LETTRE CINQUIÈME
EVHEMERUS A HÉGÉSIAS.
De l’île de Chypre.
Tandis que vous jouissez, mon cher Hégésias , du bonheur d’embrasser une famille
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Pangoumé-Outron , fête des Indiens en l’honneur de AUTORITÉS.
(i) Aphrodisia. Voyez Sabatier, t.m,p. 291 , Montfaucon ,
idolâtrée , et de revoir des lieux embellis â la fois par les touchans souvenirs du passé, par votre triomphe présent et par les espérances de votre riche et fécond avenir, je poursuis le cours de nos voyages éroliques. Je n’ai point oublié notre conversalion dans les bois de Lampsaque : je vous écris aujourd’hui de l’île de Chypre.
MYTHOLOGIE COMPARÉE
Bhavani , leur Vénus marine ; ils ont aussi leur Rembhu , Vénus populaire, et leur Radi , débauche.
Les Scandinaves avaient leur Freya; les Sarmates, leur Marzana ; les Arabes, leur Alilat , leur Dzohara et leur Alitta (Vénus céleste); les Gaulois, leur Onuava (Id.); les Arméniens et les Perses, leur Anaïtis; les Syriens, leur Arcliitis ; les Chinois, leur Ninifo; les Slavons, leur Lada; les Bas-Saxons, leur Magada; les catholiques, leur Madeleine; etc. etc.
AUTORITÉS
t. Il, p. 210. Bannier, t. i, p. 5a2. Dupuis , /. I , p. 17 , 57 ,
70 , 107 , 1 1 3 , 184 , 218 , 234, 262 , 2C2, 4?-4> 43a ; t. ni , P • 197 424, 472> 4î3, 479, 482, 483, 711 ; t. I\,p. 54,
7 1 , 84 , 90 , g5 , 1 00 , 1 o5 , 1 63 , 172, 202 , 2o5 , 2 1 9 , 3o 1 , 758; /. v, p. 164, 168 , 170, 202 , 209 , 2 1 4 , 223, 239 , 3oi , 3o9, 597 , 761 ; t. VI , p. 1 12 , 1 13. Prolégomènes sabeiques , introd. p. 27 ; c. l,p.6;c.lïl, ibid. §. VIII, p. So. Plut, érot.p. 643. Ibid. i3i.
Le culte de Venus ( a ) est universel ; mais elle est particulièrement adorée à Paphos(é»), à Amathonte (c)(i), etdansl’île de Chypre(2). J’ai vu accourir en foule aux solennités de Paphos. L’ancienne ville , séparée de la nouvelle par soixante stades, est le théâtre des mystères. On s’y rend dans un ordre religieux (3).
J’ai sacrifié, dans Amathonte, à la belle et facile Vénus (4) ; heureux initié, j’ai dit ces paroles consacrées : T ai cueilli la rose !
REMARQUES
(a) Je continue de suppléer au silence de l’auteur des Voyages d’ Anacharsis ; les Grâces ont souri â Barthélémy, et cependant il n’a point osé parler de Vénus.
{b) Jpsa Paphum subi i mis abit, sedesque revisit Læta suas, ubi templum illi centuinque sabæo Tliure calent aræ.... (5).
(c) Ainsi qu'a Athènes (6) et à Corinthe.
A Athènes, les polémarques sont chargés, à la fin de leur magistrature , de la célébration (7) de ces fêtes.
A Corinthe , les brillantes prêtresses de son culte l’honorent entre elles (8).
AUTORITÉS
(i) Athénée , /. XIH. — (2) Hesychius. (5) Slrab. I. xiv. (4) Hesychius . — (5) Eneid. /. 1. — (6) Athénée , l. III , /. iv. Alciphron epist. larn. ad Dem. — (7) Xénophon , hell . I. V. (8) Athénée , L XIII.
Dans l’île de Chypre, le sacerdoce est confié aux descendans (i) de Cyniras (a).
Chypre est célèbre par ses mystères et ses initiations (ô) (2). L’initié reçoit un grain de sel , et le symbole de la force (c) fécondante de la nature ; une pièce de monnaie est son offrande à Vénus facile ( d ).
