‹ FernandChapitre 92 sur 156 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

vêtus chacun d'un superbe habit noir, le cou emprisonné dans l'empois d'une cravate blanche. Tous trois avaient un air passablement goguenard. Quand l'heure fut venue de se rendre à la ferme de mademoiselle Rosancoët, on appela Joseph qui n'avait pas encore paru; Joseph ne répondit pas. On le chercha; point de Joseph !

Faut-il le dire? au moment décisif, il avait senti son courage fléchir, ses forces chanceler. Il s'était échappé le matin, après avoir laissé dans sa chambre quelques lignes touchantes, par lesquelles il annonçait à ses frères qu'il n'avait pas l'énergie de consommer le sacrifice. Il les priait de lui pardonner, et promettait de ne jamais reparaître devant leurs yeux. A cette nouvelle, le soldat et les deux marins se regardèrent d'abord d'un air consterné, puis éclatèrent en transports de rage et de colère. Le cas, à vrai dire, était embarrassant. Les paroles étaient engagées ; depuis plus d'un mois il n'était question que de ce mariage dans tout le pays. Il s'agissait de sauver l'honneur des Legoff et de ne point porter atteinte à la réputation d'une Rosancoët ; mais que faire et comment s'y prendre?

«Je ne sais qu'un moyen, — dit Jean se frappant le front.

— Lequel ? — demandèrent à la fois les deux frères.

— C'est qu'un de vous deux, — répliqua Jean, — remplace Joseph et épouse la demoiselle. En fin de compte, celui qui s'y résignera ne sera pas trop à plaindre; entre nous, c'est un assez beau brin de femme.

— Puisqu'elle te plaît, que ne t'en arranges-tu ? — dit Christophe.

— Pourquoi pas Jérôme? — répondit Jean.

— Pourquoi pas Christophe? — riposta Jérôme.

— Pourquoi pas Jean? — s'écria Christophe. Chacun d'eux avait une excuse. Jean faisait valoir

les rhumatismes qu'il avait gagnés en Russie, Jérôme un coup de sabre, Christophe un coup de feu qu'ils avaient reçus l'un et l'autre à leur bord. Ainsi, durant près d'une heure, ils se renvoyèrent la pauvre fille comme une balle ou comme un volant, non sans accompagner cet exercice de blasphèmes contre Joseph, ni sans appeler sur sa tête toutes les malédictions du ciel.

Le temps fuyait ; mademoiselle Rosancoët attendait.

« Eh bien, — s'écria Jean, — que le sort en décide ! »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Chacun écrivit son nom sur un carré de papier qu'il roula entre ses doigts, puis qu'il déposa dans la casquette de Christophe.

Cette opération achevée, les trois frères croisèrent leurs mains droites sur l'urne fatale, et chacun s'engagea par serment à se soumettre sans murmurer à l'arrêt du destin. Jérôme ayant glissé deux doigts dans la casquette que Jean tenait à demi fermée, il en tira, non sans hésiter, un carré de papier qu'il déroula lui-même en tremblant. Une sueur froide inondait son visage. De leur côté, Christophe et Jean n'étaient guère plus rassurés ; mais, tout d'un coup^ en entendant Jérôme pousser un rugissement de tigre blessé, ils se prirent à rire, à chanter et à danser,

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