CHAPITRE IV
— Et maintenant, Monsieur, — ajouta Richard en tirant de son sein les lignes que madame de Beaumeiilant avait tracées avant d'expirer, — connaissezvous ces caractères? est-ce à vous qu'une mourante adressa ces derniers adieux?»
M. de la Tremblaye prit le papier que lui tendait Richard. Après l'avoir lu à travers ses larmes, il cacha son visage entre ses mains, et demeura longtemps anéanti sous le regard qui pesait sur sa tête.
«Vous êtes devant un fils qui demande compte de la destinée de sa mère, » dit enfin M. de Beaumeillant croisant ses bras sur sa poitrine.
Après quelques instants de silence :
(( Asseyez-vous, Monsieur, — dit M. de la Tremblaye, — et veuillez, quoi que je puisse vous faire entendre, m'écouter patiemment et sans m'interrompre. Lorsque j'aurai parlé, je serai tout à vous ; je me résigne d'avance et sans murmurer à ce que vous exigerez de moi. »
Richard prit un siège. Au bout de quelques minutes de recueillement :
(^ Vous n'attendez pas. Monsieur, — dit M. de la Tremblaye d'une voix altérée, mais calme, — que je cherche à me justifier aux dépens de l'infortunée qui n'est plus. Quand la fatalité me jeta sur sa route, madame de Beaumeillant était aussi pure que belle. Seul, je fus coupable; j'étais jeune et j'aimais. Trop noble pour consentir à concilier son amour avec ses devoirs, trop fière pour se résigner à rougir devant l'époux que j'avais outragé, madame de Beaumeillant prévint l'arrêt de son juge, elle se punit elle-même en s'exilant du foyer qui pourtant ne la
repoussait pas. En échange des biens que je lui ravissais, que pouvais-je, sinon nriettre à ses pieds ma vie tout entière? Je l'accueillis dans ma tendresse. Vous semblerais-je moins criminel si, après l'avoir égarée, j'avais fermé lâchement le seul refuge qui lui fût ouvert? J'acceptai dans toute leur rigueur les devoirs sérieux et solennels que m'imposait une résolution désespérée. Je ne pense pas, durant près de dix ans, avoir failli une seule fois à ma tâche. Cette tâche était douce, sans doute; longtemps la passion me la rendit légère. Mais la passion n'est point éternelle. Quoi qu'il en soit, je résistai aux sollicitations de mes amis, aux reproches de ma fam.ille; je criai silence aux voix de l'ambition, et, sourd aux bruits du monde, oublieux de mon avenir, je continuai de marcher sans faiblir dans la voie funeste où je me trouvais engagé. A vous, enfant, cela doit sembler chose simple et facile : puissiez-vous toujours en juger de la sorte ! Si vous interrogez les hommes, tous vous diront qu'il m'a fallu, pour ne pas succomber à la peine, quelque conscience et quelque probité. Je ne prétends pas m'absoudre, mais je crois avoir fait tout ce qui est humainement possible pour établir l'ordre dans le désordre et le repos dans la tourmente. Si je n'ai pas réussi, c'est que Dieu ne permet pas que de semblables efforts puissent être couronnés de succès. C'est folie, d'ailleurs, que de vouloir lutter contre tous ; la société a des forces vives, des chocs imprévus, des écueils invisibles contre lesquels tôt ou tard la révolte échoue et se brise. Votre père mourut; vous restiez sans appui.