PARTI DE PAUMA NO K
Et vous, devanciers, unissez-vous à elles tendrement, car elles s’unissent tendrement à vous.
J’ai repassé les temps anciens,
Je suis resté à étudier au pied des grands maîtres, Maintenant, s’il convenait, oh ! que les grands maîtres revinssent m’étudier.
Mépriserai-je l’antiquité au nom de ces Etats ?
Mais ceux-ci sont les enfants de l’antiquité venus la justifier.
Poètes, philosophes, prêtres disparus,
Martyrs, artistes, inventeurs, gouvernements de jadis, Façonneurs de langages sur d’autres rives,
Nations naguère puissantes, à présent réduites, disparues ou ruinées,
Je n’ose poursuivre avant de porter respectueusement à votre crédit de ce que vous avez laissé, jusqu’ici porté. Je l’ai examiné, reconnais que c’est admirable (je le parcours un moment),
Estime que rien ne saurait être plus grand, rien ne saurait ja^ ais mériter davantage qu’il ne mérite,
Tout cela attentivement contemplé un bon moment puis écarté par moi,
Je me tiens à ma place ici avec mon temps.
Ici pays féminins et masculins,
Ici les privilèges d’héritier et héritière du monde, ici la flamme des matérialités,
Ici la spiritualité, la traductrice, la franchement reconnue,
La toujours attentive, le finale des formes visibles,
Celle qui satisfait maintenant s’avance après l’attente convenable,
Oui, la voici venir, ma maîtresse, l’âme.
L’âme,
A tout jamais, à tout jamais — plus longtemps que la terre n’est brune et solide — plus longtemps que l’eau ne baisse et monte.
Je ferai les poèmes de la matière, car je crois qu’ils doivent être les plus spirituels poèmes,
Et je ferai les poèmes de mon corps et des choses mortelles, Car je crois que je me pourvoirai ainsi des poèmes de mon âme et des choses immortelles.
Je composerai un chant pour ces États, que nul État ne soit en aucun cas soumis à un autre État,
Et je composerai un chant, qu’il doit y avoir amitié de jour et de nuit entre tous les États et entre deux quelconques d’entre eux,
Et je composerai un chant pour les oreilles du Président, rempli d’armes aux pointes menaçantes,
Et derrière les armes d’innombrables visages mécontents ; Et je fais un chant pour Celle qui est faite de tous, L’éclatante, armée de serres, dont la tête les domine tous, La hardie, la guerrière qui les comprend et domine tous,
(Si haut la tête de quelque autre, cette tête-là les domine toutes.)
Je reconnaîtrai les pays contemporains,
PARTI DE PAUMANOK
Je suivrai les contours de toute la géographie du globe et saluerai courtoisement chaque cité grande ou petite,
Et les métiers! J’inscrirai dans mes poèmes qu’avec vous est l’héroïsme sur terre et sur mer,
Et je rendrai compte de tout héroïsme au point de vue américain.
Je chanterai le chant du compagnonnage,
Je montrerai ce qui seul doit finalement conj oindre ces États,
Je crois qu’ils fonderont leur propre idéal d’affection virile, en le montrant chez moi,
Jeferai donc flamber de moi les feux ardents qui menaçaient de me consumer,
J’enlèverai ce qui a trop longtemps étouffé ces feux couvant sous la cendre,
Je leur laisserai complet abandonnement,
J’écrirai le poème-évangile des camarades et de l’affection, Car qui, si ce n’est moi, comprendrait l’affection avec toute sa douleur et sa joie ?
Et qui si ce n’est moi serait le poète des camarades ?
Je suis l’homme ingénu des qualités, siècles, races,
Je sors du peuple dans son propre esprit,
Voici ce que chante la foi sans restrictions.
Tous ! tout ! Que d’autres ignorent ce qu’ils veulent,
Je fais le poème du mal aussi, je commémore cette part aussi, Je suis tout aussi mauvais que bon moi-même, et ma nation de même, — et je prétends qu’en fait le mal n’existe pas,
(Ou s’il existe je prétends qu’il est tout aussi important pour toi, pour le pays ou pour moi, que toute autre chose.)
Moi aussi, à la suite de beaucoup et suivi par beaucoup, j’inaugure une religion, je descends dans l’arène,
(Il se peut que je sois destiné à y pousser les cris les plus forts, les clameurs retentissantes du vainqueur,
Qui sait ? Ils peuvent encore jaillir de moi et planer audessus de toutes choses.)
Chaque chose n’existe pas pour elle-même,
Je dis que la terre tout entière et tous les astres du ciel n’existent que pour la religion.
Je dis que nul homme encore n’a été assez dévot de moitié,
Nul encore n’a rendu un culte ni adoré assez de moitié,
Nul n’a commencé de songer combien divin il est lui-même et combien certain est le futur.
Je dis que la grandeur réelle et permanente de ces Etats doit être leur religion,
Autrement il n’est point de grandeur réelle et permanente;
(Ni caractère ni vie dignes de ce nom sans religion,
Ni pays, ni homme, ni femme, sans religion.)
Que faites-vous, jeune homme ?
Etes-vous si appliqué, si adonné à la littérature, la science, l’art, la galanterie ?
A ces réalités visibles, politique, problèmes ?
A votre ambition ou vos affaires, quelles qu’elles soient?
PARTI DE PAUMANOK
C’est bien — je ne dis pas un mot contre ces choses-là, je suis également leur poète.
Mais voyez! ces choses-là tombent rapidement, dévorées pour la religion,
Car toute matière n’est combustible pour chauffer, impalpable flamme, la vie essentielle de la terre,
Plus que ne sont ces choses-là pour la religion.
Que cherches-tu, si rêveur et silencieux ?
Que te manque-t-il, camarade ?
Cher fils, penses-tu que c’est l’affection ?
Ecoute, cher fils — écoutez, Amérique, fille ou fils,
C’est chose douloureuse d’aimer un homme ou une femme à l’excès, et pourtant cela satisfait, cela est grand,
Mais il est une autre chose très grande, qui fait s’accorder l’ensemble,
Qui, magnifique, au-dessus de la matière, passe et d’une main incessante pourvoit tous.
Sache-le, uniquement pour laisser tomber en terre les germes d’une plus grande religion,
Je chante, chacun pour sa sorte, les chants qui suivent.
Mon camarade !
Pour que tu partages avec moi deux grandeurs, et une troisième qui se lève, les embrassant toutes et plus splendide,
La grandeur de l’Amour et de la Démocratie, et la grandeur de la Religion .
Mélange qui m’est propre, l’invisible et le visible.
Océan mystérieux où les courants se déversent,
Esprit prophétique des matérialités changeant et vacillant autour de moi,
Etres vivants, identités sûrement auprès de nous dans l’air en ce moment sans que nous le sachions.
Contact de tous les jours et toutes les heures auquel je ne puis me soustraire,
Choisissant ceux-ci, par ceux-là sollicité à demi-mot.
Celui qui, depuis l’enfance, n’a cessé un jour de me donner un baiser,
N’a pas enroulé et serré autour de moi le lien qui m’attache à lui,
Plus fortement que je ne suis attaché aux cieux et tout le monde spirituel,
Après ce que ceux-ci ont fait pour moi, en m’inspirant mes thèmes.
Oh ! ces thèmes — égalités ! ô divine moyenne !
Mélodies sous le soleil, avant-courrières de l’aube telles qu’à présent, ou à midi, ou au couchant,
Accents musicaux qui s’épandent à travers les âges et maintenant parviennent ici,
Je m’abandonne à vos harmonies audacieuses et composites, les enrichis et les passe allègrement en avant.
En faisant dans l’Alabama ma promenade matinale,
J’ai vu l’endroit où l’oiseau-moqueur, la femelle posée sur son nid dans les ronces, couvait ses petits.
PARTI DE PAUMANOK
J’ai vu le mâle aussi,
Je me suis arrêté à l’écouter tout près de moi, gonflant sa gorge, chanter joyeusement.
Et comme j’étais arrêté, me vint à l’idée que ce pourquoi il chantait en réalité n’était pas là seulement,
Pas seulement pour sa compagne ni lui-même, ni tous ceux qui faisaient retentir les échos,
Mais, subtil, caché, bien plus outre,
Il transmettait un don et un présent occulte à ceux qui étaient en train de naître.
Démocratie ! tout près de toi une gorge se gonfle à cette heure et chante joyeusement.
Ma femme ! pour les petits après nous et de nous,
Pour ceux qui sont d’ici et ceux à venir,
Je vais, exultant d’être prêt pour eux, faire tomber maintenant une pluie de chansons plus vigoureuses et plus fi ères qu’aucune autre jamais entendue sur la terre.
Je ferai les chants de la passion pour leur faire un chemin,
Et vos chants, criminels hors la loi, car je vous examine avec les yeux d’un parent, et vous prends avec moi tout comme quiconque.
Je ferai le vrai poème de la richesse,
Acquérir pour le corps et l’esprit tout ce qui s’attache et se perpétue et ne se perd pas par la mort ;
Je répandrai l’égotisme et le montrerai au fond de tout, et je serai le barde de la personnalité,
Et je montrerai du mâle et de la femelle que l’un est seulement l’égal de l’autre,
Et les organes et actes sexuels! Oh! concentrez-vous en moi, car je suis résolu à vous publier d’une claire voix courageuse pour prouver votre gloire,
Et je montrerai qu’il n’y a nulle imperfection dans le présent et ne peut y en avoir dans l’avenir.
Et je montrerai que, quoi qu’il arrive à quiconque, cela peut se changer en résultats splendides,
Et je montrerai qu’il ne peut rien arriver de plus beau que la mort,
Et je passerai un fil à travers mes poèmes faisant que le temps et les événements forment un tout,
Et que toutes choses dans l’univers sont d’absolus miracles, chacune aussi profonde que telle autre.
Je ne ferai pas de poèmes par rapport aux fragments,
Mais je ferai poèmes, chants, pensées par rapport à l’ensemble,
Et je ne chanterai point par rapport à un jour, mais par rapport à la totalité des jours,
Et je ne ferai pas un poème ni le moindre fragment de poème qui ne se rapporte à l’âme,
Parce qu’après avoir contemplé les objets de l’univers, je reconnais qu’il n’en est pas un, ni aucune parcelle d’aucun qui ne se rapporte à Fâme^
Quelqu’un demandait à voir l’âme ?
Vois, ta propre forme et ta figure, individus, substances, bêtes, les arbres, les rivières courantes, les rochers et les sables.
PARTI DE PAUMANOK
Tout renferme des joies spirituelles et les dégage ensuite ;
Comment le corps réel pourrait-il jamais mourir et être enseveli ?
De ton corps réel et du corps réel de tout homme ou femme.
Tout échappera, de point en point, aux mains des ensevelisseurs et passera en des sphères appropriées,
Emportant le profit qu’il a tiré depuis le moment de la naissance jusqu’au moment de la mort.
Les caractères assemblés par le typographe ne rendent leur impression, le sens, l’affaire principale,
Plus que la substance et la vie d’un homme ou la substance et la vie d’une femme ne rendent dans le corps et l’âme,
Indifféremment avant la mort et après la mort.
Regardez, le corps comprend et s’atteste le sens, l’affaire principale, le corps comprend et s’atteste l’âme ;
Qui que tu sois, combien superbe, combien divin est ton corps ou telle de ses parties !
Qui que tu sois, à toi des annonciations sans fin !
Fille des peuples, tu attendais ton poète ?
Tu attendais celui dont la bouche ruisselle et qui indique de la main ?
Vers les hommes de ces Etats et vers les femmes de ces Etats,
Des mots exultants, des mots aux térres de la Démocratie.
Terres entreliées, nourricières !
Terre de charbon et fer! terre d’or ! terre de coton, sucre, riz !
Terre de blé, bœuf, porc ! terre de laine et chanvre ! terre de la pomme et du raisin !
Terre des plaines pastorales, herbages du monde ! terre de ces interminables plateaux à l’air délicieux !
Terre des troupeaux, des j ardins, des saines huttes en torchis !
Terre où serpente au nord-ouest le Columbia, serpente au sud-ouest le Colorado !
Terre du Chesapeake à l’est ! terre du Delaware !
Terre de l’Ontario, Erié, du Huron, Michigan !
Terre des Treize Anciens ! terre du Massachusetts ! terre du Vermont et Connecticut !
Terre des rivages d’océan ! terre de sierras et pics !
Terre de bateliers et marins ! terre de pêcheurs !
Terres inséparables ! les enlacées ! les passionnées !
Les côte à côte ! les frères aînés et les cadets ! terres bien membrées !
Terre des femmes grandes ! la féminine ! les sœurs expérimentées et les sœurs inexpérimentées !
Terre qui respire largement ! liée au pôle ! rafraîchie par les brises mexicaines ! la diverse ! la compacte !
La Pensylvanienne ! la. Virginienne ! la terre des deux Carolines !
Oh ! toutes sans exception mes bien-aimées! mes nations intrépides ! Oh! moi en tout cas je vous enveloppe toutes en mon amour absolu !
Je ne puis me libérer de vous ! pas plus de l’une que de l’autre !
O mort ! Oh ! malgré tout, je suis toujours parmi vous, invisible à cette heure, avec mon amour inextinguible,
Parcourant à pied l’Angleterre-Neuve,en ami, en voyageur,
PARTI DE PÀUMANOK
Barbotant pieds nus au bord des petites vagues estivales sur la plage de Paumanok,
Traversant les prairies, encore établi à Chicago, établi dans chaque ville,
Observant curiosités, naissances, nouveautés, bâtiments, objets d’art,
Ecoutant orateurs et oratrices dans les salles publiques,
Des Etats et d’un bout à l’autre comme pendant la vie, chacun, homme et femme, mon voisin,
Le Louisianais, le Géorgien aussi proches de moi, et moi aussi proche de lui et d’elle,
Ceux du Mississipi et d’Arkansas, toujours avec moi, et moi toujours avec chacun d’entre eux,
Toujours sur les plaines à l’ouest du fleuve spinal, toujours dans ma hutte en torchis,
Toujours revenant vers l’est, toujours en New-Jersey ou en Maryland,
Toujours Canadien bravant l’hiver gaiement, la neige et la glace, mon plaisir,
Toujours vrai fils du Maine ou du New-Hampshire, du Rhode-Island ou du New-York,
Toujours voguant vers d’autres rivages pour les annexer, saluant toujours chaque nouveau frère,
Par ces présentes appliquant mes feuilles aux nouveaux venus dès l’instant qu’ils s’unissent aux anciens,
Venant moi-même parmi les nouveaux venus pour être leur compagnon et leur égal, venant en personne vers toi à cet instant,
Te poussant vers des actes, types, spectacles, avec moi.
Avec moi en me tenant fermement, vite pourtant, vite en route.
Attache-toi à moi pour la vie,
(Il se peut qu’il faille me prier bien des fois avant que je consente à me donner vraiment à toi, mais qu’importe ?
La Nature ne doit-elle être priée bien des fois ?)
Je ne suis pas un mignon dolce affettuoso ,
Barbu, hâlé, grisonnant, rébarbatif, je suis arrivé,
Pour qu’en luttant on me dispute, lorsque je passe, les prix substantiels de l’univers,
Car ceux que j’accorde, quiconque peut les gagner en persévérant.
Je m’arrête un instant sur ma route,
A toi ! et à l’Amérique !
J’exalte encore le présent, j’annonce encore joyeux et sublime, l’avenir des Etats,
Et quant au passé je publie ce que l’air retient des rouges aborigènes.
Lès rouges aborigènes,
Laissant des souffles de nature, des rumeurs de pluie et vents, tels des appels d’oiseaux et d’animaux dans les bois, traduits pour nous en syllabes comme noms,
Okonee, Koosa, Ottawa, Monongahela, Sauk, Natchez, Chattahoochee, Kaqueta, Oronoco,
Wabash, Miami, Saginaw, Chippewa, Oshkosh, Walla- Walla,
Laissant cela aux Etats, ils se fondent, disparaissent, char- , géant l’eau et la terre de noms.
PARTI DE PAUMANOK
Débordant et prompt, désormais.