On m’a revêtu d’un habit de femme pendant le sacrifice : la prêtresse était en habit d’homme (3).
La statue de la déesse porte les marques des deux sexes (4) : elle est nue, et l’artiste, par singularité , a dérobé ses joues sous une barbe épaisse.
J’ai visité les différens sanctuaires de la
(a) Dictus Agétor.
(b) Condita si non sunt Veneiis mysteria cistis ,
Nec cava vesanis ictibus æra sonant,
Attamen inter nos medio versantur in usu,
Sic tamen inter nos ut latuisse velint.
(<?) Phallus (5).
( d ) Veneri meretrici.
AUTORITÉS
(1) Pindar. pylhion. od. II. — (2) Vid. de my s ter iis Ridolph. Ven. dissertât, inter Etruseas. — (3) Larcher , Mèm. sur Vénus. — (4) Macrob. I. III , c. VIII. — (5) C/ern. in prolrept. Àrnob. I. v , Firmic. de error .
déesse. Le temple d’Amathonte est d’une architecture simple, mais élégante : un péristyle de douze colonnes , d’ordre ionique , en forme le vestibule. La légèreté svelte et dégagée de leurs proportions semble retracer une image de celles des Grâces.
L’intérieur du temple est une rotonde , et représente par sa forme le globe du monde.
Ceux qui ont partagé la souveraineté de cet univers entre trois dieux , se sont trompés ; une seule divinité y préside , et cette divinité est la belle Vénus.
Le ciseau d’Athénodore et le pinceau de Théagène l’ont représentée au sein des mers. L’œil aperçoit sa conque de rose s’élever sur les flots d’azur ; les monstres marins bondissent autour d’elle ; les Amours, métamorphosés en Tritons, poursuivent les folâtres Néréides ; et Neptune , contemplant d’un œil enflammé les charmes demi-nus de la déesse , laisse tomber à ses pieds son superbe trident.
Souveraine de l’Olympe , elle est assise entre les trois Grâces (a). L’artiste a donné
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) Les Indiens avaient leurs Apsara , ou Grâces ; les
aux autres déesses un air sombre, aux dieux
un air inquiet et troublé....
On la voit ensuite habiter la terre. Les mortels, dans ses bras, paraissent des dieux : on dislingue le bel Adonis. Vénus, les cheveux épars, poursuit à ses côtés les bêtes féroces. Ses pieds délicats revêtent le brodequin , et les Amours lui prêtent leurs carquois et leurs flèches. On la prend alors pour Diane ; et Diane, qui gagne au parallèle , se cache dans l ombre des forêts.
On la voit enfin aux enfers , présentant la fille de Cérès au roi du ténébreux empire : mais l’horreur de ces lieux semble adoucie par sa présence. Pour la première fois , le farouche Pluton sourit , les Mégères éteignent leurs flambeaux, et celui de l’Amour, éclairant ces gouffres épouvantables , laisse apercevoir les Grâces à côté des Furies ; des bosquets de myrtes sur des gouffres brûlans , et le trône du plaisir au milieu du Tartare.
Ainsi les élémens , la nature entière , la
Athéniens n’en connaissaient que deux , Anxo et Hcgé-
mone.
terre , les mers, le ciel, les enfers , tout obéit à Yénus.
Je suis arrivé le jour destiné à célébrer les fêtes : les mères amènent alors dans le temple leurs enfans. Le sort décide du choix de la déesse. On ne les reçoit qu’à l’âge de quinze ans, et l’on choisit, pour cette cérémonie, le temps de la naissance des roses. Ainsi l’on unit au printemps de l’année le printemps de la vie ; temps heureux où l’aurore des plaisirs vient colorer de ses premiers feux notre existence , et nous révèle tous ses charmes , en dissipant la nuit dont l’enveloppait l’ignorance.
