PLEIN DE VIE A CETTE HEURE
Plein de vie à cette heure, dense, visible,
Agé de quarante ans, moi, l’an quatre-vingt-trois de ces Etats,
A quelqu’un dans un siècle d’ici ou tel nombre de siècles,
A toi qui n’es pas encore né, celles-ci, en tâchant de t’atteindre.
Quand tu liras celles-ci moi qui étais visible serai devenu invisible,
Alors ce sera toi, dense, visible, qui bien concevras mes poèmes, en tâchant de m’atteindre,
Te figurant comme tu serais heureux si je pouvais être avec toi et devenir ton camarade ;
Qu’il en soit comme si j’étais avec toi. (Ne sois pas trop certain que je ne suis pas à cette heure avec toi.)
SALUT AU MONDE
Oh ! prends-moi la main, Walt Whitman !
Quelles merveilles s’écoulent ! Quels spectacles et quelles rumeurs !
Quels maillons joints à l’infini, chacun accroché au suivant,
Chacun répondant à tous, chacun partageant la terre avec tous.
Qu’est-ce qui s’élargit en toi, Walt Whitman ?
Quels vagues et quels sols exsudent ?
Quels climats ? Quels sont ces gens et ces villes ?
Quels sont ces bébés dont les uns jouent, les autres sommeillent ?
Quelles sont ces jeunes filles? Quelles sont ces femmes mariées ?
Quels sont ces vieillards qui s’en vont lentement par groupes, le bras autour du cou l’un de l’autre ?
Quels sont ces fleuves ? Quels sont ces forêts et ces fruits ?
Quel est le nom de ces montagnes qui se dressent si haut dans les nuées ?
Quelles sont ces myriades de demeures remplies d’habitants?
En moi la latitude s’élargit, la longitude s’allonge.
SALUT AU MONDE
L’Asie, l’Afrique, l’Europe sont à l’est — l’Amérique a reçu l’ouest en partage.
Ceinturant le bourrelet de la terre s’enroule l’équateur brûlant,
Au nord et au sud tournent curieusement les extrémités de l’axe,
En moi est le jour le plus long, le soleil tourne en cercles obliques, il ne se couche pas pendant des mois, Allongé à l’heure dite en moi le soleil de minuit ne fait que s’élever au-dessus de l’horizon pour s’y enfoncer à nouveau,
En moi zones, mers, cataractes, forêts, volcans, archipels, Malaisie, Polynésie et les grandes îles des Antilles.
Qu’entends-tu, Walt Whitman ?
J’entends chanter l’ouvrier et chanter la paysanne, J’entends au loin les cris des enfants et des animaux aux premières heures du jour,
J’entends les clameurs d’émulation des Australiens à la poursuite du cheval sauvage,
J’entends la danse espagnole aux castagnettes sous l’ombrage du châtaignier, au son du rebec et de la guitare. J’entends des échos continus venant de la Tamise, J’entends des chants sauvages de liberté venant de France, J’entends le récitatif musical d’anciens poèmes de l’Italien menant son bateau à la godille,
J’entends les sauterelles en Syrie lorsqu’elles écrasent le grain et l’herbe sous les ondées de leurs nuées terribles. J’entends le refrain du Copte au soleil couchant, qui tombe mélancoliquement sur le sein noir de la mère vaste et vénérable, le Nil,
FEUILI.ES D’HERBE
J’entends le guilleri du muletier mexicain et les clochettes de sa mule,
J’entends le muezzin arabe appeler les fidèles du haut de la mosquée,
J’entends les prêtres chrétiens à 3’autel de leurs églises, j’entends la basse et le soprano qui répondent,
J’entends le cri des Cosaques et la voix du matelot qui met à la mer à Okhotsk,
J’entends les respirations sifflantes du troupeau d’esclaves en marche, quand les rauques équipes défilent par deux et trois, enchaînés les uns aux autres par les poignets et les chevilles,
J’entends l’Hébreu qui lit ses annales et ses psaumes,
J’entends les mythes harmonieux des Grecs et les fortes légendes des Romains,
J’entends l’histoire de la vie divine et la mort sanglante du beau Dieu Christ,
J’entends l’Hindou enseigner à son élève favori les amours, guerres, préceptes tirés de poètes qui écrivaient il y a trois mille ans et transmis sans accident jusqu’à ce jour.
Que vois-tu, Walt Whitman ?
Quels sont ceux que tu salues et qui l’un après l’autre te saluent ?
Je vois une grande merveille ronde qui roule à travers l’espace,
Je vois, minuscules, fermes, hameaux, ruines, cimetières, prisons, usines, palais, baraques, huttes de barbares, tentes de nomades à la surface,
Je vois d’un côté la partie dans l’ombre où les dormeurs
SALUT AU MONDE
dorment, et de l’autre côté la partie éclairée par le soleil.
Je vois les curieux changements rapides de la lumière et l’ombre,
Je vois des pays lointains, aussi réels et proches pour leurs habitants qu’est mon pays pour moi.
Je vois abondance d’eaux,
Je vois des cimes de montagnes, je vois les sierras des Andes là où s’étend leur chaîne,
Je vois distinctement les Himalayas, Thian Chan, Altaïs, Ghattes,
Je vois les sommets géants d’Elbrouz, de Kasbek, Bazardiouzi,
Je vois les Alpes Styrîennes et les Alpes Carniques,
Je vois les Pyrénées, Balkans, Carpathes, et au nord les Dovrefjeld, et au large en mer le mont Hécla,
Je vois le Vésuve et l’Etna, les monts de la Lune, et les Montagnes Rouges de Madagascar,
Je vois les déserts de Lybie, d’Arabie et d’Asie,
Je vois les énormes redoutables icebergs de l’Arctique et FAntarctique,
Je vois les océans supérieurs et les océans inférieurs, l’Atlantique et le Pacifique, le golfe du Mexique, la mer du Brésil et la mer du Pérou,
Les eaux de l’Hindoustan, la mer de Chine et le golfe de Guinée,
Les eaux du Japon, l’admirable baie de Nagasaki ceinturée de montagnes,
L’étendue des mers Baltique, Caspienne, du golfe de Bothnie, les côtes britanniques et le golfe de Gascogne,
La Méditerranée au clair soleil, et de l’une à Fautre de ses îles,
La mer Blanche et la mer qui entoure le Groenland.
Je regarde les marins du globe,
Il en est dans les tempêtes, il en est dans la nuit en vigie avec le quart,
Il en est d’entraînés à la dérive, il en est avec des maladies contagieuses.
Je regarde les voiliers et vapeurs du globe, les uns groupés dans les ports, les autres durant leur traversée,
Il en est qui doublent le cap des Tempêtes, d’autres le cap Vert, d’autres les caps Guardafui, Bon ou Bojador,
D’autres la pointe de Dondrah, d’autres passent le détroit de la Sonde, d’autres le cap Lopatka, d’autres le détroit de Behring,
D’autres le cap Horn, d’autres naviguent dans le golfe du Mexique ou côtoient Cuba ou Haïti, d’autres dans la baie d’Hudson ou la baie de Baffin,
D’autres franchissent le Pas-de-Calais, d’autres entrent dans le golfe du Wash, d’autres le golfe de Solway, d’autres contournent le cap Clear, d’autres le Land’s End,
D’autres traversent le Zuyderzée ou l’Escaut,
D’autres à Gibraltar ou aux Dardanelles qui arrivent ou s’en vont,
D’autres poursuivent inflexiblement leur route à travers les banquises du nord,
D’autres descendent ou remontent l’Obi ou la Léna,
D’autres le Niger ou le Congo, d’autres l’ Indus, le Brahmapoutre et le Mékong,
D’autres attendent sous pression dans les ports d’Australie, prêts à partir,
Attendent à Liverpool, Glasgow, Dublin, Marseille, Lisbonne, Naples, Hambourg, Brême, Bordeaux, Le Havre, Copenhague,
Attendent à Valparaiso, Rio-de-Janeiro, Panama.
SALUT AU MONDE
Je vois les lignes des chemins de fer de la terre,
Je les vois en Grande-Bretagne, je les vois en Europe,
Je les vois en Asie et en Afrique.
Je vois les télégraphes électriques de la terre,
Je vois les fils par où passent les nouvelles des guerres, morts, pertes, gains, émotions de ma race.
Je vois les longs rubans des fleuves de la terre,
Je vois l’Amazone et le Paraguay,
Je vois les quatre grands fleuves de la Chine, l’Amour, le fleuve Jaune, le Yang-tsé-Kiang et le Si-Kiang,
Je vois où coule la Seine, où coulent le Danube, la Loire, le Rhône et le Guadalquivir,
Je vois les sinuosités de la Volga, du Dniéper, de l’Oder,
Je vois le Toscan descendre l’Arno et le Vénitien suivre le cours du Pô,
Je vois le marin grec débouquer du golfe d’Egine.
Je vois l’emplacement de l’ancien empire d’Assyrie, celui de la Perse et celui de l’Inde,
Je vois la chute du Gange franchissant le haut bord de Saukara.
Je vois le lieu où l’idée de divinité s’est incarnée par avatars en des formes humaines,
Je vois les endroits où se succédèrent les prêtres sur la terre, oracles, sacrificateurs, brahmines, sabiens, lamas, moines, muftis, prêcheurs,
FEUILLES D’HF.RBE
Je vois les bois de Mona où se promenaient les Druides, je vois le gui et la verveine,
Je vois les temples où reposait le corps des Dieux morts, je vois les antiques symboles.
Je vois le Christ manger le pain de la Cène au milieu de jeunes gens et vieillards,
Je vois où le jeune homme fort et divin, l’Hercule, travailla tenacement et longuement et puis mourut.
Je vois le lieu témoin de la ilche et innocente vie et du sort malheureux du splendide fils nocturne, Bacchus aux membres épanouis,
Je vois Kneph, florissant, vêtu de bleu, la couronne de plumes sur la tête,
Je vois Hermès, l’irréprochable, le bien-aimé, qui meurt en disant au peuple : Ne pleurez pas sur moi,
Ce n'est pas ici ma vraie patrie , fai vécu exilé de ma vraie patrie à présent j’y retourne ,
Je regagne la sphère céleste où chacun va à son tour.
Je vois les champs de bataille de la terre, l’herbe pousse dessus et les fleurs et le grain,
Je vois les pistes des anciennes et modernes expéditions.
Je vois les monuments sans noms, messages vénérables des événements, héros, annales inconnus de la terre.
Je vois le pays des sagas,
Je vois sapins et pins arrachés pas les bourrasques du nord,
Je vois blocs de granit et falaises, je vois prés verts et lacs,
SALUT AU MONDE
Je vois les cairns funéraires des guerriers Scandinaves,
Je vois leurs hauts tas de pierres élevés à la lisière des océans agités, afin que les esprits des morts, quand leur pèserait l’immobilité de leur tombe, se soulevassent hors des tertres pour contempler les vagues bondissantes et se rafraîchir d’orages, immensité, liberté, mouvement.
Je vois les steppes d’Asie,
Je vois les tumulus de Mongolie, je vois les tentes des Kalmouks et Baskirs,
Je vois les tribus nomades avec leurs troupeaux de bœufs et vaches,
Je vois les plateaux coupés de ravines, je vois les jungles et déserts.
Je vois le chameau, le cheval sauvage, l’outarde, le mouton à grosse queue, l’antilope et le loup qui se terre.
Je vois la Haute Abyssinie,
Je vois paître les troupeaux de chèvres, vois les figuiers, tamariniers, dattiers,
Et vois les champs de teff et les endroits de verdure et or.
Je vois le bouvier brésilien,
Je vois le Bolivien gravir le mont Sorata,
Je vois le Gaucho traverser les plaines, je vois l’incomparable cavalier à cheval, son lasso sur le bras,
Je vois sur les pampas poursuivre les bestiaux sauvages pour leurs peaux.
Je vois les régions de la neige et la glace,
Je vois le Samoyède à la vue perçante et le Finnois,
Je vois le pêcheur de phoques dans son bateau balancer sa lance,
Je vois le Sibérien dans son léger traîneau tiré par des chiens,
Je vois les chasseurs de marsouins, je vois les équipages baleiniers du Pacifique sud et de l’Atlantique nord,
Je vois les rocs à pic, glaciers, torrents, vallées de Suisse — : je remarque les longs hivers et l’isolement.
Je vois les grandes villes de la terre et me fais au hasard citoyen de chacune,
Je suis un vrai Parisien,
Je suis un habitant de Vienne, Saint-Pétersbourg, Berlin, Constantinople,
Je suis d’Adélaïde, Sidney, Melbourne,
Je suis de Londres, Manchester, Bristol, Edimbourg, Limerick,
Je suis de Madrid, Cadix, Barcelone, Oporto, Lyon, Bruxelles, Berne, Francfort, Stuttgard, Turin, Florence,
Je suis à ma place à Moscou, Cracovie, Varsovie, ou dans le nord à Christiania ou Stockholm, ou à Irkoutsk en Sibérie, ou en quelque rue d’Islande,
Je descends sur toutes ces villes, puis m’élève et reprends mon vol.
Je vois des vapeurs s’exhaler de pays inexplorés,
Je vois les types sauvages, les arcs et les flèches, la sagaie empoisonnée, les fétiches et les obis.
Je vois les villes africaines et asiatiques,
SALUT AU MONDE
Je vois Alger, Tripoli, Derne, Mogador, Tombouctou, Monrovia,
Je vois le grouillement de Pékin, Canton, Bénarès, Delhi, Calcutta, Tokio,
Je vois le Krouman dans sa hutte et le Dahoméen et F Achanti dans leur hutte,
Je vois le Turc fumant l’opium à Alep ,
Je vois les foules pittoresques aux foires de Khiva et celles de Hérat,
Je vois Téhéran, je vois Mascate et Médine et le sable entre elles, je vois les caravanes cheminer péniblement,
Je vois l’Egypte et les Egyptiens, je vois les pyramides et les obélisques,
Je considère les histoires inscrites au ciseau, les annales des rois conquérants, dynasties, gravées sur des tablettes de grès ou sur des blocs de granit,
Je vois à Memphis des nécropoles souterraines renfermant des momies embaumées, emmaillotées de linges, reposant là depuis maints siècles,
Je considère le Thébain déchu, ses yeux aux vastes prunelles, son cou penché de côté, ses mains croisées sur la poitrine.
Je vois à la tâche tous les parias de la terre,
Je vois tous les prisonniers dans les prisons,
Je vois les corps humains défectueux de la terre,
Les aveugles, les sourds-muets, crétins, bossus, fous,
Les pirates, voleurs, traîtres, assassins, négriers de la terre, Les petits abandonnés, et les vieux et les vieilles abandonnés.
Je vois partout des hommes et des femmes,
Je vois la sereine fraternité des philosophes.
FEUILLES D'HEBBE
Je vois les facultés constructives de ma race,
Je vois les résultats de la persévérance et industrie de ma race.
Je vois échelons, couleurs, barbarie, civilisation, je vais parmi tout cela, je m’y mêle indistinctement,
Et je salue tous les habitants de la terre.
Toi, qui que tu sois !
Toi, fille ou fils de T Angleterre !
Toi, des rudes peuplades et empires slaves ! Toi, Russe de Russie !
Toi, l’Africain d’obscure ascendance, peau noire, âme divine, grand, à la belle tête, aux formes nobles, au destin splendide, de pair avec moi !
Toi, Norvégien ! Suédois ! Danois ! Islandais ! Toi, Prussien !
Toi, Espagnol d’Espagne ! Toi, Portugais!
Vous, Française et Français de France !
Toi, Belge ! Toi des Pays-Bas, passionné de liberté! (toi la race d’où je suis moi-même sorti) ;
Toi, Autrichien solide ! Toi, Lombard I Hun ! Bohémien ! Paysan de Styrie !
Toi, riverain du Danube !
Toi, ouvrier du Rhin, de l’Elbe ou du Weser ! Toi aussi, ouvrière !
Toi, Sarde 1 Toi, Bavarois, î Souabe ! Saxon ! Valaque ! Bulgare !
Toi, Romain ! Napolitain ! Toi, Grec !
Toi, souple matador dans l’arène à Séville !
Toi, montagnard qui vis sans lois dans le Taurus ou au Caucase 1
Toi, Boukhare, pasteur de chevaux, gardant tes juments et étalons qui paissent !
SALUT AU MONDE
Toi, Persan au corps admirable qui, en selle à toute vitesse, plantes tes flèches dans le but !
Vous, Chinois et Chinoise de Chine ! Toi, Tartare de Tartarie !
