‹ Feuillées. With a preface by D. BancelChapitre 2 sur 2 · I.'io · texte numérisé non relu

I.'io

Dans les plus arides déserts, l’honnête homme se croit entouré d’amis, et, perdu au fond des bois, il se voit encore salué par la branche de coudrier qui se balance sous le poids d’un oiseau.

Il n’est pas une chute, sauf la mort, dont on ne puisse se relever.

Un malheureux devient parfois criminel parce qu’on ne lui permet pas de redevenir honnête.

Il y a deux extrêmes ; la passion de fidéal et la soif de l’argent. La première conduit à la ruine, la seconde aux dignités.

L’imagination s’attriste lorsqu’elle prend le monde réel pour point d’appui.

Le sentiment se laisse facilement séduire par les dignités extérieures, les sacrifices qu’il leur fera seront toujours pour lui des sources de regrets.

Un homme de cœur peut être rendu méprisable aux yeux du monde, pour une faiblesse d’un moment : un homme dur, impitoyable, fourbe, peut acquérir l’estime publique par une prudence continue.

Quand un malheureux se noie, chacun reste immobile et silencieux , mais dès qu’il a pu remonter de lui-même sur la rive, la foule l’entoure à grand cris et prétend l’avoir sauvé.

Quelques-uns ne parlent des malheureux que pour les plaindre en les humiliant.

Les grands crimes ne sont souvent que folie, fièvre ou malheur.

C’est quelquefois par peur que l’homme fait le bien.

Il est des honnêtetés nées d’une sécheresse d’âme.

Le succès, quel qu’il soit, gagne les cœurs.

Il est un enjouement mêlé de vanité, qui produit la familiarité importune.

C’est une vanité de rechercher les grandeure, et c’est une autre vanité d’aller partout professant son mépris pour elles.

Les gens toujours heureux n’admettent pas qu’on puisse tomber dans l’infortune sans l’avoir mérité.

Bcîuicoup croient se grandir en mortifiant eeux auxquels ils s’adressent.

Quand on a longtemps vécu avec des inférieurs on finit par se croire esprit supérieur.

Parfois on ne se montre exagéré dans ses discours que par crainte de la réplique.

Il est des vérités dures et des vérités aimables : lorsqu’elles sont dites trop clairement, les secondes aussi bien que les premières sont blessantes.

Tel s’indigne contre un malhonnête homme enrichi, non par haine de l’improbité, mais parce qu’il voit sa propre fortune dépassée par celle d’un ennemi.

1 oî)

La modestie penche vers la sincérité, et la vanité vers le mensonge.

C’est la marque d’un esprit noble que l’amour de la simplicité et de la candeur.

Toute science est une parvenue, seule l’innocence est de vieille roche.

On accuse d’indolence les intelligences calmes et reposées dans leur force.

L’homme pratique a une hostilité innée pour le poëte, et c’est avec une glorieuse satisfaction qu’il le déclare un être faible et inutile. Il ferait aussi sagement de rire du ciel et des étoiles si inutiles qui l’émaillent!

Une sévère logique dans tous les actes de la vie dénote un cœur dur.

Les ignorants emploient volontiers des termes scientifiques, et ils en voilent admirablement leur ignorance; ils montrent du moins par là qu’ils ne sont pas sans connaître la crédulité humaine.

Les ignorants orgueilleux ont des regards profanateurs.

Une parole peut suffire pour mater les plus arrogants.

S’il est une jactance qui ne peut déplaire, c’est celle produite par l’elfiorescence de la vie. Combien elle diffère de ce verbiage scientifique où l’on voit toujours percer la vanité et l’égoïsme !

Il est des sourires adulateurs qui ne trompent que ceux qui se les attirent.

Quelques-uns s’imaginent exprimer des pensées énergiques, parce qu’ils se servent d’expressions triviales.

La forfanterie prouve la fiiiblesse du caractère.

Quand on a l’e.'prit pauvre on se glorilîe de ses forces corporelles.

L’homme cherche d’ahord le nécessaire, puis l’iilile, l’agréahle cl le heaii.

Imaginer c’est eomhiner des souvenirs.

L’esprit, ninsi que le sol, a ses richesses enfouies, que souvent il ne peut mettre au jour que par un rude labeur.

La volonté ne doit nous servir qu’à élever notre âme.

Printemps, étés, automnes, hivers ; espérances, joies, regrets, tristesses, — sentiments et discours successifs, dont les paroles, mues par le temps, se font place les unes aux antres pour formuler la grande vérité.

L’avenir croît sur la racine du passé, et nous sommes tous liés à nos antécédents.

Les hommes courent comme des enfants perdus sur le rivage de l’Inconnu, attendant pour gagner l’autre bord que la vaste mer, qui les sépare de la vérité, se soit desséchée

sous les rayons du soleil de la science — mais tous meurent sur la même grève.

Le culte des arts permet de briller ii la fois devant les hommes et devant l’infini.

Tout livre qui n’est pas la sincère expression d’une âme ne peut émouvoir.

La pensée c’est la vie, la page d’un livre est vivante comme la prairie.

La parole est une des issues par laquelle l’âme échappe au corps.

Pour un homme dépourvu de sentiment, lesuhlime est hurlesque.

11 est des négligences qui font ressortir In distinction du naturel.

Nous avons parfois entendu railler certains chefs-d’œuvre, mais sous ces railleries nous avons toujours vu percer un méchant orgueil.

Les livres qui nous paraissent les plus froids sont souvent les plus passionnés.

Les obscurs circulent autour de l’homme de génie, pour sc hausser dans l’opinion publique; mais les rayons de la gloire ne font que rendre leur petitesse plus apparente.

Le génie traverse de lui-même les obstacles. Ce ne sont ni les applaudissements, ni l’admiration volontaire du public qui donnent la célébrité; l’esprit a sa propre gloire, qui se répand au loin en forçant l’opinion.

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Ccriaiiis accusent de mécliaiicetc les salii'if|ues ; ils se croient meilleurs, parce qu’ils ne daignent pas coiuballre les mauvais travers des hommes.

