CHAPITRE V. Sil
lions de la chaloupe, qui apparaissait de loin en loin sur la cime d'une vague, pour disparaître presque aussitôt dans un abîme. On eût dit que l'Océan, irrité de tant d'audace, avait redoublé de fureur. Le découragement et l'épouvante se peignaient sur tous les visages; il n'y avait que Jeanne qui espérât encore. Vainement les lames se brisaient à quelques pieds au-dessous d'elle avec un horrible fracas ; exaltée par l'héroïsme de Christophe, elle était calme, presque sereine, et, confiante en Dieu, semblait dominer la tempête. Cependant il y eut un instant où un cri de terreur sortit de toutes les poitrines ; une énorme voûte d'eau, pareille à un édifice qui s'écroule, venait de s'abattre sur la chaloupe, qu'elle avait, pour ainsi dire, ensevelie sous ses liquides décombres. Il y eut dix minutes de mortelle attente. Enfin, un cri de joie retentit sur la plage : la barque avait reparu à une portée de fusil du navire.
Ayant appuyé sur l'épaule de son oncle la longuevue dont on s'était servi déjà une fois, Jeanne colla son œil sur le petit verre de la lunette.
(( Jeanne, que vois-tu ? » lui demanda son oncle le soldat.
Après quelques instants de muette observation :
(( Je vois, — dit-elle, — un bâtiment qui me fait reflet d'être bien malade : tous les mâts sont brisés : les flots le soulèvent de l'arrière à l'avant comme s'ils voulaient le mettre sens dessus dessous. Il y a des instants où la carène est droite en l'air. — Sur le pont, pas une âme... Attendez pourtant !... Si !... je vois un homme, un seul, qui se tient aux bastingages. Les autres auront péri : pauvres gens ! — Il
fait des signes, — sans doute à Christophe. On dirait qu'il lui crie de s'en retourner. — Il n'a pas l'air d'avpir peur. — Il est vêtu d'un frac bleu et porte une épée au côté.
— C'est un officier, — dit Jean.
— La chaloupe, voici la chaloupe ! — s'écriaelle. — Seigneur ! elle va se briser contre le flanc du navire... Non, Dieu soit béni ! une lame amortit le choc. — On jette un câble à l'officier. — Pourquoi ne se hâte-t-il pas de descendre ? qu'attend-il ? que de temps perdu ! — Il parle à Christophe, Christophe lui répond. Quelle folie ! c'est bien de causer qu'il s'agit ! — Christophe est en colère, je le devine à ses gestes ; il jure comme un damné ; je ne l'entends pas, mais je le parierais. — Bon ! il s'élance sur le pont de la frégate ; — il prend l'officier à brasle-corps, — l'enlève comme une plume et le jette dans la chaloupe ; — à son tour, il y descend. Que Dieu protège leur retour ! »
Le retour fut rapide. Le vent et la mer poussaient l'embarcation vers la côte. Lancée par la vague comme une flèche par un arc de fer, elle vint, en moins de quelques minutes, labourer le sable de la plage. A peine Christophe eut mis pied à terre, que Jeanne "lui sauta au col et l'embrassa à plusieurs reprises.
«Je suisfîère de vous, — lui dit-elle avec un sck* timent d'orgueilleuse tendresse dont Jean et Joseph purent être un instant jaloux.
— Il n'y a pas de quoi, — répondit Christophe, qui pensait n'avoir rien fait que de simple et de naturel. — Nous sommes arrivés trop tard et n'avons pu en ramener qu'un seul ; encore, mille tonnerres ! ce