QUÉBEC
IMPRIMERIE FRANCISCAINE MISSICNNAIRE
à Québec
C'était au seizième siècle. Luther venait de mourir, Calvin et Henri VIII vivaient encore. Partout retentissaient des prophéties sûr la ruine prochaine de l’Eglise, des déclamations sur sa corruption irrémédieble. On était en plein milieu de ce déchaînement de toutes les passions qu’on a si faussement décoré du nom de Réforme. Dieu se leva et fit paraître une des plus belles réactions de sainteté qui ait jamais consolé l'Eglise.
On accusait les évêque et le clergé de mollesse. Dieu fit naître saint Charles Borromée qui, comte, évêque, cardinal, s’imposait à vingt-deux ans, sous la pourpre, des macérations qui eussent
épouvanté les solitaires de la Thébaïde.
Il suscita saint François-Xavier qui rendit à l'Eglise ,par son humilité et son zèle, plus d’âmes que ne lui en avait enlevé l’orgueil de Luther.
On préchait la disparition de toute charité et de tout, xraie piété. Dieu répondit à ces calomñnies en montrant l’amour de Dieu lé'tus plus pur et le plus sublime dans sainte. Thérèse, la charité la plus parfe#te dans saint Vincent de Paul, l’inngthce la plus angélique dans sainte Rôse’ de Lima, l’obéissance la plus merÿeilleuse dans suinte Chantal et la pratique de toutes ces vertus, poussée jusqu’à l’héroïsme, dans saint François de Sajés, dans ce saint si doux, si aimable, si rempli de l’amour de Dieu que, suivant £es contemporains.
il portait sur la figure quelque chose c la physionomie de Jésus-Christ.
Saint François de Sales sentit bouillonner dans son cœur le sang des chevaliers et le sang des martyrs. Il voyait que l’hérésie avait envahi sa patrie ; elle avait fermé les églises, chassé les
prêtres, violé les asiles de la pénitence et de la prière.
Il fallait un apôt:. our aller chercher, au péril de ses jov :, des milliers de brebis perdues. Il fallait une âme jeune dans un corps jeune, un zèle plus fort que tous les obstacles, une constance invincible à toutes les fatigues, un courage supérieur à tous les périls. Il fallait un pretre consume par l’amour de Jésus- Christ et préparé: rie longue main, par la prédestination: ée la grâce, aux labeurs de l’apostolât::
Saint François de Sales était le prêtre voulu par Dieu... Pour Jésus-Christ, à l'exemple de saint Paul, il avait tout méprisé comme de la boue : et la splendeur de sa naissance, et l'illustration de son nom et.'les, promesses de son avenir : Omnia detrimentum feci... ut Christum lucrifaciam. Il était prêt à tout souffrir pour Jésus à qui il s'était donné.
Il partit ; il jeta ses regards sur les plaines et les collines où l’5ttendaient tant de souffrances ; il pleura ccmme autrefois les juifs sur les collines de Jér1salem et il s’écria: “© Chablais, Ô Genève, convertis-toi au Seigneur, ton
Dieu ” ; il se sentit animé du zèle qui arrachait, un siècle avant le sien, ce cri d’apostolique éloquence au moine dominicain Savanarole : ‘ O Florence, je suis fou de toi; tue moi; crucifemoi, si tu veux, mais convertis-toi. ”
Il partit, la croix ans la main, l’esprit de Dieu sur lég dèvres. Pendant des années, il parcournt‘seul, à pieds, par des froids rigoureïx,:les âpres montagnes du Chablaig;+bour arracher les âmes aux séductisns® de l'erreur. On pouvait souvent sdjyfe ses pas sur la glace à la trace dé son sang ; souvent il n'avait pas où” reposer sa tête ; il errait dans les montagnes ; il vivait dans des masures... »,
Dieu le récompensa de ces travaux et de ces souffranegs il versa en lui des torrents de lumière, des effusions de grâces qui le pénétrèrent et le consumèrent. La force de ses preuves étourdit et confondit l’hérésie ; l’onction de ses paroles toucha et gagna les hérétiques. Bientôt tout le Chablais fut transformé ; la croix fut partout relevée avec joie; partout les saints mystères furent célébrés avec honneur ;
les conversions se multiplièrent sous ‘es pas de l’apôtre jusqu'au nombre prodigieux de soizante et dix mille.
Et d’où vint le succès de son ministère ?
