‹ FernandChapitre 84 sur 156 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

laient toujours par l'entente la plus cordiale : on commençait par porter des toasts à la gloire de l'empereur, à la ruine de l'Angleterre; on s'embrassait, on buvait à pleins verres ; mais il ne fallait qu'un mot pour rompre ce touchant accord. A ce mot, jeté dans la conversation comme une étincelle dans une poudrière, les passions rivales s'allumaient, éclataient, et, l'ivresse aidant, arrivaient à des tempêtes qui couvraient parfois la voix de l'Océan. Les marins battaient les soldats à Waterloo, les soldats battaient les marins à Aboukir. De chaque côté on criait, on brisait les verres, on se lançait de temps en temps les bouteilles vides à la tête, et cela durait jusqu'à ce que vainqueurs et vaincus roulassent sous la table ivres-morts.

Or, Joseph vivuit dans cet antre comme un ange dans un repaire de damnés. A le voir sous le manteau de la cheminée, avec ses cheveux blonds et son doux visage, dans une attitude triste et songeuse, tandis que ses frères, assis autour d'une table chargée de verres et de bouteilles, jouaient, s'enivraient, fumaient et juraient, n'eût-on pas dit en effet un ange d'Albert Durer dans une kermesse de Teniers, contemplant d'un air de mélancolique pitié la joie bruyante des buveurs? Imaginez encore un daim dans .une tanière de loups, un ramier dans une aire de vautours. D'ailleurs il n'assistait à ces scènes d'orgie que pour tâcher d'intervenir entre les partis, lorsque, l'ivresse étant à son comble, on en venait à se jeter l'injure et les flacons au nez. Parfois il réussissait à calmer ces emportements : plus souvent il en était victime, heureux alors lorsqu'on se conten-

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tait de lui faire avaler de force quelques verres de rhum ou qu'on Teiivoyaii se coucher en le poussant par les épaules.

A part ces incidents, qui n'auraient été que burlesques sans le spectacle affligeant qui les accompagnait, la vie de Joseph s'écoulait pleine de calme et de recueillement.

Il s'était arrangé, dans la partie la plus élevée de la tour, un nid d'où l'on ne voyait, d'où l'on n'entendait que les flots. Rien n'y respirait le luxe ou l'élégance, mais un gracieux et poétique instinct s'y révélait en toutes choses. Les murs étaient cachés par des cadres de papillons et de scarabées, par des rayons chargés de livres, de minéraux, de plantes desséchées et de coquillages. Au-dessus du lit, blanc et modeste comme la couche d'une vierge, pendaient un christ d'ivoire et un petit bénitier surmonté d'un rameau de buis. Près du chevet, un violoncelle dormait debout dans son étui de bois peint en noir. Une table couverte de palettes de porcelaine occupait le milieu de la chambre. Tous les meubles étaient de noyer, mais si propres et si luisants qu'on pouvait aisément s'y mirer. Une natte des Indes étendait sur le carreau son fin tissu de joncs. Le plafond, remplacé par une glace sans tain, que les goélands effleuraient parfois du bout de leurs ailes, laissait voir la voûte céleste, tantôt bleue, tantôt voilée de nuages.

C'était dans ce réduit que Joseph partageait ses^ jours entre Tétude, la lecture, les arts et les exercices pieux. Il aimait les poètes et composait luimême, dans lalangue de son pays, de chastes poé-

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