Eléments, races, adaptations, turbulent, vif, audacieux,
Un monde à nouveau primitif, des perspectives de gloire incessantes et rameuses,
Une race nouvelle dominant les races antérieures et bien plus grande, avec de nouvelles luttes,
Une nouvelle politique, des littératures et religions nouvelles, des inventions et arts nouveaux.
Cela, ma voix l’annonce — je ne dormirai plus et me lèverai,
Vous, océans qui êtes restés calmes au fond de moi ! comme je vous sens, insondables, soulevés, préparant vagues et orages sans précédents.
Voyez, les vapeurs qui fument à travers mes poèmes,
Voyez, dans mes poèmes les immigrants qui sans trêve arrivent et débarquent.
Voyez, en arrière, le wigwam, la piste, la cabane du chasseur, le bateau plat, la feuille de maïs, la concession, la primitive clôture, et le village de frontière.
Voyez, d’un côté la mer du Ponant et de l’autre la mer du Levant, qui s’avancent et se retirent sur mes poèmes comme sur leurs propres rivages,
Voyez, ces pâturages et ces forêts dans mes poèmes — voyez ces animaux sauvages et domestiques — voyez, outre Kaw, d’innombrables troupeaux de bisons qui paissent l’herbe courte et frisée,
Voyez, dans mes poèmes, ces cités de l’intérieur solides et vastes aux rues pavées, aux édifices de pierre et fer, leur trafic incessant et leur commerce,
Voyez, la presse à vapeur aux multiples cylindres — voyez, le télégraphe électrique qui traverse le continent,
V oyez, à travers les profondeurs de l’Atlantique les pulsations de l’Amérique qui atteignent l’Europe, les pulsations de l’Europe qui répondent ponctuelles,
Voyez, la puissante et vite locomotive qui part, haletante en jetant un coup de sifflet,
Voyez, les laboureurs qui labourent leurs terres — voyez, les mineurs qui creusent les mines — voyez les fabriques sans nombre,
Voyez, les ouvriers qui s’activent à leur établi avec leurs outils — voyez émerger d’entre eux juges suprêmes, philosophes, Présidents, vêtus en ouvriers,
Voyez, flânant à travers les ateliers et les campagnes de ces Etats, moi le bien-aimé, tenu étroitement le j our comme la nuit,
Ecoutez les échos retentissants de mes chants par là — lisez les allusions venues enfin.
O ! intime camarade ; Oh ! nous voici enfin toi et moi, et nous deux seulement.
Oh ! un mot pour éclaircir la route devant soi à l’infini !
Oh ! quelque chose d’extatique et d’indémontrable ! ô sauvage musique !
Oh ! maintenant je triomphe — et toi aussi, je le veux ;
Oh ! la main dans la main — ô salutaire plaisir — oh ! un de plus qui me désire et m’aime !
Oh ! vite en me tenant fermement — vite, vite en route avec moi.
CHANT DE MOI-MÊME
Je me célèbre et me chante.
Et mes prétentions seront tes prétentions,
Car chaque atome qui m’appartient quasiment t’appartient.
Je muse et invite mon âme,
Je me penche et muse à mon aise en observant un brin d’herbe estival.
Ma langue, chaque atome de mon sang, faits de ce sol, cet air,
Né ici de parents nés ici, grands-parents de même, et leurs parents de même,
Agé maintenant de trente-sept ans, santé parfaite, je commence,
Espérant ne plus cesser qu’à la mort.
Ecoles et cultes suspendus,
M’éloignant un moment content de ce qu’ils sont, mais sans les oublier,
J’offre asile au bien ou mal, je laisse parler à tout hasard
La Nature sans frein avec l’énergie originelle.
Demeures et pièces sont pleines de parfums, les étagères débordent de parfums,
J’aspire la bonne odeur moi-même et la connais et l’aime,
Les essences me griseraient moi aussi, mais je ne le permettrai pas.
L’atmosphère n’est pas un parfum, elle ne sent pas les essences, elle est inodore,
Elle est à jamais pour ma bouche, j’en suis énamouré,
J’irai sur le talus près du bois quitter mon déguisement et me mettre nu,
Car j’aime à la folie éprouver son contact.
La buée de mon propre souffle,
Echos, ondulations, fredon de murmures, amoureuse racine, filaments soyeux, fourche et grimpante vigne,
Ma respiration et mon inspiration, mon cœur qui bat, le sang et l’air qui passent à travers mes poumons,
Les bouffées qui vous viennent des feuilles vertes et feuilles sèches, du rivage et des rochers noirâtres au bord de la mer, et du foin dans la grange,
Le son des mots gueulés que ma voix jette aux remous du vent,
Quelques baisers qui vous effleurent; quelques étreintes, un enlacement de bras,
Le jeu du soleil et de l’ombre sur les arbres lorsque les souples branches se balancent,
La joie d’être seul ou dans la presse des rues, ou par les champs et les coteaux,
La sensation de la santé, l’hymne du plein midi, ma chan-
CHANT DE MOI-MÊME
son lorsque je sors du lit et me trouve en face du soleil.
Tu avais estimé que mille arpents faisaient beaucoup ?Tu avais estimé que la terre faisait beaucoup ?
Il y a bien longtemps que tu t’exerces pour apprendre à lire?
Tu t’es senti bien fier de pénétrer le sens des poèmes ?
Reste ce jour et cette nuit avec moi et je veux que tu possèdes l’origine de tous les poèmes,
Je veux que tu possèdes tout le bon de la terre et du soleil (il reste des millions d’autres soleils),
Je ne veux plus que tu reçoives les choses de deuxième ou troisième main, ni regardes avec les yeux des morts, ni te nourrisses des spectres qui sont dans les livres,
Je ne veux pas non plus que tu regardes avec mes yeux, ni acceptes les choses de moi,
Je veux que tu écoutes de tous côtés et qu’elles passent à travers toi-même.
J’ai entendu ce que racontaient les conteurs, des contes du commencement et de la fin,
Mais je ne raconte ni le commencement ni la fin.
Il n’y eut jamais plus de commencement qu’il n’y en a aujourd’hui,
Mi plus de jeunesse ou vieillesse qu’il n’y en a aujourd’hui,
Et il n’y aura jamais plus de perfection qu’il n’y en a aujourd’hui,
Ni plus de ciel ou enfer qu’il n’y en a aujourd’hui.
Poussée, poussée, poussée toujours,
Sans cesse la poussée procréatrice du monde.
Sortis de l’ombre, des égaux s’avancent en contraste, toujours substance et multiplication, toujours le sexe,
Toujours un tissage d’identité, toujours différenciation, toujours engendrement de vie.
Raffiner ne sert de rien, cultivés et incultes sentent que c’est ainsi.
Aussi sûrs qu’est sûr le plus certain, les montants d’aplomb, entraits solides, poutres arcboutées,
Forts comme un cheval, aimants, hautains, électriques,
Moi et ce mystère nous voici posés.
Limpide et suave est mon âme, aussi limpide et suave est tout ce qui n’est pas mon âme.
Si l’un manque,tous deux manquent, et l’invisible se prouve par le visible,
Jusqu’à ce que celui-ci devienne invisible et soit prouvé à son tour.
A montrer le meilleur et le séparer du pire, les siècles l’un après l’autre s’évertuent,
Connaissant l’absolue justesse et constance des choses, pendant qu’on discute je reste silencieux, puis vais me baigner et m’admirer.
Bienvenu est chacun de mes organes et attributs, et ceux de tout homme solide et pur,
Pas un pouce ni un fragment de pouce n’est vil, et aucun ne doit être moins familier que les autres.
CHANT DE MOI-MÊME
Je suis heureux — je vois, danse, ris, chante ;
Lorsque la compagne de lit qui m’étreint et m’aime, couche à mon côté toute la nuit et s’éloigne à la pointe du jour à pas de loup,
Me laissant des corbeilles couvertes de linges blancs qui gonflent la maison de leur abondance,
Vais-je différer mon acceptation et ma jouissance, pour crier à mes yeux,
Qu’ils cessent de s’attacher à sa suite sur la route,
Et sur le champ calculent et m’établissent à un sou près La valeur exacte d’une et la valeur exacte de deux, et laquelle l’emporte ?
Preneurs en faute et questionneurs m’entourent,
Gens que je rencontre, l’effet sur moi de mes années d’enfance, le quartier et la ville où je demeure, ou le pays,
Les derniers événements, découvertes, inventions, société, auteurs anciens et nouveaux,
Mon dîner, mon costume, mes compagnons, mon air, compliments, redevances,
L’indifférence réelle ou imaginaire d’un homme ou d’une femme que j ’aime,
La maladie d’un de mes parents ou de moi-même, ou méfait, perte ou manque d’argent, dépressions ou exaltations, Combats, les horreurs d’une lutte fratricide, la fièvre des nouvelles incertaines, les événements brusques et changeants ;
Tout cela m’arrive jours et nuits et puis s’éloigne,
Mais ce n’est pas le Moi qui est moi-même.
De ce qui vous tire et entraîne, ce que je suis reste en dehors,
Reste amusé, satisfait, compatissant, oisif, un,
Regarde de haut en bas, se tient droit, ou pose le bras sur un appui certain quoique impalpable,
Regardant curieux, tête penchée de côté, ce qui va venir ensuite,
A la fois mêlé au jeu et hors du jeu, l’observant et s’émerveillant.
Je vois en arrière le temps ou moi-même je m’échinais dans le brouillard avec verbeux et disputeurs,
Je n’ai milles moqueries ni objections, j’observe et attends.
Je crois en toi, mon âme, l’autre que je suis ne doit pas s’abaisser devant toi,
Et tu ne dois pas t’abaisser devant l’autre.
Paresse avec moi sur l’herbe, délivre ta gorge de ce qui la barre,
Ce ne sont ni mots, ni musique, ni rimes qu’il me faut, ni conventions ni conférences, pas même les meilleurs,
Uniquement le bercement que j’aime, le murmure de ta voix lingulée.
Je songe comme nous étions couchés un matin d’été si limpide,
Comme tu as posé ta tête en travers de mes hanches et t’es doucement retournée vers moi,
Et as écarté la chemise de sur ma poitrine et dardé ta langue jusqu’à mon cœur mis à nu,
CHANT DE MOI-MÊME
Et t’es allongée jusqu’à toucher ma barbe et allongée jusqu’à tenir mes pieds.
Aussitôt j aillirent et se répandirent sur moi la paix et le savoir qui passent tous les arguments de la terre,
Et je sais que la main de Dieu est la promesse de la mienne, Et je sais que If esprit de Dieu est le frère du mien,
Et que tous les hommes qui naquirent jamais sont aussi mes frères, et les femmes mes soeurs et amies,
Et que la contrequille de la création est l’amour,
Et qu’à l’infini sont les feuilles, droites ou retombantes dans les champs,
Et les fourmis brunes dans les petits puits sous l’herbe,
Et les croûtes moussues de la clôture en zigzag, les tas de pierres, le sureau, la molène et la morelle en grappe.
Un enfant m’a dit Qu'est-ce que l'herbe ? en m’en apportant plein les mains ;
Que pouvais-je répondre à cet enfant ? Pas plus que lui je ne sais ce que c’est.
Je suppose qu’elle doit être l’emblème de mon naturel, tissu d’une verte étoffe d’espoir.
Ou je suppose que c’est le mouchoir du Seigneur,
Un odorant cadeau, un souvenir qu’il a laissé tomber à dessein,
Portant le nom du propriétaire en quelque sorte dans les coins afin que nous puissions le voir et le remarquer et dire A qui?
Ou je suppose que l’herbe est elle-même un enfant, le bambin issu de la végétation.
Ou je suppose qu’elle est un uniforme hiéroglyphique,
Et signifie, Je pousse également dans les larges zones et les zones étroites,
Je grandis parmi les noirs comme parmi les blancs, Canaque, Truffe, Parlementaire, Moricaud,je leur donne pareillement, je les accueille pareillement.
Et à présent il me semble qu’elle est la magnifique chevelure en broussaille des tombes.
Je te traiterai tendrement, herbe bouclée,
Il se peut que tu suintes de la poitrine des jeunes hommes, Il se peut que si je les avais connus je les eusse chéris,
Il se peut que tu sortes de vieilles gens, ou d’enfants arrachés prématurément du giron de leur mère,
Et voici que tu es le giron des mères.
Cette herbe est bien foncée pour venir de la tête blanche des aïeules,
Plus foncée que la barbe décolorée des vieillards.
Foncée pour sortir de dessous le palais rouge pâle des bouches.
Oh ! je perçois finalement tant de langues qui parlent,
Et je m’aperçois qu’elles ne viennent pas du palais des bouches pour rien.
Je voudrais pouvoir traduire ces demi-mots touchant les jeunes hommes morts et les jeunes femmes mortes,
CHANT DE MOI-MÊME
Et ces demi-mots touchant les vieillards et les mères, et les petits arrachés prématurément de leur giron.
Qu’est-il advenu, croyez-vous, des jeunes hommes et des vieillards ?
Et qu’est-il advenu, croyez-vous, des femmes et des enfants?
Ils sont vivants et bien portants quelque part,
La plus petite pousse montre qu’il n’y a au fond pas de mort,
Et s’il y en eut jamais, elle entraîna la vie plus outre, au lieu d’attendre à la fin pour l’arrêter,
Et cessa au moment où la vie est apparue.
Tout progresse et se développe, rien ne disparaît,
Et mourir est chose différente de ce que supposait quiconque, et plus heureuse.
Quelqu’un supposait-il que naître était chose heureuse ?
Je m’empresse de lui annoncer que mourir est chose tout aussi heureuse, et je le sais.
Je passe la mort avec les moribonds et la naissance avec le poupon frais lavé, et ne suis pas contenu entre mon chapeau et mes bottes.
Et j’examine des objets multiples, pas deux semblables et chacun bon,
Bonne la terre, et bons les astres, et bons tous leurs accessoires.
Je ne suis pas une terre ni l’accessoire d’une terre,
feuilles" d’herbe
Je suis le camarade et compagnon des gens, tous aussi immortels et insondables que moi-même,
(Ils ne savent à quel point immortels, mais je le sais.)
Chaque espèce pour soi et le sien, pour moi le mien c’est l’homme et la femme,
Pour moi ceux qui furent des garçons et qui aiment les femmes,
Pour moi l’homme qui est fier et sent comme blesse le dédain,
Pour moula bonne amie et la vieille fille, pour moi les mères et les mères des mères,
Pour moi les lèvres qui ont souri, les yeux qui ont versé des pleurs,
Pour moi les enfants et les procréateurs d’enfants.
Dévêts-toi ! Tu n’es pas coupable à mes yeux, ni flétri ni au rebut,
Je vois à travers le drap fin et le guingamp si oui ou non,
Et je tourne autour, tenace, cherchant à acquérir, infatigable, sans qu’on puisse se défaire de moi.
Le petiot dort dans son berceau,
Je soulève la mousseline et regarde un long moment, et sans rien dire chasse les mouches avec la main.
Le jeune gars et la jouvencelle aux joues empourprées gagnent le couvert épais du coteau,
D’en haut mon regard curieux les observe.
Le suicidé est étendu de tout son long sur le plancher ensanglanté de la chambre.
CHANT DE MOT-MÊME
J’examine le cadavre avec ses cheveux souillés, je remarque où est tombé le pistolet.
La jaserie du pavé, bandages des camions, frottement des semelles, conversations des promeneurs,
Les lourds omnibus, le cocher avec l’interrogation de son pouce, le cliquetis des chevaux ferrés sur la chaussée de granit,
Les traîneaux à neige, tintements, plaisanteries sonores, boules de neige qu’on lance,
Les hourras pour les favoris du peuple, la fureur des foules soulevées,
La civière aux rideaux fermés où l’on emporte un malade à l’hôpital,
Les ennemis qui se rencontrent, le juron qui éclate soudain, les coups et la chute,
La foule surexcitée, l’agent de police avec son insigne qui se fraye vivement un passage jusqu’au centre du groupe,
Les pierres impassibles qui reçoivent et renvoient tant d’échos,
Ces gémissements de repus ou meurt-de-faim qui tombent, frappés d’insolation ou de convulsions,
Ces clameurs de femmes subitement prises des douleurs qui rentrent en hâte pour mettre un enfant au monde,
Ces paroles vivantes ou ensevelies qui vibrent sans cesse ici, ces hurlements refoulés par les convenances,
Arrestations de criminels, gestes de mépris, propositions adultères faites et acceptées, ou rejetées d’une lèvre dédaigneuse,
J’y prête attention, au spectacle ou à la résonance de tout cela — je viens et je m’en vais.