Vous, femmes de la terre assujetties à vos besognes !
Toi, Juif pérégrinant dans ta vieillesse à travers tous les périls pour fouler un jour le sol de la Palestine !
Vous, les autres Juifs de tous les pays qui attendez votre Messie !
Toi, Arménien songeur qui médites au bord d’un bras de l’Euphrate! Toi qui interroges du regard les ruines de Ninive ! Toi qui gravis le mont Ararat !
Toi, pèlerin aux pieds las qui salues les minarets de La Mecque scintillant dans le lointain !
Vous, cheiks qui, sur l’étendue de Suez à Bab-el-Mandeb gouvernez vos familles et tribus !
Toi qui récoltes les olives et cultives tes fruits dans les campagnes de Nazareth, Damas ou du lac de Tibériade !
Toi, trafiquant thibétain qui parcours le vaste intérieur ou marchandes dans les boutiques de Lhassa !
Toi, Japonais ou Japonaise ! Toi qui vis à Madagascar, Ceylan, Sumatra, Bornéo !
Vous tous des continents d’Asie, Afrique, Europe, Australie, peu importe le lieu !
Vous tous dans les îles sans nombre des archipels de la mer !
Et vous dans des siècles d’ici, lorsque vous m’écouterez !
Et vous, chacun de vous en tous lieux, que je ne spécifie, mais inclus tout autant!
Santé à tous! Amitiés à vous tous, de ma part et delà part de l’Amérique !
Chacun de nous inévitable,
Chacun de nous illimité — chacun de nous avec ses droits d’homme ou femme sur la terre,
Chacun de nous admis aux éternels desseins de la terre,
Chacun de nous ici de droit aussi divin que quiconque est ici
Toi, Hottentot au palais qui clappe ! Vous, hordes aux cheveux crépus !
Vous, la chose d’un maître, qui distillez gouttes de sueur ou gouttes de sang !
Vous, figures humaines à mine de bêtes, insondable, à jamais frappante !
Toi, pauvre Koboo que les plus bas de l’espèce regardent avec pitié malgré ton langage et ton esprit vacillants !
Vous, bouts d’hommes du Kamtschatka, Groenland, de Laponie !
Toi, nègre austral, nu, rouge, barbouillé, aux lèvres proéminentes, qui cherches en rampant ta nourriture !
Vous, Cafre, Berbère, Soudanais !
Toi, Bédouin farôuche, étrange, ignorant !
Vous, essaims de pestiférés à Madras, Nankin, Caboul, au Caire !
Toi, vagabond obscurci de l’Amazone ! Toi, Patagon ! Toi, indigène des Fiji !
Je ne fais point davantage passer les autres tellement avant vous,
Je ne prononce pas un seul mot contre vous, arriérés que vous êtes là-bas,
(A l’heure voulue vous vous avancerez pour venir à mes côtés)*
SALUT AU MONDE
Mon esprit a passé compatissant et résolu autour de la terre entière, .
J’ai cherché des égaux et amis et les ai trouvés prêts pour moi en toutes contrées,
Je crois que quelque divine concordance m’a égalé à eux.
Vous, vapeurs, je crois que je me suis élevé avec vous, j’ai flotté vers les continents lointains, et suis retombé là pour des raisons,
Je crois que j’ai soufflé avec vous, les vents ;
Vous, les eaux, j’ai touché du doigt chaquerivage avec vous,
J’ai traversé tout ce qu’a traversé n’importe quel fleuve ou détroit du globe,
Je me suis posté sur les péninsules comme base et sur les hauts rocs encastrés, pour de là clamer :
Salut au monde !
Toute cité que la lumière ou la chaleur pénètre, j’y pénètre moi-même,
Toute île vers laquelle les oiseaux s’envolent, je m’y envole
moi-même.
Vers vous tous, au nom de l’Amérique,
J’élève haut et perpendiculairement la main, je fais lesignal,
Qui doit rester après moi à jamais en vue,
Pour toutes les retraites et demeures des hommes.
CHANT DE LA BELLE ROUTE
A pied et cœur léger je gagne la belle route,
Santé, liberté, le monde devant moi,
Le long chemin bis devant moi conduit où il me plaît*
Désormais je ne demande point la bonne fortune, moi-même je suis la bonne fortune,
Désormais je ne geins plus, ne diffère plus, n’ai besoin de rien,
Finies les doléances de cabinet, bibliothèques, critiques chagrines,
Fort et content j’arpente la belle route.
La terre, cela suffit,
Je ne désire pas les constellations plus proches,
Je sais qu’elles sont fort bien où elles sont,
Je sais qu’elles suffisent à ceux qui leur appartiennent.
(Même ici j’emporte mes délicieux faix anciens,
Je les emmène, hommes et femmes, je les emmène avec moi partout où je vais,
Je jure qu’il m’est impossible de m’en défaire,
Je suis comblé d’eux et je veux les combler à mon tour.)
CHANT DE LA BELLE BOUTE
Toi, route où je m’engage en promenant mon regard, je crois que tu n’es pas tout ce que voici,
Je crois que mainte chose invisible est également ici.
Ici la leçon profonde de l’acceptation, sans préférence ni refus.
Les noirs à tête crépue, les criminels, les malades, les incultes ne sont rejetés ;
L’accouchement, la recherche en hâte du médecin, le mendiant qui chemine, l’ivrogne qui titube, la bande d^ouvriers avec leurs rires,
L’adolescent évadé, la voiture du richard, le gandin, le couple en fuite,
L’homme du marché matineux, le corbillard, remménagement en ville, le déménagement de la ville,
Cela passe, moi aussi je passe, tout passe indistinctement, rien qui puisse être interdit,
Rien qui ne soit accepté, rien qui ne doive m’être cher.
Toi, air qui me fournis le souffle pour parler !
Vous, objets qui tirez de l’état diffus ce que je veux dire et lui donnez forme !
Toi, lumière qui m’enveloppes, et toute chose, de tes délicates ondes, égales pour chacun !
Vous, sentiers tracés par les pas dans les creux irréguliers au bord des routes !
Je crois que vous gardez le secret d’existences invisibles, vous m’êtes si chers.
Vous, avenues dallées des villes ! Vous, solides bordures des trottoirs !
Vous, bacs! Vous, planches et pieux des quais! Vous, parois garnies de bois ! Vous, navires au loin !
Vous, rangées de maisons ! Vous, façades percées de fenêtres ! Vous, toitures !
Vous, portiques et entrées! Vous, couronnements et grilles en fer !
Vous, fenêtres dont la coque transparente pourrait laisser voir tant de choses !
Vous, portes et marches des perrons ! O voûtes !
Vous, pierres grises des interminables pavés ! Vous, carrefours piétinés !
De tout ce qui vous a touchés je crois que vous vous êtes fait part à vous-mêmes, et voudriez maintenant m’en faire part en secret,
Des vivants et des morts vous avez peuplé vos surfaces impassibles, et leurs esprits voudraient me témoigner leur présence et amitié.
La terre qui s’étend à droite et à gauche.
Le vivant tableau, chaque partie en sa plus belle lumière,
La musique que se prête où on la demande, et s’arrête où on ne la demande pas,
La voix joyeuse de la route publique, le frais gai sentiment de la route.
O grand’route que je parcours, me dis-tu : Ne me quitte pas ?
Dis-tu : Ne f avise pas — si tu me quittes tu es perdu ?
Dis-tu : Je suis préparée déjà — je suis foulée par tous et incontestée , reste attaché à moi ?
CHANT DE LA BELLE ROUTE
0 route publique, je te réponds que je n’ai pas peur de te quitter, cependant je te chéris,
Tu m’exprimes mieux que je ne puis m’exprimer moi-même, Tu seras davantage pour moi que mon poème.
Je crois que les actions héroïques furent toutes conçues en plein air, et tous les libres poèmes aussi,
Je crois que je pourrais m’arrêter ici moi-même et faire des miracles,
Je crois que tout ce que je rencontrerai sur la route je l’aimerai et quiconque me regardera m’aimera,
Je crois que tous ceux que je vois doivent être heureux.
A partir de cette heure je m’ordonne affranchi des limites et lignes imaginaires,
J’irai où je voudrai, mon maître total et absolu,
J’écouterai les autres, examinerai attentivement ce qu’ils disent,
M’arrêterai, scruterai, accepterai, méditerai,
Doucement, mais d’une volonté irréfragable, je me soustrairai aux emprises qui voudraient m’emprisonner.
J’aspire de grandes gorgées d’espace,
L’est et l’ouest sont à moi, le nord et le sud sont à moi.
Je suis plus grand, meilleur que je ne pensais,
Je ne savais pas que je contenais tant de bonnes choses.
Tout me semble admirable,
Je puis répéter sans cesse aux hommes et aux femmes, Vous m’avez fait tant de bien que je voudrais vous en faire autant.
Je puiserai des forces nouvelles pour moi-même et vous sur ma route,
Je me répandrai parmi les hommes et les femmes sur ma route,
Je jetterai joie et rudesse neuve parmi eux,
Quiconque me repousse, cela ne me troublera pas,
Quiconque m’accepte, celui-là ou celle-là sera béni et me bénira.
A présent si un millier d’hommes parfaits devaient se montrer, cela ne me surprendrait point,
A présent si un millier de femmes au corps admirable se montraient cela ne m’étonnerait point.
A présent je vois le secret de la formation desindividus supérieurs,
C’est de pousser en plein air et de manger et dormir en compagnie de la terre.
Ici il y a place pour l’acte d’une grande personnalité,
(Un tel acte s’empare du cœur de la race entière des hommes,
Son effusion de force et volonté submerge la loi, bafoue toute autorité et tout argument dressés contre lui).
Ici est l’épreuve de la sagesse,
La sagesse n’est pas mise à l’épreuve en définitive dans les écoles,
La sagesse ne peut être transmise par qui la possède à qui ne la possède pas,
CHANT DE LA BELLE ROUTE
La sagesse est du ressort de l’âme, n’est point susceptible de preuve, est à elle-même sa propre preuve,
S’applique à tous les degrés, objets, qualités, et demeure satisfaite.
Elle est la certitude de la réalité et immortalité des choses, de l’excellence des choses ;
Il y a quelque chose dans le spectacle mouvant des choses
qui la fait jaillir de l’âme.
A présent je réexamine les philosophies et religions,
Elles peuvent tenir fort bien dans les salles de conférences, cependant ne pas tenir du tout sous les vastes nues, en face du paysage et des eaux courantes.
Ici on se rend compte.
Ici un homme éprouve ses concordances — il se rend compte ici de ce qu’il a en lui.
Le passé, le futur, majesté, amour — si cela est vide de vous, vous êtes vide de cela.
Seule l’amande de chaque objet nourrit ;
Où est celui qui les décortiquera pour toi et moi ?
Où est celui qui dénouera stratagèmes et enveloppes pour toi et moi ?
Ici est l’attachement, il n’est pas façonné d’avance, il survient à propos ;
Savez-vous ce que c’est d’être aimé par des inconnus lorsque vous passez ?
Connaissez-vous le parler de ces prunelles qui se tournent vers vous ?
Ici est l’efïlux de l’âme,
L’efïlux de l’âme vient du dedans par des portails ombragés, provoquant d’incessantes questions,
Pourquoi ces élans? Pourquoi ces pensées dans les ténèbres?
Pourquoi y a-t-il des hommes et femmes ainsi faits que, lorsqu’ils sont près de moi, le soleil dilate mon sang ?
Pourquoi, lorsqu’ils me quittent, mes flammes de joie retombent-elles flasques et à plat ?
Pourquoi y a-t-il des arbres sous lesquels je ne me promène jamais sans que de larges et mélodieuses pensées descendent sur moi ?
(Je crois qu’elles restent suspendues à ces arbres hiver comme été et laissent toujours tomber leurs fruits quand je passe ) ;
Qu’est-ce que j’échange si soudainement avec des inconnus ?
Avec ce cocher, lorsque je voyage sur le siège à côté de lui?
Avec ce pêcheur qui tire son filet près du rivage, lorsqu’en passant par là je m’arrête ?
Qu’est-ce qui me fait être ouvert à l’amitié d’un homme ou d’une femme ? Qu’est-ce qui les fait être ouverts à la mienne ?
L’efïlux de l’âme est du bonheur, ici est le bonheur,
Je crois qu’il emplit le plein air, en perpétuelle attente,
A présent il coule en nous, nous voici chargés à point.
Ici surgit le fluide et attachant caractère,
Le fluide et attachant caractère est la fraîcheur et la suavité de l’homme et la femme,
CHANT DE LA BELLE ROUTE
(Les herbes du matin ne poussent pas plus fraîches et plus suaves chaque jour du fond de leurs racines qu’il ne pousse frais et suave du fond de lui-même continûment.)
Vers le fluide et attachant caractère exsude comme une transpiration l’affection des jeunes et vieux,
Il laisse filtrer ce charme qui se rit de la beauté et des talents,
Vers lui se soulève le désir frissonnant et douloureux du contact.
Allons ! Qui que tu sois, mets-toi en route avec moi !
En faisant route avec moi tu trouveras ce qui jamais ne fatigue.
La terre jamais ne fatigue,
La terre est rude, silencieuse, incompréhensible tout d’abord, la Nature est rude, incompréhensible tout d’abord.
Ne te décourage pas, continue, il y a des choses divines soigneusement enveloppées,
Je te jure qu’il y a des choses divines plus belles que les mots ne peuvent dire.
Allons ! Il ne faut pas nous arrêter ici.
Si délicieuses que soient ces réserves amassées, si plaisante cette demeure, nous ne pouvons rester ici,
Si abrité que soit ce port et si calmes ces eaux, nous ne devons jeter l’ancre ici,
Si accueillante que soit l’hospitalité qui nous entoure, il ne nous est permis de la goûter qu’un petit moment.
Allons ! Il faut de plus grands stimulants,
Nous voguerons sur des mers infrayées et sauvages,
Nous irons où soufflent les vents, où les vagues se brisent, où le clipper yankee file toutes voiles dehors.
Allons ! Avec puissance, liberté, la terre, les éléments,
Santé, défi, gaîté, amour-propre, curiosité ;
Allons ! A l’écart de toutes formules !
A l’écart de vos formules, prêtres, ô matérialistes aux yeux de chauves-souris.
Le cadavre en putréfaction obstrue le passage — on n’attend plus pour l’enterrer.
Allons ! Sois averti cependant !
A celui qui fait route avec moi la meilleure qualité de sang, muscles, endurance est nécessaire,
Nul ne peut venir tenter l’épreuve qu’il ou elle n’apporte courage et santé,
N’y viens pas si tu as déjà dépensé le meilleur de toi-même,
Seuls peuvent venir ceux qui se présentent avec un corps pur et résolu,
Ni malade, ni alcoolique ou vénérien ne sont admis.
(Point à l’aide d’arguments, comparaisons, rimes, moi et mes poèmes ne convainquons.
Nous convainquons par notre présence).
CHANT DE LA BELLE ROUTE
Ecoute I Je veux être sincère avec toi*
Je n’offre pas les faciles prix d’antan, rudes et neufs sont les prix que j’offre.
Voici les jours qui doivent t’échoir en partage :
Tu n’entasseras pas ce qu’on appelle la richesse,
Tu disperseras d’une main prodigue tout ce que tu gagneras par ton travail ou tes mérites,
Tu ne feras qu’arriver à la ville où tu allais, et à peine te seras-tu installé à ta convenance que tu seras appelé par une voix irrésistible à la quitter,
Tu seras régalé des sourires ironiques et moqueries de ceux qui restent en arrière de toi,
Quelques signes d’affection que l’on t’adresse tu n’y répondras que par des baisers d’adieu passionnés.
Tu ne permettras point de te retenir à ceux qui ouvriront leurs mains tendues vers toi.
Allons ! A la suite des grands Compagnons et pour devenir un des leurs !
Eux aussi suivent la route — ce sont les hommes prompts et majestueux — ce sont les femmes les plus grandes,
Qui se plaisent sur les mers tranquilles comme sur les mers tempétueuses,
Voguent sur bien des navires, marchent bien des lieues sur la terre ferme,
Fréquentent bien des pays lointains, fréquentent des demeures très lointaines,
Ont confiance en les hommes et les femmes, observent les villes, peinent seuls,
S’arrêtent à contempler les touffes d’herbe, fleurs, coquillages de la plage,
Dansent aux noces, embrassent la mariée, aident tendrement les enfants, portent les enfants.