Beaucoup ne peuvent reconnaître de génie au.\ auteurs qui ne partagent pas leurs opinions religieuses. Soyons moins absolus et admirons tout rayon lumineu.x de quelqu’endroit qu’il nous éclaire, disons-nous qu’il y a toujours religion là où il y a sincérité et noblesse de cœur.

Les méchants triomphent des bonspareeque la boulé même de ces derniers leur sert de bouclier.

S’il est des génies robustes qui traversent les sociétés pareils h des ouragans, et chez qui les forces de deux puissances hostiles semblent aux prises, il en est d’autres qui brillent d’un éclat pur et tranquille, indifférents aux agitations terrestres, comme ces astres que nous voyons scintiller dans les profondeurs du ciel.

Un amer sourire contracte les lèvres de l’envieux qui ouvre un livre nouveau.

Les envieux sont des mallaileurs embusqués dans les ténèbres de leur âme, pour assaillir les riches intelligences.

.Ne pouvant jeter le ridicule sur une œuvre entière, on y cherche un mot équivoque, pour l’exposer à l’hilarité publique.

Lorsque l’esprit est trop faible pour apprécier une œuvre dans son ensemble, il en critique les détails.

La terre s’épanouit en arbres et en fleurs, et l’homme en pensées et en sentiments.

Sont pensées rielies celles qui en suggèrent d’autres.

Une pensée est un événement dans la vie de certains esprits.

Il est des hommes porte -sciences; on s’aperçoit bientôt que leurs richesses sont à leurs maîtres.

Ceux qui ne se sentent pas assez forts pour combattre avec des idées, essayent de nuire avec des mots.

Poète, consolc-toi de la malveillance des petits à ton égard, sache bien qu’ils sont de l’espèce qui s’incline devant l’argent ou le sabre, et jamais devant la pensée.

Il n’y a que la sanction des siècles qui puisse imposer silence â la critique malveillante.

Pour certains, Phidias et Praxitèle ne sont que des tailleurs de pierre.

On s’incline plus volontiers devant la beauté que devant la bouté, parce que la première qualité fait supposer la seconde.

Nous avons tous en nous le sentiment du Beau; c’est ce sentiment qui se réveille chez le peuple, quand il se laisse captiver par le prestige du luxe.

Toute œuvre artistique a son côté moral. C’est moraliser une nation que de veiller à la beauté de ses monuments.

Que de vies humaines prodiguées pour élever des monumenls qui bravent les siècles! Le Beau peut demander de grands sacrifices, il faut parfois qu’il fleurisse sur le travail de plusieurs générations, mais on ne doit pas s’en alfliger, car il fait briller l’une des faces de la vérité.

La beauté a des expressions diverses, et l’esprit n’est vraiment large que s’il peut toutes les admirer. Rien n’est beau comme un ciel étoilé par une claire nuit d’été, et rien non plus n’est beau comme ces paysages bouleversés où l’on entend gémir les forêts sous les vents impétueux. Il y a la grâce et la force, la douceur et l’énergie, autant de manifestations de üieu, toujours et partout admirables.

Nombre de gens appellent naturel ce qui est pâle, banal, vulgaire; et bizarre, prétentieux, ridicule, ce qui est naturel.

Le sentiment du Beau dérive de l’amour; uni à la puissance créatrice de fesprit, il produit l’art.

Nous devons respecter la nature jusque dans ses moindres créations; loin d’être mortifiés de son indépendance, nous devons en être fiers.

Si nous ne nous arrêtons pas plus souvent ù regarder les nuages dessiner au ciel leurs mouvants tableaux, aussi variés que les prés, les bois, les monts et la mer, c’est peut-être parce que ces paysages, étant trop peu stables, ne satisfont pas notre esprit positif.

Il est des hommes qui, par faiblesse, éprouvent de l’aversion pour les tableaux sévères et les proportions majestueuses : c’est avec anxiété qu’ils se promènent sous des ai-bres séculaires.

On prend souvent pour la vie une agitation extérieure, un éclat superficiel, et la vraie vie, la vie sourde et condensée, on ne peut la comprendre.

L’expression de tout Inbleau doit être contenue. Le mutisme de la puissance est toujours éloquent. Un paysage peut être

calme, immobile, et déborder de vie.

La présence de l’homme dans un paysage sévère trouble l’harmonie de la nature et restreint les horizons; sa liberté, qui lui permet de résister au courant de la vie instinctive, nuit à la majesté du tableau.

L’esprit produit la ligne, et le sentiment la couleur.

La poésie, se complaisant dans les formes indéfinies, est compagne du doute.

Le sentiment de l’art s’éveille en nous aux jours de l’adolescence. On se sent frémir du désir de vivre et d’exprimer

la vie, et l’on ne se contente plus d’admirer la forêt, la plaine, les êtres... Images fugitives. L’aube s’efface, il faut qu’on la contemple encore au déclin du jour; et le féerique crépuscule, il faut que la nuit ne puisse nous l’enlever. On lutte, on s’acharne aux formes changeantes pour les reproduire, et c’est par horreur du passager, par amour, par le désir de sauver de la ruine la nature.

11 est une souffrance qui ne sera jamais comprise du vulgaire, celle d’un être qui se sait fàmc grande et l’esprit faible.

Nous avons comme deux êtres en nous, l’un intime et spontané qui procède du cœur, l’autre qui procède de la raison et juge le premier. Dans l’être intime s’allume le foyer producteur du génie, dont la flamme meurt étouffée si elle n’est attisée par une volonté ferme et hardie.

La chaleur de notre âme fait épanouir en fleurs brillantes les germes que la science a déposés en nous.

Les hommes les mieux pénétrés de In fugacité des heures sont les philosophes et les poètes.

11 n’est pas permis de retoucher aux poésies lyriques après l’heure de l’inspiration. La nature n’ajoute pas de branches au tronc des grands hêtres, et l’avenir n’ajoute pas d’événements aux jours qui ne sont plus.

