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CHAPITRE VI

spirer un si chaste amour, comment ne Taurait-il point partagé ? Comment n'aurait-ii pas, en dépit de toute raison, subi le charme de tant de grâce et de beauté? Ils s'aimèrent sans y songer, sans le savoir, irrésistiblement attirés.

Vingt fois Joseph, qui suivait d'un œil inquiet les progrès que ces deux jeunes gens faisaient, à leur insu, dans l'esprit l'un de l'autre, avait été sur le point d'interroger sa nièce ; la crainte d'éclairer ce cœur, en y touchant, l'en avait toujours empêché. II comptait d'ailleurs sur le prochain départ de sir George. Cependant, des semaines s'étaient écoulées sans qu'il en eût été question. Par un sentiment de délicatesse que les natures les moins déliées n'auront pas de peine à comprendre, les LegofT s'abstenaient scrupuleusement de toute allusion à ce sujet Jeanne, enivrée, n'y songeait pas, et sir George semblait oublier lui-même qu'il dût partir d'une heure à l'autre. Joseph comptait les jours avec anxiété ; plus d'une fois il était allé en secret à Saint-Brieuc, pour s'informer s'il ne s'y trouvait pas quelque bâtiment en partance pour l'Angleterre. Ce n'était pas seulement la jalousie qui le poussait; il tremblait aussi pour le repos de Jeanne, il s'effrayait avec raison en songeant à sa destinée. Bien souvent il avait tenté d'éveiller la sollicitude de ses frères ; mais, par une fatalité qui n'est pas sans exemple parmi les maris, Christophe et Jean, si jaloux de leur nièce, s'étaient engoués tout d'abord du seul homme qui dût leur porter ombrage ; ils avaient en lui la confiance la plus naïve et la plus absolue, ce que nous pourrions appeler une confiance conjugale.

Jeanne et sir George continuaient donc de se voir à toute heure, en pleine liberté. Christophe et Jean n'y voyaient aucun mal ; ils n'étaient pas fâchés de faire savoir à un officier de la marine anglaise de quelle façon on entendait l'hospitalité sur les côtes de France ; ajoutez qu'ils se paraient de leur nièce comme d'un joyau qu'ils étaient fiers d'exposer à l'admiration d'un étranger. Plus clairvoyant^ Joseph les surveillait avec une vigilance ombrageuse ; mais, quoi qu'il pût imaginer, le pauvre garçon y perdait son temps et sa peine. La jeune fille trouvait toujours, pour lui échapper ou pour l'éloigner, quelque ruse innocente, quelque prétexte ingénieux.

Les accompagnait-il dans leurs excursions sur la grève, si la brise fraîchissait, Jeanne s'apercevait bientôt qu'elle avait oublié son châle ou son manteau ; si le soleil brillait à pleins rayons, c'était son voile ou son ombrelle. Et le bon Joseph de courir au Coat-d'Or, pour revenir à toutes jambes, un cachemire sur le bras ou bien une ombrelle à la main. Mais vainement cherchait-il des yeux Jeanne et sir George, vainement criait-il leurs noms à tous les échos du rivage : les deux ramiers s'étaient envolés; et quand le soir les ramenait au gîte, si Joseph faisais mine de vouloir sermonner l'enfant, Jeanne se récriait aussitôt , affirmait qu'elle avait attendu Joseph, le grondait de n'être pas revenu, se plaignait à l'avance d'un rhume ou d'un coup de soleil qu'elle devrait à coup sûr à sa négligence, tout cela avec tant d'esprit et de gentillesse^ que Christophe et Jean se rangeaient bien vite de son côté, et que Joseph se voyait tancé par tout le monde.

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