CHAPITRE III
d'Auteuil, où Ton porta Richard sur un lit de feuillage.
La blessure était grave. Tant que dura le danger, M. de la Tremblaye veilla assidûment au chevet de son hôte. La convalescence fut longue. Richard en passa les premiers jours à Auteuil ; il y revint fréquemment après sa guérison. Quoique ces deux hommes ne fussent pas au même point de la vie, il s'établit entre eux une intimité sérieuse, fondée sur une estime mutuelle et sur des sympathies réciproques. Pour la première fois Richard trouvait à échanger sans crainte ni défiance ses idées et ses sentiments. M. de la Tremblaye ne toucha que d'une main discrète et délicate aux peines de son jeune ami, il respecta le secret de sa destinée et n'essaya pas d'en soulever le voile ; mais il versa sur ce cœur souffrant le baume salutaire d'une saine philosophie.
Ils avaient^ le soir^ sous les frais ombrages, de longs entretiens qui exerçaient sur l'esprit de Richard de bienfaisantes influences et le ramenaient insensiblement à une appréciation plus sage et plus vraie des choses d'ici-bas. M. de la Tremblaye était une de ces natures d'élite que l'expérience féconde et que la douleur enrichit. Chez lui, la faculté de sentir et d'aimer avait survécu aux illusions de la jeunesse. Il n'avait point ce scepticisme railleur que donne aux organisations d'une trempe moins généreuse la science amère de l'humanité. Il releva l'àme abattue de Richard, il la doubla, pour ainsi dire, de la sienne, et lui ouvrit des horizons que M. de Beaunieillant n'avait pas jusqu'alors entrevus.
Il Pentretenait gravement, lui conseillait d'occuper sa vie, de développer son intelligence, d'en diriger l'activité vers un but élevé et honnête.
(( Montrez-vous digne, — lui disait-il parfois, — du nom que vous a légué votre père. Continuez vos aïeux : noblesse oblige. Je sais trop bien que notre épopée est close: il semble que la vieille aristocratie n'ait plus qu'à se croiser les bras et à laisser, du haut de ses châteaux déserts, passer le flot bourbeux d'une époque de prose et d'argent. Mais, quoi qu'on dise et qu'on fasse, nos noms pèseront toujours dans les destinées de la France. Tout homme a d'ailleurs sa mesure à donner. A l'œuvre donc ! Ne consumez pas dans l'oisiveté les facultés que Dieu a mises en vous: ne vivez plus, ainsi que vous l'avez fait jusqu'à présent, dans la contemplation d'une douleur que j'ignore, que je respecte, mais qui ne doit pas, quelle qu'elle soit, vous détourner de vos devoirs. »
Cependant la santé de Richard était loin d'être entièrement rétablie. Aux approches de l'hiver, les médecins lui ayant conseillé l'air du Midi, il se disposa à partir pour Rome. M. de la Tremblaye, qu'il alla voir la veille de son départ, approuva fort ses projets de voyage. Il regretta seulement de ne pouvoir l'accompagner. Des liens sacrés le retenaient; sa mère, en mourant, lui avait laissé le soin d'une jeune sœur, qui n'avait d'autre appui ni d'autre protection que son frère. L'éducation de Pauline, qu'il surveillait à Paris depuis quelques années, était sur le point de s'achever ; tous deux devaient partir prochainement pour leur terre en Dauphiné.