‹ FernandChapitre 8 sur 156 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

flanc. Presque aussitôt des cris partirent à quelques pas de moi. Je me retournai, et reconnus madame de Mondeberre et sa fille. L'enfant se pressait avec effroi contre sa mère ; celle-ci était pâle et tremblante. Je devinai sur-le-champ ce qui se passait en elle : je compris quels funèbres échos je venais d'éveiller dans son cœur, et que j'étais à ses yeux l'appareil vivant du supplice qui l'avait faite veuve à vingt ans. J'aurais voulu m'abîmer à cent pieds sous terre. Par un brusque mouvement, je me débarrassai de mon carnier et le lançai avec mon fusil pardessus le mur d'enceinte ; puis, ayant renvoyé mes chiens, je m'avançai, timide et confus, et balbutiai quelques excuses. Madame "de Mondeberre en parut touchée ; elle me sut gré surtout de l'avoir devinée et comprise. Je me nommai : mon nom ne lui était pas étranger; elle me dit qu'autrefois les Peveney s'étaient alliés à sa famille. J'ignore comment ilarri a que nous nous prîmes à marcher doucement dans les allées du parc, elle appuyée sur mon bras, et moi tenant sa fille par la main. C'était une belle enfant, déjà grave et sérieuse, comme tous les enfants qui, de bonne heure, ont vu pleurer leur mère. Bien que la douleur eût terni sur son front l'éclat de la jeunesse, madame de Mondeberre était calme et sereine : rien n'est bon et sain à la longue comme de vivre avec les morts. Quand je fus près de me retirer, je lui renouvelai mes excuses. — Si j'étais votre amie, dit-elle, je vous ferais une prière. — Madame, ordonnez, m'écriai-je. — Je vous prierais, ajoula-t-elle, de renoncer à un jeu cruel, trop souvent fatal aux mères et aux épouses. — Dans mon

trouble, je ne sais trop ce que je répondis, mais toujours est-il que je ne chassai plus à partir de ce jour.

Ce fut à peu de temps de là que mon père, n'ayant pu s'entendre avec l'intendant du château au sujet de prétendus empiétements de terrain (les domaines de Mondeberre et de Peveney ont de tout temps été limitrophes), prit le parti de s'adresser à la châtelaine. Il s'ensuivit des relations précieuses; des rapports fréquents, presque familiers, s'établirent entre nos deux maisons. Madame de Mondeberre était simple, sans ostentation dans son deuil ; elle ne faisait ni spectacle ni bruit de ses pleurs et de ses regrets. On s'imaginait dans le pays que ses appartements étaient tendus de noir, et qu'elle passait tous les jours enfermée, comme Artémise^ dans le mausolée de son époux. Il n'en était rien: comme tous les sentiments profonds, sa douleur, discrète et voilée, se laissait à peine deviner. A la gravité d'une vertu toute romaine, elle joignait les grâces naturelles de l'esprit et de la beauté. Elle portait un mort dans son cœur ; mais elle était pareille à ces tombes agrestes qui, n'étalant ni monument ni inscriptions funèbres, se cachent humblement sous un tertre de fleurs et de verdure. J'accompagnais mon père au château, souvent j'y allais seul. J'étais jeune ; mes sens et mon imagination s'éveillaient; j'avais les inquiètes ardeurs de mon âge, qu'irritaient encore le silence des champs et la solitude où j'avais grandi. Je voyais madame de Mondeberre à peu près tous les jours;, nous avions le soir de longs entretiens sous les marronniers du parc. Nous allions parfois avec sa fille

Page 1