‹ Fêtes et courtisanes de la Grèce (volume 2)Chapitre 29 sur 98 · SUR LA DIVISION GÉNÉRALE DES FETES , ET SUR LEUR SYSTEME · texte numérisé non relu

SUR LA DIVISION GÉNÉRALE DES FETES , ET SUR LEUR SYSTEME

Les fêtes ont été , dans tous les temps et dans tous les lieux, le besoin de la multitude passionnée.

Ce besoin prend sa source d’abord dans celui des sensations , et dans cet instinct précieux de la sociabilité, qui porte les hommes à se réunir, à se communiquer leurs craintes ou leurs espérances , leurs peines ou leurs plaisirs ; ensuite dans cette curiosité mobile et inquiète , à laquelle il faut sans cesse de nouveaux élémens ; enfin dans ce principe d’imitation , qui nous porte à réfléchir toutes les impressions.

Depuis le sauvage qui danse en poussant des hurlemens autour des victimes de son abomi-

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nable barbarie , jusqu’à l’homme civilisé qui va pleurer ou sourire au théâtre , tout obéit à ces irrésistibles impressions : une seule loi , semblable à celle de l’attraction, meut tous les individus ; c’est le besoin de sensations , et de sensations communiquées.

Ce besoin réunit les hordes errantes du désert , comme il groupe les cercles de nos sociétés : mais là , il se repaît de spectacles atroces; ici, il recherche des images plus douces.

Chez les peuples guerriers , vous retrouvez les scènes du courage : les barbares, en défiant l’héroïsme de leurs prisonniers , semblent entretenir et exalter leur propre courage. C’est aux peuples guerriers , ou plutôt destructeurs, qu’il faut attribuer l’horrible invention des sacrifices humains. La civilisation n’adoucit point ces mœurs féroces. Le Romain amolli , mais toujours cruel , se plaisait à voir couler, dans les cirques, le sang des hommes sous le

lxxxij INTBÔDÜCTIÔ'N.

poignard des gladiateurs , et sous la dent des tigres et des lions.

Mais chez les peuples pasteurs , ainsi que 'Che&les peuples agriculteurs, les fêtes prennent le caractère de leurs innocentes mœurs : c’est là que naquit la Reconnaissance ; c’est là que , comblés des bienfaits de la nature , on lès divinisa; c’est là que le père du Jour et de la Fécondité , qui ramène le Printemps sur son char ; que le flambeau pâle et mélancolique des Nuits , dont les révolutions servent à mesurer celles du Temps; que les astres qui indiquent celui des travaux ; que la terre prodigue et de fleurs et de fruits; que la montagne sourcilleuse d’où s’épanchent les eaux ; que l’arbre hospitalier , que la grotte mystérieuse devinrent des dieux, des autels et des temples. C’est là que, dans des sacrifices innocens et purs , on offrit des épis et des roses , on épancha le lait et le miel : c’est là qu’aux sons de la flûte bocagère , et sous la feuillée ,

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on forma d’abord avec abandon, ensuite avec art, des chants et des pas cadencés.

Chez les peuples livrés au commerce , où la civilisation a introduit le luxe, les fêtes acquièrent de la grandeur et de 1,’élégance. Toute la magie des arts est déployée ; la politique les dirige , la volupté les suit. On recherche des jouissances délicates et épurées ; les nobles plaisirs de l’esprit et du cœur se mêlent à ceux des sens. La langue et les signes brillans de l’imagination ont à la fois plus de force et de finesse. Tel fut le caractère général des fêtes chez les Athéniens.

A Athènes , chaque jour (i) est un jour de fête.

Leur pompe est une espèce de représentation théâtrale (2) : on consacra d’abord à ces dépenses les biens (3) des trente tyrans ; on

(1) Xenophon , de rep. ath. — (2) Castellan. Athénée. — (3) Philochorus. Harpocration.

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fit de ces dépenses un ressort de la démocratie (i); les richesses et la puissance supportaient le fardeau brillant et coûteux des fêtes publiques.

Une loi expresse ( 2 ) commande alors la joie, ferme les tribunaux, suspend toute espèce de travaux, et indique l’ordre des jeux; la tristesse est bannie des discours et des actions ; les ris se mêlent dans les pleurs mêmes (3 ).

Ces fêtes furent religieuses ou politiques.

Les fêtes religieuses étaient , en général , remarquables par deux caractères opposés, l’un sombre et sévère , l’autre riant et gracieux.

On trouve l’explication de ce contraste dans celui que présente l’objet de ce culte , la nature elle-même; dans l’opposition etle retour

AUTORITÉS

(1) Aristote, l. v. Polit, c, vin. Xmophon , de rep. (2) Démosth. cout. Timocr. — (3) Pétrone.

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de la lumière et des ténèbres, dans les périodiques vicissitudes des saisons, dans l’alternative constante de leurs bienfaits et de leurs rigueurs.

C’est ainsi que le tableau général des fêtes religieusesse compose du dessin philosophique et du coloris poétique.