Les larges portes de la grange rustique s’ouvrent toutes prêtes,
L’herbe fanée de la récolte s’entasse sur la charrette qui va lentement,
La claire lumière joue sur les gris et les verts roussis aux nuances confondues,
Les brassées s’empilent sur le tas qui s’affaisse.
Je suis là, j’aide les gens, je suis revenu couché au faîte de la charretée,
J’ai senti ses cahots mous, une jambe allongée sur l’autre,
Je saute des traverses et saisis le trèfle et la fléole,
Et roule en faisant la culbute, les cheveux emmêlés de fétus.
Au loin dans la solitude et les montagnes je chasse seul,
A l’aventure, émerveillé de ma légèreté et mon allégresse,
Lorsque le soir s’annonce je choisis un endroit sûr pour y passer la nuit,
Allume du feu et fais griller le gibier frais tué,
Et m’endors sur un tas de feuilles, mon chien et mon fusil à mes côtés.
Le clipper yankee porte ses cacatois volants, il fend écume et mousse,
Mes yeux reconnaissent la terre, je me penche à la proue ou crie joyeusement du haut du pont.
Levés de bon matin les bateliers et pêcheurs de mollusques sont venus me prendre,
CHANT DE MOI-MÊME
J’ai rentré le bas de mon pantalon dans mes chaussures et suis parti et j’ai eu du bon temps ;
Il aurait fallu que tu fusses des nôtres ce jour-là autour de la marmite au ragoût de poisson.
J’ai vu célébrer en plein air le mariage du trappeur dans l’Extrême-Ouest, la mariée était une Peau-rouge,
Son père et ses amis étaient assis près, jambes croisées et fumant en silence, ils avaient des mocassins aux pieds et de grandes grosses couvertures accrochées à leurs épaules,
Sur un tertre le trappeur était allongé presque entièrement vêtu de peau, le col protégé par sa barbe et ses cheveux luxuriants, et il tenait la main de sa femme,
Elle avait de longs cils, elle était nu-tête, ses cheveux droits et rudes retombaient sur ses membres voluptueux et • lui descendaient jusqu’aux pieds.
L’esclave fugitif s’approcha de chez nous et s’arrêta devant la maison,
Je l’entendis remuer au craquement des branchettes du bûcher,
Par la coupure ouverte de la porte de la cuisine je l’aperçus chancelant et à bout de forces,
Et allai vers le tronc d’arbre où il était assis et le fis entrer et le rassurai,
Et apportai de l’eau et remplis un baquet pour son corps en sueur et ses pieds déchirés,
Et lui donnai une chambre communiquant avec la mienne et lui donnai de gros vêtements propres,
Et me rappelle parfaitement bien ses roulements d’yeux et son allure gauche,
Et me rappelle lui avoir posé des emplâtres sur les écorchures de son cou et ses chevilles ;
Il resta une semaine chez moi avant d’ètre remis et de gagner le nord,
Je le fis asseoir auprès de moi à table, mon mousquet posé dans le coin,
Vingt-huit jeunes hommes se baignent près du rivage,
Vingt-huit jeunes hommes et tout amitié ;
Vingt-huit ans de vie féminine, et toute solitude.
Elle possède la jolie maison au bord de la digue,
Belle et richement vêtue, elle se cache derrière la jalousie de la fenêtre.
Lequel des jeunes hommes aime-t-elle le mieux ?
Ah ! le moins beau d’entre eux est magnifique à ses yeux.
Où allez-vous comme ça, madame ? Car je vous vois,
Vous plongez dans l’eau là-bas, pourtant restez plantée comme un piquet dans votre chambre.
Le long de la plage en dansant et riant s’avança, vingtneuvième, la baigneuse,
Les autres ne la virent pas, mais elle les vit et s’éprit d’eux.
Les barbes des jeunes hommes luisaient d’eau, elle coulait de leurs longs cheveux,
Glissait en petits ruisseaux sur tout leur corps.
Une invisible main également glissa par tout leur corps,
Elle descendit en tremblant de leurs tempes et leurs côtes.
CHANT DE MOHMÊME
Les jeunes hommes flottent sur le dos, leurs ventres blancs bombent au soleil, ils ne demandent qui s’accroche étroitement à eux,
Ils ne savent qui se soulève et s’abaisse sur eux, pendu et courbé en arc,
Ils ne songent qui iis arrosent d’embrun.
Le garçon boucher ôte son tablier d’abattoir ou raffile son couteau à l’étal du marché,
Je suis le badaud qu’amusent son bagout, sa gigue et son cancan.
Les forgerons à la poitrine noircie et velue entourent l’enclume,
Chacun a sa masse, ils sont tous là, le feu donne une chaleur ardente.
Du seuil jonché d’escarbilles je suis leurs mouvements,
La souple flexion de leur taille se soulève en mesure avec leurs bras massifs,
Passent et repassent les marteaux balancés, marteaux si lents, marteaux si sûrs,
Ils ne se hâtent pas, chaque homme frappe à son tour.
Le nègre tient ferme les rênes de ses quatre chevaux, en dessous le bloc pend lourdement après la chaîne passée autour,
Le nègre qui conduit le long fardier du chantier de pierres,
grand et solide il se tient en équilibre sur une jambe sur la bordure,
Sa chemise bleue, qui découvre sa large encolure et sa poitrine, mollit sur sa ceinture,
Son coup d’œil est calme et plein d’autorité, il rejette en arrière de son front le bord de son chapeau,
Le soleil tombe sur ses cheveux crépus et sa moustache, tombe sur le noir poli de ses membres aux formes parfaites.
Je contemple le pittoresque géant et l’aime, et je ne reste pas là,
Je m’en vais aussi avec l’attelage.
Où que je me meuve, pivote en arrière ou en avant, je suis celui qui caresse la vie,
Penché vers les recoins à l’écart et les infimes, n’oubliant ni une personne ni un objet,
Absorbant tout en moi-même et pour ce chant.
Bœufs qui faites sonner le joug et la chaîne ou faites une pause à l’ombre du feuillage, qu’est-ce que vous exprimez dans vos yeux ?
Cela me semble plus que toutes les lignes imprimées que j’ai lues dans ma vie. ,
En excursion au loin pour tout le jour, mon pas alarme le canard des bois et sa cane,
Ils s’élèvent ensemble et lentement décrivent un cercle.
Je crois en ces desseins ailés,
Et reconnais que le rouge, jaune, blanc, jouent en moi,
Et considère que le vert et le violet et la huppe en couronne sont là avec intention,
CHANT DE MOI-MÊME
Et ne traite pas la tortue d’être vil parce qu’elle n’est pas autre chose,
Et le geai dans les bois n’a jamais étudié la gamme, pourtant son ramage me semble assez bien,
Et la vue de la jument baie me fait rougir de ma sottise et m’en guérit.
Dans la nuit fraîche, le jars sauvage conduit son troupeau*
Ya-honk , fait-il, et ce cri m’arrive comme une invite,
Les malins peuvent n’y trouver aucun sens, mais en l’écoutant l’oreille tendue,
Je découvre son but et le situe là-haut vers le ciel d’hiver.
L’élan du nord au sabot aigu, le chat sur le pas de la porte, la mésange à tête noire, le chien de prairie,
Les petits de la truie qui grogne lorsqu’ils tirent après ses tétines,
La dinde et sa couvée, la mère avec ses ailes mi-étendues,
Je reconnais en eux et en moi-même l’identique vieille loi.
La pression de mon pied fait jaillir de terre les affections par centaines,
Elles se moquent de tous mes efforts pour les décrire.
Je suis amoureux de ce qui pousse en plein air,
Des hommes qui vivent parmi les bestiaux ou sentent l’océan ou les bois,
De ceux qui construisent et ceux qui gouvernent les navires et ceux qui manient hache et mailloche, et ceux qui conduisent les chevaux,
Je puis manger et coucher avec eux des semaines et des semaines.
Le plus commun, le moins cher, le plus proche, le plus naturel, cela est Moi,
Moi qui risque ma chance, dépense en vue de vastes profits, M’orne pour me donner au premier qui voudra me prendre, Ne demande au ciel de descendre au gré de ma fantaisie,
Le répands à profusion, sans cesse.
La pure contralto chante à l’orgue,
Le charpentier dégauchit sa planche, le fer de sa varlope zézaie en âpre sifflement qui monte,
Les enfants mariés et célibataires sont en route vers la mai son paternelle pour leur dîner de Grâces,
Le pilote saisit le zéro de la roue et vire en carène d’un bras vigoureux,
Le second dans la baleinière est debout le corps tendu, lance et harpon sont prêts,
Le chasseur de canards s’avance par à-coups silencieux et prudents,
Les doyens, mains en croix, sont ordonnés à l’autel,
La fileuse se meut en arrière et en avant au ronflement de
la grande roue,
Le paysan qui se promène en flânant le dimanche s’arrête à la barrière pour regarder l’avoine et le seigle,
On emmène à l’hospice, ressource dernière, le fou considéré comme incurable,
(Jamais plus comme il faisait il ne dormira dans le petit lit dans la chambre de sa mère) ;
L’ouvrier typographe à la tête grise et aux joues creuses travaille à ses casses,
Il retourne sa chique de tabac tandis que ses yeux se brouillent sur le manuscrit ;
CHANT DE MOI-MÊME
Les membres difformes sont attachés sur la table d’opération,
Ce qu’on coupe tombe horriblement dans un seau ;
La jeune quarteronne est vendue aux enchères sur l’estrade, l’ivrogne auprès du poêle au cabaret laisse choir sa tête, Le mécanicien retrousse ses manches, l’agent de police fait sa ronde, le péager surveille ceux qui passent,
Le jeune gars conduit le camion des messageries (il a mon affection, bien que je ne le connaisse pas),
Le métis noue ses chaussures légères pour lutter à la course, La chasse au dindon attire jeunes et vieux au pays d’Ouest, les uns s’appuient sur leur carabine, d’autres sont assis sur des souches d’arbres,
Le tireur sort du groupe, se met en position, couche en j oue ; Les groupes d’immigrants frais débarqués couvrent le quai ou la digue,
Pendant que les têtes crépues houent le champ de cannes à sucre, du haut de sa selle le surveillant les observe,
Un coup de clairon dans la salle de bal, ces messieurs courent après leurs danseuses, les danseurs se font la révérence, Le jouvenceau reste éveillé dans la mansarde au toit de cèdre à écouter la musique de la pluie,
Le trappeur du Michigan tend ses pièges sur la rivière qui se jette dans le lac Huron,
L’Indienne enveloppée dans son manteau à liseré jaune offre aux acheteurs mocassins et sachets en verroterie. L’amateur prqmène son regard curieux le long de la salle d’exposition, yeux mi-clos regard de côté,
Pendant que les hommes sur le pont amarrent le vapeur, on jette la planche pour les passagers qui débarquent, La petite sœur tend l’écheveau pendant que la grande sœur le dévide en pelote et s’arrête de temps en temps à cause des nœuds,
La jeune femme depuis un an mariée se remet, heureuse d’avoir, la semaine passée, mis au monde son premier né,
La jeune Yankee aux cheveux nets travaille devant sa machine à coudre ou à la fabrique ou l’usine,
Le paveur s’appuie sur les deux bras de sa demoiselle, le crayon du reporter court hâtivement sur le carnet, le peintre d’enseignes dessine des lettres en bleu et or,
Le charretier de bateaux trotte sur le chemin de halage, le comptable calcule à son pupitre, le cordonnier enduit son fil de poix,
Le chef bat la mesure pour l’orchestre et tous les musiciens le suivent,
L’enfant est baptisé, le converti fait sa première profession de foi,
Les régates se déploient sur la baie, la course est commencée (comme les voiles blanches étincellent !),
Le bouvier en surveillant son troupeau jette un cri à ceux qui voudraient s’écarter,
Le colporteur sue, sa balle sur le dos (l’acheteur barguigne pour un sou de trop) ;
La mariée défroisse sa robe blanche, l’aiguille des minutes bouge lentement sur le cadran de l’horloge,
Le fumeur d’opium s’étend tête rigide et lèvres entrouvertes,
La prostituée laisse traîner son châle à terre, son chapeau pendille sur son cou bourgeonné d’ivrognesse,
La foule rit de ses jurons canailles, les hommes s’en gaussent et se font signe de l’œil les' uns aux autres,
(Malheureuse ! ce n’est pas moi qui ris de tes jurons ni me gausse de toi) ;
Le Président tient un conseil de cabinet entouré des grands ministres,
CHANT DE MOI-MÊME
Sur la place passent se donnant le bras trois femmes d’âge, imposantes et amies,
L’équipage de la barque de pêche entasse les flétans dans la cale en couches épaisses,
Le Missourien traverse les plaines en transportant sa marchandise et ses bestiaux,
Le receveur passe dans les voitures du train et avertit les voyageurs en faisant tinter la menue monnaie,
Les parqueteurs posent le plancher, les ferblantiers posent le fer-blanc de la toiture, les maçons réclament du mortier,
A la file, chacun portant l’auge sur ses épaules, s’avancent les aides ;
Les saisons se succèdent et la foule indescriptible est réunie, c’est le quatre juillet (quelles salves de canon et mousqueterie !)
Les saisons se succèdent, le laboureur laboure, le faucheur fauche, et le grain d’hiver tombe en terre ;
Là-bas, sur les lacs, le pêcheur de brochet attend, l’œil aux aguets, près du trou creusé dans la glace,
Les souches s’entassent autour de la clairière défrichée, le colon frappe dur avec sa hache,
Les bateliers s’amarrent à la brune auprès des peupliers ou des noyers,
Les chasseurs de ratons parcourent les régions de la rivière Rouge ou celles que draine le Tennessee, ou celles de l’Arkansas,
Des torches brillent dans les ténèbres qui enveloppent le Chattahooche ou l’Altamahaw,
Des patriarches sont assis à la table du souper avec leurs fils et petits-fils et arrière-petits-fils autour d’eux,
Derrière des murs de torchis, sous des tentes de toile, se reposent chasseurs et trappeurs après leur journée de chasse,
FEUÎLIÆS D'HERBE
La ville dort et la campagne dort,
Les vivants dorment leur temps, les morts dorment leur temps,
Le vieil époux dort au côté de sa femme et le jeune époux dort au côté de sa femme ;
Et tous vers moi convergent, et moi je rayonne vers eux,
Et quoique cela signifie d’être des leurs je le suis plus ou moins,
Et d’eux tous, sans exception, j e tisse le chant de moi-même.
Vieux et jeunes je suis des leurs, des fous autant que des sages,
Sans me soucier des autres, toujours soucieux des autres,
Maternel autant que paternel, enfant autant qu’homme,
Rempli de matière grossière et rempli de matière fine,
Appartenant à la Nation des nations multiples, la plus petite autant que la plus grande,
Habitant du Midi aussi bien que du Nord, je vis en planteur nonchalant et hospitalier là-bas aux bords de FOconee,
Yankee, je vais mon chemin, habile commerçant, avec les membres les plus souples qui soient sur terre et les plus durs aussi,
Kentuckien suivant à pied la vallée de l’Elkhorn, avec mes jambières en peau de daim, Louisianais ou Géorgien,
Batelier sur les lacs, les baies ou le long des côtes, natif d’Indiana, Wisconsin, Ohio ;
A mon aise chaussé de raquettes canadiennes ou loin dans la brousse, ou avec les pêcheurs au large de Terre- Neuve,
CHANT DE MOI-MÊME
A mon aise parmi la flotte des bateaux à glace, filant avec les autres et louvoyant,
A mon aise sur les coteaux du Vermont ou dans les bois du Maine ou un ranch au Texas,
Camarade du Californien, camarade des libres gars du Nord- Ouest (j’aime leurs vastes proportions),
Camarade des flotteurs et des charbonniers, camarade de tous ceux qui vous serrent la main et vous invitent à boire et manger,
Ecolier auprès des plus simples, maître pour les plus lourds de pensée,
Novice qui débute et pourtant possède l’expérience de myriades de saisons,
Je suis de toutes les nuances et castes, de toutes les classes et religions,
Paysan, ouvrier, artiste, homme comme il faut, marin, quaker,
Détenu, maquereau, voyou, avocat, médecin, prêtre.
