, au bout d'un an je
306 FERNAND DUPLF.SSIS.
commencerai à diriger moi-même mes cultures : je veux élever de nombreux bestiaux, introduire ici les plus l}elles et les plus pures races d'Angleterre; je ferai construire des étai)les modèles. J'ai écrit aujourd'hui àmon architecte de Paris, et, puisque sauf quelques arrangements intérieurs, le château vous plaît comme il est, nous reporterons sur mes vacheries les dépenses qiie je voulais faire ici; vous verrez, ce sera royal. Je veux par mon ex; in[)le révoiulionnor le Berry.
Pciidant le diner, M. Duplossis continua
FEIUNANO UUPÏ.ESSIS. 307
surco ton, m'cntrelenant de projets qui, vu ma complète ignorance de ces matières , m'intéressaient peu. Pour me distraire, je mangeai , l'air vif de la campagne et la promenade m'avaient donné assez d'appétit, et, il faut l'avouer, notre cuisinier est vraiment excellent; aussi, pour la première fois de ma vie peut-être (combien tu vas me trouver matérielle), j'ai presque compris la gourmandise. M. Duplessis paraissait enchanté, il me servait les morceaux les plus délicats et me disait :
— Avouez, chère Albine, que voilà un de cos plaisirs réels, complant, sans décention!
Ah ! que ma santé soit tout-à-fait revenue, vous verrez comme je vous prêcherai d'exemple!
— Que te dirai-je? je lis la débauche complète; moi qui ai toujours eu le vin pur en horreur, je consentis, sur les instances de mon mari, à boire deux doigts de vin de Champagne glacé, et, au dessert, une larme de vin de Malvoisie. Hélas!... je le trouvai délicieux !
Après le dîner, prolongé jusqu'à huit heures et demie, nous rentrâmes au salon bleu, un grand feu brûlait dans la cheminée;
JM. Duplessis se mit d'un côté, dans un large fauteuil ; moi, de l'autre côté dans une moelleuse bergère ; et bientôt , malgré moi , je tombai dans une sorte d'assoupissement.
Mon mari, fatigué sans doute de sa promenade, ferma les yeux et s'endormit; franchement, cela ne me choqua pas, car, sans avoir positivement envie de dormir, je sentais mes paupières allourdies, et il m'eût été désagréable d'avoir à parler dans l'état de douce somnolence où j'étais plongée. Je ne dormais pas, et pourtant je ne pensais pas, ou plutôt ma seule pensée était que je me trouvais à merveille ainsi.
Je ne sais combien cela dura ; mais je
310 FEBNAND DUPLESSIS.
commençais, je crois, à m'endormir sérieusement, lorsque je fus réveillée par le bruit que fit un domestique en ouvrant la porte. M. Duplessis se frotta les yeux, se détira, et enfin se leva en me disant ;
— Ma chère Albine, le thé est servi dans le billard ; si vous le voulez, nous ferons une petite partie en prenant notre thé? Cet exercice, une heure après le dîner, est très salubre et m'est fort recommandé.
— Mais, lui dis-je, — je ne sais pas jouer aubillijrd.
FEUNAND DUPLESSIS. 311
— Ix Jeu n'est que le prétexte de cette es^ pèce de promenade; i)Ourvu que vous sachiez pou.sser une^bille, c'est tout ce qu'il faut, je vous montrerai.
Nous entrâmes dans la salle de billard, fort |]Tande, parfaitement chauifée , bien éclairée et garnie d'un épais tapis.
Je (is ce que me demandait M. Duplessis. Mon coup d'essai, à ce jeu, ne fut pas trop maladroit ; de temps à autre je m'approchais d'nn guéridon pour y prendre une tasse de thé mélangé de crème exquise... hélas! et pour manger, il faut te l'avouer encore, de
délicieux petits gâteaux sortant du four, hélas ! A dix heures sonnant, M. Duplessis demanda nos bougeoirs et m'accompagna jusqu'à ma porte. Je me déshabillai vite, et ce fut avec un vrai plaisir que je m'enfonçai dans mon lit, où je m'endormis bientôt à la joyeuse clarté du brasier qui remplissait ma cheminée.
Quelle différence, me diras-tu, chère Hermance, entre la première journée de mon arrivée ici et la seconde ?
C'est vrai; mais, tu le sais, je t'çcris comme je pense, comme je ressens.
Je suspends celle Iclliv, je la reprendrai bien lot.