‹ FernandChapitre 37 sur 156 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

chargés à la fois de liens et d'opprobre ; en nous condamnant à vivre face à face, il a voulu que nous ne pussions désormais nous regarder Tun l'autre sans rougir. Il nous a dépouillés de tout charme et de tout prestige ; il a flétri jusqu'au passé; de deux amants il a fait deux forçats marqués par la main du bourreau. Telle est notre destinée. Nous allons sans but, au hasard, courbés sous le sentiment de notre commune déchéance, nous épuisant en vains efl*orts pour tromper l'ennui qui nous ronge.

Ettoujours, et partout, une voix mystérieuse murmurant à mon cœur: Où vas-tu? le bonheur est là, près de moi, qui t'attend 1

Parfois je me révolte et m'indigne contre moimême, je traite mes scrupules de faiblesse et de lâcheté. Est-il juste, après tout, que je porte la peine d'un égarementdontje n'ai pas étéle complice ?Je me dis aussi que l'honneur ne faitpas à la haine un devoir de l'amour; je me dis que je hais cette femme, que je ne lui dois rien que d'assurer sa destinée ; qu'elle ait donc à prendre ma fortune et qu'elle me rende ma liberté. Ah! malheureux, plût au ciel qu'il en pût être ainsi ! Que ne m'est-il permis de la racheter, cette liberté que je pleure ! Je la payerais avec joie de tout ce que je possède en ce monde. J'irais vivre sous un toit de chaume, je gagnerais ma vie à la sueur de mon front, et je bénirais le Dieu qui m'aurait fait de si doux loisirs. Mais, ami, tu connais Arabelle ! C'est une âme fièreet superbe avec laquelleil serait insensé de

vouloir entrer en arrangement. Si Thonneur me fait une loi de ne point lui retirer mon appui, de son côté rhonneur lui commande de ne rien accepter que de mon amour. Ajoute qu'elle a toutes les exigences et toutes les susceptibilités que sa situation comporte, d'autantplus ombrageuse qu'elle est préoccupée sans cesse de l'idée de sa dépendance. Je n'ai pas le droit d'être distrait ou silencieux: on commente mes regards, on mesure mes gestes, on pèse mes paroles. Qu'un nuage passe sur mon fronts il s'en échappe aussitôt des orages que je dois m'elTorcer de calmer. Combien de fois déjà m'a-t-elle offert, dans sa fierté blessée, de me délivrer de sa présence ! C'est moi qui suis obligé de la rassurer et de la retenir. Quel amour ne faudrait-il pas pour alléger un si rude labeur! J'ai beau me dire que je suis le seul être ici-bas qui doive la juger avec quelque indulgence, j'ai beau me répéter que ce n'est point à moi qu'il appartient de la fouler aux pieds, que c'est le moins qu'on pardonne aux erreurs de l'amour qu'on inspire ; c'est plus fort que moi, je la hais. D'ailleurs, sachons que l'amour n'a rien avoir en ces sortes d'union. N'est-il pas honteux que ce qu'il y a de plus beau sous le ciel serve de prétexte et d'excuse à de telles aberrations? Quoi! l'oubli de tous les devoirs^ la folle exaltation de la tête et des sens, les dérèglements d'une imagination sans frein, l'impudeur en plein vent, l'audace effrontée qui brave tout et que rien n'arrête, ce serait là l'amour, cette chose de Dieu ! Non, non, ce n'est pas ainsi que procède l'amour véritable, c'est l'outrager que de mêler son nom à de pareilles aventures.

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