Nous semblons croire que toute pensée tire sa valeur de celui qui l’exprime ; telle réflexion d’un vieillard, écoulée avec recueillement, serait méprisée si elle venait d’un enfant; c’est que nous sommes séduits par l’apparence et que la raison n’a pas encore établi sur nous un empire absolu.

De l’empire d’une raison impitoyable. Dieu pourtant nous garde! Comme il est des vérités cruelles, il est des erreurs respectables et des aveuglements qui ennoblissent rame.

On voit des femmes et des enfants applaudir à l’iiéroïsme pendant que des hommes sensés le traitent de duperie.

Pour un logicien il n’est pas de héros.

Tel s’enoi’gueillit de trois mots qu’il ne cesse de répéter : vérité, justice, ordre. Ces trois mots, d’ailleurs si grands, nulle part on ne les voit mieu.v exprimés qu’au bagne :

La vérité, c’est-à-dire le coupable découvert.

La justice, c’est-à-dire le coupable condamné.

L’ordre, c’est-à-dire le coupable enchaîné.

11 est dos hommes si nuis qu'ils sont iiTéprochables.

liC malveillant reste blotti dans son silence, comme l’ai’aignée dans un coin de sa toile, allendant qu'il vous échappe

quelque naïveté pour s’en emparer et vous couvrir de confusion.

Le regard porté sur les objets éloignés est toujours troublé par la distance; de môme l’esprit perd de sa lucidité lorsqu’il considère les horizons lointains.

La contemplation de la nature, de ses formes changeantes, de ses couleurs vaporeuses, du ciel tour à tour serein et nuageux, développe et élarçit la pensée.

L’esprit subtil s’allie au caractère léger, il est susceptible et prompt à la riposte.

Si fesprit vague, à scs dernières limites, se confond avec l’inslinct, il est cependant plus proche des qualités nobles que l’esprit ingénieux et subtil.

Les esprits brillauls éclairent tous les paysages de lame de leur blessante clarté, et ne peuvent rien comprendre aux masses d’ombre du sentiment.

Aux beaux esprits on ne demande pas de grandes pensées; on les admire dès qu’ils ont fait preuve d’adresse, on les trouve supérieurs aux poêles, qu’on accuse de faiblesse s’ils sont candides, et d’exagération s’ils sont audacieux.

Qu’esl-ce donc qu’un rocher? — Une pierre exagérée. Qu’est-ce qu’une montagne? — Un tertre exagéré. Qu’est-ce que la mer? — Une goutte d’eau exagérée.

Le poêle dédaigne les affections fugitives pour contempler la calme et sereine lueur de l’infini.

La poésie, c’est comme la .sève qui découle de l’arbre

blessé. Les plus riants poèmes ont germé sur un fond de tristesse.

La plus grande ennemie de l’inspiration c’est la méthode.

Une poésie sévère ne peut être comprise que d’un petit nombre de lecteurs : l’amertume déplaît ii la foule — jeunes filles, enfiints, esprits légers volent aux choses douces de préférence.

La poésie qui nous entretient de la mort est la plus noble, mais elle est une cause de malheur quand elle pénètre une époque et domine tous les esprits. Si elle ne se montre que dans des intelligences exceptionnelles, en des siècles florissants, elle porte de bons fruits en mettant une entrave au progrès du matérialisme.

Tout embrasser et ne rien étreindre, ainsi s’écoule la vie du poète.

Le romantisme est le pittoresque de l’ûme.

La poésie est un langage mystique où le vulgaire ne peut apprécier que l’iiarmonie de la forme.

Si les génies poétiques trouvent si peu d’appréciateurs, c’est que, pour les juger, il faut plus de sentiment que d’esprit; et les spirituels, ou ceux qui essayent de l’être, forment le grand nombre des lecteurs.

On reproche à certains poètes les répétitions d'images, et on ne blâme pas la forêt de reproduire, tant de fois, le même arbre et la même plante.

Il règne une admirable sérénité, ou une bien grande indifférence, chez ceux qui se refusent à toute action vengeresse.

Quelques hommes sont nés pour l’action désintéressée, ils labourent le champ dont l’humanité récoltera la moisson. D’autres agissent dans un but personnel en semant les souffrances autour d’eux. Pour les premiers, le repos serait un crime; pour les seconds, il serait une vertu.

Il y a l’action de la vipère se cachant sous l’herbe pour vous mordre, et l’action de fhomme généreux qui vous tend la main quand vous êtes en péril.

Un esprit n’est jamais supérieur qu’après s’être habitué à franchir les limites du monde visible.

Aux yeux du monde on est un homme sérieux dès qu’on parle gravement.

Être sérieux c’est croire et aimer avec des vues loin-

laines, c’est franchir les frontières de ce monde, c’est jouir du présent en s’appuyant sur son passé limité et son avenir infini, c’est rêver au ciel réfléchi par le flot qui passe, c’est toujours mêler quelque chose d’immuable aux tableaux changeants qui nous entourent, c’est trouver dans toute larme un rayon d’amour et au fond de tout sourire quelqu’ombre de tristesse; être sérieux enfin, c’est être intelligent, affectueux et sincère.

La patience est la qualité qui nous fait le plus d’amis.

Qn n’avoue que des fautes.

La constance en amour rend le caractère sérieux.

On demande à la vie le secret de la mort — dès lors s’évanouit le bonheur terrestre.

Il y a parfois de la profondeur dans une naïveté triste.

Les myriades d’insectes qui, par les tièdes nuits d'été, tourbillonnent au-dessus des marais dormants, sont comme les innombrables et vains désirs qui volligcnt au cœur de l’homme sans amour.

Quand un sentiment d’orgueil vient nous tenter, écoutons en silence les battements de nos artères, et portons nos regards sur la terre, au ciel, vers l’horizon.

Retenons le courant de notre vie plutôt que de le précipiter ; toutes choses ne volent-elles pas à tire d’aile vers leur fin?

L’action nous détourne de l’infini, la contemplation nous y ramène.

Espérances et illusions ; soutiens de la vie présente, réalités pour une ûme immortelle.

