CHAPITRE II
s'apprêtait à lui donner l'aumône. Lui cependant, après les avoir contemplés en silence, leur dit d'une voix émue :
« Ne me reconnaissez-vous pas ? »
A ces mots, six grands bras s'ouvrirent pour le recevoir : c'était Jean qui revenait du fond de la Russie^ où on Pavait retenu prisonnier.
Voilà donc nos quatre frères réunis sous le même toit, riches, heureux, maîtres d'une fortune qui ne doit rien qu'à l'Angleterre ; sous ce même ciel qui les a vus naître pauvres et grandir nécessiteux à l'abri du chaume rustique, les voilà dans un vieux château seigneurial, rois de cette côte, le long de laquelle ilsjetaient autrefois leurs filets et récoltaient le goémon. Toutefois l'ennui ne tarda pas à les visiter ni leur intérieur à devenir moins aimable qu'on ne se plairait à l'imaginer.
Comme trois rameaux violemment détachés de leur tronc, Christophe, Jérôme et Joseph ne s'étaient pas relevés du désastre qui avait emporté d'un seul coup la souche et le rejeton de la famille. Cette sombre demeure, que n'égayaient plus la verte vieillesse du père ni l'enfance turbulente du dernier-né, était devenue morne et désolée comme un tombeau. En perdant le petit Hubert, le logis avait perdu la seule grâce qui l'embellissait. Les trois frères aimaient cet enfant ; Joseph surtout le chérissait d'une tendresse peu commune. Hubert était leur jouet, leur distraction, en même temps que leur espoir. Point portés vers le mariage, voués au célibat par raison autant que par goût, ils avaient mis tous trois sur cetle blonde tôle l'avenir de leur dynastie. Ils s'étaient reposés sur lui
du soin de perpétuer leur race. Quels beaux projets n'avait-on pas formés autour de son berceau ! quels doux rêves n'avait-on pas caressés, le soir, aux lueurs de l'âtre, tandis que le bambin grimpait aux jambes du vieux corsaire ou s'endormait doucement entre les bras du bon Joseph ! De quels soins on se promettait d'entourer sa jeunesse ! Quelle éducation on lui réservait! Unique héritier de ses frères, à quel riche et brillant parti ne pourrait-il pas prétendre un jour! Beaux projets et doux rêves balayés par un coup de vent.
Pour comprendre la douleur des LegofF, il faut savoir quel abîme de deuil et de tristesse est dans une maisonle vide d'unberceau; il faut avoir pleuré sur le bord d'un de ces nids froids et silencieux qu'on a vus pleins de gazouillements, de joyeux ébats et de frais sourires.
La présence inespérée de Jean éclaircitces teintes funèbres. La joie de se revoir, la surprise de Jean, qui était sorti d'une chaumière et qui rentrait dans un château, le bonheur des trois frères en retrouvant leur aîné, qu'ils avaient cru mort; puis, de part et d'autre, les récits merveilleux, les causeries intimas, les épanchements fraternels, tout ne fut d'abord qu'ivresse, enchantement.
Christophe et Jérôme racontaient leurs prouesses et quelle terrible guerre ils avaient faite au commerce anglais; Jean racontait ses campagnes et l'histoire de sa captivité. Joseph les écoulait, car il était le seul qui n'eût rien à conter. Tout alla bien durant quelques mois. Jérôme et Christophe étaient de francs marins, Jean était un franc soldat; bons