‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 50 sur 118 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

pour qu'il pût craindre de rencontrer madame de Mondeberre ou sa fille. Il alla s'asseoir sur le banc de pierre qu'abritaient, comme autrefois, les touffes embaumées des lilas et des faux ébéniers. Il était perdu depuis près d'une heure dans un abîme de réflexions, lorsqu'il entendit un bruit de voix et un frôlement de robes qui paraissaient se diriger vers lui. Il «éleva et n'eut que le temps, pour ne pas être vu, de se cacher derrière le massif de fleurs et de verdure. A la clarté bleue des étoiles, moins encore qu'au cri de son âme, il reconnut Alice et madame de Mondeberre, qui vinrent s'asseoir à sa place. Elles demeurèrent d'abord silencieuses , comme absorbées dans la contemplation mélancolique du ciel vaste et pur qui étincelait sur leurs têtes. Il faisait une de ces nuits plus belles que les plus beaux jours. Les haies s'égayaient, dans l'ombre, de mille petits cris d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids ; les fleurs s'ouvraient pour recevoir le pollen amoureux que leur portait la brise ; les rainettes chantaient au loin sur le bord de l'eau; plus rapprochées, les trilles du rossignol éclataient à longs intervalles

(( Que cette nuit est belle ! » dit enfin Alice d'une voix douce et triste qui fit tressaillir Fernand.

Madame de Mondeberre attira sa fille sur son sein et l'y tint longtemps embrassée.

«Mon enfant, dit-elle après un moment de silence en renouant sans doute un entretien fraîchement brisé, je crains que ton cousin n'ait raison. Tu sais, ma fille bien-aimée, si je voudrai jamais contrarier tes goûts et forcer tes inclinations. Tu sais aussi, unique et cher trésor, si je suis heureuse de te pos-

sédertoutenlière, si ma tendresses'effraye seulement à la peDSée de céder une part de la tienne. Mais je vieillis, ma s^nté se perd, je ne voudrais pas mourir sans te voir appuyée sur un cœur dévoué.

-f Nous TiTroas et nous mourrons ensemble, répondit Alice en se pressant contre sa mère.

— Enfant, reprit madame de Mondeberre passant ses mains caressantes sur les cheveux de la Ijloade tête ; la vie commence k peine ; c'est k moi (le partir la première. Ne te révolte pas, écoute-moi patiemment, mon Alice. II faudra bien un jour nous .séparer. Te laisserai-je seule, sans appui, sur la iL^rre? Pille de mon amour, que dirai-je à ton père lorsqu'il me demandera compte de ton bonheur?

— Tu lui diras, ma noble mère, répondit avec orgueil mademoiselle de Mondeberre, que tu m'as i?[iseigné, moins par tes leçons que par Ion exemple, il chérir et à honorer sa mémoire. Tu lui dirasque tu n'as vécu que pour moi seule, que tu m'as élevée lians l'amour du beau et de l'honnête. Tu lui diras que tii m'as fait un cœur k l'image du lien.

— mon enfant I s'écria la veuve d'une voix émue, iti ne vois pas que cette tendresse passionnée que tu me rends m'abreuve en même temps de délices et d'amertume. Parfois je me reproche d'absorber à mon profit ta destinée, qui pourrait être belle ; souvient je m'interroge avec effroi. Ma fille, es-tu sûre (jtie ta jeunesse n'élèvera jamais la voix pour me maudire? Es-tu sûre que tu ne m'accuseras pas un j our de t'avoir ensevelie dans ma solitude et associée à mon veuvage ?

— Tais-toi, tais-toi, ma mère I »

DBUXIÈIIB PARTIE. ISS

Et deux ombres penchées l'une Ters l'antre mé' lérent en silence leurs pleurs et leurs baisers.

«Écoute, dit Alice en s'agenouillant sur le gazon aux pieds de madame de Mondeberre : lu cn'aJnies, a'est-ce pas, et tu ne veux pas m'affliger ? Eh bien I ma résolution est atrélée depuis longtemps. Ce n'est pas d'un caprice d'enbnt qu'il s'agit, mais d'une volonté calme, sérieuse, réfléchie. Je ne veux pus me marier. Tous les hommes que Gaston s'est obstiné à nous présealer m'ont paru vains, ou sots, ou laids. Qu'il n'en soit plus question entre nous. Je ne sais rien du monde et n'en veux rien savoir. Je sens qu'il n'arien qui te vaille. Je suis heureuse auprès de toi. Pourquoi changerais-je un sort si doux pour courir les chances d'un bonheur incertain, que je ne rtve ni n'appelle? Aimons-nous et continuons de vivre comme par le passé. Je n'ai pas une autre ambition.

