CHAPITRE VUÏ
tophe inspiré par le diable, — tu ne vois donc rien, tu ne comprends donc rien ! Le mystère dont s'enveloppaitsir George, la mélancolie de ce jeune homme, sa répugnance à nous entretenir de sa vie et de sa personne, tout cela ne t'a donc rien dit! Il ne t'est donc jamais arrivé de penser que sir George n'était plus libre, et qu'il était marié peut-être?))
Ce fut pour Jeanne une horrible lueur. Elle se leva, fît quelques pas, poussa un cri d'oiseau mortellement atteint, et tomba sans vie dans les bras de Joseph, qui s'était approché pour la recevoir.
((Ah ! — s'écria Joseph, — le remède est pire que le mal; vous avez tué notre enfant! Et puis, c'est un mensonge, Christophe ; Dieu ne permet le mensonge dans aucun cas.
— Un mensonge ! qu'en savons-nous? — dit Christophe; — c'est peut-être la vérité.
— Au fait, — ajouta Jean, — ces Anglais sont capables de tout. ))
On porta Jeanne dans sa chambre. A l'évanouissement succéda une fièvre ardente. Le délire s'ensuivit; on craignit pour ses jours. Ce fut Joseph qui la veilla, car il était le seul que la jeune malade voulût souffrir à son chevet. Elle repoussait les deux autres avec horreur. Qui pourrait exprimer le désespoir de Christophe et de Jean? Qui pourrait dire les remords du pauvre Joseph?
(( Ah ! misérable, — s'écriait-il la nuit, agenouillé près du lit de sa nièce et tenant dans ses mains les mains brûlantes de l'enfant : — c'est moi qui ai f^iit tout le mal ! Mon Dieu ! pardonnez-moi ! pardonnemoi, ma chère infortunée 1 »
Mais Jeanne ne l'entendait pas. Elle appelait sîr George avec amour, puis tout d'un coupelle poussait un cri déchirant et cachait sa têle sous les couvertures, comme pour ne point voir un fantôme menaçant qui venait toujours se placer entre elle et son fiancé. Et vainement Joseph lui criait qu'on l'avait trompée et que George était libre : la malheureuse n'entendait que les cris de son propre cœur.
En présence d'une si grande douleur, Joseph avait noyé ses mauvais instincts dans les larmes du repentir; volontiers il eût donné sa vie pour pouvoir assurer le bonheur de sa chère souffrante, et racheter ainsi un moment d'erreur et d'égarement. Plus d'une fois il alla supplier ses deux frères de rappeler sir George ; mais Christophe et Jean répondaient, l'un qu'il fallait voir^ l'autre qu'il fallait attendre. Entre leur égoïsme et leur tendresse, ce fut, on peut le croire, une lutte acharnée. Sans doute la tendresse aurait fini par l'emporter; mais le danger n'avait duré qu'un jour, et, le danger passé, l'égoïsme triompha.
Le délire avait cessé, le feu de la fièvre s'était abattu. Jeanne semblait résignée : mais, en voyant son pâle visage, on pouvaitaisémentdevinerqu'elleétaitmorte à toute joie aussi bien qu'à toute espérance. Christophe et Jean profitaient de son sommeil pour se glisser à pas de loup dans sa chambre, car elle s'obstinait à ne pas les recevoir. Ils s'approchaient de son lit, la regardaient d'un air attendri et se retiraient en pleurant comme de vrais enfants qu'ils étaient.
— Tiens^ — dit un jour Jean à Christophe, — ça