Combattent pour la révolte, se tiennent au bord des tombes béantes, descendent les cercueils,
Cheminent de saisons en saisons, d’années en années, les curieuses années sortant chacune de celle qui l’a précédée,
Cheminent, comme avec des compagnons, savoir les diverses phases d’eux-mêmes,
S’avancent hors de leur premier âge latent et inconscient, Cheminent gaiement avec leur jeunesse, cheminent avec leur virilité barbue au beau grain,
Cheminent avec leur féminité, ample, insurpassée, heureuse, Cheminent avecleur vieillesse sublime d’homme et de femme, Vieillesse, calme, épandue, ample de la hautaine ampleur de l’univers,
Vieillesse qui s’écoule libre de la délicieuse liberté prochaine, la mort.
Allons ! Vers ce qui est sans fin comme il fut sans commencement,
Pour beaucoup endurer, étapes du jour, repos des nuits, Les fondre tous dans le voyage auquel ils tendent et les jours et les nuits auxquels ils tendent,
Les fondre encore dans le départ pour de plus grands voyages,
Ne rien voir nulle part que tu ne puisses atteindre et dépasser,
Ne concevoir nul temps, si éloigné soit-il, que tu ne puisses atteindre et dépasser,
CHANT DE LA BELLE ROUTE
Ne lever ni n’abaisser tes regards sur aucune route qui ne s’étende en t’espérant, qui si longue soit-elle ne s’étende en t’espérant,
Ne voir nulle existence, celle de Dieu ou quiconque, que tu n’y atteignes aussi,
Ne voir nulle possession que tu ne puisses posséder, jouissant de tout sans travail ni acquisition, détournant à ton profit la fête sans pourtant en détourner une parcelle,
Prendre le meilleur de la ferme du paysan et de l’élégante villa du riche, et des chastes joies du couple bien marié, et des fruits des vergers et des fleurs des jardins, %
Prendre selon tes besoins à même les villes denses que tu traverses,
Emporter édifices et rues plus tard avec toi partout où tu iras,
Cueillir les esprits des hommes à leur cerveau quand tu les croiseras, cueillir l’affection à leur cœur,
Emmener tes amis sur la route avec toi, malgré que tu les laisses en arrière,
Considérer l’univers même comme une route, comme bien des routes, comme des routes pour les âmes en voyage.
Tout s’écarte pour le voyage des âmes,
Toute religion, toutes choses de poids, arts, gouvernements — tout ce qui est ou fut apparent sur ce globe ou n’importe quel globe se coule en des cachettes et recoins devant la procession des âmes sur les grand’routes de l’univers.
Du voyage des âmes, hommes et femmes, sur les grand’ routes de l’univers, tous les autres progrès sont l’emblème et l’aliment nécessaires:
Toujours vivants, toujours en marche,
Imposants, graves, attristés, abstraits, déjoués, fous, violents, faibles, mécontents,
Désespérés, fiers, aimants, écœurés, acceptés par les hommes, rejetés par les hommes,
Ils vont ! ils vont ! Je sais qu’ils vont, mais j’ignore où ils vont,
Mais je sais qu’ils vont vers le mieux — vers quelque chose de grand.
Qui que tu sois, avance ! Homme ou femme, avance !
Tu ne dois pas rester là à dormir et niaiser dans la maison, bien que tu l’aies construite ou qu’elle ait été construite pour toi.
Sors du noir confinement ! Sors de derrière l’écran !
Inutile de protester, je sais tout et le publie.
Regarde à travers toi, qui ne vaux pas mieux que les autres,
A travers rires, danses, dîners, soupers des gens,
Sous les costumes et ornements, sous ces visages lavés et
apprêtés,
Regarde ce secret dégoût et désespoir silencieux.
Mari, femme ou ami, à nul on ne se fie pour ouïr la confession,
C’est un autre soi-même, un double de chacun qui va à pas furtifs en se dissimulant,
Amorphe et aphone par les rues des villes, poli et doucereux dans les salons,
Dans les voitures de chemins de fer, sur les bateaux, à l’assemblée publique,
CHANT DE LA BELLE ROUTE
Jusque dans les demeures des hommes et femmes, à table, dans la chambre, partout,
Bien mis, mine souriante, torse droit, la mort dans la poitrine, l’enfer sous le crâne,
Sous le drap fin et les gants, sous les rubans et les fleurs artificielles,
Respectueux des coutumes, ne disant pas une syllabe de soimême,
Parlant de tout au monde, mais jamais de soi-même.
Allons ! A travers luttes et guerres !
Le but qui fut assigné ne peut être changé.
Les luttes passées ont réussi ?
Qu’est-ce qui a réussi? Toi-même ? Ta nation ? La Nature ?
Tiens, comprends-moi bien : il est stipulé dans l’essence des choses que de tout succès récolté, peu importe lequel, doit sortir quelque chose qui rende nécessaire un plus grand effort.
Mon appel est l’appel de bataille, je nourris la rébellion active,
Celui qui s’en vient avec moi doit s’en venir solidement armé,
Celui qui s’en vient avec moi s’en viendra souvent avec maigre chère, pauvreté, ennemis furieux, abandons.
Allons ! La route est devant nous !
Elle est sûre — je l’ai éprouvée — mes pieds l’ont soigneusement éprouvée — que rien ne te retienne !
Que le feuillet reste sur le bureau, sans écriture, et le livre sur le rayon, sans être ouvert !
Que les outils restent à l’atelier ! Que l’argent reste sans être gagné !
Que l’école repose ! Ne fais pas attention aux cris du maître !
Que le prédicateur prêche en chaire ! Que l’avocat plaide au tribunal et le juge expose la loi.
Camarade, je te donne la main !
Je te donne mon affection plus précieuse que l’argent,
Je me donne à toi avant le prêche ou la loi ;
Veux-tu te donner à moi ? Veux-tu te mettre en route avec moi ?
Tiendrons-nous l’un à l’autre tant que nous vivrons ?
SUR LE BAG DE BROOKLYN
Marée montante au-dessous de moi ! Je te vois face à face !
Nuages de l’ouest — soleil là-bas pour une demi-heure encore — je vous vois aussi face à face.
Foules d’hommes et femmes vêtus d’habits ordinaires, que vous êtes curieux pour moi !
Les centaines et centaines de passagers rentrant au logis par le bac sont plus curieux pour moi que vous ne supposez,
Et vous qui passerez d’une rive à l’autre dans des années d’ici, vous êtes davantage pour moi et davantage dans mes méditations que vous ne pourriez supposer.
L’impalpable aliment qui me vient de toutes choses à toute heure du jour,
Le plan simple, compact, solidement assemblé, moi disjoint, chacun disjoint pourtant partie du plan,
Les similitudes du passé et celles du futur.
Les gloires enfilées comme perles aux moindres choses que je vois ou entends, en me promenant dans la rue et traversant la Rivière,
La violence du courant si vif qui nage avec moi bien loin.
Les autres qui doivent me suivre, les liens entre eux et moi, La certitude d’autres, d’autres qui vivront, aimeront, verront, entendront.
D’autres franchiront les grilles du bac et passeront d’une rive à l’autre.
D’autres observeront la course de la marée montante, D’autres verront les navires de Manhattan au nord et à l’ouest, et les hauteurs de Brooklyn au sud et à l’est, D’autres verront les îles grandes et petites ;
Dans cinquante ans d’ici, d’autres passagers les verront, le soleil pour une demi-heure encore là-bas,
Dans cent ans d’ici ou autant de siècles que ce soit, d’autres les verront,
Savoureront le coucher du soleil, Fafïlux de la marée montante, le reflux dévalant vers la mer.
Cela ne fait rien, temps ni lieu — la distance ne fait rien,
Je suis avec vous, hommes et femmes d’une génération ou d’autant de générations que ce soit après moi,
Tout comme vous, ce que vous ressentez lorsque vous contemplez la Rivière et le ciel, je l’ai ressenti,
Tout comme n’importe lequel d’entre vous fait partie d’une foule vivante, j’ai fait partie d’une fouie,
Tout comme vous êtes rafraîchis par la joie de la Rivière et du flot rutilant, j’ai été rafraîchi,
Tout comme vous restez là appuyés contre la lisse, pourtant êtes emportés avec le courant vif, je suis resté là pourtant fus emporté.
Tout comme vous regardez les mâts innombrables des navires et les cheminées trapues, des vapeurs, j’ai regardé.
SUR LE BAC DE BROOKLYN
Moi aussi, maintes et maintes fois, j’ai traversé la Rivière jadis,
Observé les mouettes en décembre, les ai vues planer haut en l’air sur leurs ailes immobiles en balançant leur corps,
Vu comment le rayonnement jaune éclairait des parties de leur corps et laissait le reste dans l’ombre opaque,
Les ai vues décrire des cercles lents et s’éloigner graduellement vers le midi,
Vu la réflexion du ciel d’été dans l’eau,
Eu les yeux éblouis par la traînée scintillante des rayons,
Regardé les beaux rais centrifuges de lumière autour de l’image de ma tête dans l’eau ensoleillée,
Regardé la brume sur les monts vers le sud et vers le sudouest.
Regardé la vapeur qui s’envolait en flocons teintés de violet,
Regardé vers la baie inférieure pour surveiller l’arrivée des vaisseaux,
Les ai vus approcher, vu à bord de ceux qui passaient près de moi,
Vu les voiles blanches des goélettes et sloops, vu les navires à l’ancre,
Les matelots à l’œuvre dans les haubans ou à califourchon sur les vergues,
Les mâts ronds, le balancement des coques, les minces flammes serpentines,
Les grands et petits vapeurs en marche, les pilotes dans leur cabine,
Le sillage blanc laissé par leur passage, le tournoiement rapide et frémissant des aubes,
Les pavillons de toutes les nations, amenés au coucher du soleil.
Les vagues dentelées dans le crépuscule, les poches vidées remplies, les gambades des crêtes, le chatoiement,
L’étendue au loin de plus en plus sombre, les murs gris des entrepôts de granit aux docks,
Sur la Rivière un groupe, tache d’ombre, le grand remorqueur flanqué de chalands collés à lui de chaque côté, le bateau à foin, l’allège attardée,
Sur la rive voisine les flammes vomies par les cheminées des fonderies brûlant hautes et coruscantes dans la nuit,
Projetant leurs vacilleinents noirs contrastés de violentes lueurs rouges et jaunes sur le haut des maisons et jusque dans les rues en crevasses.
Ces choses et tout le reste ont été pour moi de même qu’ils sont pour vous,
J’ai adoré ces villes, adoré l’imposante et rapide Rivière,
Les hommes et femmes que je voyais ont tous été proches de moi,
Les autres de même — les autres qui tournent leurs regards en arrière vers moi parce que j ’ai regardé en avant vers eux,
(Le temps viendra, quoique je reste ici aujourd’hui et ce soir. )
Qu’y a-t-il donc entre nous ?
Quel est le compte des vingtaines ou centaines d’années entre nous ?
Quel qu’il soit, cela ne fait rien — la distance ne fait rien et le lieu ne fait rien,
SUR LE BAG DE BROOKLYN
Moi aussi j’ai vécu, ce fut mon Brooklyn aux amples monts. Moi aussi je me suis promené dans les rues de File Manhattan, et baigné dans les eaux qui l’entourent,
Moi aussi j’ai senti s’agiter en moi de brusques, étranges doutes,
En plein jour parmi la foule des gens parfois ils m’ont assailli,
En rentrant à pied chez moi tard dans la soirée ou couché dans mon lit, ils m’ont assailli,
Moi aussi j’avais reçu l’empreinte de cette coulée éternellement en fusion,
Moi aussi j’avais reçu l’identité par mon corps,
Ce que j’étais, j’ai su que je l’étais par mon corps, et ce que je serais, j’ai su que je le serais par mon corps.
Ce n’est pas sur vous seuls que tombent les lambeaux d’ombre,
L’ombre a jeté ses lambeaux également sur moi,
Le meilleur de ce que j’avais fait me semblait alors vide et douteux,
Mes grandes pensées, que jesupposais telles, ne se prouvaientelles pas mesquines en réalité *?
Et ce n’est pas vous seuls qui savez ce que c’est d’être mauvais,
Je suis celui qui ai su ce que c’était d’être mauvais,
Moi aussi j’ai noué l’antique nœud des contradictions, Bavardé, rougi, gardé rancune, menti, volé, jalousé,
Eu ruse, colère, luxure, chauds désirs dont je n’osais parler, Eté entêté, vain, vorace, borné, sournois, couard, méchant. Le loup, le serpent, le pourceau ne faisaient défaut en moi.
Le regard fourbe, le mot frivole, le désir adultère ne faisaient défaut,
Refus, haines, atermoiements, bassesse, fainéantise, rien de cela ne faisait défaut.
Je n’ai fait qu’un avec les autres, les jours et fortunes des autres,
Été appelé de mon nom le plus familier par des voix claires et fortes de jeunes hommes, lorsqu’ils me voyaient approcher ou passer,
Senti leurs bras à mon cou quand j’étais debout ou leur chair négligemment appuyée contre moi quand j’étais assis,
Vu nombre de gens que j’aimais dans la rue, sur le bac ou à la réunion publique, sans jamais leur avoir adressé la parole,
Vécu la même vie que les autres, le même éternel rire, grignotage, sommeil,
Joué le rôle qui reflète encore sur l’acteur ou l’actrice,
Le même vieux rôle, le rôle qui est ce que nous le faisons, aussi grand que nous voulons,
Ou aussi petit que nous voulons, ou à la fois grand et petit.
Je viens plus près de vous encore,
Quoi que vous pensiez de moi en ce moment, je l’ai également pensé de vous — j’ai amassé mes provisions d’avance,
J’ai réfléchi longuement et sérieusement à vous avant que vous veniez au monde.
Qui pouvait savoir ce qui devait me toucher ?
Qui sait si en ce moment même je ne jouis pas de cela ?
SUR LE BAC DE BROOKLYN
Qui sait si, malgré la distance, ce n’est comme si je vous regardais en ce moment, malgré que vous ne puissiez me voir ?
Ah ! qu’est-ce qui pourrait jamais être plus imposant et admirable pour moi que Manhattan à la ceinture de mâts ?
La Rivière et le soleil couchant et les vagues dentelées de la marée montante ?
Les mouettes balançant leur corps, le bateau à foin au crépuscule, et l’allège attardée ?
Quels dieux peuvent dépasser ceux-là qui m’étreignent la main et d’une voix que j’adore s’empressent de m’appeler tout haut par mon nom le plus familier lorsque j’approche ?
Quoi de plus subtil que cela qui m’attache à la femme ou l’homme qui me regarde au visage ?
Qui me transfuse en vous à présent et verse en vous mon intention ?
Alors nous nous comprenons, n’est-ce pas ?
Ce que je vous ai promis sans le nommer, ne F avez-vous pas accepté ?
Ce que l’étude ne pourrait enseigner — ce que le prêche ne pourrait accomplir, est donc accompli, n’est-ce pas ?
Coule toujours, Rivière ! Monte avec le flux et dévale avec le reflux !
Gambadez toujours, vagues, avec vos dentelures et vos crêtes !
Glorieux nuages du couchant ! Inondez de votre splendeur et moi et les hommes et femmes de générations après moi !
Passez d’une rive à l’autre, foules innombrables de passagers !
Dressez-vous, mâts élancés de Mannahatta! Dressez-vous, monts admirables de Brooklyn !
Palpite, cerveau curieux et déjoué! Darde questions et réponses !
Maintiens en suspension ici et partout, éternelle coulée en fusion !
Rassasiez- vous, yeux aimants et assoiffés, dans les demeures ou rues ou assemblées !
Retentissez, voix des jeunes hommes ! Sonores et musicales, appelez-moi par mon nom le plus familier !
Vis, vieille vie! Joue le rôle qui reflète sur l’acteur ou l’actrice !
Joue le vieux rôle, le rôle qui est grand ou petit selon ce que nous le faisons !
Examine, toi qui me lis, si par des voies inconnues je ne suis pas en train de te regarder peut-être ;
Sois solide, lisse qui surplombe la Rivière, pour soutenir ceux qui s’appuient nonchalamment, pourtant se pressent avec le courant pressé ;
Volez toujours, oiseaux de mer! Volez de côté ou tournoyez en larges cercles haut en l’air ;
Reflète le ciel d’été, eau, et retiens-le fidèlement jusqu’à ce que tous les regards penchés vers toi aient eu le temps de te le prendre !
Divergez, beaux rais de lumière, de l’image de ma tête ou la tête de quiconque, dans l’eau ensoleillée !
Arrivez toujours, navires venus de la baie inférieure ! Pas-
SUR LE BAC DE BROOKLYN
sez ou repassez, goélettes aux voiles blanches, sloops, allèges !