Le dessin philosophique appartient à une époque de la civilisation , antérieure à celle où parurent les Grecs. Leur imagination brillante coloria ce dessin , et en altéra les traits et les contours , en les revétissant de la draperie des fictions.

Quelques savans ont rétabli la physionomie primitive d’un système dont plusieurs détails révélaient l’ensemble, au milieu même des altérations qui semblaient le détruire.

Parmi les anciens, Ilorus- Apollonius , Chérémon , Macrobe , Plutarque , Synésius , Porphyre , etc. etc.

Parmi les modernes , Boulanger , qui n’a

lxxxvj INTRODUCTION,

aperçu qu’une des faces de l’objet ; Court de Gébelin , qui en a découvert plusieurs ; Dupuis, qui les a vues toutes, ont donné la clef de ce système ( a ).

J’emprunterai à la philosophie l’ordre et la distribution des matériaux pour le plan du temple ; mais j’irai demander aux poêles et aux historiens de la Grèce les tableaux qui l’embellissent.

Sans doute , dans cet âge de raison , il con-

REMARQUE

(a) Mais en vain ils ont déchiré toutes les parties du voile; ces explications neuves et exactes ne sont pas encore généralement adoptées , parce qu’elles ne sont pas généralement connues, et la raison en est simple : l’erreur est vulgaire , la science ne Test pas.

Ceux mêmes qui pourraient contribuer à dissiper le prestige, semblent le partager. Ainsi, tandis que les Rabant-Saint- Etienne, tandis que les Volney, c’est-à-dire les hommes les plus distingués dans les lettres et dans les sciences , admettent , dans leurs écrits , les principes développés par le profond Dupuis, on voit un professeur d’archæologie, Millin, les rejeter, et se trainer encore sur les interprétations monacales du père Gautruche.

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vient de percer cette enveloppe , de ressaisir sous les fables une ordonnance savante , en un mot , de montrer les philosophes derrière les poètes et les artistes.

Mais j’ai observe que les ouvrages purement de ce genre tombaient , ou dans le faste et l ennui d’une érudition pénible, ou dans la sécheresse d’une dissertation aride.

Le savant Dupuis me disait : « Si mon ouvrage n’est point le temple même , il est du moins la carrière où l’on ira chercher les marbres que l’on taillera en colonnes , et dont les dieux seront formés une seconde fois. »

Il était un autre écueil, un piège brillant dans lequel ont donné des esprits faciles, et auxquels je ne reproche que l’abus du talent. Ils n’ont vu, dans les nobles productions et dans les savantes institutions de l’antiquité, que le cachet de la grâee , qui s’y trouve toujours combinée avec la force ; et cette grâce même, qui leur paraissait trop simple et trop

Ixxxviij INTRODUCTION,

naïve , ils l’ont dénaturée à force de recherche et de parure (i). Rien n’est plus loin de la grâce antique que la manière française ; elles diffèrent comme une statue grecque et un dessin de Boucher.

Je me suis proposé pour modèle , dans la composition de cet ouvrage , la scrupuleuse exactitude de Barthélémy , sa religion pour les textes de l’antiquité , que j’ai conservés dans toute leur pureté.

A son exemple , j’ai emprunté les détails aux écrivains de la Grèce ; j’ai assemblé leurs phrases éparses, et j’ai cité toutes les autorités dont je m’appuyais.

11 m’a semblé que ce sujet devait être émaillé de citations, qu’il appelait sans cesse les fragmens des poètes et les passages des historiens :

AUTORITÉ

( i ) Lettres à Emilie sur la Mythologie,

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j’y ai ajouté les réflexions des auteurs modernes qui se sont occupés avec succès de ces recherches ; et comme l’érudition était ici commandée par le sujet, comme elle ne faisait que reproduire et grouper des images aimables , comme toutes les couleurs de ce tableau , consacré en grande partie à la volupté, étaient riantes, je les ai prises partout où je les ai trouvées : elles se sont fondues naturellement dans l’ouvrage, et alors j’ai moins redouté l’appareil d’une érudition qui ne s’exerçait que sur la fleur des objets les plus attrayans.

Quoique celte exquisse soit un supplément necessaire d’Anacharsis , parce qu’elle complète le tableau des mœurs et des usages de l’antiquité , je n’ai point suivi la marche de l’élégant Barthélémy ; ce n’est plus Anacharsis qui parle.

J’ai pensé que, pour connaître l’antiquité , il fallait la considérer sans voile comme ses statues.

XC INTRODUCTION

Les anciens n’avaient point notre fausse pudeur ; on a meme remarqué que moins il y en avait dans les écrits , et plus il régnait d’honnêteté dans les mœurs. Ainsi la Bible oppose aux images patriarcales et du bonheur des champs , les tableaux licencieux de la corruption desvilles. Suétonen’apoint passé pour un homme vicieux, parce que sa plume fidèle a dévoilé les horreurs de Caprée. Virgile , qui a placé dans ses églogues deux traits que je rougirais de traduire , mérita le surnom de Vierge. Bayle a réfuté, depuis longtemps , le reproche odieux que l’on colporte contre les peintres trop fidèles de la nature et des mœurs.