Il vint de la charité qui consumait le cœur de celui qui l’accomplit, de son amour de Jésus, de son amour des âmes rachetées par le sang du Sauveur.
Entendez le saint qui s’écrie dans l épanchement d’une lettre intime : “Si je connaissais une seule fibre de mon cœur qui ne fut pas détrempée de l’amour de mon Dieu, je l’arracherais à l'instant. ”
Aussi voyez-le employer la méthode divine de conquérir les âmes. L’Evangile nous fait connaitre Jésus; or là.
nous pouvons constater que tout ce qu dit le Sauveur, tout ce qu’il fait n'es autre chose qu’un poème de tendresse et de miséricorde. Il a cette charité patiente qui va vers tous, qui est bonne pour tous, quels qu’ils soient.
Cette charité, saint François de Sales la pratiquait parce qu’il aimait Jésus et qu’il voulait l’imiter. Personne mieux que lui ne sut rendre la vertu aussi attrayante et aussi aimable. “Il prenait les cœurs, disait un de ses pénitents,
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les cnlaçait des liens de la charité pour les jeter dans le ciel.” Chérissant en tous les hommes les créatures de Dieu, les frères et les membres de Jésus-Christ, il savait les embrasser tous dans l’étendue d’un amour grand comme le monde, fort comme {a mort, tendre comme est l’amour d’une mère, parce que Jésus-Christ luimême lui avait prêté son cœur.
Et cette charité lui donnait la douceur, cette vertu dont le nom rappell ecelui de notre saint. Elle fut le trait saillant de sa vie, la conquête laborieuse de sa vertu, le charme de son commerce, l’auxiliaire de son zèle, le secret de sa puissance, le parfum de sa doctrine et de ses œuvres.
Comme sa main était douce quand elle passait sur la plaie d’une âme égarée !
Comme il s’efforçait de plaire à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ !
Cette charité, cette douceur le suivi-
rent sur le trône épiscopal. Il s’y montra :
toujours bon pour tous ; il ne fut sévère que pour lui-même; la pauvreté orna toujours sa personne : la modestie règla toujours sa table, la décence de sa ‘maison, et le besoin des âmes tout l'ordre de sa vie.
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Il fut toujours le prédicateur de l'amour et le flambeau de la vérité ; il en secoua partout les brillantes clartés, il en alluma les divines flammes. Les plus humbles bourgades comme les villes les plus distinguées en ressentirent les ardeurs.
Tantôt ses paroles brillaient comme l'éclair ; d’autres fois elles tombaient comme la rosée ; toujours elles pénétraient l’âme et y faisaient naître le jour.
Et cette belle âme du saint évêque parle dans ses nombreux écrits où tout se réunit dans un ensemble harmonieux :
la suavité de la forme et la profondeur des pensées. Quelle suaves paroles, quelles gracieuses images empruntées aux montagnes et aux mille beautés de la Savoie, renferment ces livres dont on a dit avec vérité : “ toutes les pages peuvent être encadrées comme autant de perles resplendissantes. ”
Quand le bon Dieu veut produire ces grands hommes qui étonnentou charment la terre, il prépare à l'avance tous les ressorts qui doivent aider au développement de leur mérite : parentssages, édu-
cation forte et soignée, maîtres habiles.
Il s'agissait de faire de François de Sales un chef-d'œuvre de la grâce et de le disposer comme un vase d'honneur pour la maison de Dieu. Tout seconda la volonté du Seigneur.
Le saint grandit sous la direction d’une bonne mère chrétienne qui fit passer ses sentiments dans le cœur de son enfant.
Elle fit de ses genoux le premier prie- Dieu de son fils ; elle le berça sur son cœur ; elle ouvrit cette jeune âme à la tendresse pour les pauvres. Aussi elle reçut vite la récompense de son amour maternel. Les premiers mots qui tombèrent des lèvres de saint François de Sales furent ceux-ci : ‘“ Dieu et ma mère m'aiment bien; comme je suis content |!” Dieu et sa mère ! Avec eux, il n’aura pas de luttes, pas de larmes, sans être consolé et vainquer.
M. de Maïstre disait un jour : ‘“ l’homme sera toute sa vie ce qu’il fut sur les genoux de sa mère.” Saint François de Sales, lui aussi, rappellera dans toute son existence la tendresse et la piété maternelles.