Flottez au vent, pavillons de toutes les nations ! Soyez amenés ponctuellement au coucher du soleil !
Faites brûler haut vos feux, cheminées des fonderies ! Projetez des ombres noires à la tombée de la nuit ! Projetez vos lueurs jaunes et rouges sur le haut des maisons !
Apparences, maintenant ou désormais, indiquez ce que vous êtes,
Toi, membrane nécessaire, continue d’envelopper l’âme, Qu’à mon corps, pour ce qui est de moi, et qu’au vôtre, pour ce qui est de vous, soient attachés nos plus divins arômes,
Prospérez, villes — produisez vos marchandises, produisez vos spectacles, amples et suffisantes Rivières, Epands-toi, être que nul autre peut-être ne dépasse en spiritualité.
Conservez vos places, objets que nul autre ne dépasse en résistance.
Vous avez attendu, vous attendez toujours, vous ministres ' admirables et muets,
Nous vous recevons dans un sentiment libre enfin et sommes désormais insatiables.
Vous ne pourrez plus nous frustrer ni vous dérober à nous. Nous vous employons et ne vous rejetons pas — nous vous plantons en nous-mêmes pour y rester,
Nous ne vous sondons pas — nous vous chérissons — il y a la perfection en vous aussi,
Vous apportez votre contribution en vue de l’éternité, Grande ou petite, vous apportez votre contribution en vue de l’âme.
CHANT DU RÉPONDEUR
Çà, écoutez ma romance du matin, je publie les signes du Répondeur,
Je chante pour les villes et les fermes qui s’étendent au soleil devant moi.
Un jeune homme vient me trouver tenant un message de son frère,
Comment le jeune homme saura- t-il le qui et qu’est-ce :b son frère ?
Dites-îui de m’envoyer les signes.
Et je me tiens devant le jeune homme face à face et prends sa main droite dans ma main gauche et sa main gauche dans ma main droite.
Et je réponds pour son frère et pour les hommes, et je réponds pour celai qui répond pour tous, et j’envoie ces signes.
C’est lui que tous attendent, à lui que tous se soumettent, sa parole est décisive et finale,
C’est lui qu’ils acceptent, en lui se baignent, en lui s’aperçoivent comme environnés de lumière,
CHANT DU RÉPONDEUR
C’est lui qui se plonge en eux, comme eux se plongent en lui.
Femmes admirables, nations les plus fîères,lois,le paysage, gens, animaux,
La terre profonde et ses attributs, l’océan agité (ainsi publié-je ma romance du matin),
Toutes les jouissances et les biens et l’argent, et tout ce que l’argent peut acheter,
Les meilleures fermes, où les autres peinent et plantent et lui immanquablement récolte,
Les villes les plus imposantes et luxueuses, où d’autres nivellent et bâtissent et lui s’installe.
Rien pour personne que ce qui est pour lui, proche ou lointain tout est pour lui, les navires au large,
Les perpétuels spectacles et cortèges sur terre, s’ils sont pour quelqu’un, sont pour lui.
Il établit les choses dans leurs attitudes,
Il fait sortir l’aujourd’hui de lui-même avec amour et plasticité,
Il place son temps, ses souvenirs, parents, frères et sœurs, son entourage, son métier, sa politique, de telle sorte que les autres jamais plus ne les avilissent ni ne prétendent les dominer.
C’est le Répondeur,
Ce à quoi on peut répondre, il y répond, et ce à quoi on ne peut répondre, il montre comment on ne peut y répondre.
Un homme est une sommation et un défi,
(Il est vain de s’esquiver — entendez-vous ces moqueries et rires ? Entendez-vous les échos ironiques ?)
Livres, amitiés, philosophes, prêtres, action, plaisir, orgueil, se démènent en tous sens cherchant à donner satisfaction,
Il indique la satisfaction et indique aussi ce qui se démène en tous sens.
Quel que soit le sexe, quel que soit le moment ou l’endroit, il peut aller, frais, doux et sans crainte, de jour comme de nuit,
Il possède le passe-partout des cœurs, à lui la réponse à la curiosité des mains sur le bouton des portes.
Il est runiversel bienvenu, la beauté qui s’épanche n’est pas mieux accueillie ni plus universelle qu’il n’est,
La personne qui a sa faveur le jour, ou avec laquelle il dort la nuit, est bénie.
Toute existence a son idiome, toute chose a un idiome et un langage,
Il résout toutes les langues en la sienne et en fait don aux hommes, et n’importe qui peut traduire et n’importe qui se traduire aussi,
Une partie ne contrecarré pas l’autre, il est l’assembleur, il voit comment elles s’assemblent.
Il dit indifféremment et pareillement : Comment allez-vous , l'ami ? au Président le jour de réception,
Et il dit : Bonjour , mon frère, à Dubâton qui houe le champ de cannes à sucre,
Et tous les deux le comprennent et savent qu’il parle comme il convient.
CHANT DU RÉPONDEUR
Il circule avec une aisance parfaite dans le Capitole,
Il circule au milieu du Congrès, et un député dit à un autre : Voici notre égal qui parait et un nouveau.
Puis les artisans le prennent pour un artisan.
Et les soldats supposent qu’il est soldat et les marins qu’il s’est fait marin,
Et les écrivains le prennent pour un écrivain, et les artistes pour un artiste,
Et les manœuvres reconnaissent qu’il pourrait manœuvrer de ses mains avec eux et les aimer,
Peu importe l’ouvrage, qu’il est l’individu apte à l’exécuter ou l’a exécuté,
Peu importe la nation, qu’il y pourrait trouver ses frères et sœurs.
Les Anglais croient qu’il sort de leur souche anglaise.
Aux Juifs il semble un Juif, aux Russes un Russe, ordinaire et proche, d’aucun éloigné.
Au café des voyageurs celui qu’il regarde, n’importe soit-il, le revendique,
L’Italien ou le Français est sûr, l’Allemand est sûr, l’Espagnol est sûr, et l’insulaire cubain est sûr,
Le mécanicien, le matelot sur les grands lacs ou sur le Mississipi ou le Saint-Laurent ouïe Sacramento, oul’Hudson ou dans le détroit de Paumanok,le revendiquent.
Le gentilhomme de sang parfait reconnaît son sang parfait,
L’insulteur,la prostituée, le furieux, le mendiant se reconnaissent dans ses façons, il les métamorphose étrangement,
Ils ne sont plus abjects, c’est à peine s’ils se reconnaissent, tellement ils ont grandi.
Les indications et la concordance du temps,
Une santé parfaite démontre le maître parmi les philosophes,
Le temps, toujours sans interruption, s’indique en parties, Ce qui toujours indique le poète, c’est la foule de chanteurs d’agréable compagnie et leurs paroles,
Les paroles des chanteurs sont les heures ou minutes de la lumière ou l’ombre, mais les paroles du créateur de poèmes saut la lumière et l’ombre indéfinies,
Le créateur de poèmes fixe justice, réalité, immortalité,
Sa vision et son pouvoir embrassent les choses et la race humaine,
Il est la gloire et l’essence jusque-là des choses et de la race humaine.
Les chanteurs ne procréent pas, seul le Poète procrée,
Les chanteurs sont bien accueillis, compris, apparaissent assez souvent, mais rare a été le j our, rare l’endroit, où est né le créateur de poèmes, le Répondeur,
(Ni chaque siècle ni chaque cinq siècles n’ont possédé un tel jour, malgré tous leurs noms.)
Les chanteurs des heures successives des siècles ont peutêtre des noms ostensibles, mais le nom de chacun d’eux est un nom de chanteur,
Le nom de chacun est chanteur des yeux, chanteur des oreilles, chanteur de têtes, chanteur de sucreries, chanteur
CHANT 1>U RÉEONDEUR
de nuit, chanteur de salon, chanteur d’amour, chanteur de fantastique, ou d’autres choses encore.
Tout ce temps comme en tout temps les mots des vrais poèmes attendent,
Les mots des vrais poèmes ne sont pas simplement pour plaire,
Les vrais poètes ne sont pas les suiveurs de la beauté, mais les maîtres augustes de la beauté ;
La grandeur des fils est la grandeur exsudée des mères et pères,
Les mots des vrais poèmes sont le couronnement et l’applaudissement final de la science.
Instinct divin, largeur de vision, la loi de la raison, santé, rudesse corporelle, retraite intérieure,
Gaieté, haie de soleil, pureté de l’air, tels sont quelques-uns des mots des poèmes.
A la base du créateur de poèmes, du Répondeur, sont le marin et le voyageur,
Le constructeur, le géomètre, le chimiste, l’anatomiste, le phrénologiste, l’artiste, tous ceux-là sont à la base du créateur de poèmes, du Répondeur.
Les mots des vrais poèmes vous donnent plus que des poèmes,
Ils vous donnent de quoi former vous-même poèmes, religions, politique, guerre, paix, conduite, histoire, essais, vie journalière, et tout le reste,
Ils équilibrent rangs, couleurs, races, croyances et les sexes,
Ils ne poursuivent point la beauté, c’est elle qui les poursuit,
A jamais les touchant ou les serrant de près suit la beauté, soupirante, languissante d’amour.
Ils préparent à la mort, pourtant ne sont pas la fin, mais plutôt le commencement,
Ils n’en conduisent aucun ni aucune à son terme ni à s’éprouver satisfait et comblé,
Celui qu’ils emmènent ils l’emmènent dans l’espace pour contempler la naissance des astres, pour apprendre l’une des intentions,
S’y élancer avec une foi absolue, parcourir les cercles sans fin et ne plus jamais connaître le repos.
NOTRE VIEUX FEUILLAGE
Toujours notre vieux feuillage !
Toujours la verte péninsule de Floride — toujours l’inappréciable delta de Louisiane — toujours les champs de cotonniers d’Alabama et Texas,
Toujours les monts d’or et anfractuosités de Californie et les montagnes argentées du Nouveau-Mexique — toujours Cuba aux molles brises,
Toujours le vaste versant drainé par la mer du Midi, inséparable des versants drainés par les mers du Levant et du Ponant,
Le territoire en l’an quatre-vingt-trois de ces Etats, les trois millions et demi de milles carrés.
Les dix-huit mille milles de littoral et baie s’ouvrant sur la pleine mer, les trente mille milles de navigation fluviale,
Les sept millions de familles distinctes et le même nombre d’habitations — toujours cela, et davantage, se ramifiant en rameaux innombrables,
Toujours le champ libre et la diversité — toujours le continent de la Démocratie ;
Toujours les prairies, pâturages, forêts, villes vastes, voyageurs, le Canada, les neiges ;
Toujours ces terres compactes serrées aux hanches par la ceinture liant les immenses lacs ovales ;
Toujours l’Ouest avec ses vigoureux natifs, la densité crois-
santé de sa population, ses habitants, envahisseurs amis, menaçants, ironiques, dédaigneux ;
Toutes choses vues au Midi, Nord, Est — tous exploits indistinctement accomplis dans tous les temps,
Tous types, mouvements, développements, quelques-uns aperçus, des myriades inaperçus,
Moi qui me promène dans les rues de Mannahatta, cueillant ces choses,
Sur les fleuves de l’intérieur, la nuit, à la lueur crue des torches de sapin, des vapeurs qui font leur chargement de bois,
Le jour, le soleil sur la vallée du Susquehanna, sur les vallées du Potomac et du Rappahannock, sur les vallées du Roanoke et du Delaware,
Dans leurs solitudes du nord les bêtes de proie qui hantent les monts Adirondacks, ou vienn$it boire aux eaux du Saginaw,
Dans une anse solitaire un tadorne égaré du troupeau, qui reste sur l’eau à se balancer en silence.
Dans des bâtiments de ferme les bœufs à l’étable, leur travail de ]a moisson fini, ils se reposent sur leurs jambes, ils sont trop fatigués,
Au loin sur les glaces arctiques la femelle du morse étendue assoupie pendant que ses petits jouent autour d’elle, L’épervier qui plane où les hommes n’ont pas encore vogué, aux confins de la mer polaire, doucement ondulée, cristalline, libre, au delà des bancs de glace,
La blanche poussière d’eau chassée de 1 avant où le navire dans la tempête coupe la lame,
Sur la terre ferme ce qu’on fait dans les villes lorsque les cloches toutes ensemble sonnent minuit,
Dans les forêts primitives les rumeurs qui s’élèvent aussi.
NOTRE VIEUX FEUIIXAGE
le hurlement du Loup, le cri sauvage de la panthère, et le beuglement rauque de l’élan.
En hiver sous la dure glace bleue du lac Moosehead, en été visible à travers les eaux claires, la grande truite qui nage.
Sous des latitudes plus basses, dans un air plus chaud, aux Carolines, la grande buse noire qui plane lentement plus haut que la cime des arbres.
Plus au sud, le cèdre rouge enguirlandé de tylandria,les pins, et cyprès qui poussent sur les vastes étendues plates de sable blanc,
Des bateaux primitifs qui descendent le large Pedee, plantes grimpantes, parasites aux fleurs et baies colorées qui enveloppent les arbres énormes,
La longue draperie ondulant sur le chênevif et qui traîne jusqu’en bas, ondulant au vent en silence,
Le camp de charroyeurs en Géorgie à l’entrée de la nuit, les feux du souper et la popote et le manger des blancs et des noirs,
Les trente ou quarante grands chariots, les mulets, bestiaux, chevaux qui mangent à des auges,
Les ombres, lueurs là-haut sous les feuilles des vieux sycomores, les flammes avec la fumée noire qui s’élèvent en spirales du feu de pitchpin ]
Des pêcheurs du midi en train de pêcher, la côte nord-carolinienne, ses détroits et entrées, la pêche à l’alose et la pêche au hareng, les grandes madragues, les treuils actionnés sur le rivage par des chevaux, les bâtiments où on les prépare, sale, emballe ;
Au cœur de la forêt, dans les bois de pins, la térébenthine qui coule des arbres incisés, il y a l’usine ou on la distille, Il y a les nègres à l’ouvrage, bien portants, le sol est jonché en tous sens d’aiguilles de pin ;
En Tennessee et Kentucky les esclaves à l’œuvre dans les houillères, aux forges, près du fourneau rougeoyant, ou épluchant le maïs,
En Virginie, le fils du planteur revenant après une longue absence, accueilli avec joie par la vieille mulâtresse, sa nourrice, qui l’embrasse,
Sur les fleuves, des bateliers dans leurs bateaux amarrés en lieu sûr à la nuit tombante à l’abri des hauts bords,
Quelques-uns parmi les jeunes dansent au son du banjo ou violon, d’autres, assis sur le plat-bord, fument et causent ;
Vers la fin de l’après-midi, le chant du parodiste américain, l’oiseau-moqueur, qui s’élève dans le Grand Marais Affreux,
Il y a les eaux verdâtres, l’odeur de résine, la mousse en abondance, les cyprès et les genévriers ;
Au nord, des jeunes gens de Mannahatta, une compagnie de tireurs à la cible rentrant d’excursion le soir, tous les canons de fusils portent des bouquets de fleurs offerts par les femmes ;
Des enfants qui jouent ou un petit garçon qui s’est endormi sur les genoux de son père (comme ses lèvres remuent! comme il sourit dans son sommeil ! )
Un éclaireur qui parcourt à cheval les plaines à l’ouest du Mississipi,il gravit une éminence et promène ses regards sur l’étendue ;
L’existence en Californie, le mineur, barbu, vêtu de son costume primitif, la solide amitié californienne, l’air délicieux, les tombes que l’on rencontre solitaires en passant au bord du sentier pour les chevaux;
Là-bas, au Texas, le champ de cotonniers, les baraques de nègres, les charretiers conduisant mulets ou bœufs de-
NOTRE VIEUX FEUILLAGE
vant de primitives charrettes, les balles de coton empilées sur les berges et quais;
Encerclant tout, dardant ses immenses rayons en hauteur et largeur, l’Ame américaine aux hémisphères égaux, avec un seul Amour, une seule Expansion ou Fierté ;
En arriérera conférence de paix avec les Iroquois,les aborigènes, le calumet, la pipe de l’amitié, l’arbitrage et l’acquiescement,
Le sachem qui souffle la fumée d’abord vers le soleil, ensuite vers la terre,
Le drame de la danse du scalp exécutée avec visages peints et clameurs gutturales,
La troupe guerrière qui se met en route, marche longtemps et à pas de loup,
La file indienne, les hachettes qui tournoient, les ennemis surpris et massacrés ;
Tous les actes, scènes, façons, individus, attitudes de ces Etats, souvenirs, institutions,
Tous ces Etats compacts, chaque mille carré de ces Etats, sans en excepter une parcelle ;
Moi, heureux, qui vagabonde par les chemins et les campagnes, les campagnes de Paumanok,
Observant le vol en spirale de deux petits papillons jaunes qui s’entremêlent et s’élèvent haut en l’air,
L’hirondelle qui file comme un trait, détruit les insectes, voyageuse d’automne en route vers le midi, mais de retour vers le nord aux premiers jours du printemps,
Le gars des champs, à la tombée du jour, conduisant le troupeau de vaches et criant après elles parce qu’elles s’attardent à brouter au bord du chemin,
Les quais des villes, Boston, Philadelphie, Baltimore, Charleston, la Nouvelle-Orléans, San-Francisco,
FEUILLES B'hERBE
Les navires en partance lorsque les matelots virent au cabestan ;
Fin d’après-midi — moi dans ma chambre — le soleil qui se couche,
Le soleil d’été qui se couche donnant dans ma fenêtre ouverte, montrant, suspendu en balance en l’air au centre de là pièce, l’essaim de mouches qui se jettent à travers* vont et viennent, projetant de petites taches d’ombre agiles sur le mur en face où donne le soleil ;
L’athlétique matrone américaine qui parle en public à des multitudes d’auditeurs,
Hommes, femmes, immigrants, combinaisons, l’abondance, F individualité des Etats, chacun pour lui-même — faire des affaires,
Manufactures, machines, les forces mécaniques, le treuil, le levier, la poulie, toutes choses certaines,
La certitude de l’espace, accroissement, liberté, avenir.