En se tenant la main, les enfants entrent dans la vie et, jouant gaîment sous un ciel protecteur, ils s’en vont foulant l’herbe et les fleurs de la prairie sous leurs joyeuses empreintes; mais les heures fuient, les saisons se succèdent, des années ont passé, et voici déjà arrivé le temps où les mains se quittent, où les jeux ont cessé avec les innocents sourires — et les graves laboureurs s’avancent vers la prairie déserte.

Comme l’herbe tranchée par la faulx, puissiez-vous recroître, nobles illusions des premières années, puissiez-vous émailler de vos claires fleurs les landes stériles qui nous restent à parcourir, avant d’atteindre au champ du repos !

Chaque jour qui succède à un autre jour nous fait espérer que nous serons à l’abri des peines, et chaque soir nous

trouvons à notre chevet un espoir déçu, et une illusion mensongère.

Lapai.K régnera sur cette terre le jour où nous aurons compris, que travailler au bonheur d’autrui c’est acquérir le nôtre.

Nous aurions les sympathies d’un peuple, de l’humanité tout entière, que nous serions encore en recherche de nouvelles affections; nous voulons que l’univers nous assure de son éternel amour, et pourtant le seul regard d’une créature mortelle enchaîne notre destinée !

Il est des êtres ignorés du monde, perdus dans les agrestes solitudes, qui ne cessent de faire rayonner la joie autour d’eux; leurs paroles, toujours simples et vraies, ne sont jamais altérées par le doute ou la défiance; enfants et vieilles gens se plaisent ù les écouler, parce qu’ils y trouvent des espérances et des consolations. Ils nous rappellent ces ruisseaux solitaires glissant, sous l’épaisse coudraie, leurs eaux cristallines où viennent s’abreuver les oiseaux d’alentour.

L’homme n’est vraiment fort qu’aprcs avoir été éprouvé par les passions.

Il y a moins de heanlé dans la régularité d’un monument que dans l’irrégularité de la forêt, et moins do grandeur dans les pas comptés do la logique que dans les courses vagabondes du sentiment.

l*our aimer sérieusement la nature, il faut avoir connu les hommes.

On s’imagine que les années nous perfectionnent parce qu’elles nous transforment.

Certaines gens vous trouvent toujours raisonnables quand vous gardez le silence.

Il est une façon d’admirer où l’on découvre plus de haine que d’amour.

Ceux qui parlent avec emportement semblent cH'rayés de la réponse qu’on leur prépare : ils font de la résistance anticipée.

L’àpreté dans le discours exprime un orgueil comprimé.

Nul n’cst plus muet que celui qui parle trop.

Il y a toujours faiblesse chez celui qui cherche querelle.

Les rusés ont un grand respect pour les hiiseurs de tours.

On se joue de la vie, mais on est toujours le jouet du temps.

Hormis l’espérance, il n’est rien qui puisse nous faire envisager avec calme le rapide courant qui entraîne toutes choses.

Pour connaître le bien, il faut d’abord le pratiquer.

Quelques-uns s’imaginent qu’on ne peut être vertueux sans se courroucer ü tout propos.

Les faiblesses de nos amis sont les brèches par lesquelles nous pénétrons en leur cœur pour nous emparer d’eux.

La prévoyance est hostile h la passion.

Toute défiance naît de la faiblesse du sentiment.

La science n’est admirable que lorsqu’elle se joint au sentiment de l’art.

Le génie créateur est un foyer fécondant qui semble placé vers la région du cœur ; il marque de son individualité les inspirations qui lui viennent du monde e.xtérieur, et les formule en pensées originales.

Vous qui êtes malheureux, n’attendez jamais du secours des beaux esprits.

L’OsSprit, quaiul il n’cst pas conseillé par le cœur, est une qualité perfide.

ïoutc pensée prolbnde est un paradoxe pour un esprit superficiel.

Il n’y a de vraie conviction que celle qui repose sur le sentiment.

Les plus grandes vérités sont celles qui peuvent se pa.sser de preuves.

Si nous voyons des pensées dans tout ce qui nous entoure, nous serons nécessairement religieux.

Que l’homme eoiisidcre gravement la vie, qu’il songe à toutes ces existences qu’il ne doit jamais connaître, à tant d’êtres qui dépérissent loin de lui, aux tombes qui s’entr’ouvent à chaque heure du jour, aux fêtes que le deuil vient assombrir, h l’étrange et universel concert de pleurs et de chansons qui retentit d'une extrémité à l’autre de ce monde; et que, par l’évocation de celle image vraie, il élève son âme en exprimant toute l’affection qu’il porte en lui, pour que le ciel en fasse l’allégeance de quelque infortune !

Pendant que des heureux voient le soleil se lever radieux sur une mer d’azur où voltigent les beaux songes de la jeunesse, en quelque contrée lointaine, la bise souffle aux vitraux de la chapelle abandonnée, et de pauvres enfants, suivant leur malheureuse mère, se traînent transis sous la haute berge des chemins défoncés, où frissonnent les bruans rassemblés silencieux sur la pointe des haies.

Debout dans la prairie, farbi'e isolé contemple les horizons bleus qui l’entourent, et les joyeuses fleurs écloses autour

de ses racines; il est chargé de feuilles qui s'agitent au souffle de la brise, mais il demeure immobile et silencieux.

Aux printaniers jours d'avril, les heures aussi ont leurs tristesses; sur les plantes germantes, le grésil tombe cruellement et les abat, mais, durant la nuit, la rosée relève les plantes abattues.

L'enfant est aimé du vieillard, et le vieillard est respecté de l'enfant : nous avons tous en nous du vieillard et de l’enfant.

Nous ne pouvons jouir de la vie que si nous l’acceptons de confiance, sans essayer d’en éclaircir les mystères.

L’idée du Temps est pour quelques-uns comme une image funèbre, un objet épouvantable d’où ils détournent le regard. Ils cherchent dans un monde extérieur de fugitifs amusoirs, parce qu’ils se font peur à eux-mêmes; et c’est en cherchant des passe-temps, qu’ils se plaignent de 1a trop courte durée de leur existence.

