‹ Fernand suivi de Vaillance ét de RichardChapitre 52 sur 118 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

complaisance, encourager une intimité qui pouvait ruiner de fond en comble la destinée déjà trop compromise d'une fille adorée ? Elle éprouvait depuis le retour de Fernand un inexplicable malaise : parfois son âme frissonnait sous de vagues pressentiments. Après avoir vainement attendu qu'il déclarât ses in» tentions, madame de Mondeberre se décida sans effort à prendre elle-môme l'initiative. Un soir qu'ils marchaient tous deux dans une allée du parc :

«Monsieur de Peveney, lui dit-elle, je vais vous^ parler avec une franchise à laquelle je vous ai depuis^ longtemps habitué, et qui nemessied pas, j'en ai la conviction, à la noblesse de votre caractère. Je n'hésite pas plus à vous confier mes scrupules et mes terreurs que je n'hésitai, voici bientôt trois ans, à vousrévéler mes rôves et mes espérances. Vous m'avez déjà entendue. Vous comprenez que votre présence ici ne saurait être indifi'érente, et que, si vous ne pouvez rien pour mon bonheur, vous me devez de ne rien ôter à mon repos. Sans doute il m'en coûtera de vous perdre ; mais, quelque rigoureux que soit lesacrifice, je me résignerai plus aisément à vous^ pleurer toute ma vie qu'à vous maudire seulement une heure. Décidez donc vous-même de la nature des relations qui doivent désormais exister entre nous. C'est vous seul que j'en ferai juge. Je ne sais rien de votre passé et j'en respecte le mystère. Vous avez souffert, et mon cœur vous absout. Pour le reste, je m'en repose sur votre probité, vous estimant assez pour ne pas craindre d^affîrmer devant Dieu que vouS' êtes incapable de prétendre à un titre dont vous vous sentiriez indigne. »

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Ces paroles éclairèrent M. de Peveney sur le véritable état de son c<Bur et ramenèrent forcément à s'expliquer avec lui-môme. Ainsi accusée, lapositioa était claire et nette. Pris au dépourvu, Fernand ne devait plus songer à s'esquiver par d'hypocrites détours. Toutes les issues étaient fermées ; impossible d'éluder plus longtemps la conclusion qui lui était si loyalement offerte I Son premier mouvement fut d'obéir au cri de sa conscience et de se condamner à un exil éternel ; mais il n'était pas homme à trancher d'un seul coup le nœud de sa destinée. Il s'agissait pour lui de rompre le dernier lien qui le rattachât à la vie ; il recula devant l'énormité du sacrifice, du moins il voulut voir^ avant de s'immoler, s'il ne lui restait pas quelque moyen honnête de composer avec son passé et de transiger avec ses remords.

« Madame, répondit-il, la sagesse et la bonté s'expriment par votre bouche. Je vous admire autant que je vous aime. Si je ne cédais qu'à la voix de mon cœur, je serais déjà à vos pieds ; mais j'ai traversé tant de mauvais jours, mon âme en est encore si remplie de trouble et d'effroi, qu'avant d'accepter le bonheur, je vous dois d'examiner si j'en suis digne. Si demain je ne reviens pas, pleurez sur moi, Ma<^ dame, car je vous aurai vue ce soir pour la dernière fois. Si je reviens, ouvrez les bras à votre fils.

— Allez, mon enfant, ajouta madame de Mondeberre avec mélancolie ; si vous ne revenez pas, ce n'est pas seulement sur vous que mes larmes devront couler. »

Fernand passa la nuit qui suivit ce court entretien dans une agitation qu'il est aisé d'imaginer. Il dçs*

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cendit impitoyablement en lui-môme ; ce qu'il y vit de plus clair, c'est qu'il aimait mademoiselle de Mon- >

deberre. L'amour est ingénieux et fécond en ressources de toute nature. Après s'être laissé outrager par^ i l'ombre irritée d'Arabelle, M. de Peveney se laissa ;! doucement attirer par l'image souriante d'Alice. II l alla d'abord de l'une à l'autre, ne sachant à laquelle [ des deux se rendre : il finit par s'abandonner insensiblement sur la pente des espérances. Il déploya un art infini à grouper tous les raisonnements qui pouyaient l'excuser à ses propres yeux. N'avait-il pas assez souffert? le châtiment n'avait-il pas dépassé la faute ? devait-il sacrifier sa vie tout entière à un passé irréparable? Après s'être attendri sur luimême, ils'attendrit surmademoiselle deMondeberre. Il se demanda avec sévérité s'il pouvait se regarder comme dégagé de toute réparation envers l'enfant dont il avait si fatalement entamé la destinée ? Était-il juste de soumettre au martyre de l'expiation cette virginale beauté? fallait-il entraîner dans le naufrage de la passion une âme chaste et pure qui n'avait jamais cherché les orages? Et madame de Mondeberre, ne lui devait-il rien ? Cette femme si noble et si généreuse, une mère si tendre et si dé* Touée, la condamnerait-il à voir la jeunesse de sa fille pâlir et se consumer dans les larmes? Toutes les réflexions qu'il aurait dû faire trois ans auparavant, il les fitàcetteheure. Il érigea ses penchants en devoirs pour pouvoir s'y livrer sans remords. Il déplaça sa conscience, qui devint ainsi complice de son cœur. Puis il appela à son aide Karl Stein, avec qui, depuis quelques semaines, il avait renoué les relations longtemps

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interrompues. Il relut toutes les lettres qu'il avail reçues de lui en dernier lieu. Elles respiraient toutes une affectueuse et saine raison. Toutes conseillaient à M. de Peveney de se préserver des exagérations du désespoir et d'attendre patiemment des jours meilleurs. Fernand y chercha des encouragements ; il Amollit le sens des phrases ; il y trouva tout ce qu'il voulait y trouver. Enfin il se dit qu'il n'était pas question d'un mariage brusque et précipité, qu'il s'agissait seulement de s'engager dans l'avenir, et que d'ici-là les teintes funèbres achèveraient de s'effacer.

C'était une âme faible^ noble pourtant. Lorsque, après une nuit de luttes et de combats intérieurs, il se fut décidé à retourner à Mondeberre, Fernand se demanda si, en On de compte, il était véritablement di- ;gnedu bonheur qu'il allait accepter. A cette question, il se troubla ; tous les scrupules qu'il était parvenu à étouffer revinrent l'assaillir en foule ; seulement, au lieu d'Arabelle, c'était Alice, cette fois, qu'il craignait d'outrager. Était-ce bien à lui qu'il appartenait de cueillir cette fleur d'amour, de grâce et de jeunesse? Était-ce dans un cœur dévasté qu'elle devait achever de s'épanouir? N'allait-il pas abuser de la confiance de madame deMondeberre et surprendre sa religion? Dans son effroi, il prit le seul parti qui convint à un honnête homme : il résolut de soumettre son passé à madame deMondeberre et de ne reconnaître pour juge qu'elle-même.

Ce fut dans cette louable intention qu'il se rendit au château. Madame de Mondeberre attendait seule dans le parc l'heure qui devait couronner ou ruiner à jamais son espoir. Alice ne se doutait de rien. £a

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