^ Va I je sais bien que tu n'es pas heureuse ! u murmura madame de Mondeberre avec une (!xpn?ssion de tristesse ineffable.

Alice appuya son front sur les genoux de sa mère, et ne répondit pas.

Cependant la brise fraîchissait, déjà des goulles de rosée brillaient à la pointe des herbes. Madiime de Mondeberre s'éloignaappuyéesurte bras d'Alice. Lorsqu'elleseurentdisparuetqu'il n'entendit plus le bruit de leurs pas, M. de Pevenej, plus p&le que la laoe qui blanchissait le sable des allées, plus tremblant que les feuilles qu'agitait lèvent, sortit du mas- ' sif de lilas et vint tomber sur le banc de pierre. La | (été cachée entreses mains et se repétant à lui-même

lie FERNAND.

les paroles qu'il venait d'entendre, il caressait depuis quelques instants, avec une lâche complaisance, lai pensée qu'Alice n'était pas mariée; il y trouvait à son insu une satisfaction égoïste et cruelle , quand tout à, coup il s'enfuit comme s'il eût senti une vi<*^ père se glissant furtivement dans son cœur. Il traversa le parc au pas de course; dans son trouble, il s'égara. Au lieu de gagner le bord de la rivière, il rabattit sur le château. Il s'arrêta pour le regarder une dernière fois, puis il reprit sa course en se dirigeant vers la Sèvre; il était près d'en toucher la rive, lorsqu'au tournant d'une allée couverte, il se rencontra face à face avec Alice et madame de Mondeberre«

Il y eut de part et d'autre un mouvement d'hésita* tion que rien ne saurait exprimer. Mademoiselle de Mondeberre seule ne témoigna pas de surprise ; elle demeura grave et immobile au bras de sa mère. Avant qu'aucun mot eût été prononcé, M. dePeveney s'approcha et prit une main de madame de Mondeberre, qu'il pressa contre son cœur sans oser la porter à ses lèvres; puis il s^inclina devant Alice, qui resta impassible et muette. Cela fait, après quelques parolesinsignifiantes échangées sans suite entre Fernand et la châtelaine, ils prirent tous trois le chemin du château.

Ce n'était pas seulement l'émotion et l'étonnement qui tenaient ainsi madame de Mondeberre froide et réservée. Bien qu'Alice n'eût jamais révélé le secret du mal qui la consumait, madame de Mondeberre savait mieux qu'Alice elle-même ce qui se passait dans ce jeune cœur. Elle avait assisté pendant près de trois ans au drame le plus douloureux que puisse

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contempler une mère ; et quoiqu'elle n'eût point d'accusation directe à diriger contre M. de Peveney, cependant, par lui, à cause de lui, cette femme avait tant souffert dans son enfant, qu'elle n'avait pu s'empâcherde nourrir contre ce jeune homme un profond seDtimentd'amertume,nise défendre, enle revoyant, d'un instinctif mouvement de terreur- Sa première impression avait été toute d'épouvante, et, eocoie à cette heure, l'àmeagitée de sombres pressentiments, elle serrait contre son sein le bras de sa fille, comme si elle eût craint qu'on ne voulût la lui enlever. Tels étaient les motifs de l'accueil glacé que recevait Fernand.CbezmadamedeMondeberre, c'étaient la tendresse et l'orgueil maternels blessés du même coup et saignant en silence ; c'était chez Alice une réserve naturelle jointe à la fierté de l'amour méçontiu. Chargé de honte et de remords, M. de Peveney les suivait machinalement, sans chercher à se rendre compte du charme fatal qui l'enchaînait à leurs pas. Ils entrèrent ainsi dans le salon ; mais lorsqu'à la Ineur de la lampe, madame de Mondeherre et sa fille virent les traits dévastés de ce malheureux jenne homme, lorsque Fernand, de son cdté, aperçut quels ravages ces trois années avaient exercés surlefr^nt d'Alice et sur la figure de sa mère, alors les âmes se fondirent, les cœurs éclatèrent, on n'entendit que des larmes et des sanglots. Aucune explication ne troubla cette scène d'épanchements silencieux. On parla peu ; il n'y eut pas une seule question échangée; on s'observait avec attendrissement, et quand vint l'heure de seséparcr, trois mains secherchéreul, se réunirent dans une môme étreinte. Durant toute

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la dernière partie de cette soirée, M. de Peveney avait apaisé les rébellions de sa conscience en lui criant qu'il partirait le lendemain et que cette entrevue était la dernière. Cependant il se retira sans avoir eu le courage d'annoncer aux dames de Mondeberre qu'il ne devait plus les revoir.