Je résiste à tout ce qu’on veut mieux qu’à ma propre diversité,
Respire de l’air, mais en laisse abondamment derrière moi,
Ne suis pas bouffi de mon importance, et suis à ma place.
(Les mites et le frai de poisson sont à leur place,
Les soleils éclatants que je vois et les soleils sombres que je ne vois pas sont à leur place,
Lepalpableest àsa place comme l’impalpable est à sa place.)
Voici vraiment les pensées de tous les hommes dans tous les siècles et tous les pays, elles ne sont pas particulières à moi,
Si elles ne sont pas les tiennes autant que les miennes, elles ne sont rien bu autant dire rien,
Si elles ne sont pas l’énigme et la solution de l’énigme, elles ne sont rien,
Si elles ne sont pas tout aussi proches qu’elles sont lointaines, elles ne sont rien.
Voici l’herbe qui pousse partout où s’étend la terre et s’étend l’eau,
V oici l’air commun qui baigne le globe.
J’arrive avec une musique puissante, avec mes trompettes et mes tambours,
Je ne joue pas seulement des marches pour les vainqueurs reconnus, je joue des marches pour vaincus et victimes.
On vous a dit qu’il était beau de remporter la victoire ?
Je dis aussi qu’il est beau de succomber, les batailles sont perdues dans le même esprit qu’elles sont gagnées.
Je bats le tambour pour les morts,
J’embouche ma trompette et sonne pour eux mes airs les plus retentissants et les plus joyeux.
Bravo pour ceux qui tombèrent !
Et pour ceux dont les vaisseaux de guerre s’enfoncèrent dans la mer !
Et pour ceux qui eux-mêmes s’enfoncèrent dans la mer !
Et pour tous les généraux qui perdirent des batailles et tous les héros terrassés !
CHANT DE MOT-MÊME
Et les innombrables héros inconnus, égaux aux plus sublimes héros connus !
Voici la chère servie pour tous, voici la chair pour la faim naturelle,
Elle est pour le méchant autant que pour le juste, à tous je donne rendez-vous,
Je ne veux point qu’une seule personne soit dédaignée ou exclue,
La femme entretenue, le parasite, le voleur, sont par les présentes invités,
L’esclave à la bouche lippue est invité, le vénérien est invité ;
Je veux qu’il n’y ait aucune différence entre eux et les autres.
Voici la pression timide d’une main, voici l’odeur des cheveux flottants,
Voici mes lèvres qui effleurent les tiennes, voici le murmure du tendre désir,
Voici la profondeur lointaine et la hauteur où se reflète mon propre visage,
Voici mon moi qui se perd à dessein pour ressortir.
Tu crois que j’ai quelque dessein compliqué ?
Mais oui, car les averses d’avril en ont un, non moins que le mica sur la paroi d’un roc.
Tu supposes que je voudrais étonner ?
Est-ce que la lumière du jour étonne ? Et le rouge-queue matinal qui gazouille dans les bois ?
Est-ce que plus qu’eux j’étonne ?
A cette heure je te dis des choses en confidence,
Pei*t-être ne le dirai-je pas à tout le monde, mais à toi je vais le dire.
Qui va là ? Affamé, brut, mystique, nu ;
Comment se fait-il que j’extraie de la force du boeuf que je mange ?
Qu’est-ce qu’un homme après tout ? Que suis-je ? Qu’es-tu?
Tout ce que j’inscris comme mien tu le porteras en compensation de ce qui est tien,
Autrement ce serait temps perdu de m’écouter.
Je ne geins pas comme ce qui geint par le monde,
Que les mois sont néant et la terre que fange et immondice.
Ces pleurnichards et rampants fourrez-les avec les drogues, les orthodoxes passent au quatrième plan,
Moi je porte mon chapeau comme il me plaît, dedans comme dehors.
Pourquoi prierais-je ? Pourquoi vénérerais-je et ferais-je des salamalecs ?
Après avoir scruté à fond les couches du terrain, analysé à un cheveu près, pris conseil des docteurs et calculé rigoureusement,
Je ne trouve pas de gras plus délicieux que celui qui est attaché à mes os.
CHANT DE MOI-MÊME
En tous les gens je me retrouve, ni plus grand ni moindre d’un grain d’orge,
Et le bien et le mal que je dis de moi-même, je le dis d’eux.
Je sais que je suis solide et sain,
Vers moi les objets de l’univers convergent en un flot perpétuel,
Tous portent des mots écrits pour moi et je dois déchiffrer le sens de ce qui est écrit.
Je sais que je suis immortel.
Je sais que l’orbite que je décris ne peut être parcouru par le compas d’un menuisier,
Je sais que je ne passerai pas comme le cercle de feu qu’un enfant trace avec un tison le soir.
Je sais que je suis auguste,
Je ne me tourmente pas l’esprit pour qu’il se justifie ni être compris,
Je reconnais que les lois élémentaires jamais ne demandent pardon,
(J’estime qu’après tout je ne me montre pas plus orgueilleux que le niveau à l’aide duquel j’asseois ma maison).
J’existe tel que je suis, cela suffit,
Si personne au monde ne le sait, je reste satisfait,
Et si tous le savent, je reste satisfait.
Un monde le sait, de beaucoup le plus vaste pour moi, et c’est moi-même.
Et que j’arrive à mes fins aujourd’hui ou dans dix mille ans ou dix millions d’années,
Je puis avec confiance l’accepter à présent, ou bien attendre avec une égale confiance.
La base où mon pied repose est à tenons et mortaises dans le granit,
Je ris de ce que vous nommez dissolution,
Et je connais l’amplitude du temps.
Je suis le poète du Corps et je suis le poète de l’Ame,
Chez moi sont les plaisirs du ciel autant que les tortures de l’enfer,
Je greffe les premiers sur moi et m’en accrois, je traduis les seconds en une langue nouvelle.
Je suis le poète de la femme aussi bien que de l’homme,
Et je dis qu’il est aussi grand d’être femme que d’être homme,
Et je dis qu’il n’est rien de plus grand que la mère des hommes.
Je chante le chant de l’expansion ou l’orgueil,
Nous avons assez baissé le front et assez imploré,
Je montre que grandeur n’est que développement.
Avez-vous dépassé les autres ? Vous êtes le Président ?
C’est une bagatelle, chacun parviendra plus loin que cela et continuera encore.
Je suis celui qui chemine avec la tendre nuit qui tombe,
Je jette mon appel à la terre et la mer, à demi enveloppé par la nuit.
CHANT DE MOI-MÊME
Serre-toi contre moi, nuit au sein nu — serre-toi bien fort, nuit magnétique et nourrissante !
Nuit des vents du sud — nuit des grands astres !
Nuit silencieuse qui me fait signe — nuit d’été folle et nue.
Souris, ô terre voluptueuse à la fraîche haleine !
Terre des arbres ensommeillés et vaporeux !
Terre du soleil disparu — terre des montagnes enfaîtées de brume !
Terre du ruissellement vitreux de la pleine lune à peine teinté de bleu !
Terre des rayons et ombres marbrant les flots de la Rivière !
Terre du gris limpide des nuages, plus brillant et plus clair pour l’amour de moi !
Terre arrondie qui défile jusqu’au lointain — terre riche de pommiers en fleurs !
Souris, car ton amant approche.
Prodigue, tu m’as donné ton amour — c’est pourquoi je te donne mon amour !
O amour indicible et passionné.
Toi, mer ! à toi aussi je m’abandonne — je devine ce que tu veux me dire,
Je regarde de la plage tes doigts recourbés qui m’invitent,
Je crois que tu refuses de t’en retourner sans m’avoir touché,
Il faut que nous fassions un tour ensemble, je me dévêts, emporte-moi vite et que je perde de vue la terre,
Reçois-moi sur tes coussins moelleux, assoupis-moi de tes vagues berceuses,
Eclabousse-moi d’amoureuse onde, je puis te rendre la pareille.
Mer des houles étendues,
Mer qui respires d’un souffle large et convulsif,
Mer du sel de la vie et de tombes que pelle n’a fouillées pourtant toujours prêtes,
Qui hurles et creuses les tempêtes, mer capricieuse et délectable,
Je suis consubstantiel à toi, moi aussi je suis d’une seule phase et de toutes les phases.
Je participe de l’influx et l’effiux, j’exalte haine et conciliation,
J’exalte les amis et ceux qui dorment dans les bras l’un de l’autre.
Je suis celui qui atteste la sympathie,
(Ferai-je ma liste des choses dans la maison en oubliant la maison qui les soutient ?)
Je ne suis pas seulement le poète du bien, je ne refuse pas d’être aussi le poète du mal.
Que nous dégoise-t-on touchant la vertu et touchant le vice ?
Le mal m’actionne et la réforme du mal m’actionne, ce m’est indifférent,
Mon allure n’est pas d’un censeur ni d’un réprobateur,
J’humecte les racines de tout ce qui a poussé.
Vous craigniez que la fécondité jamais ralentie engendrât la scrofule ?
CHANT DK MOI-MÊME
Vous supposiez que les lois célestes dussent être retravaillées et rectifiées ?
Je trouve qu’un côté fait contrepoids et le côté opposé fait contrepoids,
Doctrine malléable d’un aussi ferme appui que fixe doctrine,
Les pensers et actes du présent notre éveil et départ matinal.
Cette minute qui m’arrive par delà les décillions passés,
Il n’est rien de meilleur qu’elle et le présent.
Ce qui s’est bien conduit dans le passé, ou se conduit bien aujourd’hui, n’a rien de si étonnant,
L’étonnant est toujours nouveau qu’il puisse y avoir un homme bas ou impie.
Développement infini des mots des âges ?
Et le mien, mot de l’âge moderne, le mot En Masse.
Mot désignant une foi qui jamais ne trompe,
Ici ou désormais cela m’est égal, je me confie au Temps absolument.
Lui seul est sans défaut, lui seul arrondit et complète tout, Seul ce prodige déroutant et mystique complète tout.
J’accepte la Réalité et ne m’avise point de la discuter, M’imprégnant de matérialisme de a à z.
Hourrah pour la science positive! Vive l’exacte démonstration !
Qu’on apporte de l’orpin mêlé à du cèdre et des branches de lilas,
Voici le lexicographe, voici le chimiste, celui qui fit une grammaire à l’aide des vieilles inscriptions,
Ces marins conduisirent leur navire à travers les périls des mers inconnues,
Voici le géologue, celui-ci œuvre avec le scalpel, et voici un mathématicien.
A vous, messieurs, les premiers honneurs toujours !
Vos faits sont utiles, et pourtant ils ne sont pas mon domaine,
Je ne fais qu’entrer par eux dans une partie de mon domaine.
Moins les propriétés reconnues évoquent mes mots,
Et davantage évoquent-ils la vie qu’on tait et la liberté et la délivrance,
Et font peu de cas des neutres et des castrats, et favorisent les hommes et les femmes richement doués,
Et battent le gong de la révolte, et demeurent avec les fugitifs et ceux qui trament et conspirent.
Walt Whitman, un cosmos, le fils de Manhattan,
Turbulent, charnel, sensuel, mangeant, buvant et procréant.
Pas un sentimental, pas planté au-dessus des hommes et femmes ou à l’écart d’eux,
Pas plus modeste qu’immodeste.
CHANT DE MOI-MÊME
Dévissez les serrures des portes !
Dévissez les portes mêmes de leur chambranle !
Quiconque ravale un autre homme me ravale,
Et tout ce qui se fait ou dit retourne finalement à moi.
A travers moi s’enfle, se creuse l’inspiration, à travers moi le courant et l’aiguille indicatrice.
Je profère le mot de passe des âges, je livre le signe de la démocratie,
Tudieu ! je n’accepterai rien dont tous ne pourraient avoir la contre-partie en égaux.
A travers moi multiples les voix longtemps muettes,
Voix des interminables générations de prisonniers et d’esclaves,
Voix des malades et désespérés, des voleurs et avortons,
Voix des cycles de préparation et accroissement,
Et des fils qui relient les astres, du sein des mères et de la sève des pères,
Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds.
Des malformés, nuis, godiches, sots, méprisés,
Brouillard dans l’air, scarabées roulant leurs boulettes de fiente.
À travers moi les voix interdites,
Voix des sexes et concupiscences, voix couvertes et que je découvre,
Voix indécentes, par moi clarifiées et transfigurées.
Je ne pose pas un doigt sur la bouche,
Je reste aussi pur à l’entour des entrailles qu’à l’entour de la tête et du cœur,
La copulation n’est pas plus grossière à mes yeux que n’est la mort.
Je crois en la chair et les appétits,
Voir, entendre, toucher sont miracles, et chaque partie et bout de moi-même est un miracle.
Envers et endroit, je suis divin, et je sanctifie tout ce que je touche ou par quoi je suis touché,
La senteur de ces aisselles est arôme plus fin que la prière.
Cette tête plus qu’églises, bibles et tous les credos.
Si je rends un culte à une chose plus qu’à une autre j’entends que ce soit à l’entièreté de mon corps ou l’une quelconque de ses parties,
Forme translucide de moi-même, ce sera toi !
Saillies ombrées et séant, ce sera vous !
Rigide coutre masculin, ce sera toi !
N’importe ce qui contribue à ma mise en valeur, ce sera toi !
Toi, mon sang riche ! Toi, ruisseau laiteux, pâle traite de ma vie !
Poitrine qui te presses contre d’autres poitrines, ce sera toi !
Mon cerveau, ce sera tes occultes circonvolutions !
Racine d’acore baigné ! craintive bécassine ! nid des doubles œufs protégés ! ce sera toi !
Foin emmêlé crêpé de la tête, de la barbe, du muscle, ce sera toi !
Sève qui gouttes de l’érable, filament de blé viril, ce sera toi!
Soleil si généreux, ce sera toi !
Vapeurs éclairant et ombrant ma face, ce sera vous !
CHANT DE MOI-MÊME
Vous, ruisselets et rosées de la sueur, ce sera vous !
Vents dont le sexe mollement chatouilleur me frôle, ce sera vous !
Amples champs musculeux, rameaux de chênevif, tendre nonchalant dans mes sentiers sinueux, ce sera vous !
Mains que j’ai prises, visage que j’ai baisé, mortel que j’ai une fois touché, ce sera vous.
Je raffole de moi-même, il est tant de choses en moi et tout si délicieux,
Chaque moment et tout ce qui arrive me fait tressaillir de joie,
Je ne puis dire comment mes chevilles fléchissent, ni d’où provient mon plus faible désir,
Ni la cause de l’amitié que j’exhale, ni la cause de l’amitié que j’accepte en retour.
Que je monte mon perron, je m’arrête pour me demander si cela peut être vrai,
Un volubilis à ma fenêtre me satisfait plus que la métaphysique des livres.
Contempler le lever du jour. !
La petite lueur fait s’évanouir les ombres immenses et diaphanes,
Le goût de l’air est bon à mon palais.
Poussées du monde en marche, ébats ingénus, lever en silence, fraîcheur exhalée,
Effleurements obliques en haut et en bas.
Quelque chose que je ne puis voir dresse en l’air d’impudiques pointes,
Des mers éclatantes de suc inondent le ciel.
La terre possédée par le ciel, le terme quotidien de leur union,
Le défi qui s’élève de l’orient à ce moment au-dessus de ma tête,
L’insulte moqueuse, Vois donc si tu seras le plus fort !
Eblouissant et formidable le soleil levant me tuerait combien vite,
Si je ne pouvais à cet instant et toujours projeter hors de moi un soleil levant.