Dans l’espace, les sporades, les îles éparses, les astres — sur la terre ferme, les pays, mes pays,
O pays ! Tous à moi si chers — ce que vous êtes (n’importe quoi), moi qui l’introduis au hasard dans ces chants, j ’en deviens une part, n’importe quoi,
Là-bas au midi, c’est moi qui jette des cris perçants, avec de lents battements d’ailes, mêlé aux myriades de mouettes hivernant le long des côtes de Floride,
Ailleurs, entre les bords de l’Arkansaw, du Rio Grande, du Nueces, duBrazos, du Tombigbee, de là Rivière Rouge, du Saskatchawan ou de T’Osage, c’est moi avec les eaux vives, qui ris, bondis et coule,
Au nord, sur le sable, en quelque baie peu profonde de Paumanok, c’est moi, avec les bandes de hérons blancs comme neige, qui barbette dans l’eau pour chercher vers et plantes aquatiques,
NOTRE VIEUX FEUILLAGE
Avec un gazouillement de triomphe le tritri s’éloigne ayant transpercé du bec la corneille, par jeu — et c’est moi qui gazouille triomphalement.
Le troupeau d’oies sauvages en migration à l’automne descend se restaurer, le gros du troupeau picore, sur les flancs des sentinelles circulent, tête levée, et font le guet, de temps à autre relevées par d’autres sentinelles — et je picore ou prends la garde avec les autres,
Dans les forêts canadiennes, l’orignal, gros comme un bœuf, forcé par les chasseurs, se dresse désespérément sur ses pieds de derrière et fonce de ses pieds de devant, les sabots aussi aigus que couteaux — et c’est moi, forcé, qui fonce désespérément sur les chasseurs,
Dans le Mannahatta, les rues, les jetées, les navires, les entrepôts, et les ouvriers sans nombre travaillant dans les ateliers,
Et moi aussi j’en suis, du Mannahatta que je chante — et vaux autant en moi-même que l’ensemble du Mannahatta en lui-même,
Chante le chant de ces pays, mes pays unis sans retour — mon corps n’étant pas plus inévitablement uni, chaque parcelle à l’autre, et d’un millier de contributions diverses, ne se résolvant pas plus en une identité, que mes pays ne sont inévitablement unis et ne se résolvent en une identité ;
Naissance, climats, l’herbe des grandes Plaines pastorales. Villes, travaux, mort, animaux, produits, guerre, bien et mal — toutes ces choses moi,
Toutes ces choses dans tous leurs détails qui nous offrent à moi et à l’Amérique, le vieux feuillage, comment pourrai-je faire moins que de passer le fil indicateur de leur union, afin de t’offrir pareil ?
Qui que tu sois ! Comment ne pas t’offrir des feuilles divines, afin que tu sois aussi à même que moi ?
Comment ne t’inviterai-je pas, comme ici par mon chant, à cueillir toi-même des bouquets de l’incomparable feuillage de ces Etats ?
UN CHANT DE JOIES
Oh ! faire le chant le plus exultant !
Rempli de musique — rempli de ce qui est l’homme, la femme, l’enfant !
Rempli d’occupations communes, rempli de grain et d’arbres.
Oh ! si je pouvais, les cris des animaux — oh! si je pouvais, la vivacité et l’équilibre des poissons !
Oh ! dans un chant les gouttes de pluie qui tombent !
Oh ! le soleil et le mouvement des vagues dans un chant !
Oh ! la joie de mon esprit — il est envolé de la cage — il file comme l’éclair !
Il ne suffît point d’avoir ce globe-ci ou un certain temps.
Je veux avoir des milliers de globes et tous les temps.
Oh ! les joies du mécanicien! Aller sur une locomotive !
Entendre le chuintement de la vapeur, le cri perçant et joyeux, le sifflet, le rire de la locomotive !
Avancer d’un élan irrésistible et foncer à toute vitesse dans le lointain.
Oh ! la flânerie enchanteresse par les champs et les coteaux 1
Les feuilles et les fleurs des plus communes herbes, le frais silence moite des bois,
L’odeur délicieuse de la terre à l’aurore et durant toute la matinée.
Oh ! les joies du cavalier et de l’écuyère !
En selle, galoper, ferme sur son séant, le frais glouglou aux oreilles et aux cheveux.
Oh ! les joies du pompier !
J’entends sonner l’alarme au fort de la nuit,
J’entends cloches, cris ! Je dépasse la foule, je cours !
La vue des flammes me rend fou de plaisir.
Oh! la joie du lutteur aux muscles solides qui s’érige dans l’arène, parfaitement en forme, conscient de sa puissance, avide de se mesurer avec son adversaire.
Oh ! la joie de cette vaste sympathie élémentaire que seule l’âme humaine est capable d’engendrer et d’émettre à flots ininterrompus et sans limites.
Oh ! les joies de la mère !
Les veilles, la patience, l’amour précieux, l’angoisse, l’existence patiemment donnée.
Oh ! la joie de s’accroître, pousser, se rétablir,
La joie de calmer et verser la paix, la joie de la concorde et l’harmonie.
Oh ! retourner aux lieux où je suis né,
Entendre encore les oiseaux chanter,
Rôder encore autour de la maison et l’étable et dans les champs.
Faire le tour du verger, suivre encore les vieux chemins.
UN CHANT DE JOIES
Oh Savoir été élevé au bord des baies, lagunes, criques, ou le long de la côte,
Continuer d’y être employé toute ma vie,
Les senteurs humides et salines, la grève, les herbes marines découvertes à marée basse,
Les pêcheurs à l’œuvre, le pêcheur d’anguilles et le pêcheur de clams à l’œuvre ;
Je viens avec mon râteau à clams et ma bêche, je viensavec ma fouine à anguilles,
La mer est-elle retirée ? Je me joins au groupe des chercheurs de coquillages sur les plaines de sable.
Je ris et besogne avec eux, je plaisante à la besogne comme un jeune homme ardent ;
En hiver je prends mon panier à anguilles et ma fouine et me mets en route à pied sur la glace — j’emporte une hachette pour tailler des trous dans la glace,
Regardez -moi partir gaîment ou revenir dans l’après-midi, chaudement vêtu, escorté de ma bande de gars endurcis,
Ma bande de grands gars et gamins, qui n’aiment être avec nul autre autant qu’avec moi.
Le jour pour travailler avec moi, la nuit pour coucher avec moi.
Une autre fois, à la saison chaude, partir en bateau pour lever les casiers à homards où ils sont immergés avec de grosses pierres, (je reconnais les flotteurs),
Oh! les délices d’une matinée de mai sur l’eau où je rame un peu avant l’aube vers les flotteurs,
Je lève de biais les casiers d’osier, les homards vert foncé se débattent désespérément avec leurs pattes pointues lorsque je les retire, j’introduis des chevilles de bois dans les jointures de leurs pinces,
Je vais à toutes les places l’une après l’autre, et rame ensuite vers le rivage,
Là dans une vaste marmite d’eau bouillante les homards seront mis à bouillir jusqu’à ce qu’ils deviennent de nuance écarlate.
Une autre fois, pêche au maquereau,
Voraces, comme des fous après l’amorce, proches la surface, ils semblent remplir l’eau sur des milles d’étendue ;
Une autre fois, pêche au bar rayé dans la baie de Chesapeake, je suis un des hommes du bord au visage halé ;
Une autre fois, on pêche à la traîne le temnodon sauteur au large de Paumanok, je suis debout corps tendu,
Mon pied gauche est sur le plat-bord, de mon bras droit je lance très loin la mince corde enroulée,
En vue à l’entour de moi cinquante embarcations, mes compagnes, virent vivement et filent.
Oh! aller en bateau sur les fleuves,
La descente du Saint-Laurent, le superbe paysage, les vapeurs,
Les navires qui passent, les Mille Iles, de temps à autre les trains de bois et les flotteurs avec leurs immenses avirons,
Les petites cabanes sur leurs radeaux et le panache de fumée quand ils font cuire leur dîner au soir.
(Oh ! quelque chose de pernicieux et terrible !
Quelque chose bien loin d’une vie chétive et dévote !
Quelque chose d’inéprouvé ! Quelque chose dans une extase !
Quelque chose qui se soit arraché du mouillage et flotte librement.)
UN CHANT DE JOIES
Oh ! travailler dans les mines ou forger le fer.
Le coulage de la fonte, la fonderie même, sa haute toiture grossière, le large espace obscurci,
Le fourneau, le liquide bouillant que l’on verse et qui court.
Oh ! revivre les joies du soldat !
Sentir la présence d’un officier brave qui commande — sentir sa sympathie !
Voir son calme — se réchauffer aux rayons de son sourire !
Marcher à la bataille — entendre les clairons jouer et les tambours battre !
Entendre le fracas de F artillerie — voir les baïonnettes et les canons de fusils étinceler au soleil !
Voir les hommes tomber et mourir sans se plaindre !
Goûter le goût sauvage du sang — être ainsi démoniaque !
Se repaître ainsi la vue des blessures et morts de l’ennemi*
Oh I les joies du baleinier ! Oh ! je refais ma vieille croisière !
Je sens le mouvement du navire sous moi, je sens les brises de l’Atlantique m’éventer.
J’entends de nouveau le cri jeté de la tête du mât : Elle souffle là !
De nouveau j’escalade les haubans pour regarder avec les autres — nous descendons comme des fous,
Je saute dans l’embarcation mise à la mer, nous ramons vers le point où s’étale notre proie,
Nous approchons furtivement et en silence, je vois la masse comme une montagne, léthargique, assoupie,
Je vois le harponneur debout, je vois l’arme partir comme un trait de son bras robuste ;
Oh ! voici que rapide, très loin sur l’océan, la baleine blessée, qui s’enfonce, nage au vent, me remorque de nouveau,
Je la vois de nouveau émerger pour respirer, nous ramons de nouveau pour la serrer,
Je vois une lance plantée dans son côté, enfoncée, retournée dans la plaie,
De nouveau nous filons en arrière, je la vois qui replonge, rapidement la vie l’abandonne,
Elle jette du sang lorsqu’elle reparaître la vois nager encercles de plus en plus étroits, couper l’eau vivement — je la vois qui meurt,
Elle fait un bond convulsif au centre du cercle, puis retombe, allongée et immobile, dans l’écume rougie de sang.
Oh ! ma vieillesse, de toutes ma plus noble joie !
Mes enfants et petits-enfants, ma barbe et mes cheveux blancs,
Mon ampleur, mon calme, ma majesté, aboutissement de ma longue vie.
Oh! joie de la maturité féminine ! Oh ! bonheur enfin !
J’ai plus de quatre-vingts ans, je suis la plus vénérable des mères,
Comme mon esprit est clair — comme tout le monde est attiré vers moi !
Quels ont ces charmes qui passent tous ceux d’avant? Quelle est cette fleur plus que la fleur de jeunesse ?
Quelle est cette beauté qui descend sur moi et s’élève de moi ?
Oh ! les joies de l’orateur !
Enfler sa poitrine, faire sortir de sous les côtes et la gorge le tonnerre roulant de la voix.
UN CHANT DE JOIES
Faire s’enflammer de fureur le peuple, pleurer, haïr, désirer, avec vous.
Conduire l’Amérique — dompter l’Amérique de sa langue puissante.
Oh ! la joie de mon âme appuyée en équilibre sur elle-même, recevant l’identité par l’entremise des objets matériels et les chérissant, observant les types et les absorbant,
Mon âme, qui me retourne en vibrations d’eux à moi, par la vue, l’ouïe, le toucher, la raison, l’énonciation, la comparaison, la mémoire et le reste,
La vie réelle de mes sens et ma chair dépassant mes sens et ma chair,
Mon corps laissant les matérialités, ma vue laissant mes yeux matériels.
M’ont prouvé sans conteste en ce jour que ce ne sont point mes yeux matériels qui voient finalement,
Ni mon corps matériel qui finalement aime, marche, rit, crie, embrasse, procrée.
Oh ! les joies du paysan !
Les joies du paysan d’Ohio, Illinois, Wisconsin, Canada, Iowa, Kansas, Missouri, Oregon !
Se lever à la pointe du jour et se mettre lestement à l’ouvrage,
Labourer la terre à l’automne pour semer le blé d’hiver.
Labourer la terre au printemps pour le maïs,
Soigner les vergers, greffer les arbres, cueillir les pommes à l’automne.
Oh ! se baigner dans le bassin de natation ou dans un bon endroit le long du rivage,
Eclabousser l’eau ! Marcher dans l’eau jusqu’à la cheville, ou courir nu le long du rivage.
Oh ! concevoir l’espace !
La surabondance de tout, qu’il n’y a pas de limites,
Surgir pour se mêler au firmament, au soleil, à la lune et aux nuages fuyants, comme si l’on ne faisait qu’un avec eux.
Oh ! la joie d’être soi virilement !
N’être servile envers personne, ne s’incliner devant personne, devant aucun tyran connu ou inconnu,
Marcher avec un maintien droit, d’un pas souple et élastique,
Regarder d’un fixe et calme regard ou d’un coup d’œil en éclair,
Parler d’une voix pleine et sonore sortant d’un large coffre,
Confronter à votre personnalité toutes les autres personnalités de la terre.
Connais-tu les éminentes joies du jeune homme ?
Joie des compagnons chers et des paroles gaies et faces rieuses ?
Joie du jour de bonheur radieux, joie des jeux où l’on respire largement ?
Joie de la musique ravissante, joie de là salle de bal illuminée et des danseurs ?
Joie du dîner plantureux, ripaille solide et beuveries ?
Cependant, ô mon âme suprême !
Connais-tu les joies de la pensée et sa tristesse ardente ?
Joies du cœur libre et esseulé, du cœur tendre, assombri ?
UN CHANT DE JOIES
Joies de la promenade solitaire, l’esprit courbé cependant fier, la souffrance et la lutte ?
Les agonies athlétiques, les extases, les joies des solennelles méditations jour et nuit ?
Joies de la pensée de la Mort, des grandes sphères Temps et Espace ?
Joies prophétiques de meilleurs, plus hauts idéals d’amour, l’épouse divine, le camarade adorable, éternel et parfait ?
Joies qui t’appartiennent, ô impérissable, joies dignes de toi, ô âme.
Oh! tandis que j’existe, être celui qui commande à la vie, non un esclave,
Affronter la vie en puissant conquérant,
Point d’irritation, point de spleen, plus de plaintes ni critiques dédaigneuses,
A ces hautaines lois de l’air, l’eau et la terre, prouvant que mon âme intérieure est imprenable,
Et rien de l’en dehors ne prendra jamais pouvoir sur moi.
Car je ne chante pas seulement les joies de la vie, en les récitant — mais la joie de la mort !
Le toucher admirable de la Mort, qui calme et engourdit quelques instants, pour des raisons,
Mon moi se débarrasse de mon corps excrémentiel qui sera brûlé, réduit en poudre ou enterré.
Mon corps réel me reste indubitablement pour d’autres sphères,
Mon corps laissé vide n’est plus rien pour moi, retourne aux purifications, usages ultérieurs, emplois éternels de la terre.
