CHAPITRE I. tu i
Dieu n'a pas voulu qu'il en^ fût ainsi. Quand ma« dame de Beaumeillant trouva soûs sa main ce bonheur trop longtemps négligé, elle se sentit inhabile à le goûter et à en jouir. Ni le silence des champs, ni la tendresse exaltée de son fils, ni la paix du toit do-^ mestique, ne purent amortir la tristesse qui la consumait. Elle s'éteignait lentement dans un mortel ennui : punition tardive, mais inévitable, de toutes ces imaginations qui ont traduit en aventures la grave fhistoire de la vie.
Celle^i était atteinte d'un trait plus dur et plus acéré; elle saignait d'une blessure large et profonde. Peut-être eût-elle allégé son désespoir en le racontant; mais c'étaient de ces douleurs que les mères ne sauraient confier à leurs enfants, que les enfants devinent sans oser les comprendre. Le jeune de Beaumeillant assista silencieusement au dénoûment de cette destinée. Jamais une question n'effleura ses lèvres, jamais un reproche ne put se lire sur son visage; c'est à peine s'il osa s'interroger lui-môme sur cette grande affliction qu'il ne pouvait guérir ni con* scier, n ne savait rien de la vie ; jamais un écho, môme affaibli, des bruits du monde n'était arrivé jusqu'à lui. Aussi ce drame qu'il avait vu commencer dans les pleurs, et qu'il voyait s'achever dans les lar* mes, était-il pour lui plein d'un sombre mystère. Toutefois, ses instincts s'éveillant y jetaient de sinistres lueurs ; et déjà, sous son amour filial, Bichadd «entait remuer dans son sein une haine sourde et pro» jTonde, qui ne savait à qui s'attaquer. Soumis et résigné en apparence, cet amour avait tous les carac« ières de la passion, inquiet, tourmenté, douloureux
et jaloux. Tout le trouble du coeur maternel avait passé dans ce jeune cœur.
Durant les premiers mois qui suivirent son retour, madame de Beaumeillant avait semblé tenir à la vie par quelque espérance. Chaque matin, l'arrivée du courrier qui apportait les lettres de la ville colorait un instant la pâleur de son front. Le pas éloigné d'uQ cheval, une voiture filant sur le ruban poudreux qui , blanchissait à l'horizon, un bruit inaccoutumé, l'aboiement des chiens dans le parc, tout l'agitait d'un tressaillement soudain. Elle espérait, elle attendait encore.
Cependant les jours suivirent les jours, les mois succédèrent aux mois, sans amener aucun changement. Lasse d'espérer et d'attendre, elle s'abandonna à sa douleur sans résister au courant. Le flot l'entraîna vite ; elle mourut entre les bras de Richard. Près d'expirer, elle le pressa ardemment sur son sein, et de ses lèvres, qu'allait fermer la mort, un nom s'échappa dans le dernier soupir : ce ne fut pas le nom de son fils.
Quoique prévu depuis longtemp<!, ce coup frappa le jeune homme d'une morne stupeur. Son désespoir fut grave, silencieux, plus réfléchi qu'on ne le rencontre à cet âge ; il s'y mêla un sentiment de curio* site sombre et jalouse qui en modéra l'expansion, tout en en redoublant l'amertume. Madame de Beaumeillant vivante, il avait étouffé ce sentiment étrange quïi n'osait pas alors s'expliquer à lui-môme; morte, il s'y livra tout entier; et, resté seul dans ce châteaa désert, il se prit à sonder avec une avide anxiété le mystère dont madame de Beaumeillant venait d'emi-