Nous aussi nous montons éblouissants et formidables comme le soleil,
Nous avons trouvé ce qu’il nous fallait, ô mon âme, dans le calme et la fraîcheur de l’aube.
Ma voix poursuit ce que ma vue ne peut atteindre,
De l’enroulement de ma langue j’entoure des mondes et volumes de mondes.
La parole est la sœur jumelle de ma vision, elle est incapable de se mesurer elle-même,
Elle me provoque sans cesse, elle dit d’un ton sarcastique,
Walt, ta contiens assez , pourquoi donc ne pas te laisser aller ?
Tiens, je ne veux plus me tourmenter, tu as une trop haute idée de l’expression,
Ne sais-tu pas, ô parole, comme les bourgeons au-dessous de toi sont fermés ?
CHANT DE MOI-MÊME
Ils attendent dans les ténèbres, protégés par le gel,
Devant mes cris prophétiques l’ordure se retire,
Je vais au fond des causes pour les équilibrer à la fin,
Mon savoir, ce sont mes parties vitales, il reste d’accord avec le sens de toutes choses,
Le Bonheur (qui que ce soit qui m’écoute, qu’il ou qu’elle se mette à sa recherche aujourd’hui même).
Mon mérite final, je vous le refuse, je refuse de me dépouiller de ce que réellement je suis,
Mesurez les mondes, mais n’essayez jamais de me mesurer, Je refoule votre plus insinuant et fort rien qu’en jetant un regard vers vous.
L’écriture et la parole ne me prouvent pas,
Je porte la plénitude de la preuve et tout le reste sur ma face,
Avec le silence de mes lèvres je confonds totalement les sceptiques.
A présent je ne ferai plus rien qu’écouter,
Pour enrichir mon poème de ce que j’entends, y faire collaborer les sons.
J’entends les airs de bravoure des oiseaux, le remuement du blé qui pousse, le babil des flammes, le caquet des bûches qui cuisent mes repas,
J’entends le son que j’adore, le son de la voix humaine, J’entends tous les sons qui roulent ensemble, combinés, fon-* dus ou successifs,
Rumeurs de la cité et rumeurs hors la cité, rumeurs du jour et de la nuit,
Les petits qui bavardent avec ceux qui les aiment, le gros rire des ouvriers à leurs repas,
Le ton grave et coléreux de l’amitié rompue, la voix affaiblie des malades,
Le juge qui serre des mains son pupitre, en prononçant de ses lèvres bleuies une condamnation à mort,
Le ho-ho-hisque des arrimeurs déchargeant les navires sur les quais, le refrain de ceux qui lèvent l’ancre,
La sonnerie de la cloche d’alarme, le cri Au feu ! le brr-r au sillon rapide des pompes et voitures porte-boyaux avec les tintements avertisseurs et lumières colorées,
Le sifflet de la machine à vapeur, le roulement lourd du train qui approche,
La marche lente jouée en tête de l’association défilant deux par deux,
(Ils se rendent auprès d’un mort pour l’escorter, les hampes des bannières sont cravatées de mousseline noire).
J’entends le violoncelle (c’est la plainte du cœur du jeune homme),
J’entends le cornet à piston, à travers mes oreilles il coule en moi vivement,
Il me fait courir des frissons suaves et fous dans le ventre et la poitrine.
J’entends le chœur, c’est un grand opéra,
Ah ! voilà vraiment de la musique — celle-là me convient.
Un ténor large et frais comme la création me comble,
L'arc arrondi de sa bouche verse à flots des sons qui m’emplissent à déborder.
CHANT DE MOI-MÊME
J’entends la soprano bien exercée (quelle œuvre est celle-ci comparée à la sienne ?)
L’orchestre m’emporte plus loin qu’Uranus ne vole,
Il m’arrache des ardeurs telles que j’ignorais les posséder. Je plane, je marche dans l’eau et les vagues indolentes viennent lécher mes pieds nus,
Une grêle aiguë et furieuse me cingle, je perds la respiration Plongé dans une morphine au goût de miel, ma trachée s’étrangle en des replis de mort,
Enfin libéré pour sentir l’énigme des énigmes,
Et ce que nous nommons Etre.
Etre, sous n’importe quelle forme, qu’est-ce ?
(Nous tournons et retournons dans un cercle, tous tant que nous sommes, pour en revenir toujours là),
Si rien de plus développé n’existait, le clam dans sa dure coquille eût suffi.
Mon enveloppe n’est pas une dure coquille,
Je possède sur toute ma surface de prompts conducteurs, que je marche ou m’arrête,
Ils saisissent chaque objet et le font pénétrer sain et sauf en moi.
Je n’ai qu’à bouger, presser, toucher avec mes doigts pour être heureux,
Mon corps attouchant celui d’une autre personne, c’est assez, je ne puis guère supporter davantage.
C’est donc cela un attouchement ? Ce qui me pousse frémissant vers une individualité nouvelle,
Flamme et éther qui se précipitent en mes veines,
Mon traître de bout qui s’allonge et se gonfle pour les seconder,
Ma chair et mon sang qui dardent des éclairs pour foudroyer ce qui diffère à peine de moi-même,
De toute part des excitateurs brûlants qui raidissent mes membres,
Etirent la tétine de mon cœur pour en extraire la dernière goutte,
Se conduisent impudiquement envers moi, n’acceptent aucun refus,
M’enlèvent comme à dessein le meilleur de mes forces,
Déboutonnent mes vêtements, m’empoignent par la taille à nu,
Se jouent de mon trouble avec le calme du soleil et des pâturages,
Ecartent sans pudeur les autres sens,
Ils ont suborné le toucher pour prendre sa place et s’en aller broutiller mes extrémités,
Sans nulle considération, nul égard pour ma force qui s’épuise ni ma colère,
Vont alentour chercher le reste du troupeau pour s’en divertir un moment,
Puis tous rassemblés sur une pointe restent à me tourmenter.
Les sentinelles désertent toutes les autres parties de moimême,
CHANT DE MOI-MÊME
Elles m’ont abandonné sans défense à un rouge maraudeur,
Elles s’en viennent toutes sur la pointe pour regarder et prêter main forte à l’ennemi.
Je suis livré par des traîtres.
Je parle comme un fou, j’ai perdu la raison, c’est moi et personne d’autre qui suis le plus grand traître,
C’est moi le premier qui suis venu à cette pointe, ce sont mes mains qui m’y ont amené.
Attouchement scélérat ! Que fais-tu ? Mon souffle s’étrangle dans ma gorge,
Lève tes vannes, tu es trop fort pour moi.
Toucher aveugle, toucher d’amour et de lutte, toucher gainé chaperonné aux dents aiguës !
Cela t’a-t-il fait bien mal de me quitter ?
Sur les talons d’une séparation une arrivée, perpétuel paiement d’un perpétuel emprunt,
Pluie qui tombe en riches ondées, et après plus riche la récompense.
Prennent et grossissent les germes, bridés restent vitaux et prolifiques,
Paysages en projet, mâles, grandeur nature et d’or.
Toutes vérités sont en attente dans toutes choses,
Elles ne hâtent ni ne retardent leur venue au monde.
Elles ne nécessitent pas le forceps de l’accoucheur,
L’insignifiant est aussi grand pour moi que n’importe quoi,
(Quoi de moindre ou de plus qu’un attouchement ?)
Logique et sermons jamais ne convainquent.
L'humidité de la nuit pénètre plus avant dans mon âme.
(Seul est ainsi ce qui se prouve de soi-même à tout homme et toute femme,
Seul est ainsi ce que personne ne conteste.)
Une minute et une goutte sortie de moi calment mon cerveau,
Je crois que les mottes de terre imbues deviendront amants et flambeaux,
Et la chair d’un homme ou d’une femme est le résumé des résumés.
Et le sentiment qu’ils ont l’un pour l’autre est le sommet et la fleur,
Et de cette leçon ils doivent croître et se ramifier immensément jusqu’à ce qu’elle devienne omnifique.
Et que tous sans exception fassent leurs délices de nous, et nous d’eux.
Je crois qu’une feuille d’herbe n’est pas moindre que la journée des étoiles,
Et la fourmi est tout aussi parfaite, et un grain de sable, et l’œuf du roitelet,
Et le graisset est un chef-d’œuvre comparable au plus grand. Et la ronce grimpante pourrait orner les salons des deux,
CHANT IDE MOI-MÊME
Et la plus mince jointure de ma main bafoue toute la mécanique,
Et la vache qui rumine tête baissée surpasse n’importe quelle statue,
Et une souris est assez miraculeuse pour ébranler des sextillions d’incroyants.
Je reconnais incorporés en moi gneiss, charbon, mousses aux longs filaments, fruits, graines, racines comestibles.
Je suis stuqué des pieds à la tête de quadrupèdes et d’oiseaux,
Et j’ai distancé ceux qui demeurent en arrière de moi pour de bonnes raisons,
Mais rappelle tel d’entre eux quand je le désire.
En vain ils s’enfuient ou s’effarouchent,
En vain les rocs plutoniens envoient leur antique chaleur pour empêcher que j’approche,
En vain le mastodonte se réfugie sous ses propres ossements en poussière,
En vain les objets sont à des lieues de distance et empruntent des formes multiples,
En vain l’océan s’enfonce en ses cavernes et les grands monstres se cachent dans les profondeurs,
En vain la buse cherche abri au ciel.
En vain le serpent se glisse parmi les plantes grimpantes et les troncs abattus,
En vain l’élan s’enfonce dans les gorges profondes de la forêt,
En vain le pingouin au bec en rasoir émigre vers l’extrême nord, au Labrador,
Je le suis promptement, je grimpe jusqu’au nid dans la fissure de la falaise.
Je crois que je pourrais aller vivre avec les animaux, ils sont tellement placides et contenus,
Je reste des heures et des heures à les regarder.
Ils ne s’échinent pas, ne geignent sur leur sort,
Ils ne restent pas éveillés dans les ténèbres à pleurer sur leurs péchés,
Ils ne m’écœurent pas à discuter leurs devoirs envers Dieu, Pas un seul n’est malcontent, pas un seul n’est rendu fou par la manie de posséder,
Pas un seul ne s’agenouille devant un autre, ni devant un de ses pareils qui vivait il y a des milliers d’années,
Pas un seul n’est honorable ni infortuné sur toute la face de la terre.
Ils prouvent ainsi leur parenté avec moi et je l’accepte,
Ils m’apportent des témoignages de moi-même, ils démontrent clairement qu’ils les ont en leur possession.
Je me demande où ils ont pris ces témoignages,
Ai-je passé par là il y a un temps énorme et les ai-je négligemment laissé tomber ?
M’avançant toujours, alors, maintenant et à jamais, Ramassant et exhibant toujours davantage en ma course rapide,
Infini et de toutes les espèces, et parmi elles comme leur pareil,
Sans dédain envers ceux qui m’offrent des souvenirs de moimême,
J’en choisis ici un que j’aime, et m’en vais avec lui comme un frère
CHANT DE MOI-MÊME
De colossale beauté un étalon fougueux et qui répond à mes caresses,
Tête haute en front, large entre les oreilles,
Membres lustrés et souples, queue qui balaie le sol,
Yeux étincelants de malice, oreilles finement découpées qui se meuvent flexiblement.
Ses naseaux se dilatent lorsque mes talons l’embrassent,
Ses membres bien bâtis tremblent de plaisir pendant que nous faisons un temps de galop et revenons.
Je ne me sers de toi qu’une minute, étalon, puis je te laisse. Qu’ai-je besoin de tes foulées quand mon propre galop les dépasse ?
Même debout ou assis, je franchis l’espace plus vite que toi»
Espace et Temps ! Je vois maintenant la vérité de ce que je soupçonnais,
Ce que je soupçonnais lorsque je paressais sur l’herbe,
Ce que je soupçonnais quand j’étais au lit seul,
Et à nouveau quand je suivais à pied la plage sous les étoiles pâlissantes du matin.
Mes attaches et mon lest m’abandonnent, mes coudes s’appuient dans les brèches océanes,
Je borde des sierras, mes paumes couvrent des continents. Je chemine avec ma vision.
Près des maisons rectangulaires de la grand ’ville — dans les cabanes en bois, campant avec les bûcherons,
Longeant les ornières de la grand’route, la ravine desséchée et le lit du ruisseau,
Sarclant mon carré d’oignons ou binant les rayons de carottes et panais, traversant les savanes, suivant les pistes en forêt,
Prospectant, chercheur d’or, incisant les arbres d’un lot que je viens d’acheter,
Brûlé jusqu’à la cheville par le sable ardent, en hâlant mon bateau sur la rivière aux eaux basses,
Où là-haut sur une branche la panthère va et vient, où le cerf se retourne furieusement contre le chasseur,
Où le serpent à sonnettes chauffe au soleil son long corps flasque sur un roc, où la loutre se repaît de poisson, Où l’alligator avec ses durs bubons dort dans le bayou,
Où l’ours noir est en quête de racines ou miel, où le castor bat la boue avec sa queue en forme de pagaie ;
Par le sucre qui pousse, par les cotonniers à fleurs jaunes, par les champs de riz bas et humides,
Par la ferme au toit pointu, avec ses dentelures d’écume et les minces cascades qui tombent des gouttières,
Par les plaqueminiers de l’Ouest, par le maïs aux longues feuilles, par le lin délicat aux fleurs bleues,
Par le sarrazin blanc et brun, y fredonnant et bourdonnant avec les autres,
Par le seigle vert sombre qui ondule et se nuance au souffle de la brise ;
Escaladant les montagnes, me hissant avec prudence en me tenant à de basses branches rabougries,
Suivant le sentier tracé dans l’herbe et le chemin battu à travers la feuillée de la brousse,
Là où la caille siffle entre les bois et le champ de blé,
Oji la chauve-souris vole dans le soir de juillet, où le grand scarabée doré choit lourdement dans les ténèbres,
CHANT DE MOI-MÊME
Où le ruisseau sort d’entre les racines d’un vieil arbre et coule vers le pré,
Où les bestiaux se tiennent et chassent les mouches d’un frisson qui fronce leur peau.
Où le linge à fromage est accroché dans la cuisine, où les landiers écarquillent leurs jambes sur les dalles del’âtre, où les toiles d’araignée tombent en festons des chevrons;
Là où tonnent les marteaux à bascule, où la presse fait tournoyer ses cylindres,
Où le cœur humain sous les côtes bat en de terribles agonies,
Où le ballon en forme de poire flotte dans l’air (je flotte avec lui moi-même et regarde tranquillement la terre au-dessous).
Où l’on amène sur un nœud coulant la nacelle de sauvetage, où la chaleur fait éclore les œufs vert pâle sur le sable bossué.
Où la femelle de la baleine nage avec son baleineau, sans l’abandonner jamais,
Où le bateau à vapeur laisse flotter derrière lui sa longue banderole de fumée,
Où la nageoire du requin coupe sur la mer comme un copeau noir.
Où le brick à mi-incendié flotte sur des courants inconnus.