Peindrai -je les mères parant leurs filles avec une tendre inquiétude , et l’embarras timide et expressif des jeunes filles ? Déjà les hiérophantes ont donné le signal de la cérémonie sacrée. Les enfans des deux sexes, partagés en deux chœurs , sont couronnés de myrtes. L’éclat de leur teint, qu’une pudeur ingénue colore , le dispute à celui des fleurs. Là , des cheveux blonds roulent et se déploient en ondes sur des épaules charmantes. Ici , les tresses flottantes d’une noire chevelure font ressortir l’albâtre d’un cou ravissant. Là, c’est
326 LIY. II. LA RENOVATION,
la grâce ; plus loin , la majesté. Celle-ci , à l’œil étincelant, à la démarche de Bacchante, semble appeler le plaisir ; celle-là , craintive et timide , l’œil demi-voilé de larmes , promet une lente volupté. L’autre , plus farouche et sauvage , annonce qu’elle luttera contre son vainqueur, et lui assure tous les plaisirs de la résistance.
Les jeunes gens accourus à ces fêtes (a) , ivres de désirs, contemplent d’un regard avide
MYTHOLOGIE COMPARÉE
(a) La débauche introduite dans les temples était devenue à peu près un acte de foi dans le culte de plusieurs divinités. Bacchus, Saturne, Adonis, Pan, Flora, Priape et Vénus étaient servis d’une manière très-irrégulière pour les mœurs (i).
Le christianisme n’a rien changé à ces usages ; il se fait encore dans les églises des parties de plaisir, des déclarations d’amour , des intrigues ; on s'y donne des rendezvous peu honnêtes; la dévotion des pèlerinages, les neuvaines , etc. , furent dues très-souyent à toute autre chose qu’à la religion (2).
AUTORITÉS
(1) Vid. Castel/, et Atios de festi.s Grcec. In Thesmoph Muliebre pudendum colebatur. — (2) Cèrém. et coutumes re/ig. t. 1 , p. 9.
CULTE aphrodisiaque; 827
et enflammé ce cercle de beautés , et marquent de l’œil celle qui sera leur proie. Les jeunes Nymphes jettent sur eux un regard furtif, mais concerté.
Sans doute , en ce moment les dieux leur sourient avec complaisance :Je plus bel ouvrage des dieux , c’est la jeunesse et la beauté.
Je n’ai pas vu le temple d’Idalie , mais voici ce que me disait le descendant de Cyniras :
« Le palais de Vénus, ouvrage de Vulcain (1) , s’élève à Idalie ; le dieu le construisit dans les premiers transports de son amour, lorsqu’il reçut la déesse des mains de Jupiter. Le palais est sur un mont escarpé , inaccessible La rigueur des hivers , l’ardeur brû-
lante des étés ne se fait jamais sentir sur la cime. Les orages craignent d’en approcher ; un printemps perpétuel y règne ; une plaine spacieuse en occupe le sommet ; une muraille d’or l’environne et en interdit l’entrée ; des fleurs éternelles y croissent sans culture , et connaissent seulement la douce haleine des zéphyrs.
AUTORITÉ
(1) Claudien. Traduct de Mirab.
» Les arbres y sont sensibles à l’amour ; ils aiment et sont aimés : le palmier se baisse sur sa compagne ; le peuplier soupire pour le peuplier , le plane pour le plane , et l’aune répond au doux murmure de l’aune. Là , coulent deux fontaines ; l’une est douce , et l’autre communique même au miel l’amertume de ses eaux. C’est , dit-on , dans leurs ondes que Cupidon trempe ses flèches : mille petits Amours, le carquois sur l’épaule, jouent sur leurs bords ; ils sont frères et se ressemblent; les Nymphes leur ont donné le jour.
» Yénus reconnaît seulement Cupidon pour son fds : c’est lui qui gouverne l’époux de Junon avec la houlette de Yénus ; c’est lui qui , l’arc à la main , se fait obéir des dieux , du ciel et des astres ; c’est lui qui perce de ses traits les maîtres du monde.