Oh ! attirer par plus que l’attrait !
Comment cela se fait, je l’ignore — voyez pourtant ! Ce quelque chose qui n’obéit à nul autre,
Il est offensif, jamais défensif — pourtant comme magnétiquement il attire.
Oh ! lutter ayant contre soi le nombre écrasant, affronter les ennemis en indompté !
Etre absolument seul contre eux, pour mesurer combien on peut supporter !
Regarder conflit, torture, prison, haine populaire face à face !
Monter à l’échafaud, s’avancer vers le canon des fusils avec une parfaite nonchalance !
Etre en vérité un Dieu !
Oh ! s’en aller en mer sur un navire !
Quitter cette terre ferme intolérable,
Quitter les rues, les trottoirs et les maisons et leur assommante monotonie,
Te quitter, ô toi, terre ferme, terre immobile, et monter sur un navire,
Pour voguer, voguer, voguer toujours !
Oh ! faire de sa vie désormais un poème de neuves joies !
Danser, battre des mains, exulter, crier, bondir, sauter, rouler toujours et flotter toujours!
Etre un marin du monde en partance pour tous les ports,
Etre le navire lui-même (voyez donc ces voiles que je tends au soleil à l’air),
Un navire rapide et gonflé, empli de mots riches, empli de joies.
CHANT DE LA COGNÉE
Arme au beau galbe, nue, blême,
Tête tirée des entrailles de la mère,
Chair de bois et os de métal, membre unique et unique lèvre. Feuille gris-bleuté poussée au feu rouge, manche sorti d’une petite graine semée,
Arme parmi l’herbe et dessus posée,
Que l’on appuie et sur quoi l’on s’appuie.
Formes puissantes et attributs de formes puissantes, métiers, spectacles et rumeurs mâles,
Longue suite variée d’un emblème, lambeaux de musique. Doigts de l’organiste courant staccato sur les touches du grand orgue.
Bienvenus sont tous les pays de la terre, chacun pour sa sorte,
Bienvenus sont les pays du pin et du chêne,
Bienvenus sont les pays du citron et de la figue,
Bienvenus sont les pays de l’or,
Bienvenus sont les pays du blé et du maïs, bienvenus ceux du raisin.
Bienvenus sont les pays du sucre et riz,
Bienvenus les pays du coton, bienvenus ceux de la pomme de terre blanche et la patate,
Bienvenus sont les montagnes, basses terres, sables, forêts, prairies,
Bienvenus les riches terres en bordure des fleuves, plateaux, clairières,
Bienvenus les immenses pâturages, bienvenus le sol fécond des vergers, lin, miel, chanvre ;
Bienvenus tout autant les autres pays à la face plus dure, Pays aussi riches que les pays de l’or ou les pays à blé ou fruits,
Pays des mines, pays des virils et rudes minerais,
Pays de la houille, du cuivre, plomb, étain, zinc,
Pays du fer — pays de la matière de la hache.
Près de la pile de bois une bûche, la hache posée contre,
La hutte silvestre, une plante grimpante au-dessus de la porte, un espace défriché comme jardin,
Le tapement irrégulier de la pluie sur les feuilles après que l’orage s’est apaisé,
Une lamentation, un gémissement par intervalles, on songe à la mer,
On songe à des navires saisis dans la tempête et mis sur le côté et leurs mâts coupés,
Le sentiment de ces énormes solives aux bâtiments de ferme de l’ancien temps,
On se souvient d’images ou récits, la traversée à l’aventure d’hommes, familles, biens,
Le débarquement, la fondation d’une ville neuve,
La navigation de ceux qui cherchèrent une Angleterre
CHANT DE LA COGNÉE
Neuve et la trouvèrent, les commencements où que ce soit,
Les établissements d’Arkansas, Colorado, Ottawa, Willamette,
Les lents progrès, la maigre chère, la hache, la carabine, les sacoches de selle ;
La beauté de tous les êtres aventureux et hardis ,
La beauté des coureurs de bois et forestiers avec leurs clairs visages incultes,
La beauté de l’indépendance, du départ, des actions qui ne s’appuient que sur elles-mêmes,
Le mépris de F Américain pour les règlements et cérémonies, l’impatience illimitée de toute contrainte,
La libre tendance du caractère, la lueur à travers les types au hasard, la solidification ;
Le boucher à l’abattoir, les hommes à bord des goélettes et sloops, le flotteur, le pionnier,
Les bûcherons à leur campement d’hiver, l’aube dans les bois, les liserés de neige sur les branches des arbres* le craquement sec de temps à autre,
Votre propre voix qui sonne claire et joyeuse, la gaie chanson, la vie naturelle des bois, le fort travail de la journée,
Le feu qui flambe le soir, le souper qui semble bon, la causette, le lit de branches de sapin noir et la peau d’ours ;
L’entrepreneur de bâtiments à l’œuvre dans les villes ou ailleurs,
Le varlopage, équarrissage, sciage, mortaisage préparatoire,
Le montage des poutres qu’on pousse à leur place et pose régulièrement,
L’ajustement des colombes par leurs tenons dans les mortaises selon comme elles furent préparées,
Les coups de maillet et marteau, l’attitude des ouvriers, les flexions de leurs membres,
Penchés, debout, à califourchon sur les poutres, enfonçant des chevilles, se tenant aux poteaux et entretoises,
Un bras accroché autour de la sablière, l’autre maniant la hache,
Les parqueteurs qui font s’emboîter à force les lames pour les clouer ensuite,
Leurs postures quand ils abattent leurs armes de haut en bas sur les supports,
Les échos qui retentissent à travers le bâtiment vide;
Les énormes magasins que l’on monte en ville et déjà très avancés,
Les six charpentiers, deux au milieu et deux à chaque bout, portant avec précaution sur leur épaule une lourde pièce de bois comme traverse,
La file nombreuse de maçons avec leur truelle dans la main droite élevant rapidement le long mur de côté, soixante mètres de la façade au fond,
Les dos qui s’élèvent et s’abaissent souplement, le cliquetis continu des truelles frappant les briques,
Les briques l’une après l’autre posées chacune à leur place si expertement, et fixées d’un coup du manche de la truelle,
Les piles de matériaux, le mortier dans les auges, continuellement remplies par les goujats ;
Les ouvriers qui font les mâts dans les chantiers, l’essaim des apprentis alignés, hommes faits,
Leurs haches balancées sur la pièce de bois carrée pour l’arrondir en forme de mât,
Le bref crac sec de l’acier entamant en biais le sapin,
Les copeaux couleur de beurre qui volent en grands éclats et rubans,
CHANT DE LA COGNÉE
Le souple mouvement des jeunes bras musculeux et des hanches dans les vêtements de travail,
Le constructeur de quais, ponts, môles, estacades, quais flottants, étais contre la mer;
Le pompier des villes, l’incendie qui éclate soudain dans le pâté de maisons compact,
L’arrivée des pompes, les cris rauques, ceux qui s’avancent lestes et hardis,
L’énergique commandement par pprtevoix, le déploiement en ligne, les bras qui s’élèvent et retombent pour faire venir l’eau,
Les jets minces, spasmodiques, blanc bleu, l’application des crochets et échelles et leur effet,
Le fracas des charpentes connexes sapées ou des parquets défoncés si le feu couve en dessous,
La foule aux visages illuminés qui regarde, l’éclairage violent et les ombres denses ;
Le forgeron à sa forge et celui qui emploie le fer après lui. Celui qui fabrique la hache grande ou petite, celui qui soude et trempe,
Le trieur soufflant sur l’acier froid et vérifiant le fil avec son pouce,
Celui qui donne la façon au manche et le fixe solidement dans la douille ;
Les figures en ombres processionnelles de ceux d’autrefois qui s’en servirent aussi,
Les patients artisans primitifs, les architectes et ingénieurs,
L’édifice assyrien et l’édifice de Mizra dans les lointains. Les licteurs romains précédant les consuls,
L’antique guerrier d’Europe avec sa hache dans les combats. L’arme haute, les coups qui résonnent sur la tête casquée.
Le hurlement de mort, le corps flasque qui s’effondre, l’ami et l’ennemi qui s’y précipitent,
Les assiégeants, vassaux révoltés résolus à conquérir leurs libertés.
Le château sommé de se rendre, la porte battue en brèche, la trêve et les pourparlers,
Le sac d’une ville ancienne en son temps,
Mercenaires et partisans se ruant en tumulte et désordre, Rugissements, flammes, sang, soûlerie, folie,
Biens pillés à discrétion dans maisons et temples, cris des femmes sous l’étreinte des brigands,
Astuce et vols des suiveurs d’armée, hommes qui courent, vieux qui se lamentent,
La guerre infernale, les cruautés de la foi,
La liste de tous actes et paroles d’exécution, justes ou injustes,
Le pouvoir de la personnalité juste ou injuste.
Vivent muscle et cœur !
Ce qui invigore la vie invigore la mort,
Et les morts progressent autant que les vivants progressent, Et l’avenir n’est pas plus incertain que le présent,
Car la rudesse de la terre et de l’homme contient autant que la délicatesse de la terre et de l’homme,
Et rien ne dure que les qualités de l’individu.
Qu’est-ce qui dure, croyez-vous ?
Croyez-vous qu’une grande ville dure ?
Ou un Etat manufacturier regorgeant ? Ou une constitution élaborée? Ou les vapeurs les plus solidement construits?
CHANT DE LA COGNÉE
Ou les hôtels de granit et fer ? Ou n’importe quels chefsd’œuvre des ingénieurs, forts, armements ?
Allons donc! Ces choses-là ne doivent pas être aimées pour elles-mêmes,
Elles occupent leur heure, poui; elles les danseurs dansent et les musiciens jouent,
Le cortège passe, tout cela fait très bien, assurément,
Tout cela fait fort bien jusqu’à ce que luise un éclair de défi.
Une grande cité est celle qui possède les hommes et les femmes les plus grands,
Ne fût-ce que quelques cabanes misérables, c’est néanmoins la plus grande cité du monde entier.
L’endroit où s’élève une grande cité n’est pas l’endroit où s’allongent quais, docks, manufactures, dépôts de produits simplement,
Ni l’endroit où saluent sans cesse des nouveaux venus ou
ceux qui lèvent l’ancre du départ,
Ni l’endroit des plus hauts et somptueux édifices ou des boutiques où l’on vend les produits de toutes les autres parties de la terre,
Ni l’endroit des meilleures écoles et bibliothèques, ni l’endroit ou l’argent est le plus abondant,
Ni l’endroit où la population est la plus nombreuse.
Où s’élève la cité à la plus musculeuse race d’orateurs et de bardes,
Où s’élève la cité qui est adorée par eux, et les adore en retour et les comprend,
Où n’existe nul monument aux héros sauf dans les paroles et actes de la communauté,
Où l’économie est à sa place, et la prudence à sa place,
Où les hommes et les femmes font peu de cas des lois,
Où disparaît l’esclave et disparaît le maître d’esclaves,
Où le peuple se soulève immédiatement contre l’éternelle impudence des élus,
Où hommes et femmes s’élancent furieux, comme l’océan au coup de sifflet de la mort lance ses vagues irrésistibles et béantes,
Où l’autorité extérieure entre toujours précédée de l’autorité intérieure,
Où le citoyen est toujours le sommet et l’idéal, où Président, Maire, Gouverneur et consorts sont des agents salariés, Où l’on enseigne aux enfants à être à eux-mêmes leur propre loi et ne compter que sur eux-m^mes.
Où l’égalité d’âme est illustrée dans les affaires,
Où les spéculations sur l’âme sont encouragées.
Où les femmes marchent en processions publiques dans les rues comme les hommes.
Où elles pénètrent dans l’assemblée publique et y prennent place comme les hommes ;
Où s’élève la cité des plus fidèles amis,
Où s’élève la cité de la pureté des sexes,
Où s’élève la cité des pères les plus sains,
Où s’élève la cité des mères les plus solides,
Là s’élève la grande cité.
Combien misérables paraissent les arguments devant un acte de défi !
Comme l’opulence matérielle des cités se recroqueville devant un regard d’homme ou de femme !
CHANT DE LA COGNEE
Tout attend ou va par défaut jusqu’à ce qu’un être fort apparaisse ;
Un être fort est la preuve de la race et des possibilités de l’univers,
Lorsqu’il ou elle apparaît, les matérialités sont paralysées de crainte,
Les disputes sur l’âme cessent,
Les vieilles coutumes et formules sont confrontées, renvoyées ou abandonnées,
Qu’est à présent votre pourchas de l’argent ? A quoi est-il bon à présent ?
Qu’est à présent votre respectabilité ?
Que sont à présent vos théologie, enseignement, société, traditions, codes ?
Où sont à présent vos ricanements à propos de l’être ?
Où sont à présent vos arguties concernant l’âme ?
Un stérile paysage recouvre le minerai, il n’en est point de plus riche en dépit de cet aspect rebutant,
Voilà la mine, voilà les mineurs,
Voilà le fourneau de forge J a fonte s’accomplit, les marteleurs sont là avec leurs tenailles et marteaux,
Ce qui a toujours servi et sert toujours est là.
Rien n’a plus utilement servi que ceci, il a servi à tous,
Servi aux Grecs à la langue diserte et au sens subtil, et bien avant les Grecs,
Servi à édifier les édifices qui durent plus longtemps qu’aucun autre,
Servi aux Hébreux, aux Perses, aux plus anciens Hindous,
Servi aux bâtisseurs de tertres sur les bords du Mississipi, servi à ceux dont les restes reposent en Amérique centrale.
Servi aux temples bretons dans les bois ou les plaines, avec leurs piliers non dégrossis et les druides,
Servi aux crevasses artificielles, vastes, hautes, silencieuses, sur les monts neigeux de Scandinavie,
Servi à ceux qui en des temps immémoriaux gravèrent sur les murs de granit des ébauches, soleil, lune, étoiles, vaisseaux, vagues de l’océan,
Servi aux chemins par où firent irruption les Goths, servi aux tribus pastorales et aux nomades,
Servi aux Celtes très lointains, servi aux hardis pirates de la Baltique,
Servi avant tous ceux-là aux hommes vénérables et innocents de l’Ethiopie,
Servi à fabriquer les gouvernails pour les galères de plaisance et à fabriquer celles de combat,
Servi à toutes les grandes œuvres sur terre et à toutes les grandes œuvres sur mer,
Servi aux siècles du moyen âge et avant les siècles du moyen âge,
Servi non seulement aux vivants, alors comme maintenant, mais servi aux morts.
Je vois le bourreau d’Europe, .
Il se dresse masqué, vêtu de rouge, avec des jambes énor« mes et de forts bras nus,
Et s’appuie sur une hache pesante.
(Qui viens-tu d’abattre fraîchement, bourreau d’Europe ?
CHANT DE LA COGNÉE
De qui est ce sang sur toi qui tant te mouille et poisse ?)
Je vois le couchant clair des martyrs,
Je vois des échafauds descendre les fantômes,
Fantômes de seigneurs défunts, souveraines découronnées, ministres en accusation, rois déchus,
Rivaux, traîtres, empoisonneurs, chefs en disgrâce et tous les autres.
Je vois ceux qui en tous pays sont morts pour la bonne cause,
Rare est la graine, néanmoins la récolte ne viendra jamais à manquer,
(Gare à vous, ô rois étrangers, ô prêtres, la récolte jamais ne viendra à manquer.)
Je vois la hache entièrement nettoyée du sang,
Fer et manche sont purifiés,
Ils ne font plus gicler le sang des nobles d’Europe, ils n’étreignent plus le cou des reines.
Je vois le bourreau se retirer et devenir inutile,
Je vois l’échafaud désert et moisi, je ne vois plus de hache posée dessus,
Je vois, fort et ami, l’emblème de la puissance de ma race, la plus neuve, la plus grande des races.
(Amérique ! je ne vante pas mon amour pour toi, .
J’ai ce que j’ai.)
La hache rebondit !
FEUILLES d’hEBBE
La forêt compacte rend de fluides résonances,
Elles roulent et se prolongent, elles s’élèvent et prennent forme,
Hutte, tente, embarcadère, jalons,
Fléau, charrue, pic, pince, louehet,
Bardeau, balustre, échalas, lambris, jambage, latte, panneau, pignon,
Citadelle, plafond, café, académie, orgue, salle d’exposition, bibliothèque,
Corniche, treillis, pilastre, balcon, fenêtre, tourelle, portique,
Houe, râteau, fourche, crayon, voiture, canne, scie, varlope, maillet, cale, manivelle de presse,
Chaise, cuve, cercle, table, guichet, aile de moulin, châssis, plancher,
Boîte à ouvrage, coffre, instrument à corde, bateau, charpente et ce qui s’ensuit,
Capitole des Etats et Capitole de la nation faite d’Etats, Longues rangées imposantes dans les avenues, hospices pour les orphelins, pour les pauvres ou les malades, Vapeurs et clippers de Manhattan prenant la mesure de toutes les mers.