Où des coquillages s’attachent à son pont visqueux, au-dessous duquel pourrissent les morts,
Où l’étendard semé d’étoiles est porté en tête desrégiments,
Approchant de Manhattan par la longue île,
Sous le Niagara, où la cataracte tombe comme un voile devant ma figure,
Sur le pas d’une porte, sur le montoir en bois dur placé auprès,
Aux courses, ou bien m’amusant à un pique-nique, à une gigue ou une bonne partie de base-bail,
A des festins de garçons avec leurs plaisanteries canailles et leur ironie salée, où l’on danse entre hommes, boit et rigole,
Au pressoir à cidre où je savoure les délices du fauve breuvage en aspirant le suc avec une paille,
Avec les peleuses de pommes, réclamant un baiser pour chaque fruit rouge que je trouve,
Aux revues d’appel, parties sur la grève, veillées, épluchages du maïs, pendaisons de crémaillère ;
Où l’oiseau-moqueur fait entendre ses délicieuses notes liquides, son babil, ses cris, ses pleurs,
Oùla meule de foin s’élève dans la cour de ferme, où les tiges sèches jonchent le sol, où la vache véleuse attend sous le hangar,
Où le taureau s’avance pour accomplir son œuvre de mâle, où l’étalon couvre la jument, où le coq foule aux pattes la poule,
Où paissent les génisses, où les oies picorent avec de brefs mouvements saccadés,
Où les ombres du soir s’allongent sur l’immensité solitaire de la prairie,
Où les troupeaux de bisons forment une masse grouillante sur des milles carrés partout,
Où luit le colibri, où le cygne longévité courbe son col serpentin,
Où la mouette rieuse rase le rivage, en riant de son rire presque humain,
Où les ruches s’alignent sur un vieux banc dans le jardin à demi-cachées par les hautes herbes,
Où les perdrix à collier dorment en cercle sur le sol, tête en dehors,
Où les corbillards franchissent le portail cintré d’un cimetière,
CHANT DE MOI-MÊME
Où les loups en hiver hurlent parmi les déserts de neige et les arbres couverts de glaçons,
Où le héron à crête jaune vient le soir au bord du marais se nourrir de petits crabes,
Où la pleine eau des nageurs et plongeurs rafraîchit le chaud midi,
Où la cigale joue de son pipeau chromatique, perchée sur le noyer au-dessus du puits,
Par des champs de cédrats et concombres avec leurs feuilles aux filaments argentés,
Par le salin où viennent les bêtes ou la clairière aux orangers, sous des sapins coniques,
Par le gymnase, par le salon avec ses tentures, par le bureau ou la salle de réunion ;
Content auprès des gens du pays, content auprès des étrangers, content auprès du nouveau et de l’ancien.
Content auprès de la femme laide comme auprès de la beauté,
Content auprès de la quakeresse lorsqu’elle ôte sa coiffe et parle de sa voix mélodieuse,
Content de Pair du chœur dans l’église aux murs blancs,
Content des paroles enflammées du prédicateur méthodiste en nage, sérieusement remué par le service en plein air ;
Regardant aux devantures des boutiques de Broadway l’après-midi entière, le nez aplati contre l’épaisse vitrine,
Me baladant la même après-midi le visage levé en l’air vers les nuages, ou le long d’un chemin champêtre ou sur la plage,
Mon bras droit et mon bras gauche passés chacun autour de la taille d’un ami, moi au milieu ;
Rentrant au logis avec l’homme de la brousse taciturne et basané (il chevauche derrière moi à la quittée du jour).
Loin des colons étudiant les empreintes de pieds d’animaux, ou celles des mocassins,
FEUILLES D’HEBBE
Au bord d’un lit d’hôpital offrant de la limonade à un fiévreux,
Auprès du mort en son cercueil quand tout est silencieux* l’examinant à la bougie ;
Naviguant vers tous les ports pour le trafic et l’aventure,
Me précipitant avec la foule moderne aussi ardent et versatile que quiconque,
Violent envers celui que je hais, prêt dans ma fureur à jouer du couteau,
Solitaire dans ma courette à minuit, mes pensées absentes pour un long moment,
Me promenant par les antiques collines de Judée avec le Dieu beau et doux à mon côté,
Voyageant à travers les espaces, voyageant à travers le ciel et les astres,
Voyageant parmi les sept satellites et le large anneau, et le diamètre de trente mille lieues,
Voyageant avec les météores à queue, lançant des boules de feu comme les autres,
Portant le croissant-enfant qui porte sa propre mère pleine dans son ventre.
Faisant rage, jouissant, tirant des plans, aimant, semant des avis,
Me retirant et m’emplissant, apparaissant et disparaissant*
Telles les routés que jours et nuits je parcours.
Je visite les vergers des sphères et examine la récolte,
J’examine les quintillions qui sont mûrs et les quintillions qui sont encore verts.
En ces envols d’une âme fluide et vorace je m’envole.
Ma course va plus à fond que le plomb des sondes.
CHANT DE MOI-MÊME
Je m’aide du matériel et de l’immatériel.
Nul gardien ne peut me fermer la porte, nulle loi m’empêcher.
Je ne mets à l’ancre mon navire que pour un petit moment.
Mes estafettes sont sans cesse en croisière au large ou viennent me faire leur rapport.
Je m’en vais chasser au pôle les animaux à fourrure et le phoque, sautant les crevasses avec un bâton ferré, me cramponnant à des aspérités fragiles et bleues.
Je grimpe à la pomme du mât de misaine,
Je viens quand la nuit est avancée prendre ma place dans le nid de corbeau,
Nous naviguons sur la mer arctique, la lumière est plus que suffisante,
A travers la claire atmosphère je m’étends sur la prodigieuse beauté qui m’entoure,
Les masses énormes de glaces passent devant moi et moi devant elles, on distingue le paysage dans toutes les directions,
Les montagnes aux cimes blanches apparaissent dans le lointain, vers elles s’élancent mes désirs.
Nous approchons d’un grand champ de bataille où nous allons bientôt avoir à combattre,
Nous passons devant les colossaux avant-postes du camp, nous y passons prudemment et sans faire de bruit,
Ou voilà que nous entrons par les faubourgs dans quelque vaste cité en ruines,
Les blocs de pierres et monuments écroulés surpassent toute les cités vivantes du globe.
Je suis un libre compagnon, je campe aux feux de bivouac de l’envahisseur,
Je jette à bas du lit le marié et prends sa place auprès de la mariée,
Je la tiens serrée toute la nuit contre mes cuisses et mes lèvres.
Ma voix est la voix de l’épouse, le cri aigu près de la rampe de l’escalier,
On me rapporte le corps ruisselant de mon homme noyé.
Je comprends le vaste cœur des héros.
Le courage du temps présent et de tous les temps,
Comment le patron de barque aperçut le vapeur plein de passagers et privé de son gouvernail, emporté comme une épave que la Mort chassait de côté et d’autre dans la tempête,
Comment il s’y colla ferme sans céder d’un pouce, fidèlement des jours et fidèlement des nuits,
Et écrivit à la craie en grosses lettres sur une planche, Ayez bon courage , nous ne vous abandonnerons pas ; Comment il les suivit et louvoya avec eux pendant trois jours sans vouloir lâcher,
Comment il sauva enfin les passagers à la dérive,
Quelle mine avaient les femmes amaigries et mi-vêtues quand des flancs de leur fosse prête on les hissa à bord, Quelle mine les petits enfants muets au visage de vieux, et les malades qu’on portait, et les hommes, barbe poussée, lèvres amincies ;
Tout cela je l’engloutis, le goût en est bon, je l’aime, cela devient part de moi-même,
Je suis cet homme, j’ai souffert, j’y étais.
CHANT DE MOI-MÊMË
Le dédain et le calme des martyrs,
La mère de jadis, condamnée comme sorcière et brûlée sur du bois sec, sous les yeux de ses enfants,
L’esclave pourchassé qui s’abat au milieu de sa course, s’appuie à la palissade, pantelant, couvert de sueur,
Les élancements qui le piquent comme des aiguilles aux jambes et au cou, la chevrotine meurtrière et les balles, Tout cela je le ressens ou le suis.
Je suis l’esclave pourchassé, je bondis de côté à la morsure des chiens.
Enfer et désespoir sont à mes trousses, coups sur coups les tireurs tirent,
Je me cramponne aux barres de la grille, goutte à goutte mon sang coule, délayé dans le suint de ma peau,
Je tombe sur les herbes et les pierres,
Les cavaliers éperonnent leurs chevaux récalcitrants, les poussent contre moi,
A mes oreilles bourdonnantes de vertige crient des injures et m’assènent sur la tête des coups de manches de fouet.
Les agonies sont l’un de mes changements de costume,
Je ne demande pas au blessé ce qu’il ressent, je deviens moimême le blessé,
Mes plaies se font livides sur mon corps pendant que j’observe, appuyé sur une canne.
Je suis le pompier meurtri à la poitrine défoncée,
Des murs en s’effondrant m’ont enseveli sous leurs débris, J’ai respiré feu et fumée, j’ai entendu les appels hurlés de mes camarades,
J’ai entendu le cliquetis lointain de leurs pioches et pelles,
Ils ont déblayé les poutres, ils me soulèvent tendrement.
Je suis étendu en ma chemise rouge dans F air du soir, c’est pour moi que tout le monde fait silence,
Je ne souffre pas après tout, je suis à bout, mais pas tellement malheureux,
Blanches et belles sont les figures qui m’entourent, les têtes sont débarrassées du casque,
Le groupe à genoux s’évanouit avec la lumière des torches.
Les morts reculés ressuscitent,
Ils apparaissent comme le cadran ou se meuvent comme mes aiguilles, et c’est moi l’horloge.
Je suis un vieil artilleur, je raconte le bombardement de mon fort.
De nouveau j’y suis.
De nouveau le long roulement des tambours.
De nouveau, canons , mortiers attaquent,
De nouveau, j’entends, l’oreille tendue, le canon qui répond.
Je prends part à l’action, je vois et entends tout ce qui se passe,
Les cris, jurons,, tonnerre, les vivats pour les coups qui portent,
Le convoi d’ambulance qui passe lentement en laissant une traînée rouge.
Les ouvriers qui examinent les dégâts et font les réparations urgentes,
Les grenades qui tombent à travers le toit déchiré, F explosion en éventail,
CHANT DE MOI-MÊME
Le sifflement des membres, têtes, pierres, bois, fers, projetés en l’air.
De nouveau murmure la bouche de mon général mourant, il agite la main avec fureur,
Il prononce avec peine à travers le sang caillé. Ne vous occupez pas de moi — occupez-vous — des retranchements .
Je raconte maintenant ce que j’ai connu au Texas dans ma prime jeunesse,
(Je ne raconte pas la chute d’Alamo,
Car nul n’échappa pour raconter la chute d’Alamo,
Les cent cinquante sont toujours muets à Alamo),
C’est le dit de quatre cent douze jeunes hommes assassinés de sang-froid.
Battant en retraite, ils s’étaient formés en carré avec leurs bagages comme parapet,
Neuf cents vies abattues à l’ennemi qui les entourait, neuf fois supérieur en nombre, furent le prix qu’ils lui firent payer d’avance,
Leur colonel était blessé et leurs munitions à bout,
Ils négocièrent une capitulation honorable, reçurent un écrit scellé, livrèrent leurs armes, et se remirent en marche comme prisonniers de guerre.
Ils étaient la gloire de la race des francs chasseurs, Incomparables pour monter à cheval, tirer, chanter, festoyer, courtiser les filles,
Larges, turbulents, généreux, beaux, fiers et aimants, Barbus, hâlés, vêtus du libre costume des chasseurs,
Pas un seul n’avait plus de trente ans.
Le matin du deuxième dimanche, ils furent amenés par détachements et massacrés, c’était l’admirable temps du jeune été,
La besogne commença vers cinq heures et fut terminée à huit.
Aucun n?obéit au commandement de se mettre à genoux,
Les uns firent un effort furieux et désespéré, d’autres se tinrent fermes et droits,
Certains tombèrent du premier coup, frappés à la tempe ou au cœur, vivants et morts gisaient ensemble.
Mutilés et lacérés se terraient dans la boue, et les nouveaux venus les y apercevaient,
Quelques-uns, à moitié tués, s’efforçaient de fuir en rampant*
Ceux-là furent achevés à coups de baïonnette ou démolis à coups de crosse de mousquet,
Un gars qui n’avait pas dix-sept ans empoigna son assassin et il fallut que deux autres vinssent le lui arracher,
Tous trois étaient en pièces et couverts du sang de l’enfant.
A onze heures on commença de brûler les corps;
Tel est le dit des quatre cent douze jeunes hommes assassinés.
Voulez-vous que je vous raconte un combat naval du temps jadis ?
Voulez-vous apprendre par qui fut remportée la victoire à
la clarté de la lune et des étoiles ?
Écoutez l’histoire telle que le père de ma grand’mère, le marin, me Fa contée.
CHANT DE MOI-MÊME
Notre ennemi n’était pas un capon sur son bateau, je vous assure (disait-il),
Son courage bourru était celui de l’Anglais et il n’y en a pas de plus tenace et vrai et il n’y en eut et il n’y en aura jamais ;
Dans le soir assombri if nous lâcha une bordée d’enfilade atroce.
Nous en vînmes aux prises, les vergues s’emmêlèrent, les canons se touchèrent.
De ses propres mains, mon capitaine amarra solidement son bâtiment.
Nous avions reçu des boulets de dix-huit livres sous l’eau,
Dans la batterie de notre premier pont deux grosses pièces avaient éclaté au premier feu, tuant tous ceux d’alentour et faisant sauter le dessus.
Au crépuscule, dans les ténèbres, on se bat, on se bat.
Dix heures du soir, la pleine lune tout à fait levée, nos voies d’eau augmentent et on en annonce cinq pieds,
Le capitaine d’armes relâche les prisonniers enfermés dans la cale arrière pour qu’ils se tirent d’affaire eux-mêmes.
Ceux qui vont et viennent sur le chemin de la soute aux poudres sont maintenant arrêtés par les sentinelles,
Celles-ci voient tant de figures étrangères qu’elles ne savent plus à qui se fier.
Notre frégate prend feu,
L’autre s’enquiert si nous demandons quartier ?
Si nous amenons nos couleurs et si le combat est fini ?
Mais je ris de bonheur car j’entends la voix démon petit capitaine,
Qui crie calmement, Nous ne les amenons pas , nous ne faisons que commencer la partie de notre côté .
Plus que trois canons en service,
L’un est pointé par le capitaine lui-même sur le grand mât de l’ennemi,
Les deux autres, bien chargés à mitraille, réduisent au silence sa mousqueterie et balayent ses ponts.
Les hunes seules appuient le feu de cette petite batterie, surtout la grand’hune,
Elles tiennent tête bravement pendant toute la durée de l’action.
Pas un moment de répit,
Les voies d’eau gagnent rapidement sur les pompes, l’incendie vorace s’avance vers la soute aux poudres.
L’une des pompes a été emportée d’un coup de feu, tout le monde croit que nous sombrons.
Le petit capitaine garde sa sérénité,
Il n’a nulle hâte, sa voix n’est ni haute ni basse,
Ses yeux nous versent plus de lumière que nos lanternes de combat.
Vers minuit, là, sous les rayons de la lune, ils se rendent à nous.
CHANT DE MOI-MÊME
IM
Minuit s’étend immense et silencieux,
Deux grandes coques immobiles sur le sein des ténèbres,
Notre vaisseau criblé qui sombre lentement, les préparatifs pour passer sur celui que nous avons conquis,
Sur le gaillard d’arrière le capitaine donnant froidement ses ordres le visage blanc comme un drap,
Près de lui, le corps du petit mousse qui servait dans la cajute,
Et la face morte d’un vieux loup de mer à longs cheveux blancs et favoris soigneusement frisés,
Les flammes, malgré tout ce qu’on peut faire, vacillant en haut en bas,
La voix rauque des deux ou trois officiers encore capables de faire leur service,
Des tas informes de cadavres et des corps isolés, des lambeaux de chair aux mâts et aux espars,
Des cordages coupés, des agrès qui se balancent, le choc léger des vagues berceuses,
Des canons noirs et impassibles, un fouillis de paquets de poudre, une forte odeur,
Quelques grandes étoiles là-haut, à la lueur silencieuse et endeuillée,
Brise demer par délicates bouffées, senteur des joncs marins et des prés le long du rivage, messages suprêmes confiés aux survivants,
Le crissement du bistouri du chirurgien, les dents de sa scie qui mordent,
Râles sifflants, gloussements, sang qui ruisselle en cataracte, cris fous et brefs, et longs, mornes gémissements qui meurent.
Tel tout cela, cela l’irréparable.
Holà ! vous, lambins de garde ! Empoignez vos armes !
On pénètre en foule parles portes conquises ! Je suis pris !
J’incorpore toutes les exigences proscrites ou souffrantes,
Je me vois en prison sous la forme d’un autre homme,
Et j’éprouve la morne souffrance ininterrompue.
C’est pour moi que les gardiens de détenus, carabine sur l’épaule, montent la garde,
C’est moi qui suis relâché le matin et verrouillé le soir.
