CHAPITRE TI. lis
avaient triomphé de la fatig^iie. Retirée dans sa chambre, au lieu de chercherle repos, elle resta longtemps accoudée sur l'appui de sa feoétre, à contempler le magique tableau qui se déroulait devant elle.
La tempête s'était calmée: la lune montait, pkinc et radieuse, dans l'azur du ciel rasséréné; l'Océan quittait ses rivages, et, mystérieusement attiré, gonflait son sein encore ému, comme pour aller se suspendre aux lèvres de sa pâle amante.
A la même heure, Joseph veillait de son c6té, en proie à un malaise et à une oppression qu'il ni? savait comment s'expliquer. Ainsi que Jeanne, il avait été frappé de la distinction de sir George; plus d'une fois, durant la soirée, il avait surpris les regards de ga nièce attachés sur le jeune étranger : il soulTrait sans deviner pourquoi.
Jeanne veilla bien avant dans lac nuit. Lorsque enfin le sommeil eut fermé ses paupières, elle vit passer dans ses rêves, sous des traits vagues et cuiifus qu'elle crut pourtant reconnaître, tous les types f^racieux que les livres lui avaient récemment révélés.
Le lendemain, Jeanne se leva avec le jour. Elleouwît sa fenêtre; l'air était doux et le ciel pur: le soleil promettait une de ces belles journées d'hiver qui semblent annoncer le retour du printemps. Excepté 'es serviteurs, tout le monde dormait encore su rhâteau. Sous prétexte de tuer le temps jusqu'à l'heure du déjeuner, la jeune âUe revêtit sou amazone, Ht
YAaLANGE.
seller son alezan et partît au galop, accompagnée, cette fois, d'Yvon, qui la suivit à cheval, conformément aux ordres que lui avait donnés lo^seph depuis la dernière équipée de l'enfant. Elle glissait, vive et légère, le long de la côte. A quelque distance dû Coat-d'Or, elle aperçut de loin sir George, qui, debout et immobile, contemplait avec mélancolie la mer en cet instant unie comme un miroir. Explique qui pourra les divinations de ces jeunes cœurs! Aucun des serviteurs n'avait vu sortir Tétranger ; on pouvait présumer, sans faire tort à sa vigilance, qu'après les fatigues de la veille sir George reposait encore; cependant, à l'insu d'elle-même, Jeanne, en partant, était sûre de le rencontrer.
Au bruit du galop qui s'approchait, sir George tourna la tête et vit la jeune iille venir à lui, belle, fière et gracieuse comme la Diana du poète anglais.
A quelques pas de l'officier, le cheval qui portail Jeanne se cabra sous la pression presque imperceptible du mors, et demeura immobile au temps d'arrêt.
Après l'échange des politesses obligées en pareille rencontre :
«Sir George, — dit la jeune flUe, — vous devez être plus à l'aise sur le pont d'un navire que sur la selle d'un cheval ; cependant, s'il ne vous déplaisait pas de faire avec moi un temps de galop, je vous offrirais de prendre la monture d'Tvonetde m 'accompagner; nous pousserions jusqu'à Bignic et reviendrions ensemble au château, »
A ces mots, Tvon, qui venait de rejoindre sa jeune
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maltresse, ayant mis pied à terre, le capitaine de frégate sauta en sellç non sans quelque grâce, et presque aussitôt les deux coursiers partirent de front, et suivirent le sentier étroit qui se dessinait, comme un ruban sinueux^ sur la côte. Jeanne remarqua tout d'abord que, pour un officier de marine, sir George était un très-agréable cavalier, et qu'il aurait pu^ quanta l'élégance, en remontrer sans peine à l'oncle Jean. Après avoir galopé pendant quelques instants en silence, ils ralentirent le pas de leurs bêtes et peu k peu se prirent à causer. Jeanne raconta naïvement l'histoire du Coat-d'Or et la façon étrange dont elle avait été élevée. Plus grave, plus réservé, sir George ne conta rien de sa vie; mais il arriva qu'en toutes choses ils avaient les mômes instincts, les mômes goûts, les mômes sympathies. Jeanne n'était pas tout à fait étrangère à la littérature britannique ; sir George avait un peu de littérature française : ils échangèrent leurs idées et leurs sentiments. On ne saurait calculer de combien de passions naissantes les écrivains se sont ainsi trouvés les complices. Les cœurs se rencontrent dans la môme admiration, ce qu'ils n'oseraient se dire l'un à l'autre, c'est le poète qui le chante.
Après avoir gravi une côte assez rapide, ils s'arrêtèrent, pour laisser soufQer leurs chevaux, sur un plateau d'où l'on découvrait une vaste étendue de pays : la mer d'un côté, de l'autre les champs d'ajoncs et de bruyères; ici le clocher élancé de Bignic, là-bas la tour massive du Goat-d'Or. A cette vue, à tous ces aspects, tandis que la jeune fille flattait de la main Tencolure nerveuse de son alezan^ sir George
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avait laissé tomber la bride sur le cou de sa monture, et promenait autour de lui un regard étonné et rêveur.
Frappée de l'attitude de son compagnon, Jeanne en demanda la raison.
« Je ne saurais trop vous l'expliquer, jeune miss,
— répliqua-t-il en ramassant dans sa main la bride de son cheval; — mais vous-même, n'avez-vous jamais éprouvé ce que j'éprouve à cette heure? Ne vous étes-vous jamais surprise à songer qu'avant de revêtir cette enveloppe charmante vous aviez déjà vécu sur une autre terre et sous d'autres cieux? N'est-il pas des parfums et des harmonies qui réveillent parfois en vous le vague souvenir d'une patrie mystérieuse ? Me voyant étonné et rêveur, vous demandez ce qui se passe en moi : ce qui devra se passer en vous, belle enfant, lorsque vous reverrez le ciel, n me semble reconnaître ces lieux, que je vois cependant pour la première fois ; il me semble que mon âme, avant d'animer le corps qu'elle habite aujourd'hui, a jadis erré sur ces grèves désertes et sur ces landes solitaires... N'ai-je pas, en effet, respiré déjà tes âpres parfums de cette sauvage nature ? — ajoutat-il en aspirant avec lenteur l'odeur des bruyères et des genêts, mélangée des exhalaisons de la mer.
— Ainsi, toutes les fois qu'à l'horizon j'ai vu blanchir un rivage inconnu, j'ai senti mon cœur palpiter et mes yeux se mouiller de pleurs ; je ne touche jamais une terre étrangère sans être tenté de m'agenouiUer aussitôt et de la baiser en la nommant ma mère.
— Cette contrée mystérieuse dont nous nous res« souvenons, ce n est point ici-bas que nous devons la