L’antiquité n’attacha, dans le principe, aucune idée de licence aux signes et aux cérémonies qui semblent en caractériser le plus effréné développement ; le temps amena les excès, et la politique, qui marche à la suite de la philosophie, toléra nécessairement ces

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excès , pour en prévenir de plus grands. Peutêtre serait- ce ici le lieu de faire voir comment, sous prétexte d’élever l’homme à une perfection morale imaginaire , et de lui inspirer une abnégation de désirs et de passions que ses sens et la nature ne peuvent consentir , on a ôté à ses facultés un ressort, et à la société un mobile.

Il me reste à parler de la disposition et du plan de cet ouvrage : fai ordonné les différentes parties du système religieux , d’après relui du célèbre Dupuis.

Ce savant daigna m’initier, il y a quinze ans , dans le secret de sa théorie ; j’étudiais alors sous lui l’éloquence ; je dus à ses leçons , sinon des talens, du moins une raison ferme, indépendante et affranchie des préjugés. Ce professeur illustre a présidé en quelque sorte à deux écoles : de sa classe d’éloquence sont sortis des talens brillans et aimables , Colind’Harleville , Demoustier, Richard, Cauchy, Laya , Legouvé. On a vu se réunir à l’école

XC1J INTRODUCTION

philosophique , dont il est le fondateur , les chefs meme de la philosophie , Yolney , Rabaut-Saint-Etienne , Delaunay , l’auteur du Polythéisme analysé , etc. Ils ont adopté le système de l’auteur de l' Origine des Cultes , et leurs écrits ont répandu les principes qu’il eut la double gloire de signaler et de développer. Je puiserai à mon tour dans cette source féconde.

Je place au bas des pages les noies de renvoi , nécessaires à ceux qui recherchent des détails , des développemens et des autorités.

Ainsi cet opuscule , qui , dans l’origine , fut destiné à répandre , parmi les gens du monde, des notions exactes et saines sur le système des institutions de l’antiquité , en déguisant l’instruction sous le voile de la frivolité , en jetant au milieu des salons et des boudoirs les découvertes et les résultats ensevelis dans la poussière des cabinets , pourra peut-être, grâce à l’exactitude , à l’étendue

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des citations , et au nombre des autorités philosophiques qu’il rassemble, s’élever par la suite au rang de manuel classique ou de dictionnaire, sur une des parties les plus importantes du culte et des mœurs de l’antiquité.

Il ne faut pas perdre de vue que, m’étant proposé de terminer la peinture des usages et des mœurs de la Grèce , j’ai dû, lorsque je reconnaissais dans ces usages les institutions d’un autre peuple , mais altérées , en indiquer le premier caractère , sans briser cependant le cachet qui sert à faire reconnaître le génie grec.

Mais ici je retrouvais la marche de la raison , et là les écarts de l imagination. Comment concilier et fondre ensemble deux résultats opposés ?

Je ne sentis cette difficulté qu’après avoir rassemblé tous les matériaux de cet essai : je pensai qu’il n’existait qu’un seul moyen de la

INTRODUCTION

résoudre ; c’était de placer l analyse philosophique dans la distribution , dans l’ordonnance générale des parties de l’ensemble , et de laisser briller et se jouer, pour ainsi dire , dans les détails , tous les caprices , tous les charmes de la poésie , qui les embellit de la magie des fables.

Ainsi, en parcourant la route charmante des fictions , je marquai et j’élevai , de distance en distance, des signaux de départ et de retour : ces jalons philosophiques furent disposés comme ces termes qui , placés à la tête des carrefours , indiquent au voyageur le nom et la direction du chemin.

Arrivé aux bornes du chaos des fêtes religieuses , je trouvai une terre nouvelle ; mais la politique et la morale s’offrirent à moi pour me guider.

Je distinguai d’abord les fêtes communes à la grande république grecque , fondées sur les besoins de l’association politique , et sur les

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rapports du commerce général (n) ou de l’industrie particulière , deux pivots qui remplacèrent par la suite les bases des fêtes religieuses que l’intérêt seul sanctifia.

Les fêles particulières aux différens peuples se présentèrent ensuite sous deux aspects : je distinguai les fêtes publiques et les fêtes privées ou domestiques.

Dans la première parlie de cet ouvrage , j’ai cru devoir quelquefois tempérer la sécheresse du sujet mythologique par le charme des descriptions ; j’ai, en quelque sorte , paré une Minerve auslère du cesle de Vénus; Erato a donné la main à Uranie. J’ai fait plus, j’ai imité ceux qui empruntent les vêtemens et les mœurs des pays qu’ils parcourent : en rassemblant , chez les Grecs conteurs , ces mo-

(a) L’intérêt du commerce a fait naître celui des fêtes de la Grèce (i).

(i) Condillac.

AUTORITÉ

XCV) INTRODUCTION

numens destinés aux futiles Parisiens , j’ai beaucoup trop sacrifié , sans doute , aux romans et à la frivolité : telle est l’influence des temps et des lieux.

Aujourd’hui, plus d’un lecleur se plaindra de la gravité de mon style; dans quelques années on pourra en accuser la légèreté.

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