Ilestdes hommes qui vont, muets et tranquilles, à traversla multitude : blessés par la veille et menacés par le lendemain, ils marchent la tête courbée sous un joug spirituel, sans songer aux embûches terrestres; mais ces souffre-douleurs se dirigent vers un lointain soleil rayonnant, car l’œil intérieur a ses vues et découvre le triomphe au bout de l’esclavage.

La mort est inévitable, elle est la condition de la vie, c’est pourquoi nous devons l’envisager sans effroi. Notre prochaine disparition ne sera pas un accident affreux, mais un événement juste et nécessaire.

Tout homme qui réfléchit, pénétré de la fugacité des choses, cherche à s’assujettir h l’immuable.

Toute noble croyance est respectable.

Le bien s’élève sur les ruines du mal.

En fliisant le bien , songeons que nous le restituons il la nature.

Le bienlliiteur est le récompensé.

Les espérances mondaines sont filles de l’ignorance.

Cbcrclicr l’absolu c’est lutter avec funivers.

Un orgueil indomptable nous empoi’te, et nous ne nous lassons pas de nos vaines révoltes, nous voulons nous éblouir malgré la science, vaincre les forts et nous courber devant les faibles, nous voulons la fuite rapide des jours mauvais et la

perpétuité du plaisir; il faut qu’îi nos ordres le ruisseau s’arrête, que le lac roule ses ondes en flots tumultueux, que les chênes de la forêt nous sourient, que la fleur soit sombre sous le brillant soleil, et que funivers ne soit qu’un jouet en nos mains; mais le temps inexorable nous entraîne dans sa fuite et nous amené en rebelles au f'ouff’re obscur, pendant que s’élève la grande voix des choses pour nous faire repentir de notre oi’gueil insensé, et nous apprendre que nous ne sommes venus sur la terre que pour aimer, croire, espérer.

La contemplation religieuse recouvre la vie extérieure comme d’un voile de neige, pour en cacher les beauU's et les laideurs.

Il est des ignorances volontaires, ce)nscientes, qui sont des nuits sei'eincs.

La science nous agite d’une inquiétude vague, quand nous

ne l’acquérons que par vanité; elle nous prépare alors de longs

tourments, de cruels désirs, et des ambitions que nous ne

pourrons salisfliire; mais si elle a un but moral, supérieur à

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notre amour-propre, elle nous fortifie contre les souffrances dont la réalité nous menace.

D’une part c'est l’illusion qui nous enl raine, et elle a pour défenseurs le cœur et f imagination ; d’une autre, c’est le jugement qui nous retient, et nous voyons debout à ses côtés la réalité gardant la geôle où doivent dépérir nos chimères.

Si nous cherchons à paraître, que ce soit devant l’univers, et non devant les hommes qui ne pourront jamais lire au fond de notre âme.

L’indift’érence pour les grandes choses s’allie fréquemment :i fintolérance.

Ün ne peut coiuhaltre des défauts sans faire resplendir les qualités opposées.

Le sentiment succombe dès qu’il se voit attaqué par l’analyse, il s’efl’euille comme ces beaux arbres sourdement rainés par le travail d’un silencieux insecte.

Ce n’est pas assez pour nous d'être livrés aux injures du temps, il faut encore qu’un autre ennemi, né de nous-mêmes, l’analyse, s’en prenne ;i notre vie. Mais nous devons être fiers de pouvoir combattre en notre âme, puisque cette lutte atteste notre liberté.

Quand nous aimons, nous sommes l’univers et l’univers vit en nous,

Paisible comme la puissance, doux comme la force, sérieux comme l’amour, grave comme le destin, ferme comme le devoir, soyez-le et vous serez homme.

Clicmiiianl sur lo sentier bordé de buissons, nous voyous s’envoler îiulour de nous les passereaux épouvantés : nous sommes alors, comme Dieu, elD’ayants sans le vouloir.

l/inrorlune est confidente de la vérité, et les pensées fallacieuses SC plaisent autour du plaisir terrestre.

('i“oix (le pierre, .seule et triste an bord du chemin, nous le saluons pour l'existence que tu viens aflirmer; tu es plus éloquente pour nous que les plus belles oraisons des hommes.

Il n’y a d’amilié durable que (“elle eimenb'e par finforlune.

I.es appareuecs tristes peuvent nous tromper : le cbarbon est noir, mais dès qu’une étincelle y met le feu, il répand la ebaleur et l’éclat autour de lui.

It»7

Celui qui s’élève par un noble Imvail est modeste ; on ne jjeut gravir sans s’incliner.

Le chemin de la vie va s’égarant dans les foules et les solitudes, côtoyant les landes désolées et les abîmes vertigineux, sous les ombreuses feuillées et les rudes escarpements, tour :'i tour résonnant de chants d’oiseaux et de funèbres sonneries, mais toujoui’s varié d’accidents nouveaux qui nous agitent de craintes, d’espérances, de tristesses et d’amours, lueurs de la vie éternelle.

Qu’est notre vie, sinon une marche à l’aventure par des lieux inconnus, brève ou longue chevauchée îi travers l’cspaec, apparition d’un fantôme à d’autres fantômes, image fugitive, légère transparence de la réalité lointaine!

Quand nous voulons pénétrer l'énigme des choses, notre esprit s’ennuage de la fermentation de la matière, et nos paroles s’obscurcissent.

Connaître, savoir.... que nous sommes sur celte terre des passants de peu d’heures, que nous glissons sur une pente rapide, vers l’abîme sans fond toujours béant devant nous!

Après avoir cheminé avec lenteur et nonchalance, nous nous asseyons dans le pré en Heurs, et de là nous portons le regard vers notre passé, nous rêvons aux jours de notre avenir, aux grandes joies qui nous altciident ; cependant, le ruisseau nous murmure ; le temps fuit, fuit sans retour.

L’àme s’appauvrit par la réalisation de ses espérances, et s’enrichit par ses sacrifices.

Ce qui est léger sacrifice sous le brillant soleil de la Grèce, peut être cruel supplice sous le ciel brumeux delà Germanie. La nature seule peut établir une juste proportion entre les devoirs de l’homme et les forces qu’elle lui donne.