Rentré chez lui, il employa le reste de la nuit à s'occuper des derniers préparatifs de son départ. Au matin, il écrivit à madame de Mondeberre pour lui dire le suprême adieu. A huit heures, les chevaux de poste qu'il avait commandés la veille arrivèrent. En entendant claquer le fouet du postillon, il ouvrit une fenêtre et vit ses serviteurs groupés autour de la chaise qu'on était en train d'atteler. Femand fut consterné. Depuis son retour de Mondeberre, il s'était flatté confusément que cette heure n'arriverait jamais, qu'il surviendrait nécessairement un obstacle imprévu qui l'empêcherait de partir. Il chercha s'il n'avait rien oublié : rien ! tout était prêt. Le sort en était jeté.

M. de Peveney descendit dans la cour, embrassa sa nourrice, donna ses dernières instructions à ses gens, et remit à l'un d'eux la lettre qu'il venait d'écri* re. Il ne lui restait plus qu'à monter dans sa chaise lorsqu'en l'examinant, il découvrit qu'elle avait besoin de réparations, que les ressorts en étaient fatigués, qu'elle n'avait pas été visitée depuis plus de trois ans, et qu'enfin il ne serait ni prudent ni sage de s'y embarquer pour un si long voyage avant qu'elle eût passé par les mains du carrossier. Il consulta les assistants, et s'y prit de telle sorte que tous s'empressèrent de se ranger à son avis : le postillon

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lui-même, après avoir reçu soo pourboire, déclara que la vbiture n'était pas ea éUt de courir deux postes saasToler en éclats. Fernand reprit sa lettre & madame de Mondeberre, etdooaades ordres pour qu'on déchargeât la chaise et qu'on l'envoyât en radoub à Nantes. Ainsi son départ se trouvait relardé de plus d'une semaine. Le cœur de l'homme est plein de ruses et de lâches détours. M. de Pcveney parut vivement contrarié de ce retard et ne sa gêna pas pour eu témoigner son humeur, convaincu et de bonne foi, c'est-à-dire assez fin, assez bahîle pour avoir réusai à se tromper lui-même.

n n'est pas de position plus propice à l'ennui que celle d'un homme qui, ayant tout arrangé pour son départ et prêt à monter eu voiture, se voit arreié par quelque empêchement imprévu. Jusqu'au moment où l'on pourra partir, on ne sait que devenir ni comment employer le temps. On se trouve sous le coup d'un désœuvrement que rien ne saurait occuper ni distraire. On n'a plus sous la main les objets qu'où aimait. Disposée pour l'absence, la maison est un tombeau où l'on erre comme une ombre en peine. On n'est plus chez soi, et pourtant on n'est pas ailleurs. On supporte d'autant moins patiemment le poids des heures oisives, qu'on s'était préparé par avance au mouvement et aux distractions du voyage. C'est là du moins ce qui arriva pour H. de Peveoey. Il n'eut pas atteint le milieu de la journée, qu'il se sentit pris d'une impatience fiévreuse et d'un besoin d'agitation 4ju'il ne savait comment satisfaire. U se décida à monter son cheval, dont il n'avait pu consentir à se débarrasser. Une fois en selle, où aller? Peu lui

ISt FERNAND. .

importait. Il I&cha la bride à Ramponneau, qui^ fidèle à ses anciennes habitudes, le conduisit droit à Mondéberre.

Cette fois encore M. de Peveney capitula avec sa conscience. Songeait-il à renouer des relations àja* mais brisées? Sa résolution n'était-elle pas irrévocablement arrêtée? Ne devait-il pas, sous peu de jours, s'éloigner pour ne plus revenir? D'ailleurs, il n'était plus temps de retourner en arrière : déjàRamponneau battait le pavé de la cour du château, et une fenêtre venait de s'entr'ouvrir pour laisser passer la tête d'Alice.

Cette entrevue différa de celle de la veille en ce que les cœurs s'y montrèrent moins silencieux et plus à^ l'aise. On ne toucha ni au passé ni à l'avenir; on se complut de part et d'autre dans la mélancolie de l'heure présente. On s'entretint longuement de la visite de Karl Stein. Femand parla de ses voyages avec un sentiment de tristesse qui, aux yeux de mademoiselle de Mondéberre, le revêtit d'un prestige de plus. Madame de Mondéberre le retint à dtner. Il s'en défendit d'abord, puis il se dit qu'ayant dû partir le matin il manquerait de tout à son gtte. Gaston se présenta le soir. En revoyant M. de Peveney, dont le souvenir ne l'avait pas occupé six minutes en trois ans, il témoigna une joie bruyante et l'embrassa avec effusion. Sur ces entrefaites arrivèrent deux ou trois gentilshommes du voisinage. La conversation s'engagea. A cette époque, la politique agitait fort les esprits en Bretagne. On discuta les questions du jour. Indifférent d'abord à ce qui se disait autour de lui, Fernand en vint bientôt à se mêler à l'entretien. It

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