Saint François donna à Dieu les
prémices de sa vie. Il entra au collège
‘et il y montra que la piété n’est pas
l'ennemi des études mais qu’elle en est la base et l’ornement. L'amour de la science et de la vérité vont toujours de pair avec la pureté du cœur. Plus d'une âme innocente et dégagée des plaisirs matériels et grossiers, plus elle tend à s'élever vers les plaisirs intellectuels, vers la source de toute sagesse et de toute science. C’est là un fait notoire : un cœur profané par le péché inspire de la répugnance et du dégout pour l'étude. Aussi le meilleur secret pour se plaire au collège, pour aimer les lettres et les sciences, et y faire des progrès, est-il de vivre en état de grâce.
Au collège, à l’université, saint François de Sales fut estimé de ses maîtres, respecté de ses condisciples, admiré de ses supérieurs. Il s'y -nontra toujours un jeune homme distingué, alliant dans sa personne la réserve d’un lévite et les manières du monde, ce mélange charmant de libres sourires et de gravité.
Avant de quitter la maison paternelle, pour aller étudier à Paris, il avait pris pour devise ces deux mots : “ Non
excidet, il ne dégénèrera pas ”, exprimant par là sa ferme volonté de rester fidèle à Dieu à qui il avait consacré toutes ses affections et toutes ses espérances.
Il n'avait pas dégénéré quand il revint couronné docteur en droit civil et en droit canon, après un examen solennel devant une assemblée de quarante-huit docteurs. Le président, en lui remettant l'anneau et les prévilèges de son grade, lui dit ces remarquables paroles : ‘“ L’Université est heureuse de trouver en vous toutes les qualités de l'esprit et du cœur qu’elle peut désirer ; et ce qui . met le comble à son bonheur, c’est que le témoignage d’estime qu’elle vous donne en vous admettant au nombre de ses docteurs a autant d’approbateurs qu’il existe de personnes éclairées sur le vrai mérite. ” ‘ Notre saint sortait de l’université prêt à faire hommage à Dieu des talents qu’il avait cultivés sous son regard.
L’innocence gardée dans l’âme de l'enfant, par les soins de cet ange visible qu'est la mère et prolongée dans l’âme de l'adolescent par le respect et l'affection de celui-ci à celle qui lui a
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donné la vie, c’est la fleur des vertus, c’est la grâce du matin des grandes vies, c’est comme la racine et la sève de ces chênes solides et gigantesques que sont les saints destinés par Dieu à de grandes œuvres.
Il est certain aussi que Dieu ne vous a pas créés pour de petites choses ; et tout ce qu’il a fait pour vous jusqu’à cette heure : votre naissance chrétienne, l'éducation que ous avez reçue de vos parents qui vous ont donné la connais- . sance et l’amour de Dieu dès que votre intelligence et votre cœur ont été capavles de le connaître et de l'aimer, l'éducation que vous avez reçue ici, dans ce cher vieux séminaire où vous butinez le miel des saines pensées sur les fleurs les plus diverses, tout cela témoigne d’une volonté particulière et d’un dessein spécial de Dieu sur vous.
Vous êtes des chrétiens privilégiés. Le service de Dieu quelque part vous appelle et vous attend. Votre place devra être sur les sommets, sur les sommets du savoir et de la vertu.
À vous d'étudier, de travailler, de devenir forts: forts par l’inteliigence et le savoir, forts par la volonté et le caractère, forts par le désintéressement et l'esprit de sacrifice.
Ah ! grand Dieu, comme il est beau le jeune homme qui a vingt ans et qui les fait sonner dans la vertu et le devoir.
Votre âme gardez-la vivante, digne des baisers de votre mère et du regard serutateur de Dieu pour avoir le droit de vous estimer et vous regarder en face ; gardez-l= immaculée, pour qu’elle aille chaque jour croissant dans l’intelligence élevée des choses humaines et divines pour lesquelles elle se sent faite.