II fnut chercher dans un dépaysement de mœurs, la cause de l’inquiétude qui tourmente certains peuples : soifs inassouvies, fiévreuses aspirations combattues par une froide réalité.

On aime le Midi parce qu’on y voit la vérité terrestre, la flamme, la vie ardente et claire; mais on chérit le Nord, parce qu’il est la région des nuées, des rêves, des douces perspectives, et comme le promontoire de la réalité dans les espaces invisibles.

La froideur s’instruit lentement aux leçons de l’expérience, et la sensibilité par de soudaines révélations.

Il est des hommes qui aiment à vanter la vertu, pour pouvoir se dispenser de la pratiquer.

La vie du coupable est pleine d’apparitions.

On s’excuse de sa durelê on parlanl de son devoir.

On croit être supérieur en se montrant inditl'ércnt.

.Vous plaisons toujours à ceux que nous vénérons.

Pour qu’on nous rende justice, nous devons le demander comme une faveur.

L’homme n’est vraiment libre qu’en lui-même.

Comme la brebis lraver.«anl un épais fourre et lai.ssant de s;i toison à toutes les épines, notre âme ne peut s’aventurer dans la foule sans être déchirée par de cruelles a.spérités.

En face tlii ÿcnlimenl la règle surgit, cunimc recueil devant l’esquif.

lin amour violent nous inspire la déliance du temps en nous faisant naître la curiosité philosophique.

En cette vie, il n’y a que le temps qu’on ne puisse tronqjcr.

L’amour profond est comme le temps, il imprime ses traces sans se montrer.

A quoi bon s’aimer si l’amour doit un jour s’évanouir? A ((uoi bon gravir la montagne fleurie, s’il nous faut bientôt descendre la cote stérile?

Rien n’est plus passionné que le désespoir.

Lueurs du jour, vous n’éles pas plus variées que celles qui éclairent le cœur de l’homme!

l’Ius notre vie nous semble brève, plus elle est longue.

Nous appelons mort ce qu’au delà on appelle vie.

L’homme n’est jamais plus grand que lorsqu’il s’agenouille devant l’idéal.

Combien sont différents les aspects sous lesquels nous cnvisîigeons la mort! Pour les uns, c’est une croix noire perdue dans d’autres croix; pour d’autres, c’est un tertre

couvert de fleurs — et pour l’ccolicr, c’est un substantif féminin singulier.

La tendresse s’arrête volontiers ü une pensée triste, comme la tourterelle qui se perche sur la branche morte pour roucouler ses amours.

Quelque nobles que soient les élans de notre cœur, ils ne pourront nous sauver des souflrances de la terre ; tôt ou tard, nous subirons le sort d’Icare, et, plus malheureux (jue lui, nous devrons vivre parmi ceux que nous cherchions à fuir.

Pour pouvoir mépriser l’ingratitude, nous devons toujours aimer sans espoir de retour.

Nous vivons résignés ou combattants, selon que nous considérons le ciel ou la terre.

L’espril cl la science sèment des cliirlés dans la vie; le comr cl l’amour nous plongent dans la miil, mais une unit èloilce.

Les rormes de ràme ont aussi leur vulu|)lé.

Comme aux chaudes soirées d’été des lueui’s orageuses illuminent l’horizon, à la fin d’une existence ardente, les souvenirs des passions éclairent par instants l’âine assombrie.

Devant l’amour la fleur vaut le héros.

Sentinelle avancée, notre curiosité interroge les horizons d’oulre-lomlic, et ne reçoit pour réponse que le vain bruit d’un écho.

Il y n des forces iniques, cruelles, méprisahlcs, et des foi*ces inajeslueuscs. Les forces de la nature ont toujours un caractère de grandeur et de vérité.

Toute force doit être conlre-pest'C par une force rivale, sinon elle décline, emportée par son propre poids.

Toute pliilosopliie ou religion est rcspeclable, dès quelle est sincère.

Vouloir qu’un rationaliste soit mystique, c’est vouloir que le fleuve se transforme en lac.

L’Iiomme vauiteu.v voit un ennemi dans celui qui ne partage pas ses opinions.

20fi

La variété est une condition de l’harmonie. La forêt est surtout belle par la variété de ses plantes.

Le sentiment sans la raison est une beauté éplorée, la raison sans le sentiment est une beauté froide.

La raison doit surveiller le sentiment pour qu’il ne devienne pas la proie des instincts.

Résister au temps est le but de notre vie; il faut que le spiritualisme élève une digue au rapide courant des choses passagères.

Des sensations innombrables forment notre esprit, comme les sources la mer.

Il faut de la chaleur d’ànie pour faire éclore les semences de la vérité.

Le raisonnement est le seul remède à la crédulité, mais il ne peut rien sur la foi.

Si la paresse conduit souvent à la religion, souvent aussi l’orgueil conduit au scepticisme.

Décider à la légère de questions philosophiques ou religieuses est un signe d’étroitesse d’esprit.

La souffrance a pour mère la sensibilité, et pour fille la philosophie.

l'n amour sérieux méeoiimi, uni ;i la eonlemplnlion de la nature, produit le myslicisine.

Dans le mysticisme il y a une croyance ardente mêlée à un froid scepticisme ; cl■oyauco au sentiment et dédain pour les sciences.

.Nous sommes inclinés aux actes sans v être obliijés.

.Notre volonté ne meut dans un espace restreint; nous .sommes libres néanmoins, comme des passagei’s sur un navire.

Comment se forment nos connaissances, comment se développent nos bicultés, comment se complète notre âme dans nos émotions de chaque jour — cela est encore â découvrir. De tous les points de l'espace les .sensations nous affluent, et

les images les plus diverses se reflètent en notre esprit ; la volonté et le jugement les rassemblent, et les mettent dans cet ordre qui constitue notre individualité.

Le temps est comme une mer agitée où flottent les formes extérieures.

Les formes changeantes éveillent en notre âme les sentiments les plus divers ; elles nous montrent le temps créateur et destructeur.

Le temps abaisse pour relever, et élève pour abaisser ; c’est dans cette succession que nous concevons la Justice.