» Dans ce beau lieu habitent la licence sans contrainte , la colère des amans , si facile à apaiser, les veilles égayées par le vin , le sommeil acheté par les plaisirs , les larmes qui n’ont point encore appris à couler, la pâleur touchante des amans , l’audace chancelante dans un premier combat, les craintes douces et chères , et la volupté timide. Les parjures
voltigent sur leurs ailes légères , et la jeunesse altière et folâtre interdit à la vieillesse l’entrée du bocage. »
Pendant que le descendant de Cyniras (1) me parlait , je considérais trois statues de Vénus. Lapremière représente Vénus céleste , ou Uranie ; la seconde, Vénus populaire , ou Pandémos ; et la troisième, Vénus préservatrice.
La Vénus populaire, ou Pandémos, est figurée par une femme assise sur un bouc ( a ) : elle est l’ouvrage du célèbre Scopas , et adorée par les courtisanes.
Vénus pudique (ô) a pour symbole une tortue. Le plus souvent elle tient la pomme de la beauté ; l’Amour est à ses côtés. Le myrte et la rose lui sont consacrés, ornent sa tête, ou croissent sur ses pas. Son char est attelé par
REMARQUES
(a) On voyait cette statue à Elis, frémis Pandémos avait un temple à Athènes.
{b) Telle est la Vénus de la Yilla-Borghese.
AUTORITÉS
(t) Pausan. Bœot.
33o LIV. II. LA RÉNOVATION.
des zéphyrs , des cygnes, des moineaux, des papillons ou des colombes (a).
Il me dit alors :
« En général , le culte de l’Amour rappelle celui du sentiment; le culte de Vénus, celui de la volupté. L’amour est ce feu céleste épuré , l’âme du monde et de la matière : Vénus , fille de l’onde et d’une écume impure Çb) , préside à l’union des corps.
» Si l’on orne Vénus Uranie des vertus des femmes honnêtes, on distingue Pandémospar les qualités des courtisanes , les miroirs , la toilette , les parfums : bien éloignée de la prude
REMARQUES
(a) Voyez la dissertation du professeur Heyne, sur les differentes manières de représenter Ve'nus dans les ouvrages de l’art, t. i , p. 19 du Recueil de pièces intéressantes concernant l’antiquité et les beaux-arts.
(b) On a observé (t) que Racine , le poète qui connaissait le mieux l’antiquité, place le nom de Vénus dans la bouche de Phèdre , et le nom de l’Amour dans celle d’Hippolyte et d’Aricie.
L’Amour physique prend le nom de Cupidon.
AUTORITÉ
(1) Trad. des Amours d’ Abrocome et d' Antia , note ,
Pallas , qui se baigne et ne se parfume pas ( i) , Vénus aime les parfums.
» Le culte de Vénus Pandémos est général ; il l’emporte même sur celui de Vénus Uranie. On invoque Vénus Peribasia (a). C’est à l’art de varier tous les mouvcmens de la volupté , à la souplesse de ses cuisses et de ses reins , que cette épithète est consacrée.
» Tout ce qui a rapport à la passion physique de l’amour, dépend absolument de Vénus. C’est ce qui fait attribuer à la vengeance de cette déesse la fureur utérine , qui porte certaines femmes à des excès incroyables , et le priapisme qui occasionne ceux de quelques hommes.
» Le lis est odieux à Vénus, parce qu’il lui dispute de beauté : ce fut pour s’en venger qu’elle fit croître, au milieu de ses pétales, le membre de l’âne. D’autres appellent cette fleur les délices de Vénus.
REMARQUE
(«) C’est-à-dire Remueuse. Divarieatrix.
AUTORITÉ
(i) Mirab.
» La prédilection de Venus pour les colombes vient de leur tendresse , de leur aptitude au plaisir , de leur singulière fécondité ,
et de la volupté de leurs caresses Sapho*
qui se connaissait en amour , a mieux aimé faire servir la déesse de la beauté par des moineaux
» Le miroir , et tout ce qui a trait à la toilette , est au nombre de ses attributs ; les courtisanes lui offrent aussi les instrumens de leur profession (à). Je remarquai alors différentes offrandes appendues avec des inscriptions , et je lus : Bitinise consacre à Vénus Uranie (i) une chaussure charmante ; Philœnis , une coiffure élégante; Anticléa , un éventail; la belle Héraclée , un voile comparable pour la finesse à une toile d Arachné ; et Aristotélia , un serpent d or qui lui embrassait le pied. Quelques femmes lui dédient des cheveux postiches , et des bandes pour re-
REMA.RQUE.
