CHAPITRE II
saTait lire, écrire/ calculer, mais encore il savait un peu de latin, cultivait les lettres et s'occupait de théologie. Il chantait au lutrin, et le bruit courait à Bignic qu'il n'était pas étranger aux belles choses que M. le curé débitait le dimanche au prône. Le secret désir de sa mère était qu'il entrât dans les ordres : elle en toucha môme quelques mots à son mari ; mais le père Legoff, qui, quoique Breton, avait eu de tout temps quelques tendances voltairiennes, ayant nettement déclaré qull ne voulait pas de calotin dans sa famille, la bonne femme dut renoncer à la plus chère de ses ambitions.
Cependant le corsaire rentrait souvent au port, et n^ rentrait jamais que chargé de dépouilles opimes.
S arriva qu'en 1812 le père Legoff eut une étrange distraction.
Pour fêter une des captures les plus importantes qu'il eût faites jusqu'à ce jour, maître forban avait réuni à sa table les meilleurs marins de son bord. Ce ftit un festin formidable. L'amphitryon y donna lui* môme l'exemple de la sobriété ; il but comme une éponge^ et s'enivra si bien, que neuf mois plus tard la bonne dame Legoff, un peu conAise, accoucha d'un cinquième fils, qui fut baptisé sous le nom d'Hubert»
La pauvre femme ne se releva pas de ce demie: effort. Après avoir traîné quelque temps une vi. > languissante, elle rendit l'âme entre les bras de Jo ' seph, qui se trouvait seul au logis pour l'assister à sa dernière heure. En Tabsence de son père et de ses frères, Joseph garda la maison et surveilla l'enfance du nouveau venu avec toute sorte de soins et de ten» dresse.
Enfin, en i8i5, le père Légoff et ses deux fils, Christophe et Jérôme, se décidèrent à jouir paisiblement du fruit de leurs conquêtes. Ils réalisèrent leur fortune, achetèrent le Goat-d'Or, vieux château perché sur la côte, à un quart de lieue de Bignic, et s'y retirèrent avec Joseph, le petit Hubert et cinquante mille livres de rente. Depuis la déroute de Russie, on n'avait pas eu de nouvelles de Jean, Taîné de la famille; on avait tout lieu de croire qu'il avait succombé dans ce grand désastre. Les Legoff se consolaient envoyant le dernier -né pousser à vue d'œil ; mais il y avait à peine deux ans que ces braves gens étaient installés dans leur bonheurlorsqu'un coup terrible les frappa. Le vieux pirate se plaisait à faire de petites excursions en mer avec son plus jeune fils. Un jour que leur chaloupe avait gagné le large, un ouragan furieux s'éleva, et dès lors on n'entendit parler ni du père ni de l'enfant : tous deux furent engloutis par les flots.
On peut juger du désespoir des trois frères ; rien ne saurait peindre la désolation de Joseph, qui, ayant élevé lui-môme son jeune frère, le regardait comme son enfant.
Le ciel leur réservait une indemnité.
A quelque temps de là, un soir qu'assis tous trois devant la porte de leur habitation ils s'entretenaient tristement de la perte récente, un pauvre diable s'approcha d'eux, mal vôtu, presque nu-pieds^ appuyé sur un bftton d'épine. Une barbe épaisse cachait k moitié son visage ; quoique jeune encore, il semblait courbé sous le fardeau des ans. Les trois frères 1^ prirent d'abord pour un mendiant^ et Joseph
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s'appreiait à lai donner l'aumàoe. Lui cependant, après les avoir contemplés en silence, leur dit d'une Toixâmue :
« Ne me reconnaissez-vous pas ? »
A ces mots, six grands bras s'ouvrirent pour le recevoir : c'était Jean qui revenait du fond de la Russie, oh on l'avait retenu prisonnier.
Voilà donc nos quatre frères réunis sous le même toit, riches, heureux, maîtres d'une fortune qui ne doit rien qu'à l'Angleterre; sous cemëmecielqui les a vus naître pauvres et grandir nécessiteux à l'abri du chaume rustique, les voilà dans un vieux château seigneurial, rois de celte côte, le long de laquelle ilsjetaient autrefois leurs filets et récoltaient le goémon. Toutefois l'ennui ne tarda pas à les visiter ni leur intérieur à devenir moins aimable qu'on no 8e plairait à l'imaginer.
Commetrois rameaux violemment délachésdeleur tronc, Christophe, Jérôme etJosephne s'étaient pas relevés du désastre qui avait emporté d'un seul coup la souche et le rejeton de la famille. Cette somhre demeure, que n'égayaient plus la verte vieillesse du père ni l'enfance turbulente du dernier-né, était devenue morne et désolée comme un tombeau. En perdant le petit Hubert, lelogis avait perdu la seule grâce qui l'embellissait. Les trois frères aimaient cet enfant ; Joseph surtout le chérissait d'une tendresse peu commune. Hubert était leur jouet, leur distraciton, en tt.ème temps que leur espoir. Point portés vers le mariage, voués au célibat par raison autant que par goûl, ils avaient mis tous trois sur cette blonde tète l'avenir de leur dynastie. Us s'étaient reposés sur lui
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du scMii ie perpétuer leur race. Quels beaux projets n'avait-oû pas formés autour de son berceau ! quels doux rêves n'avait-on pas caressés, le soir, aux lueurs de l'aire, tandis que le bambin grimpait aux jambes du vieux corsaire ou s'endormait doucement entre les bras dn bon Joseph I De quels soins on se promettait d'entourer sa jeunesse 1 Quelle éducation on lui réservait I Unique héritier de ses frères, à quel riche et brillant parti ne pourrait-il pas prétendre an jour ! Beaux projets et doux rôves balayés par un coup de vent*.
Pour comprendre la douleur des Legoff, il bixi savoir quel abîme de deuil et de tristesse est dans une maisonlevide d'un berceau; il laut avoir pleuré sur le bord d'un de ces nids fh)ids et silencieux qu'on a vus pleins de gazouillements, de joyeux ébats et de frais sourires.
La présence inespérée de Jean éclaircitces teintes funèbres. La joie de se revoir, la surprise de Jean, qui était serti d'une chaumière et qui rentrait dans un château, le bonheur des trois frères en retrouvant leur aîné, qu'ils avaient cru mort; puis, de part et d'autre, les récits merveilleux, les causeries intimas* le» épanchements fraternels, tout ne fut d'abord qu'ivresse, enchantement.
Christophe et Jérôme racontaient leurs prouesses et quelle terrible guerre ils avaient faite au commerce anglais ; Jean racontait ses campagnes et l'histoire de sa captivité. Joseph les écoutait, car il était le seul qui n'eût rien à conter. Tout alla bien durant quelques mois. Jérôme et Christophe étaient de francs marins Jean était un franc soldat; boas