La réaction est la condition de toute existence.

La vie inonde la matière, y trace des courants rapides, qui lui donnent sa variabilité.

Dans la mort nous voyons l’immobilité, c’est une fausse image.

Spirituellement , tout est vivant et tout parle. D’une chose morte peuvent s’échapper, pour l’esprit, des éclairs de vie ; les sphin.x de granit, couchés dans les mornes déserts Égyptiens, parlent à ceu.\ qui s’y arrêtent.

La mort nous semble surtout repoussante dans le règne animal ; les feuilles mortes exhalent parfois un doux parfum. Un cadavre, une fleur flétrie, les ruines d’un édifice, nous font naître trois sortes de tristesses; la première est la plus voisine de la terre, la dernière la plus proche de l’idéal.

Tous nos sentiments s’enchaînent : l’origine de ce doux sourire est le départ d’un chagrin, et cette parole de mort et d’affliction résonne sur une corde d’amour — le souvenir d’un être aimé.

L’immutabilité éternelle ne peut être saisie par notre esprit : êtres temporaires, nous ne pouvons raisonner que selon notre nature finie.

Voyant tant de choses paraître et disparaître sous nos yeux, et nous trouvant toujours au milieu des manifestations du temps, nous ne pouvons réfléchir sérieusement à la brièveté de notre existence. Notre regard s’habitue h la vue du précipice que nous côtoyons chaque jour, et nous ne nous trouvons plus éphémères, quand nous comparons notre vie à celle de la plupart des autres êtres. Nous voyons mourir avant nous l’insecte, l’oiseauj le quadrupède, et cela nous rassure sur notre propre durée. Mais que pensent de la longévité humaine, les vieux chênes? Que pense des vieux chênes, le rocher? Et du rocher, les étoiles? Et des étoiles, l’ünivers?

Nous ne pouvons échapper îi l’obscur tourbillon des choses passagères, que par la contemplation.

Préciser c’est restreindre.

Ln précision s’allie au Présent, et la généralisation h l’Avenir.

Un jour brillant fait distinguer les détails d’un objet ; une lueur incertaine fait apprécier son ensemble, elle grandit les proportions en noyant le fini dans l’ombre de l’iufini.

Les âmes également pénétrées du spirituel et du matériel aiment les heures du crépuscule, union du jour et de la nuit qui doit enfanter un jour nouveau; celles qui penchent vers le matériel recherchent le brillant éclat du jour; celles qui penchent vers le spirituel aiment l’ombre et la pâle lueur des astres.

Les œuvres édifiées sur l’amour sont les seules glorieuses et dunibles. La science est une base sujette aii.\ tremblements.

L’ànie a ses soleils levants et ses soleils couclianls, son midi el son scplenlrion; elle a ses vertes prairies où murmurent les douces espérances, comme des abeilles au fond des fleure, et ses plaines désertes, froides, neigeuses, où l’on entend voleter les idées funèbres. 11 y a dans l’àme des forêts ténébreuses où serpentent des sentiers inconnus, qui se croisent sans fin en multipliant les carrefours; il y a des vallées et des montagnes sans nom, où l’on descend et l’on gravit privé de désirs; et çà et l:i, croissent des plantes dont les parfums étranges nous rendent chancelants d’une douloureuse ivresse.

Si nous ouvrions pour la première fois les yeux à la lumière alors que notre esprit se serait déjà développé, nous serions effrayés autant qu’émerveillés du spectacle de la nature ; nous voudrions pénétrer le mystère de ses formes et de ses couleurs, et nous nous laisserions séduire par l’amour de la métaphysique.

Quand, après de longues combinaisons, la matière arrive à former un organisme humain presque parfait, l’esprit de

vérité, par l’inlermédiaire du monde extérieur, se manifeste à lui.

L’homme sc grandit par les souffrances endurées sans révolte.

Les prières, les larmes, les sacrifices nous rapprochent du bonheur parfait parce qu’ils nous épurent.

Les esprits tendent à se combattre, et les cœurs à s’unir.

Nos horizons s’élargissent à mesure que nos espérances se fortifient.

Les théories philosophiques ne peuvent s’établir que sur les ruines de nos plus nobles illusions.

21 ÎJ

C’est aussi écouter la raison , que de reconnaître qu’il ne faut pas toujours raisonner.

Les vérités de sentiment sont indémontrables et jaillissent des profondeurs de l’âme. Elles sont les plus puissantes, et ce sont elles qui font les martyrs.

L’immense nuit nous entoure, nous ne pouvons y briller que par nos bons sentiments, mystérieuse auréole.

Il y a pour nous deux mondes : le visible et l’invisible. Le premier permet le raisonnement, l’audace, l’indépendance; le second n’admet que la foi.

Nous avons le droit de raisonner les lois de tout pouvoir temporel et de nous révolter contre les actes arbitraires.

mais nous devons garder le silence devant les mystères d’outre-raonde.

Nous altérons notre bonheur toutes les fois que nous dirigeons notre curiosité vers le monde invisible, et chaque jour se renouvelle pour nous le chàlimenl de notre premier père.

Il faut un grand courage pour luUer avec l’invisible, lutteur fantastique qui s’efface sous les coups qu’on veut lui porter.

Si, poussé par notre curiosité, nous nous avançons vers les sphères invisibles avec nos orgueilleux désirs, et si nous travaillons à déchirer le voile de chair qui nous sépare de la vérité pure, nos jours s’écouleront dans une cruelle tourmente; mais si, après avoir longtemps lutté, nous osons enfln reconnaître notre faiblesse, nous serons récompensés de notre sincérité par le calme qui se répandra en nous.

Toute cause n’est qu’un effet, nous devrions rétrograder à

l’infini pour trouver la primordiale origine. Nous souffrons d’un coup reçu, et nous eu cherchons la cause — c’est une pierre qui nous a alleint dans sa chute — l’explicalion nous suffit, effrayé que nous sommes de nous voir descendre dans le sable mouvant de la causalité.