[a] Instrumens que l’on reconnaîtra sans les nommer , quand j’aurai dit qu’ils étaient jadis a l’usage privé des religieuses.
AUTORITÉ
(i) Epigramme d' Antipater de Sidon.
tenir le sein. Ces offrandes ne sont pas communes ; il y a peu d’amour-propre à les consacrer.... »
Je rencontrai Chariclès et Callicratidès; nous visitâmes ensemble le temple de Yénus à Paphos ; Chariclès et moi, avec une joyeuse dévotion : Callicratidès , assez indifférent pour des charmes féminins, aurait, je crois', préféré le Cupidon de Thespis à la Yénus de Paphos.
On sent, on reconnaît, en approchant du temple , l’influence de Yénus (a). L’air est parfumé , le vestibule du temple n’est point formé de marbre superbe et stérile; mais, comme il convient au temple de Yénus, enrichi des fruits les plus doux. Là , s’étend une longue avenue , dont le feuillage vert présente un doux et voluptueux abri ; là , croissent des forêts de myrtes , dont les tiges amoureuses semblent se multiplier pour leur déesse.
REMARQUE
(a) Tout ce morceau est traduit littéralement de Lucien.
Ces berceaux naissans sont déjà épais ; les arbres les plus élégâns mêlent leur feuillage au leur. La vieillesse ne flétrit point leur tête chenue ; ils semblent puiser dans ce lieu une nouvelle vigueur , et s’embellissent de jeunes rameaux. Le goût avait aussi planté ces arbres T dont le port majestueux fait oublier la stérilité, le cyprès pyramidal , le platane à l’ombrage étendu, et le laurier, transfuge de Venus , ici ramené dans son empire. Autour de ces arbres serpentait entrelacé lelierre amoureux , où pendait la vigne chargée de grappes fécondes. En effet, Vénus est embellie par son commerce avec Bacchus. Le divorce de ces deux divinités est triste.
On avait disposé , d’espace en espace , dans ces bois délicieux, des retraites charmantes , destinées aux repas ou à de plus doux usages. Le peuple s’y rendait en foule, et y sacrifiait à Vénus.
Après nous être égarés sous ces doux ombrages , nous arrivâmes au temple. Au milieu s’élève , en marbre de Paros , une merveille admirable. On reconnaît Vénus à son sourire gracieux. L’œil contemple et dévore tous ces charmes sans voiles ; elle est entièrement nue ;
seulement , oubliant son caractère , elle abaisse une main pudique sur le sanctuaire des plaisirs.
L’art a imité la nature : la dureté du marbre semble avoir cédé au ciseau; il a la transparence et la mollesse des chairs. Alors Chariclès , hors de lui , délirant : « Mars , ô le plus heureux des dieux , d’avoir subi pour elle , avec elle , de douces chaînes ! » Et se précipitant aussitôt, le cou tendu, la bouche dévorante et enflammée , il lui imprimait le baiser le plus passionné.
Callicratidès restait muet et interdit. Le sanctuaire est partagé en deux parties , et l’on peut passer dans la dernière , pour admirer , sous tous les aspects , les beautés de la déesse. Il nous convenait de la connaître tout entière ; nous passons dans le fond du sanctuaire.