Pas un factieux ne marche menottes aux mains vers la prison que je ne marche à son côté, enchaîné à lui par des menottes,
(Là je suis moins le jovial compagnon et davantage le taciturne avec de la sueur sur mes lèvres contractées).
Pas un galopin n’est arrêté pour vol que je ne comparaisse également pour être jugé et condamné.
Pas un cholérique n’est à son dernier soupir que je ne sois à mon dernier soupir,
Mon visage est couleur de cendre, mes muscles se nouent, les gens s’éloignent de moi.
Les quémandeurs s’incarnent en moi et je m’incarne en eux
Je tends mon chapeau, assis la mine honteuse, et mendie,
Assez ! assez ! assez !
Je ne sais comment j’ai été étourdi. Éloignez-vous !
CHANT DE MOI-MÊME
Laissez-moi un peu de temps pour mon crâne martelé, sommeiller, rêver, bayer,
Je me découvre à deux doigts d’une commune erreur.
Puissé-je oublier les moqueurs et les insultes !
Puissé-je oublier les larmes répandues et les coups de gourdins et marteaux !
Puissé-je contempler d’un regard détaché ma propre crucifixion et ma couronne ensanglantée.
A présent je me souviens,
Je reprends la fraction retenue,
La tombe de roc multiplie ce qui lui a été confié, comme à toutes les tombes,
Les cadavres se redressent, les balafres se cicatrisent, les liens se détachent de moi et roulent.
Je m’avance armé d’une puissance suprême, je fais partie d’un cortège commun sans fin,
Nous parcourons l’intérieur et la côte et franchissons toutes les frontières,
Nos prestes ordonnances en route par toute la terre,
Les fleurs que nous portons à nos chapeaux le produit de milliers d’années.
Disciples, je vous salue ! Approchez !
Continuez vos annotations, continuez vos interrogations.
Qui est-il, ce sauvage cordial et débordant ?
Est-il en attente de la civilisation, ou l’ayant dépassée la domine-t-il ?
Est-ce un natif du Sud-Ouest élevé en plein air ? Est-il Canadien ?
Vient-il de la région du Mississipi ? Iowa, Oregon ou Californie ?
Des montagnes ? De la prairie, la brousse ? Ou est-ce un marin qui a eouru les mers ?
Partout où il va, hommes et femmes raccueillent et le désirent,
Ils désirent qu’il les aime, les touche, leur parle, reste auprès d’eux.
Conduite aussi réfractaire que flocons de neige, mots simples comme l’herbe, chevelure en désordre, rire et candeur,
Démarche lente, traits ordinaires, façons ordinaires, émanations,
Elles effluent en formes nouvelles du bout de ses doigts,
Elles flottent avec l’odeur de son corps ou son haleine, elles éclatent du regard de ses yeux.
Soleil glorieux, je n’ai pas besoin de ta chaleur — reste couché !
Tu n’éclaires que les surfaces, moi je force les surfaces et aussi les profondeurs.
Terre ! tu semblés chercher quelque chose dans mes mains.
Dis-moi, vieille huppe, que me veux-tu ?
Homme ou femme, je dirais bien comme je t’aime, mais ne le puis,
CHANT DE MOI-MÊME
Je dirais bien ce qui est en moi et ce qui est en toi, mais ne le puis,
Je dirais bien ce désir languissant que j’ai, ce battement de mes nuits et jours.
Voyez, je n’offre point des sermons ni une petite charité, Quand je donne, c’est moi-même que je donne.
Toi, là-bas, l’impotent, qui flageoles sur tes genoux,
Ouvre tes mandibules emboitées que j’insuffle en toi de l’énergie,
Ouvre tes mains et soulève le revers de tes poches,
Je n’admets pas de refus, je force, j’ai des provisions en tas et de reste,
Et tout ce que j’ai, je le distribue»
Je ne demande pas qui tu es, cela ne m’importe pas,
Tu ne peux rien faire ni rien être hors ce que j’enfermerai en toi.
Vers le pâtiras des champs de cotonniers ou le cureur de retraits je me penche,
Je pose un baiser familial sur sa joue droite,
Et je jure en mon âme que jamais je ne le renierai.
A des femmes aptes à la conception je fais des enfants plus grands et plus alertes,
(En ce jour je jette la substance de républiques bien plus arrogantes.)
Vers celui qui se meurt, quel qu’il soit, je me hâte et tourne le bouton de la porte,
Rejette les couvertures sur le pied du lit,
Et renvoie chez eux le médecin et le prêtre.
Je saisis l’homme qui décline et le soulève d’un vouloir irrésistible,
O désespéré, voici mon cou,
Tudieu, je ne veux pas que tu passes ! Suspends -toi à moi de tout ton poids.
Je te dilate d’un souffle formidable, je te soutiens au-dessus du flot,
Je remplis toutes les pièces de la demeure d’une force en armes,
Ceux qui m’aiment, ceux qui déjouent la tombe.
Dors — moi et eux resterons de garde toute la nuit,
N’en doute pas, la mort n’osera poser le doigt sur toi,
Je t’ai pris dans mes bras, et désormais tu es ma possession.
Quand tu te lèveras le matin, tu verras que ce que je te dis est vrai.
Je suis celui qui porte secours aux malades étendus haletants sur le dos,
Et pour les hommes vigoureux et d’aplomb j’apporte un secours encore plus nécessaire.
J’ai appris ce qu’on a dit de l’univers,
Je l’ai entendu et entendu depuis plusieurs milliers d’ans;
Ce n’est pas trop mal pour ce que c’est — mais est-ce là tout ?
Je viens pour magnifier et appliquer,
J’enchéris dès le début sur les vieux regrattiers prudents,
Je prends moi-même les dimensions exactes de Jéhovah,
CHANT DE MOI-MÊME
Je lithographie Kronos,Zeus son fils et Hercule son petit-fils, J’achète des dessins d’Osiris, Isis, Bélus, Brahma, Bouddha, Dans mon carton je place, détaché, Manitou, Allah sur une feuille, et une gravure du Crucifix,
Avec Odin et Mexitli au visage d’horreur et toutes les idoles et images.
Je les prends tous pour ce qu’ils valent et pas un liard de plus,
J’admets qu’ils furent vivants et accomplirent l’œuvre de leur temps,
(Ils apportèrent des bribes tels qu’à des oiselets sans plumes qui doivent maintenant sortir du nid et voler et chanter eux-mêmes),
J’accepte les premières ébauches de dieu destinées à mieux se remplir en moi-même, les distribue largement à tout homme et toute femme que je vois,
Dans un charpentier montant la charpente d’une maison je découvre autant ou davantage,
J’élève des prétentions plus hautes pour celui-là aux manches relevées, maniant le maillet et le ciseau.
Je ne m’oppose pas aux révélations spéciales, estimant une spirale de fumée ou un poil sur le dos de ma main tout aussi curieux que n’importe quelle révélation,
Les gars qui manœuvrent la pompe à incendie et les échelles de corde point inférieurs selon moi aux dieux des guerres de l’antiquité.
Je prête l’oreille à leurs clameurs qui percent le fracas de l’effondrement,
Leurs membres musculeux passent sains et saufs sur les lattes carbonisées, leurs fronts blancs surgissent des flammes entiers et sans blessures ;
Auprès de la femme d’ouvrier avec son enfant au sein, j’intercède pour tout être né,
Ces trois faux qui sifflent à la file au temps delà moisson sont balancées par trois robustes anges à la chemise bouffante à leur ceinture,
Un rouquin de palefrenier aux dents jaunies rachète tous les péchés passés et à venir,
Il vend tout ce qu’il possède, se met en route à pied afin de payer des avocats pour son frère et reste à son côté pendant qu’on juge celui-ci pour faux ;
Ce qui parsemait les plus vastes espaces parsème maintenant la surface d’une perche autour de moi et sans même la couvrir, ,
Le taureau et le scarabée jamais adorés assez de moitié,
Le fumier et l’ordure plus admirables que ce qui fut rêvé,
Le surnaturel ne compte pas, j’attends moi-même l’heure où je serai l’un des êtres suprêmes,
Le jour se prépare pour moi où je ferai autant de bien que les plus grands, et serai aussi prodigieux ;
Par mes bourses ! Me voici déjà devenir un créateur,
Me voici engrosser en cet instant le sein dérobé des ombres.
Un appel au sein de la foule,
Une voix, la mienne, pleine et claire, entraînant tout et finale.
Approchez, mes enfants,
Approchez, garçons et filles, venez, les femmes, ceux de la maison et les intimes,
A présent l’exécutant y va de tout son nerf, il a repassé son prélude sur les pipeaux à l’intérieur.
CHANT DE MOI-MÊME
Accords facilement écrits, légèrement touchés — je sens la résonance de votre apogée et votre finale.
Ma tête pivote sur mon cou,
La musique se déroule, mais ne vient pas de l’orgue,
Des gens m’entourent, mais ce ne sont pas les miens.
A jamais le sol dur et résistant,
A jamais les mangeurs et buveurs, à jamais le soleil qui monte et baisse, à jamais l’air et les marées sans trêve, A jamais moi et mon prochain, rafraîchissants, coupables, réels,
A jamais l’éternelle, l’insoluble question, à jamais cette épine entrée dans le pouce, cette haleine de démangeaisons et de soifs,
A jamais le hou ! hou ! du tourmenteur jusqu’à ce que nous trouvions où le rusé se cache et l’en fassions sortir,
A jamais l’amour, à jamais la liqueur de vie qui sanglote,
A jamais le bandeau sous le menton, à jamais le catafalque de la mort.
Ils vont et viennent avec des pièces de dix sous sur les yeux. Pour nourrir la faim de leur ventre ils se creusent abondamment la cervelle,
Ils achètent, prennent, vendent des billets, mais pas une seule fois ne se rendent au festin,
Un grand nombre suent, labourent et battent, qui reçoivent ensuite la menue paille en paiement.
Un petit nombre possèdent sans rien faire et ce sont eux qui réclament le grain continûment.
Voici la cité et je suis l’un des citoyens,
Tout ce qui intéresse les autres m’intéresse, politique, guerres, marché, journaux, écoles,
Maire et conseillers, banques, tarifs, bateaux à vapeur, fabriques, valeurs, magasins, biens immeubles et biens mobiliers.
Ces innombrables petits bonshommes qui sautillent çà et là en faux-cols et habits à queue,
Je sais bien qui ils sont (positivement ce ne sont ni vers ni puces),
Je reconnais en eux les doubles de moi-même, le plus débile et le plus creux est autant que moi immortel,
Ce que je fais et dis les attend pareillement.
Chaque pensée qui s’agite en moi s’agite pareillement en eux.
Je connais parfaitement mon égotisme,
Je connais mes versets omnivores et ne dois pas moins les écrire;,
Et voudrais t’amener, qui que tu sois, à fleur de moi-même.
Point pour les mots de la routine ce poème de moi,
Mais pour interroger brusquement, franchir d’un bond pourtant rapprocher ;
Voici ce livre imprimé et relié — mais l’imprimeur et le typo de l’imprimerie ?
Voici des photos admirables — mais ta femme ou ton ami que tu serres étroitement et tout vif dans tes bras ?
Voici un noir vaisseau cuirassé de fer, ses puissants canons dans ses tourelles — mais le courage du capitaine et des mécaniciens ?
Dans les maisons voici les plats, le manger et les meubles — mais le maître et la maîtresse de la maison, et le regard jailli de leurs yeux ?
CHANT DE MOI-MÊME
Voici le fiel là-haut — et ici même ou une porte plus loin, ou de l’autre côté de la rue ?
Il y a les saints et les sages de l’histoire — mais toi-même ?
Il y a les sermons, les credos, la théologie — mais l’insondable cerveau humain ?
Et qu’est-ce que la raison ? Et qu’est-ce que l’amour ? Et qu’est-ce que la vie ?
Je ne vous méprise pas, prêtres de tous les temps, par toute la terre.
Ma foi est la plus grande et la plus petite des fois,
Elle embrasse cultes anciens et cultes modernes et tous ceux qui furent entre les anciens et modernes,
Je crois que je reviendrai sur la terre après cinq mille ans,
J’attends les réponses des oracles, j’honore les dieux, je sa lue le soleil,
Je fais un fétiche de la première roche ou souche venue, je pratique des incantations avec des baguettes dans le cercle d’obis, '
J’aide le lama ou le brahmine à préparer les lampes des idoles,
Je danse encore à travers les rues dans une procession phallique, ou, gymnosophiste, pratique l’extase et l’austérité dans les bois,
Je bois l’hydromel à la coupe faite d’un crâne, admire les Shastas et les Vedas, respecte le Coran,
Je marche dans le téokallis, taché du sang de la pierre des sacrifices et du couteau, en battant du tambour en peau de serpent,
J’accepte les évangiles, accepte celui qui fut crucifié, sais à n’en pas douter qu’il est divin,
Je m’agenouille à la messe ou me lève pour la prière des puritains, ou reste assis patiemment dans un banc d’église.
Je délire et j’écume dans mon accès de démence, ou attends comme mort que mon esprit me réveille,
Je promène mes regards sur le pavé et les terres ou au delà du pavé et des terres,
Je fais partie de ceux qui décrivent le cercle des cercles.
L’un de cette troupe centripète et centrifuge je me retourne pour parler comme un homme qui fait ses recommandations avant de partir en voyage.
Sceptiques abattus, mornes et rejetés,
Frivoles, sombres, désespérés, irrités, malades, découragés, en proie à l’athéisme,
Je vous connais tous tant que vous êtes, je connais la mer de tourment, doute, désespoir et incroyance.
Comme les nageoires éclaboussent !
Comme la queue de la baleine se tord aussi rapide que l’éclair, avec des spasmes et jets de sang !
Soyez en paix, sceptiques, sombres désespérés aux nageoires ensanglantées,
Parmi vous je prends place aussi bien que parmi tous autres.
C’est le passé qui vous pousse, comme moi, et tous exactement de même.
Et ce qui est encore inéprouvé et à venir est pour vous, et moi, et tous, exactement de même.
Je ne connais point ce qui est encore inéprouvé et à venir,
Mais je sais qu’à son tour cela s’attestera suffisant, et ne peut manquer.
CHANT DE MOI-MÊME
De chaque homme qui passe il est tenu compte, de chaque homme qui s’arrête il est tenu compte, pour pas un seul cela ne peut manquer.
Cela ne peut manquer pour le jeune homme qui est mort et a été enseveli,
Ni la jeune femme qui est morte et a été mise à son côté,
Ni le petit enfant qui a jeté un coup d’œil à la porte, puis s’est retiré, disparu à jamais,
Ni le vieillard qui a mené une existence sans but, et le sent avec une amertume pire que le fiel,
Ni celui qui est à l’asile des pauvres, dont l’alcool et la débauche ont fait un tuberculeux,
Ni les innombrables victimes des massacres et naufrages, ni le bestial Koboo qu’on nomme l’ordure de l’humanité,
Ni ces sacs qui se contentent de flotter gueule ouverte pour que la nourriture s’y coule,
Ni quoi que ce soit en terre, ni ceux enfouis dans les plus anciennes tombes de la terre.
Ni quoi que ce soit dans les myriades de sphères, ni les myriades de myriades qui les habitent,
Ni le présent, ni le moindre fétu que l’on sache.
Il est temps que je m’explique — levons-nous.
Ce qui est connu je m’en dépouille,
Je jette tous les hommes et toutes les femmes en avant dans l’Inconnu, avec moi.
L’horloge indique l’heure — mais qu’indique l’éternité ?
Nous avons épuisé jusqu’ici des trillions d’hivers et d’étés,
Il y en a des trillions en avant de nous, et des trillions en avant de ceux-ci.
Les naissances nous ont apporté richesse et variété,
Et d’autres naissances nous apporteront à leur tour richesse et variété.
Je ne nomme pas l’un grand et l’autre petit,
Ce qui remplit sa période et sa place est égal à quoi que ce soit.
L’humanité fut meurtrière ou jalouse à ton égard, mon frère, ma sœur ?
Je le regrette pour toi, mais on n’est ni meurtrier ni jaloux à mon égard,
Tout le monde a été aimable pour moi, je ne tiens pas compte des lamentations,
(Qu’ai-je à faire avec les lamentations ?)