Et plus tard, en vous voyant passer, en admirant vos belles qualités de l’esprit et du cœur, on sera forcé d'emprunter à l’apôtre saint Jean ce cri d’étonnement qui lui échappait dans sa vision de Pathmos : ‘“ Ah ! disait-il à son céleste guide, ceux-là qui sont vêtus de robes sans taches, qui sont-ils et d’où sont-ils venus ? ” Et l’ange répondait :
‘“ Ce sont ceux qui ont lavé leurs robes dans le sang de l’Agneau. ”
Le sang de l’Agneau, vous savez où
il coule. Allez-y souvent, allez-y tous les jours laver vos âmes et vous éblouirez ceux qui vous entourent par leur blancheur. Approchez-vous souvent, approchez-vous tous les jours de cette Table à laquelle on s’agenouille, de laquelle on approche les yeux baissés, les moins joiates, le cœur battant d'amour, à cause de la divinité de la nourriture qui nous y est servie. Alors vous deviendrez forts comme Celui qui recevra vos hommages et vos confidences et qui vous dira: “Ne craignez rien :
j'ai vaincu le monde. ”
Alors, vous ferez un bon usage de votre jeunesse. Vous suivrez le conseil du poète qui dit: ‘“ Portez-la devant vous comme un calice d’or. ”” Portez-la, c’est-àdire soyez-en les maîtres. Portez-la devant vous afin de voir toujours les devoirs qu’elle impose. Portez-la comme un calice d’or, c’est-à-dire comme ce qu’il y a de plus précieux pour vous au monde.
Alors aussi vous suivrez le conseil
de l’Ecriture Sainte : ‘“ Souvenez-vous de votre Créateur tous les jours de votre jeunesse. ”
C'est vers Dieu seul, vers l’Eternelle
Beauté, vers l’indicible harmonie, vers l'amour sans limites, que vous devez ouvrir vos yeux, vos oreilles, vos cœurs et vos âmes. À
La fleur se dresse vers le Ciel. Vous qui par votre jeunesse êtes la fleur de l'humanité, ne vous inclinez donc pas vers la terre. En haut toujours vos intelligences pour penser à votre Créateur, et surtout en haut toujours vos cœurs pour l’aimer.
Et remerciez Dieu s’il vous appelle à devenir prêtres, c’est-à-dire des hommes de Dieu, des hommes de sacrifice, des hommes de la prière ; remerciez-le s’il veut que vous formiez partie du clergé dont saint François de Sales est le patron.
Quel honneur que celui d’être prêtre !
Il est si grand qu’un saint disait : “Si je rencontrais sur le chemin un ange et un prêtre, je saluerais d’abord le prêtre et l’ange ensuite. ” (Cet honneur est si grand que saint Denys l’Aréopagite s’écriait : “O prêtres de la nouvelle loi, vous êtes plus grands que les anges ; car pour créer un ange, il a suffi à Dieu de le vouloir ; mais pour faire un prêtre qui put l’immoler chaque jour, il lui
it a fallu se faire homme et mourir. ”
Maintenant invoquons le grand saint dont nous célébrons la fête aujourd’hui avec confiance et l’accent de la tendresse.
Demandons-lui de bénir ce cher vieux séminaire auquel Mgr de Laval le donnait pour patron, il y a plus de deuxsiècles.
Demandons-lui de nous obtenir de Dieu que ce grand évêque, dont les vertus furent héroïques, dont les œuvres furent admirables, soit bientôt déclaré Bienheureux par l'Eglise, même que son front soit officiellement nimbé de l’auréole de la sainteté, afin que nous, ses enfants, nous puissions dire devant les restes sacrés de notre vénérable père, devant le Canada reconnaissant des services qu’il lui a rendus, devant l’univers tout entier: Saint François de Montmorency-Laval, priez pour nous.
Demandons-lui de bénir le premier supérieur de ce cher séminaire, notre vénéré cardinal, dont la bonté, la douceur, la mansuétude, nous rappellent les beaux exemples que ce grand saint a laissés.
Demandons-lui de bénir tous ces pro-
fesseurs qui, ici, # former, guider, #at4x
au laboureur de dans ses guérets. - Demandons-lui de bénir tous ces chers élèves du séminaire et de l’université qui porte son nom, afin qu’ils aient tous et toujours le courage de dire avec saint Augustin : ‘“ Donnez moi, ô mon Dieu, la force de vous obéir, et commandez ensuite tout ce que vous voudrez. ” Demandons à saint François de Sales de nous bénir tous afin que, nous rappelant les grâces dont nous avons été comblés, nous témoignions toujours à Dieu notre reconnaissance, en vivant dans l'innocence, en nous conservant dans son amour, en lui étant fidèles. Nous prendrons ainsi le meilleur moyen d’être heureux sur la terre et surtout d’aller au Ciel pour y être éternellement plongés dans des torrents de volupté : Torrente voluptatis tuæ potabis eos. Ainsi-soit-il.