Les formes se lèvent !
Formes des services de la hache n’importe comment et de ceux qui s’en servent et ce qui les entoure,
Ceux qui abattent le bois et ceux qui le tirent jusqu’au Penobscot ou au Kennebec,
Ceux qui vivent dans des cabanes au milieu des montagnes de Californie ou près des petits lacs ou sur le Columbia, Ceux qui vivent au midi sur les bords du Gila ou du Rio Grande, réunions cordiales, types et amusement,
Ceux qui habitent le long du Saint-Laurent ou dans le nord
CHANT DE LA COGNÉE
au Canada, ou dans les parages du Yellowstone, ceux qui vivent sur les côtes et au large des côtes,
Pêcheurs de phoques, baleiniers, marins des régions arctiques se frayant un passage à travers la glace.
Les formes se lèvent 1
Formes de manufactures, arsenaux, fonderies, marchés, Formes de voies de chemin de fer aux rails jumeaux.
Formes de traverses de ponts, vastes charpentes, poutres, arches.
Formes de flottilles de chalands, remorqueurs, bateaux sur lacs et canaux, bateaux sur fleuves,
Chantiers navals et cales sèches le long des mers du Levant et du Ponant, et en nombre de baies et lieux retirés, Les carlingues en chênevif,les bordages en sapin, les espars, la racine de mélèze pour les courbes,
Les navires eux-mêmes sur leurs coittes, les échafaudages étagés, les ouvriers à l’œuvre dehors et dedans. Les outils épars, la grosse tarière, le laceret, l’herminette, la boulonne, le cordeau, l’équerre, la gouge, le guillaume.
Les formes se lèvent !
La forme mesurée, sciée, dégauchie, assemblée, peinte,
La forme du cercueil où le mort sera couché dans son suaire, La forme qui s’est dégagée en colonnes, en colonnes de lit, en les colonnes du lit de la mariée,
La forme de la petite auge, la forme de la bascule au-dessous, la forme du berceau de bébé,
La forme du plancher, le plancher foulé par les pieds des danseurs,
La forme du plancher de la demeure familiale, la demeure des parents et enfants amis,
La forme du toit de la demeure où vivent l’homme et la femme jeunes et heureux, le toit qui abrite le jeune couple marié.
Le toit qui abrite le dîner joyeusement préparé par la chaste épouse et mangé joyeusement par le chaste époux, content après sa journée finie.
Les formes se lèvent !
La forme du banc de prisonnier au tribunal, et de celui ou celle qui est assis sur le banc,
La forme du comptoir de liquoriste auquel s’appuient le jeune alcoolique et le vieil alcoolique,
La forme de l’escalier honteux et irrité d’être foulé par des pas rampants,
La forme du canapé sournois et la corruption du couple adultère,
La forme de la table de jeu avec ses gains et pertes diaboliques,
La forme du marchepied pour l’assassin passé en jugement et condamné, l’assassin qui y monte, visage hagard et bras liés,
Le shérifï à côté avec ses assesseurs, la foule silencieuse et lèvres pâles, la corde qui se balance.
Les formes se lèvent !
Formes de portes livrant passage à maintes sorties et entrées,
La porte que franchit, le sang au visage et en hâte, l’ami désuni,
La porte qui laisse passer bonne nouvelle et mauvaise nouvelle,
La porte par où le fils a quitté la maison, bouffi de confiance,
CHANT DE LA COGNÉE
La porte par où il est rentré après une longue et scandaleuse absence, malade, brisé, moins son innocence, moins ses ressources.
Sa forme se lève.
Elle, moins protégée que jamais, cependant plus protégée que jamais,
Les grossièretés et les souillures qu’elle hante ne la rendent ni grossière ni souillée,
Elle connaît les pensées lorsqu’elle passe, rien ne lui est caché,
Elle n’en est pasmoinsprévenante,ni moins amie pour cela,
Elle est la plus chérie, il n’y a pas d’exception, elle n’a pas lieu de craindre et elle ne craint rien,
Jurons, disputes, chansons hoquetées, expressions ordurières sont non avenus pour elle lorsqu’elle passe,
Elle est silencieuse, elle est possédée d’elle-même, cela ne l’offense pas,
Elle accepte cela comme les lois de la Nature l’acceptent, elle est forte,
Elle aussi est une loi de Nature — il n’est loi plus puissante qu’elle.
Les formes capitales se lèvent !
Formes de la Démocratie totale, aboutissement des siècles,
Formes projetant à jamais d’autres formes,
Formes des viriles cités violentes,
Formes des amis et donneurs de foyers pour toute la terre.
Formes enserrant la terre et enserrées par toute la terre.
CHANT DE L’EXPOSITION
(Ah ! trop peu importe à l’ouvrier,
Combien son travail le rapproche de Dieu,
Tendre Ouvrier au cœur aimant à travers espace et temps.)
Ne point créer seulement ni fonder seulement, après tout, Mais peut-être aller chercher au loin ce qui est déjà fondé, Lui donner notre propre identité, notre moyenne, illimitée, libre,
Animer la masse grossière, torpide, d’une flamme religieuse vitale,
Ne pas tant repousser ni détruire qu’accepter, fondre, réhabiliter.
Obéir autant que commander, suivre plus que mener, Telles sont aussi les leçons de notre Nouveau Monde ;
Si peu de chose le Nouveau Monde, après tout, tandis que l’Ancien, l’Ancien !
Depuis longtemps, bien longtemps, l’herbe pousse,
Depuis longtemps, bien longtemps, la pluie tombe,
Depuis longtemps la terre tourne.
CHANT DE L’EXPOSITION
Ecoute, Muse, émigre de Grèce et d’Ionie,
Biffe, je te prie, ces comptes immensément surfaits,
Cette affaire de Troie et du courroux d’Achille, et des voyages d’Enée, d’Ulysse,
Placarde « Déménagé » et « A louer » sur les rocs de ton neigeux Parnasse,
Répète l’avis à Jérusalem, accroche-le haut sut la porte de Japha et sur le mont Moriah,
De même sur les murailles de vos châteaux d’Allemagne, France, Espagne, et vos musées d’Italie,
Car sache qu’une sphère plus grande, plus neuve, plus active, un domaine vaste et vierge t’attend, te réclame.
Répondant à notre appel,
Ou plutôt à son désir longtemps nourri,
Joint à une irrésistible et naturelle force de gravitation,
La voici ! J’entends le froufrou de sa robe,
Je sens le parfum délicieux de son haleine,
J’observe son pas divin, ses yeux curieux qu’elle tourne, promène,
Sur cette scène qui nous entoure.
La souveraine des souveraines! Puis-je vraiment croire Que ces temples antiques, ces statues classiques, n’ont pu ni l’un ni l’autre la retenir ?
Ni les ombres de Virgile et Dante, ni les myriades de souvenirs, poèmes, anciennes évocations, la fasciner et s’accrocher à elle ?
Mais qu’elle les ait tous abandonnés — et la voici ?
Oui, laissez-moi vous le dire,
Je la vois clairement, amis, si vous ne la voyez pas,
La même âme impérissable pour exprimer la terre, l’action, la beauté, l’héroïsme,
Ici venue à bout de son évolution, la série de ses thèmes anciens épuisée,
Cachés et recouverts par ceux d’aujourd’hui, fondement de ceux d’aujourd’hui,
Finie, défunte à travers le temps, sa voix à la fontaine de Castalie,
Silencieux le sphinx d’Egypte aux lèvres brisées, silencieuses toutes ces tombes qui bravèrent les siècles.
Finis sans retour les épiques exploits des guerriers casqués de l’Asie et l’Europe, éteinte la voix primitive des Muses,
A jamais éteinte la voix de Calliope, mortes Clio,Melpomène, Thalie,
Fini, le rythme imposant d’Una et Oriana, finie la queste du Saint-Graal,
Jérusalem, une poignée de cendres dispersées par le vent, anéantie,
Les flots de Croisés, troupes d’ombres de minuit, en fuite avec l’aurore,
Amadis, Tancrède, totalement disparus, Charlemagne, Roland, Olivier, disparus,
Pèlerins, ogres, enfuis, évanouies les tourelles que dans ses eaux Usk reflétait,
Arthur évanoui avec tous ses chevaliers, Merlin et Lancelot etGalahad,tous disparus, totalement dissous comme vapeur ;
Trépassés ! trépassés ! pour nous à jamais trépassé ce monde si puissant, aujourd’hui vide, inanimé, monde fantôme,
CHANT DE D’EXPOSITION
Monde étranger, émaillé, éblouissant, avec tous ses mythes, légendes somptueux,
Ses rois et fiers castels, ses prêtres et seigneurs guerroyeurs et nobles dames,
Descendu au caveau sépulcral, mis en bière revêtu de la couronne et l’armure,
Avec la pourpre des pages de Shakespeare pour blason.
Et, pour hymne funèbre, les doux vers mélancoliques de Tennyson.
Je vous répète, amis, que je vois, si vous point, l’illustre émigrée (ayant, il est vrai, dans sa journée, quoique toujours la même, considérablement changé et voyagé).
Se diriger tout droit vers ce rendez-vous, se frayer vigoureusement un chemin, marcher à grands pas à travers la confusion,
Point attérée par le cognement des machines ni leurs sifflets aigus,
Pas le moins du monde rebutée par les tuyaux d’égout, gazomètres, engrais artificiels,
•Souriante et heureuse avec l’intention visible de rester,
La voici, installée parmi la batterie de cuisine !
Mais un instant — N’oublié-je pas les convenances ?
De présenter l’étrangère (suis-je au monde pour chanter autre chose ?) à toi, Amérique ;
Au nom de la liberté, salut, immortelle ! Serrez- vous la main,
Et qu’à partir de ce jour vous soyez à jamais l’une pour l’autre chères sœurs.
FEUILÏÆS D’HERBE
N’aie crainte, ô Muse ! Des façons, une époque vraiment neuves t’accueillent, t’environnent,
J’avoue sincèrement que singulière, bien singulière est cette race, de coupe nouvelle,
Et cependant la même vieille race humaine, la même au dedans comme au dehors,
Visages et cœurs les mêmes, sentiments les mêmes, aspirations les mêmes,
Le même vieil amour, la même beauté et pratique.
Nous ne te blâmons pas, aîné Monde, et au fond ne nous séparons pas de toi,
(Le fils voudrait- il se séparer du père ?)
C’est en reportant nos regards vers toi, en te voyant à tes travaux, tes grandeurs, courbé, bâtir d’un bout à l’autre des âges,
Que nous bâtissons aujourd’hui les nôtres.
Plus puissante que les tombeaux d’Egy pte,
Plus rayonnante que les temples de la Grèce et Rome,
Plus hère que la cathédrale de Milan avec ses statues et ses flèches,
Plus pittoresque que les donjons du Rhin,
Nous méditons en ce jour même d’élever, les surpassant tous,
Ta grande cathédrale, industrie sacrée, pas un tombeau,
Mais un donjon pour la vie, pour l’invention pratique.
Comme en une vision éveillée,
Pendant même que je chante je la vois s’élever, je détaille et annonce, extérieur et intérieur,
CHANT DE ^EXPOSITION
Son ensemble multitudinaire.
Autour d’un palais, plus altier, plus admirable, plus ample, qu’aucun jusqu’à ce jour.
Moderne merveille du monde, dépassant les sept de l’histoire,
Erigeant étages sur étages ses façades de verre et fer, Eclairant le soleil et le ciel, nuancé des nuances les plus gaies, Bronze, lilas, œuf de grive, vert de mer et cramoisi,
Avec son toit doré au-dessus duquel devront flotter, sous ta bannière, Liberté,
La bannière des États et les drapeaux de tous les peuples, Une famille de palais, altiers et magnifiques, mais plus petits, se grouperont»
Quelque part entre leurs murs, tout ce qui hâte l’avènement d’une vie humaine parfaite sera inauguré, Essayé, enseigné, perfectionné, exposé aux yeux de tous.
Non seulement tout le monde des travaux, métiers, produits,
Mais tous les ouvriers du monde devront y être représentés* Là vous suivrez dans leur cours,
En chacune de leurs transformations pratiques, actives, les ruisselets de la civilisation,
La matière là sous vos yeux se transformera comme par magie, *
Le coton sera comme ramassé dans le champ même,
Sera séché, nettoyé, égrené, mis en balle, filé et tissé devant vous.
Vous verrez du monde pratiquer toutes les anciennes méthodes et toutes les nouvelles,
Vous verrez les divers grains et comment la farine est faite et ensuite le pain cuit par les boulangers,
Vous verrez les minerais bruts de Californie et Nevada passer et repasser jusqu’à ce qu’ils sortent en lingots,
Vous observerez comment le typographe compose et apprendrez ce qu’est un composteur,
Vous remarquerez ébahi la presse Hoe faisant tournoyer ses cylindres et rejetant les feuilles imprimées d’un mouvement continu et rapide,
La photographie, modèle, montre, épingle, clou seront créés devant vous.
En de grands halls tranquilles, un imposant musée vous enseignera la leçon infinie des minéraux.
En d’autres, bois, plantes, végétaux seront illustrés — en d’autres, les animaux, la vie animale et son développement.
Un majestueux édifice sera la salle de musique,
D’autres pour les autres arts — tout le savoir, toutes les sciences y seront,
Aucune ne devra être négligée, aucune qui ne doive être en ce lieu honorée, encouragée, exemplifiée,
(Cela, oui cela et ces palais, Amérique, ce sera tes pyramides et tes obélisques à toi,
Ton phare d’Alexandrie, tes jardins deBabylone,
Ton temple d’Olympie.)
Ceux et celles, nombreux, qui ne travaillent pas,
CHANT DE L‘EXPOSITION
Seront toujours là en présence du grand nombre qui travaillent.
Avec bénéfices précieux pour les uns et les autres, gloire pour tous.
Pour toi, Amérique, et toi, Muse éternelle.
Et c’est là que vous habiterez, puissantes Dames !
En votre vaste domaine, plus vaste que tous ceux de jadis.
Où, appelés à retentir à travers de longs, longs siècles à venir.
S’élèveront des chants autres, plus fiers, sur des thèmes plus robustes,
La vie pratique, pacifique, la vie du peuple, les Peuples eux-mêmes,
Grandis, illuminés, baignés dans la paix, — exaltés, abrités dans la paix,
Assez de thèmes guerriers ! Assez de la guerre elle-même !
Loin de ma vue frissonnante, pour ne plus jamais revenir, cet étalage de cadavres noircis, mutilés !
Cet enfer déchaîné et cette furie de sang, bons pour des tigres sauvages ou des loups à la langue pendante, non pour des hommes doués de raison,
Et, à sa place, poussez les campagnes de l’industrie,
Avec tes armées indomptées, ô mécanique,
Tes étendards, ô travail, déployés au vent,
Tes clairons sonnant haut et clair.
Assez d’antiques fables !
Assez de romans, d’intrigues et drames de cours étrangères,
Assez de vers d’amour raffinés en rimes, manigances, galanteries d’oisifs,
Qui ne conviennent qu’aux banquets nocturnes où glissent les danseurs aux accords d’une musique attardée, Plaisirs malsains, extravagantes débauches du petit nombre, Avec les parfums, la chaleur étouffante et le vin sous les lustres éblouissants.
Vers vous, vous, sœurs sensées et respectées,
J’élève la voix réclamant pour les poètes et l’art des thèmes bien plus grands,
Exalter le présent et le réel,
Enseigner à l’homme delà moyenne la gloire de sa carrière et de son métier quotidien.
Chanter en des chants que l’on ne doit jamais se soustraire aux lois de l’exercice et la vie chimique,
A tous sans exception le travail manuel, labourer, houer, creuser,
Planter et soigner les arbres, les fruits, légumes, fleurs,
Que chaque homme ait soin de faire réellement quelque chose, chaque femme également,
Manier le marteau et la scie (l’arpon ou la scie à bras), Cultiver ses dispositions pour la menuiserie, le modelage, la peinture décorative,
Travailler comme tailleur, tailleuse, infirmier, palefrenier, commissionnaire,
Inventer quelque petite chose ingénieuse pour simplifier blanchissage, cuisine, nettoyage,
Et ne pas considérer comme un déshonneur d’y mettre la main soi-même.