Le doute philosophique est une sorte d’oscillation entre le faux et le vrai, le passager et l’éternel, le changeant et l’immuable ; il résulte de la conscience de noire petitesse devant l’immensité, et de notre faiblesse devant finfini où nous nous sentons naufrager.

Le doute serait l’état le plus parfait de la raison, s’il ne se trouvait en nous un senlimeni supérieur, l’amour, qui nous donne les qualités expansives et nous détourne du scepticisme.

S’il est un doute de sentiment qui nous incline devant les mystères de la nature, il en est un autre, systématique et aride, qui exprime l’orgueil de la raison.

L’orgueil et rhumililc sont deux abîmes : le gouffre est par dessus nos têtes aussi bien que sous nos pieds.

La superstition peut s’allier à une grande âme; elle montre la simplicité du cœur.

En voulant concilier les philosophes et les croyants, on »

crée des écoles de dialectique, on tombe de la philosophie dans la grammaire, et l’on se plonge dans l’obscur mystère de l’origine des langues.

Serions-nous nés pour nous complaire en des plaisirs fugitifs? Serait-ce pour défier la souffrance et le malheur partout où ils se montreront? L’humanité doit-elle porterie deuil de sa propre existence? Sommes-nous sous l’autorité d’un Dieu vengeur?

Telles sont les questions insolubles qui se pressent au front des chercheurs. En vain leurs années s’écouleront sur ces sujets surhumains, ils n’en deviendront pas plus clair-

voyants, et tôt ou tard ils seront obligés do chercher la véritable vie dans la religion du cœur. Quelques-uns pourtant, âmes ardentes, et jamais tassées dans la recherche de la vérité, arrivent à leur dernier terme sans avoir déposé leurs armes un seul instant ; ils ont été des héros dans la brillante mêlée des idées et ils se sont vus couronnés des lauriers de la gloire, mais ils ont choisi, pour arriver au bonheur, la voie la plus périlleuse.

La félicité souveraine, inconnue sur la terre, est comme la fleur de la perfection.

Si en ce monde tel malheur est la conséquence d’un bonheur dépensé ou s’il doit être la cause d’un bonheur à venir, nous ne pouvons le savoir , bornés que nous sommes entre l’obscurité du berceau et celle de la tombe, et ignorants de la chaîne infinie des existences.

Il n’y a nulle fin aux interrogations. Pourquoi la prairie est-elle verte? Pourquoi les arbres ont-ils des branches? Pourquoi avons-nous deux mains? Pourquoi telle fleur est-elle éclose pendant que telle autre se flétrissait ? Pourquoi vivre? — ■ Et pourquoi tant de questions?

Si l’esprit nous dil : cherchez et trouvez, le cœur nous dit : aimez et croyez. On arrive à croire, mais jamais on ne trouve.

L’esprit, avant de pouvoir se reposer dans une foi sérieuse, doit parcourir trois âges. Dans le premier il croit aveuglément. Dans le second, inspiré par sa curiosité, il cherche à pénétrer tous les mystères qui l’entourent : c’est un temps de tourments et de luttes, qui l’amène h reconnaître son impuissance. Dans le troisième, il cherehe à se grandir par l’amour, en adorant en silence une puissance souveraine ; s’il y parvient, il ne tarde pas ü goûter une joie pure et à se sentir transporté dans une atmosphère sereine.

Les paroles nous manquent pour exprimer tous les sentiments que nous fait naître l’Immensité. Nous ne pouvons formuler toutes les impressions que l’univers nous envoie, nos organes n’ont pas un degré de perfection qui nous permette d’entrer en communication avec l’infinité des choses créées; notre âme est à chaque instant éclairée de lueurs incertaines, colorée de nuances insaisissables, assaillie de fantômes et

agitée de vagues intuitions, qui font le tourment de ceux qui cherchent l’absolu en ce monde, et veulent transformer le pygmée en colosse et la nuée en airain indestructible.

Pondant que, soumise à l’inlluencc des heures, notre chair flotte dans l’océan des métamorphoses, nous sentons vivre en nous un temps imaginaire, que notre volonté arrête, précipite ou immortalise.

Nous nous plaisons à conjecturer sur des choses lointaines et invisibles, et plus nous nous en approchons, plus nous nous éloignons de notre propre nature en sortant du cercle d’action qui nous est tracé. En nous aventurant dans les profondeurs de la science pour y trouver la raison première des créations, nous ne tardons pas à descendre la pente de l’absolu pour tomber dans une inhumaine abstraction.

L’homme n’agit pas seulement quand il se livre à un travail extérieur; le rêve aussi, quand il aspire à la vérité et à la beauté, est une action qui s’accomplit dans les régions supérieures.

La raison semble approuver le sentiment qui nous conseille de nous élever à la vérité par la contemplation de la beauté.

Le Beau nous apprend la réserve parce que nous y voyons un caractère divin ; nous craignons de l’obscurcir par notre approche et nous comprenons que nous sommes sur la terre pour y vivre dans la retenue, en faisant le sacrifice de nos instincts au sentiment de l’Idéal.

Nos calculs sur l’invisible sont dérisoires; il n’est pas donné au passager d’analyser l’Éternel.

Dès que nous nous plaçons en présence de l’Absolu, nous n’avons plus de mesure assez petite pour apprécier les actions humaines ; la variété des réalités finies s’efface pour nous dans l’obscurité d’un abîme.

Nous devons marcher vers le Bonheur, mais il ne nous est pas permis de le saisir en ce monde : êtres imparfaits, nous succomberions sous le poids d’un bonheur parfait.

En nous pénétrant de l’idée de l’Immortalité, nous affermissons nos bons sentiments.

Sous la voûte profonde des deux, au milieu de la nature toujours religieuse dans son expression, c’est un crime pour une créature mortelle de subtiliser son sentiment en affectant la force. Le spectacle que nous offre l’Univers doit éteindre en nous tout désir orgueilleux et nous ramener la paix.

Château d'Acoz, décembre ^861.

l NO «4

A PARAITIU:, DU MKME AUTElli ;

IIelres de souTunE 2 vol.

Portraits I vol.

OCTAVE PIRMEZ

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