CHAPITRE III
comme deux cannibales» autour de la victime que venait de désigner le sort. Jérôme espérait qpe ma^ demoiselle Rosancoôt refuserait de consentir à une substitution. U en arriva tout autrement. L^austère fille était aussi jalouse de sa bonne renommée que les Legoff de leur honneur ; elle aima mieux accepter la main de Jérôme que de prêter au ridicule et aux sots propos que les méchants ne lui auraient pas épargnés. On signa le contrat; les bans furent pu^ bliés, et, à quelque temps de là, Jérôme Legoff et mademoiselle Maxime Rosancoôt échangèrent leur anneau au pied des autels. Joseph manqua seul à la cérémonie. Le fuyard n'avait pas réparu.
Le lendemain de ce grand jour, entre sept et huit heures du matin, Tépoux se promenait seul sur la côte, d'un air sombre et préoccupé. Il se disait que,^ si Joseph lui tombait jamais sous la main, il lui couperait les deux oreilles.
Ce ne fut qu'au bout de deux mois que Joseph osa reparaître au Goat-d'Or. Durant ces deux mois, qu'il avait passés en proscrit dans les villages environnants, Joseph était devenu diaphane. En le voyant si pâle, si maigre et si chétif, Jérôme consentit àî'épargner; mais il déclara devant sa femme qu'il ne pourrait jamais lui pardonner.
D'ailleurs, ce mariage n'eut pas les bons résultatr qu'on en attendait. Madame Jérôme n'avait rien de ce qui peut embellir un intérieur. Aux qualités qu'elle possédait il manquait la f?râce et le charme. Elle ne réalisa ni les rêves poétiques de Joseph ni leo espérances des trois autres : elle réforma la maison, elle ne la rendit pas plus aimable. Jean disait que rien
le trouble des derniers moments, avait pris sa main droite pour s;i main gauche.
Madame Jérôme suitit de près son mari dans la tombe. Rlle mourut en donnant le jour à une fille, qu'(;lle confia solenneltementà la garde de Joseph et de seïdeux Trères. A son heure dernière, cette Temme (épancha sur la tête de son enTant et sur les mains de Joseph tous les flots de tendresse qu'elle avait soigneusement comprimés jusqu'alors. Il est ainsi des ccBurs qui ne se révèlent qu'au moment suprême, pareils h ces vases qui ne répandent qu'en se brisant les parfums recelés dans leur sein. Elle inonda sa lilli' de larmes et de baisers ; elle appela sur ce petit être Ih protection de ses trois frères. Sa parole était grave et solennelle. Près de s'envoler, l'âme projetait un lumineux reflet sur cette p&le figure d'où la vie allait se retirer. Lorsqu'elle eut exhalé son dernier souffle, Joseph prit l'enfant entre ses bi-as, et le présentai Christophe et à Jean, qui jurèrent chacun de veiller sur lui avec l'affection d'un père. A quelques jours de là, l'orpheline fut baptisée à Bignic. En sa qualité de parrain, Jean lui donna le nom de sa patronne ; mais Christophe voulut qu'elle porIM eu même temps le nom du brick sur lequel les Leftuir avaient fait fortune, et c'est ainsi qu'elle fui inscrite sur les registres sous les deux noms de Jcaniis et de Vaillance.
Dès lors on put voir au Coat-d'Or un spectacle éliange et touchant. Ce que n'avaient pu faire ni les
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prières de Joseph, ni le mariage de JérOme, ni la présence d'une grave épouse, une petite fille blanche et rose le fit par eDcbantement.
Sur le bord des deu:i tombes qui venaient de s'ouvrir sous leurs jeux, Christophe et Jean avaient déjà senti leurs mauvaises passions chanceler ; ils les virent s'abattre et s'éteindre peu à peu au pied d'un berceau. Ces deux hommes en arrivèrent sans ctt'urt à toutes les puérilités de l'amour ; ils rivalisèrent de maternité avec Joseph, et ce fut un spectacle Louchant, en effet, de les voir tous trois penchés sur ce nid de colombe, épiant les premiers gazouillemenls et les premiers battements d'ailes.
L'enfant grandit; avec elle grandit l'affection des trois frères. C'était une belle enfant, vive, pélithinte, pleine de vie et de santé, portant bien le nom que lui avait donné Christophe. Chez elle toutefois lu caractère viril n'excluait aucun charme ; à peine échappait-elle au berceau, qu'elle avait déjà le gracieux instinct des coquetteries de la femme. Cetiuslinct, où l'avait-elle pris ? C'est ce que nul ne saurait dire. Le lis sort blanc et parfumé d'une bulbe noire et terreuse ; le papillon sort de sa chrysalide élincclanl d'or et d'azur.
Elle grandit en pleine liberté, dans le robuste sein d'une âpre et sauvage nature. Le soleil de la c.ùie et le vent de la mer brunirent la blancheur lie son teint; sa taille s'élança, ses membres s'assoupjireni, elle poussa svelte et vigoureuse, comme la tige d'nn palmier. Christophe et Jean la formèrent aux exercices du corps, Joseph prit la direction de son cœur etdeBOD esprit. Les deux premiers la bercèrent avec
de belliqueux récits; le troisième lui inspira le goût de l'étude et des arts. Christophe la familiarisa avec les jeux de TOcéan, Jean avec Téquitalion et les armes; Joseph surveilla l'épanouissement de son intelligence. Il en modéra l'essor aventureux et s'appliqua de bonne heure à tempérer les mâles tendances que Jean et Christophe se plaisaient à développer en elle. U n'y réussit qu'à demi ; mais Jeanne était douée d'une distinction native et d'une instinctive élégance, qui, à défaut de Joseph, auraient combattu victorieusement les influences d'un entourage vulgaire. Non-seulement elle ne prit rien de son oncle le marin, rien de son oncle le soldat^ mais ce fut elle au contraire qui les embellit d'un reflet de ses grâces. Au contact de cette aimable créature, leurs mœurs s'adoucirent, leurs façons s'ennoblirent un peu et leur langage s'épura. Elle ne fut d'abord entre leurs mains qu'un jouet précieux et adoré; un sentiment de respect et de déférence se mêla insensiblement à l'expression de leur tendresse.
Ce qu'il y eut de plus étrange, c'est que cette ten* dresse éveilla tout d'abord en eux le sens de la fortune dont nous parlions tout à l'heure, et qui leur avait manqué jusqu'alors. Pour eux, ils ne changé* rent rien à la simplicité de leurs habitudes ; pour leur nièce, ils eurent toutes les vanités, toutes les fantaisies du luxe, toutes les perceptions du bienêtre. Enfant, ils l'avaient enveloppée de langes à humilier la fille d'un roi; plus tard, pour parer sa chambre, ils s'épuisèrent en folles imaginations, en dépenses extravagantes. Paris envoya ses meubles