Introduits par la prêtresse, nous fûmes éblouis par tant de charmes. Ce Grec, tout à l’heure muet , à l’aspect de ces charmes socratiques, s’écrie encore avec plus de feu que Chariclès : « Que ce dos est délicieux ! quels contours ! comme la main embrasse l’éminence adoucie qui se prolonge sur ses côtés! que ces deux monts sont arrondis savamment !
leur légèreté n’approche point de la maigreur, et leur saillie prononcée n’a point trop d’étendue. Qui pourrait exprimer le charme de ces formes , le doux sourire de cette chute de reins ! Quelle harmonie de proportions ! comme cette cuisse arrondie, comme cette jambe élégante , comme ce pied charmant s’enchaînent l’un à l’autre! Tel est, sans doute , Ganymède, lorsqu’il verse à Jupiter le nectar qui lui semble plus doux ! A sa place , je ne le recevrais pas de la main d’Hébé. »
Au moment que Callicratidès prononçait ces mots avec inspiration et comme rempli de la divinité, Chariclès , troublé, sembla éprouver une légère convulsion ; ses yeux humides et chargés d’une légère expression de douleur , se fermèrent à demi.
Lorsque nous eûmes satisfait notre admiration , nous remarquâmes, en examinant de plus près , une tache sur une autre partie de la cuisse, et que faisait ressortir davantage la blancheur générale du marbre. Je la regardai d’abord comme un de ces aceidens qui se rencontrent souvent dans la formation de la pierre ; et croyant que cette tache avait été ainsi formée , j’admirais d’autant plus l’art de
Praxitèle , qui avait caché ce défaut dans l’intérieur des parties où il devait être le moins apparent.
Mais la prêtresse nous raconta, à ce sujet , une histoire qui doit paraître incroyable. « Un jeune homme d’une famille illustre ( l’aventure oblige de cacher son nom ) avait coutume de venir souvent au temple. Son marn ais génie le rendit amoureux de la déesse ; et, comme il passait les jours entiers dans le temple , on admira d’abord sa piété profonde. En effet , il devançait l’aurore pour s’y rendre , et le soir, lorsqu’il fallait se retirer , il accusait la rapidité de la course du soleil. On le voyait tous les jours, assis devant la déesse, fixer éternellement sur elle des yeux enflammés ; il parlait seul et tout bas. Les mots qui lui échappaient, étaient des plaintes amoureuses. Quelquefois, pour charmer l’ennui de sa passion , il s’adressait à la déesse, prenait quatre dés, et cherchait un augure favorable dans les chances que le jeu amenait. Lorsque le dé était heureux , il l’adorait, et la remerciait d’avance du succès de ses vœux. Si le jet était malencontreux, désolé de l’oracle, il s’emportait en imprécations, il souhaitait mille
338 LIV. II. LA RÉNOVATION, malheurs à la ville , comme un furieux qui a tout perdu; et bientôt, reprenant les dés, il réparait et corrigeait son infortune par un coup plus heureux. ”
» Cependant sa passion s’irritant de plus en plus, il couvrait de ses expressions et les murs et les arbres ; toutes leurs écorces redisaient : Que Yénus est belle ! Praxitèle lui paraissait aussi puissant que Jupiter, et tout ce qu’il avait de cher et de précieux , il l’apportait en don aux pieds de la déesse.
» Enfin , son idolâtrie devint du délire , et on trouva les traces trop matérielles du dernier degré de transport amoureux. Au couchant du soleil, il se glissa, sans être aperçu, dans le 'temple, et se cacha derrière la porte. Il se tapit et retient son souffle ; le soir les gardiens du temple tirent et ferment la porte , selon l’usage. Voilà ce nouvel Anchise enfermé avec l’objet de ses voeux.
« Comment vous exprimer les mystères audacieux que les ténèbres de la nuit voilèrent ? On découvrit le lendemain ces indices outrageux d’un insolite hyménée ; une tache accuse sa victoire sur la déesse. Ce jeune homme disparut , et l’on croit qu’il fut
CULTE APHRODISIAQUE. 33g
précipité d’un rocher dans les flots de la mer. » — « O femmes ! s’écrie alors Chariclès , femmes ! votre image, lorsqu’elle n’embellit qu’un marbre inanimé, verse encore dans les cœurs les flammes de l’amour ! O dieux ! si vous animiez une pareille statue, qui ne donnerait, pour une de ses nuits, tous les sceptres de Jupiter ! »