Je suis une cime de choses accomplies, et je suis le réceptacle des choses à venir.
Mes pieds foulent le sommet des sommets de l’escalier,
A chaque degré des brassées d’âge, et de plus larges brassées
J’ai ponctuellement parcouru tous les étages inférieurs, et je monte encore, monte toujours.
A mesure que je m’élève, les fantômes s’inclinent derrière moi,
Très loin tout au fond j’aperçois l’énorme Néant originel, je sais que j ’ai passé par là,
CHANT DE MOI-MÊME
Invisible et continûment j’ai attendu, endormi parmi les brumes léthargiques,
Et pris mon temps, et le fétide carbone ne m’a pas été pernicieux.
Longtemps j’ai été serré étroitement — longtemps, longtemps.
Immenses ont été les préparatifs pour moi,
Fidèles et amis les bras qui m’ont soutenu.
Des cycles d’âges ont porté mon berceau d’un bord à l’autre, ramant, ramant toujours comme de gais bateliers,
Pour me faire place les étoiles se sont rangées de côté dans leurs cours circulaires.
Elles ont envoyé des influences pour veiller sur ce qui devait me contenir.
Avant que je naisse de ma mère des générations m’ont guidé,
Mon embryon ne s’est jamais engourdi, rien n’a pu l’étouffer.
C’est pour lui que la nébuleuse s’est coagulée en un orbe,
Les longues strates lentes se sont amoncelées pour lui donner un appui,
D’énormes végétaux lui ont fourni la nourriture.
De monstrueux sauriens l’ont transporté dans leurs gueules et déposé délicatement.
Toutes les forces ont été employées continûment pour me parfaire et m’enchanter,
Maintenant à cette place me voici debout avec mon âme robuste.
0 envergure de la jeunesse ! élasticité toujours tendue !
0 virilité, équilibrée, vermeille et riche.
Je suis étouffé par ceux qui m’aiment,
Ils écrasent mes lèvres, se pressent aux pores de ma peau, Me coudoient dans la rue et les lieux publics, viennent me trouver nus le soir,
Le jour me crient Ohé ! des rochers de la rivière, se balancent avec des cris joyeux au-dessus de ma tête,
Des massifs de fleurs, des plantes grimpantes, des broussailles enchevêtrées m’appellent par mon nom,
Viennent se poser sur chaque instant de ma vie,
Bécotent mon corps de tendres bécots balsamiques,
Sans bruit puisent dans leur coeur à pleines mains pour les vider entre les miennes.
Vieillesse qui se lève magnifique ! Oh ! la grâce bénie, ineffable des heures dernières 1
Toute condition non seulement se manifeste, mais manifeste ce qui sort d’elle et vient après elle,
Et le silence des ténèbres manifeste tout autant que le reste.
J’ouvre ma lucarne le soir et vois les systèmes parsemant l’espace,
Et tous ceux que j’aperçois, si loin que je puisse compter, bordent seulementla lisière des systèmes plus lointains.
Plus loin et encore plus loin ils s’étendent, s’illimitant, s’illimitant toujours,
CHANT DE MOI-MÊME
Vers l’en dehors, l’en dehors, l’en dehors à jamais.
Mon soleil a son soleil autour duquel il tourne docilement,
Avec ses associés il fait partie d’un groupe décrivant un cercle supérieur,
Et des systèmes plus grands suivent, faisant des plus grands qu’ils renferment de petites taches.
Il n’y a nul arrêt et ne peut jamais y avoir nul arrêt,
Si moi, toi, et les mondes, et tout ce qui existe à leurs surfaces ou au-dessous, étions en cet instant ramenés à l’état de pâle brouillard flottant, cela n’aurait aucune importance à la longue,
Nous nous retrouverions sûrement là où nous en sommes à présent.
Et irions sûrement aussi loin, et plus loin ensuite, toujours plus loin.
Quelques quadrillions d’ères, quelques octillions de lieues cubes ne mettent point en péril l’espace ni nelui causent d’impatience,
Ce ne sont là que parties, toute chose n’est que partie.
Regardez aussi loin que vous voudrez, il y a un espace illimité en dehors de celui-là,
Comptez autant que vous voudrez, il y a un temps illimité autour de celui-là.
Mon rendez-vous est fixé, il est certain,
Le Seigneur sera là, attendant que j’arrive sur le pied de perfection,
Le grand Camarade, l’ami vrai après lequel je languis, sera là.
Je sais que je suis supérieur au temps et à l’espace, et n’ai jamais été mesuré et ne le serai jamais.
Je suis le chemineau d’un perpétuel voyage (venez tous écouter !)
Mes signes sont un paletot imperméable, de bons souliers, et un bâton coupé dans les bois,
Nul de mes amis ne se prélasse dans mon fauteuil,
Je n’ai ni fauteuil, ni église, ni philosophie.
Je n’emmène personne à un dîner, une bibliothèque, une bourse.
Mais chacun de vous, homme et femme, je le conduis sur un monticule,
De la main gauche t’enlaçant la taille,
De la main droite montrant des paysages de continents et la route publique.
Ni moi ni quelque autre que ce soit ne pouvons parcourir cette route pour toi,
Il faut que tu la parcoures toi-même.
Elle n’est pas loin, elle est à ta portée,
Peut-être la suis-tu sans le savoir depuis que tu es né, Peut-être est-elle partout sur l’eau et sur terre.
Charge tes frusques sur ton épaule, cher fils, et je prendrai les miennes, et partons vite,
En marchant nous atteindrons cités prodigieuses et libres nations.
CHANT DE MOI-MÊME
Si tu es fatigué, donne-moi les deux besaces à porter et appuie ta main pote sur ma hanche,
Et quand il faudra, tu me rendras même service en échange,
Car une fois en route, jamais plus nous ne nous arrêterons.
Aujourd’hui avant l’aube j’ai gravi une colline et regardé le ciel constellé,
Et j’ai dit à mon esprit : Quand nous aurons embrassé ces orbes et le plaisir et la science de toutes choses qu'ils renferment, serons-nous alors comblés et satisfaits ?
Et mon esprit m’a dit : Non, nous ne ferons qu'affleurer cette hauteur pour la dépasser et poursuivre notre route.
Tu me poses aussi des questions et je t’entends,
Je te réponds que je ne puis répondre, tu dois trouver la réponse toi-même.
Repose-toi un moment, cher fils,
Voici des biscuits pour ta faim et voici du lait pour ta soif,
Mais dès que tu auras dormi et te seras délassé en du linge frais je te donnerai un baiser d’adieu et ouvrirai la porte pour que tu sortes d’ici.
Assez longtemps tu as été plongé en des rêves méprisables,
A présent j’essuie la cire d’après tes yeux,
Il faut que tu t’accoutumes à l’éclat de la lumière et de tous les instants de ta vie.
Longtemps tu as timidement barboté dans l’eau près du bord en te tenant à une planche,
A présent je veux que tu sois un hardi nageur,
Pour piquer au milieu de la mer, ressortir, me faire signe de la tête, pousser des cris, et secouer en riant tes cheveux.
Je suis le professeur des athlètes,
Celui qui grâce à moi étale un torse plus large que le mien prouve la largeur du mien,
Celui-là honore le plus mon style qui apprend en l’étudiant à détruire le professeur.
Ainsi le gars que j ’aime devient un homme non à l’aide d’un pouvoir d’emprunt, mais de son chef,
Plutôt mauvais sujet que vertueux par conformisme ou crainte.
Il aime sa bonne amie, mange sa grillade de bel appétit,
L’affection non payée de retour ou une marque de mépris le blessent plus cruellement que ne blesse l’acier coupant,
De première force pour monter à cheval, lutter, faire mouche, canoter, chanter une chanson ou jouer du banjo,
Il préfère cicatrices et barbe et visages marqués de petite vérole à toutes les faces à savonnettes,
Et ceux fortement tannés à ceux qui se tiennent à l’abri du soleil.
J’enseigne à s’écarter de moi, pourtant qui peut s’écarter de moi ?
A partir de cette heure je m’attache à tes pas, qui que tu sois,
Mes paroles seront comme une démangeaison à tes oreilles jusqu’à ce que tu les comprennes.
CHANT DE MOI-MÊME
Je ne dis pas ces choses pour cent sous ni pour tuer le temps en attendant le bateau,
(C’est toi qui parles tout autant que moi-même, je fais l’office de ta langue,
Liée en ta bouche, en la mienne elle commence à se délier).
Je jure que je ne parlerai jamais plus de l’amour ni de la mort à l’intérieur d’une maison,
Et je jure que je ne me traduirai jamais plus qu’à celui ou celle qui restera seul à seul avec moi en plein air.
Si tu veux me comprendre, va sur les hauteurs ou la plage,
Le premier moucheron venu est une explication, une gouttelette ou le mouvement des vagues la clef,
Le maillet, l’aviron, la scie à main secondent mes paroles.
Ni salle fermée ni école ne peuvent communier à moi.
Mais voyous et petits enfants mieux qu’elles. h
L’ouvrier jeune est le plus proche de moi, il me connaît à merveille,
Le bûcheron qui emporte avec lui sa hache et sa cruche m’emportera avec lui tout le jour,
Le gars de ferme qui laboure dans le champ éprouve un bien-être au son de ma voix,
Sur les vaisseaux qui naviguent mes paroles naviguent, je m’en vais avec pêcheurs et marins et les chéris.
Le soldat au camp ou en marche est des miens,
Le soir qui précède la bataille imminente beaucoup me cherchent, et jelie les déçois pas,
En ce soir solennel (qui peut être leur dernier) ceux qui me connaissent me cherchent.
Ma face frotte contre la face du chasseur lorsqu’il est couché seul dans sa couverture,
Le charretier en pensant à moi ne prend pas garde aux cahots de sa charrette,
La jeune mère et la vieille mère me comprennent,
La jeune fille et la femme reposent un moment leur aiguille et oublient où elles sont,
Elles et tous voudraient reprendre ce que je leur ai dit.
J’ai dit que l’âme n’ètait pas davantage que le corps,
Et j’ai dit que le corps n’était pas davantage que l’âme,
Et rien, pas même Dieu, n’est plus grand pour chacun que soi-même,
Et quiconque fait deux cents mètres sans sympathie marche à ses propres funérailles, revêtu de son linceul,
Et moi ou toi, sans avoir dix sous en poche, pouvons acheter le plus précieux de la terre,
Et regarder avec l’œil ou montrer un haricot dans sa cosse confond la science de tous lés temps,
Et il n’est métier ou emploi dans lequel le jeune homme qui l’exerce ne puisse devenir un héros,
Et il n’est point d’objet si tendre qu’il ne puisse faire un moyeu pour la roue de l’univers,
Et je dis à tout homme ou femme, Que ton âme demeure calme et maîtresse d’elle-même devant un million d’univers.
Et je dis à l’humanité, Ne soyez pas curieux de Dieu,
Car moi qui suis curieux de tout ne suis nullement curieux de Dieu,
CHANT DE MOI-MÊME
(Nul cortège de mots ne saurait exprimer combien je suis tranquille au sujet de Dieu et la mort.)
J’entends et vois Dieu en chaque objet, pourtant ne comprends pas Dieu le moins du monde,
Ni ne comprends qui il peut y avoir de plus prodigieux que moi-même.
Pourquoi désirerais-je voir Dieu mieux que je ne le vois en ce jour-ci ?
Je vois quelque chose de Dieu à chacune des vingt-quatre heures, et puis à chaque moment de l’heure,
Je vois Dieu dans le visage des hommes et femmes, et dans mon propre visage au miroir,
Je trouve des lettres de Dieu qu’il a laissé tomber dans la rue, et chacune porte la signature de Dieu,
Et j e les laisse où elles sont, car j e sais que partout où j ’irai, D’autres viendront ponctuellement, sans cesse et toujours.
Et quant à toi, Mort, et toi, amère étreinte du périssable, il est vain d’essayer de m’alarmer.
A son ouvrage l’accoucheur s’empresse sans sourciller.
Je vois l’aînée main qui presse, reçoit, soutient,
Je me penche vers le seuil de l’exquise et flexible porte,
Et observe la sortie, observe le soulagement et la délivrance.
Et quant à toi, Cadavre, je pense que tu es du bon engrais, mais cela ne me choque pas,
Je sens les roses blanches au délicieux parfum et qui s’épanouissent,
Je touche les feuilles pareilles à des lèvres, je touche la gorge polie des melons.
Et quant à toi, Vie, j’imagine que tu es le résultat de bien des morts,
(Moi-même sûrement je suis mort dix mille fois auparavant.)
Je vous entends murmurer là-haut, ô étoiles du ciel,
O soleils — ô herbe des tombes — ô perpétuels transferts et avancements,
Si vous ne dites rien, comment pourrais-je- dire quelque chose ?
De l’étang vaseux qui croupit dans la forêt automnale,
De la lune qui descend les pentes du murmurant crépuscule,
Jetez, scintillements du jour et de la brune — jetez sur les troncs noirs qui pourrissent dans la bourbe,
Jetez jusqu’aux branches sèches qui gémissent en leur jargon.
Je m’élève de la lune, je m’élève de la nuit,
Je découvre que sa pâle clarté spectrale est le rayonnement du soleil de midi reflété.
Et du rejeton grand ou petit j’aboutis au central et constant.
J’ai cela en moi — je ne sais ce que c’est — mais je sais que cela est en moi.
Tordu et couvert de sueur — mon corps devient ensuite calme et rassis,
CHANT DE MOI-MÊME
Je dors — je dors longtemps.
Je ne connais pas cela — cela est sans nom — c’est un mot qu’on ne dit pas,
Il n’est dans aucun dictionnaire, aucun propos, aucun symbole.
Cela oscille sur quelque chose qui est plus que la terre sur laquelle j’oscille,
La création est l’amie dont l’embrassement m’éveille à cela*
Peut-être pourrais-j e en dire davantage.Ebauches ! Je plaide pour mes frères et sœurs.
Le comprenez-vous, ô mes frères et sœurs ?
Cela n’est ni chaos ni mort — cela est forme, union, plan — cela est la vie éternelle — cela est le Bonheur.
Le passé et le présent se fanent — je les ai remplis, les ai vidés,
Et m’apprête à remplir mon prochain repli de l’avenir.
Toi là-haut qui m’écoutes ! Qu’as-tu à me confier ?
Regarde-moi au visage pendant que j’aspire l’approche furtive du soir,
(Parle sincèrement, personne d’autre ne t’écoute, et je ne reste plus qu’une minute.)
Suis-je en contradiction avec moi-même ?
Alors c’est parfait, je me contredis,
(Je suis vaste, je contiens des multitudes).
Je me dirige vers ceux-là qui sont proches, j’attends sur le pas de la porte.
Qui a fini sa journée ? Qui aura le plus tôt fini de souper ?
Qui désire se promener avec moi ?
Parleras-tu avant que je m’en aille ? Te décideras-tu lorsqu’il sera trop tard ?
L’épervier moucheté fond sur moi et m’accuse, il se plaint de ma faconde et ma musardise.
Moi aussi je suis farouche, moi aussi je suis intraduisible,
Je hurle mon cri de barbare sur les toits du monde.
Le dernier effleurement du jour s’attarde pour moi,
Il projette mon image après les autres et aussi vraie qu’aucune autre sur le désert envahi par l’ombre,
Il m’attire câlinement vers la brume et le crépuscule.
Je m’éloigne comme l’air, je secoue ma chevelure blanche au soleil enfui,
Je verse ma chair dans les remous, et l’entraîne en crêtes dentelées.
Je me lègue à la boue pour renaître de l’herbe que j’aime,
Si tu me veux désormais, cherche-moi sous la semelle de tes souliers.
Tu ne sauras guère qui je suis ni ce que je signifie,
Mais je serai néanmoins de la santé pour toi,
CHANT DE MOI-MÊME
Et purifierai et fortifierai ton sang.
Si tu ne parviens à m’atteindre du premier coup ne perds pas courage,
Si tu ne me trouves à une place cherche-moi à une autre,
Je suis arrêté quelque part à t’attendre.
ENFANTS D’ADAM