Je déclare t’apporter, ô Muse, aujourd’hui et ici,
Tous les métiers, toutes fonctions grandes ou menues.
CHANT DE L’EXPOSITION
Le travail, le sain travail qui fait suer, infini et sans arrêt, Les vieilles, vieilles charges pratiques, intérêts, j oies,
La famille, parents, enfance, mari et femme,
Le bien-être de la maison, la maison elle-même et tout ce qui la concerne,
La nourriture et sa conservation en y appliquant la chimie. Tout ce qui fait l’homme ou la femme de la moyenne, fort, complet, de sang pur, l’individu parfait et vivant vieux,
Et concourt à la santé, au bonheur de sa vie présente et façonne son âme,
Pour l’éternelle vie à venir, la vraie.
Avec ses plus récentes relations, œuvres, les transports d’un point à l’autre monde,
Vapeur, les grands express, gaz, pétrole,
Ces triomphes de notre temps, le mince câble de l’Atlantique, Le chemin de fer du Pacifique, le canal de Suez, les tunnels du Mont Cenis, Gqthard et Hoosac, le pont de Brooklyn,
Cette terre avec ses entrelacs de voies ferrées, lignes de vapeurs sillonnant toutes les mers,
C’est notre chère boule que j’apporte, le globe en cours.
Et toi, Amérique,
Si hauts que se dressent tes enfants, Tu te dresses encore plus haut, au-dessus d’eux tous,
Avec la Victoire à ta gauche et la Loi à ta droite ;
Toi, Union qui tout contiens, fusionnes, absorbes, tolères tout,
C’est toi, à jamais toi que je chante.
Toi, toi aussi, un Monde,
Avec toutes tes contrées immenses, multiples, diverses, lointaines,
Rassemblées par toi en un — un seul langage global commun,
Une seule commune destinée indivisible pour tous.
Et par les privilèges magiques que tu accordes à ceux qui sont tes ministres convaincus,
Me voici personnifier et dénombrer mes thèmes pour les faire passer devant toi.
Regarde, Amérique ! (et toi, invitée, sœur ineffable !)
Pour toi voici venir en troupes tes eaux et tes terres ;
Regarde ! Voici tes champs et tes fermes, tes forêts et tes montagnes lointaines,
Qui s’avancent, processionnels.
Regarde, la mer elle-même,
Et sur son sein illimité qui se soulève, les navires ;
Vois, là-bas leurs voiles blanches gonflées au vent font de petites taches sur le vert et bleu,
Vois, les vapeurs qui arrivent et s’en vont, entrent au port ou le quittent,
Vois, sombres et ondoyantes, les longues flammes de fumée.
Regarde, là-bas en Orégon, à l’extrême nord et ouest,
Ou en Maine, à l’extrême nord et est, tes bûcherons allègres,
Manier tout le jour leur cognée.
Regarde, sur les lacs, tes pilotes à leur roue, tes rameurs,
CHANT DE L'EXPOSITION
Comme le frêne se tord sous ces bras musculeux 1
Ici près du fourneau et là près de l’enclume,
Regarde tes forgerons trapus balancer leurs masses,
A deux mains balancées, à deux mains continues, tournoient-elles et retombent avec un fracas joyeux, Comme un tumulte de rires.
Remarque l’esprit d’invention partout à l’œuvre, tes brevets croissants,
Tes ateliers et fonderies, élevés ou qui s’élèvent continûment,
Vois comme de leurs cheminées ondulent les hautes flammes.
Remarque tes innombrables fermes, Nord, Midi,
Les opulents Etats, tes filles, au Levant et au Ponant,
Les produits variés d’Ohio, Pennsylvanie, Missouri, Géorgie, Texas et autres,
Tes récoltes illimitées, herbe, blé, sucre, huile, maïs, riz, chanvre, houblon,
Tes granges toutes remplies, les interminables trains de marchandises et les magasins qui regorgent,
Les raisins qui mûrissent sur tes vignes, les pommes dans tes vergers,
Ton bois, ton bœuf, ton porc, tes pommes de terre, ton charbon, ton or et ton argent incalculables,
Le fer inépuisable de tes mines.
A toi tout cela, ô Union sacrée !
Vaisseaux, fermes, boutiques, granges, usines, mines,
Etats et villes. Nord, Midi, partie et total,
Mère redoutable, nous te consacrons tout cela !
Toi, Protectrice absolue ! Rempart de tous !
Car nous savons bien que si tu donnes à tous et un chacun, (généreuse comme Dieu),
Sans toi, ni un chacun ni tous, ni pays ni foyer,
Ni vaisseau, ni mine, ni aucune chose ici ce jour n’est garanti,
Ni rien ni aucun jour garanti.
Et toi, Emblème qui ondoies au-dessus de tout !
Fine beauté, un mot pour toi (il sera peut-être salutaire),
Souviens-toi que ta souveraineté n’a pas toujours été aussi tranquille que la voici en ce jour,
Je t’ai vu parmi d’autres spectacles que ceux-ci, toi, drapeau.
Pas tout à fait si net, si intact, si fraîchement épanoui dans les plis de ta soie immaculée,
Je t’ai vue, étamine, déchirée en lambeaux après ta hampe fracassée,
Ou serrée d’une main désespérée sur la poitrine de quelque jeune porte-enseigne,
Sauvagement disputée à la vie ou la mort, objet de longues mêlées,
Parmi le tonnerre des canons, parmi maints jurons, gémissements, hurlements, et le craquement sec des salves de mousqueterie,
Et des masses mouvantes comme démons enragés qui déferlaient et les vies risquées comme rien,
C’était pour toi, plus qu’un lambeau noirci de fange et fumée et trempé de sang,
Pour l’amour de ça, ma beauté, et que tu puisses comme à présent te caresser en sûreté là-haut,
CHANT DE L’EXPOSITION
Que j’ai vu succomber plus d’un brave.
Maintenant ces choses que voici et désormais en paix à toi toutes, ô Drapeau !
Et voici et désormais pour toi, ô Muse universelle! et toi pour elles !
Et voici désormais, ô Union, tout l’œuvre et les ouvriers tous à toi !
Aucun séparé de toi, — à l’avenir qu’Un, nous et toi,
(Car le sang des enfants, qu’est-ce donc, sinon le sang maternel ?
Et les existences et les œuvres, que sont-elles toutes en fin de compte, sinon les routes vers la foi et la mort ?)
Si nous passons en revue nos richesses démesurées, c’est pour toi, Mère chérie.
Nous les possédons aujourd’hui, en bloc et à part, indissolublement en toi,
Ne crois pas que notre chant, notre exposition n’aient en vue que produits grossiers ou lucre — c’est pour toi, l’âme en toi, électrique, spirituelle !
Nos fermes, inventions, récoltes, nous les possédons en toi ! Villes et Etats, en toi !
Notre liberté toute en toi ! Nos vies mêmes en toi !
CHANT DU SEQUOIA
Un chant de Californie,
Une prophétie, un avis détourné, une pensée impalpable à respirer comme l’air,
Un chœur de dryades qui s’évanouissent, s’éloignent, ou d’hamadryades qui s’éloignent,
Une voix géante qui murmure, fatidique, sortie de la terre et du ciel,
Voix d’un rude arbre qui meurt dans l'épaisse forêt de séquoias.
Adieu, mes frères,
Adieu, terre et ciel, adieu , eaux voisines,
Mon temps est fini, mon terme arrivé ,
Le long de la côte nordique,
Un peu en deçà du rivage bordé de rochers et grottes,
Dans l’air salin venu de la mer, au pays de Mendocino,
Avec les lames comme basse et accompagnement sourd et rauque,
Avec le crac des coups de hache aux résonances musicales plantée par des bras forts,
Fendu bien avant par les langues aiguës des haches, là dans l’épaisse forêt de séquoias,
CHANT DU SEQUOIA
J’ai entendu le rude arbre chanter son chant de mort.
Les bûcherons n’ont pas entendu, les huttes du campement n’ont pas renvoyé l’écho,
Les conducteurs à l’oreille fine ni ceux qui manient chaîne et vérin n’ont entendu,
Bien que les esprits du bois, sortis de leurs retraites millénaires, fussent venus se joindre au refrain,
Mais dans mon âme j’ai clairement entendu.
En murmures de ses feuilles myriadaires,
De sa cime altière dressée à soixante mètres du sol,
De son tronc et ses branches colosses, de son écorce épaisse d’un pied.
Ce chant des saisons et du temps, chant non du seul passé, mais du futur.
Toi, ma vie passée sous silence ,
Et vous toutes , joies innocentes et vénérables ,
Ma vie persistante , rustique avec ses joies parmi pluies et soleils de maint été,
Et la blanche neige et les nuits et les vents fous ;
Oh ! les grandes joies âpres, patientes, les joies robustes de mon âme, indifférentes à Vhomme,
{Car sachez que je porte lame qui me sied, moi aussi je suis doué de conscience, d'identité,
Et tous les rocs et montagnes en sont doués , ainsi que toute la terré).
Joies de la vie qui sied à moi et mes frères,
Notre heure, notre fin est arrivée.
Et point lugubres en disparaissant, frères majestueux ,
Nous qui avons noblement rempli notre heure ;
Avec le calme contentement de la Nature , avec une immense joie muette,
Nous saluons ce pourquoi nous avons travaillé pendant tout le passé,
Et leur cédons la place .
Pour eux depuis longtemps prédits,
Pour une race plus grande, qui , elle aussi, remplira noblement son heure,
Pour eux nous abdiquons, en eux nous survivons, ô rois de la forêt !
En eux ce ciel et cet air, ces pics de montagnes, Shasta, Ne vadas,
Ces immenses rocs à pic, cette amplitude, ces vallées, le Yosemite lointain,
En eux seront absorbés, assimilés .
Puis à des accents grandis,
Le chant s’éleva, plus fier encore, plus extatique,
Comme si les héritiers, les divinités de l’Ouest,
S’y unissant de voix de maître y prenaient part»
Point blêmes du reflet des idoles d}Asie,
Ni rouges de sang versé dans V antique abattoir dynastique d’Europe ,
( Domaine de complots d’assassins tramés par les trônes , avec relents de guerre et d’échafaud flottant encore partout), Mais sorties des longues et innocentes parturitions de la Nature et depuis lors édifiées en paix,
Ces terres vierges, terres de la côte Ouest,
A l’homme nouveau qui culmine, à toi, le nouvel empire ,
Toi, depuis longtemps promis, nous les donnons engage, les consacrons ...
CHANT DU SEQUOIA
Vous, profonds vouloirs occultes,
Toi, spiritualité de l’homme de la moyenne, but de tout, équilibré sur toi-même, donnant des lois point n’en recevant.
Toi, qualité divine de la femme, souveraine et source de tout, d’où sortent la vie et l’amour et tout ce qui sort de la vie et l’amour,
Toi, invisible essence morale de toutes les matérialités vastes de l’Amérique ( âges après âges travaillent dans la mort autant que dans la vie).
Toi qui, parfois connue, plus souvent inconnue, façonnes et moules au fond le Nouveau Monde,!’ ajustant au Temps et l’Espace,
Toi, volonté nationale au fond de tes abîmes, cachée, mais toujours en éveil,
Vous, desseins du passé et du présent poursuivis tenacement, peut-être sans le savoir vous-mêmes,
Inébranlés par les erreurs passagères, toutes perturbations de la surface ;
Vous, germes vitaux, universels, immortels, au fond de tous credos, arts, codes, littératures.
Bâtissez ici vos demeures pour de bon, installez-vous ici, ces domaines tout entiers, terres de la côte Ouest,
Nous vous les donnons en gage, vous les consacrons.
Car l’homme sorti de vous, votre race caractéristique.
Ici peut pousser rustique, pur, gigantesque, ici culminer dans les proportions de la Nature,
Ici escalader les vastes espaces limpides, point enfermé, point arrêté par mur ou toit,
Ici rire avec l’orage ou le soleil, ici exulter, ici s’endurcir patiemment.
Ici se soucier de soi-même, se déplier (sans se soucier des formules des autres), ici remplir son heure,
Pour tomber à V échéance, aider , oublié à la fin ,
Pour disparaître , servir .
Ainsi sur la côte nordique,
Parmi l’écho des appels de charroyeurs et le cliquetis des chaînes et la musique des haches de bûcherons,
Le fracas de troncs et branches qui s’abattent avec un cri sourd, un gémissement,
Telles les paroles tombées du séquoia confondues, comme de voix extatiques, anciennes et frisselantes,
Comme si les dryades invisibles et bravant les siècles se retiraient en chantant,
Abandonnaient toutes leurs retraites des forêts et montagnes,
Delà chaîne de la Cascade jusqu’au Wahsatch, ou l’Idaho lointain ou l’Utah,
Cédaient désormais la place aux divinités modernes.
Le choeur et les suggestions, les perspectives de l’humanité prochaine, les colons qui s’installent, tout le caractère, Que je surpris dans les bois de Mendocino.
La Californie en sa splendeur éclatante et dorée,
Le drame opulent et soudain, l’amplitude de ses terres ensoleillées,
L’étendue vaste et variée du détroit de Puget au Colorado dans le sud,
Terres que baigne un air plus suave, plus précieux, plus sain, ses vallées et tnonts escarpés.
Les champs de la Nature de longtemps préparés et en jachère, la silencieuse chimie cyclique,
Lents et continus les âges qui peinent, la surface inoccupée
CHANT DU SEQUOIA
qui mûrit, les riches minerais qui se forment en dessous ;
A la fin les Nouveaux qui arrivent, s’arrogent, prennent possession,.
Une race pullulante et active qui s’installe et s’organise partout,
Des navires qui entrent de toute la terre ronde et sortent vers toute la terre,
Vers l’Inde et la Chine et l’Australie et les milliers d’îles paradis du Pacifique,
Des cités populeuses, les plus récentesinventions,les vapeurs sur les fleuves, les chemins de fer, avec mainte ferme prospère, avec les machines,
Et la laine et le blé et le raisin et les placers d’or jaune.
Mais il y a plus que tout cela en vous, terres de la côte Ouest,
(Ce ne sont que les moyens, les outils, le terrain),
Je vois en vous, certaine pour l’avenir, la promesse de milliers d’années, jusqu’à présent différée.
Faite, pour s’accomplir, à notre commune espèce, la race.
La société nouvelle enfin, proportionnée à la Nature,
Dans l’homme sorti de vous, plus que vos pics de montagnes, vos arbres colosses souverains,
Dans la femme, plus, bien plus, que tout votre or ou vos vignes ou même votre air vital.
Nouveau venu en un monde nouveau, il est vrai, mais de longtemps préparé.
FEUILL.ES D’HERBE
Je vois le génie moderne, enfant du réel et de l’idéal, Déblayer le terrain pour une humanité large, la vraie Amérique, héritière d’un passé si grandiose,
Pour bâtir un plus grandiose avenir.
UN CHANT POUR LES EMPLOIS
Un chant pour les emplois !
Dans le labeur des machines et métiers et le labeur des champs je trouve les développements,
Et trouve les intentions éternelles.
Ouvriers et ouvrières !
Si je faisais étalage de toutes les connaissances pratiques et d’agrément, à quoi cela reviendrait-il ?
Si j’étais tel que le principal de collège, propriétaire charitable, homme d’Etat avisé, à quoi cela reviendrait il ?
Si j’étais pour vous tel que le patron qui vous emploie et vous paye, cela vous contenterait-il ?
Avec les gens savants, vertueux, bienfaisants, les conditions ordinaires,
Avec un homme comme moi, jamais les conditions ordinaires.
Ni serviteur ni maître, moi,
Je n’accepte pas plutôt un gros prix qu’un prix minime, je veux avoir mon dû, quiconque trouve sa jouissance en moi,
Je veux être au pair avec toi et que tu sois au pair avec moi.
Si tu es à l’ouvrage dans un atelier, je suis aussi près que le plus près dans cet atelier,
Si tu fais des dons à ton frère ou ton plus cher ami, je réclame autant que ton frère ou ton plus cher ami.
Si ton ami, ton époux, ta femme est accueilli le jour ou la nuit, il faut que je sois en personne aussi bien accueilli.
Si tu deviens déchu, criminel, malade, alors je le deviens également pour l’amour de toi.
Si tu évoques tes actes insensés et ta mise hors la loi, croistu que je ne puisse évoquer mes actes insensés et ma mise hors la loi ?
Si tu fais bombance à une table, je fais bombance de l’autre côté de la table,
Si tu rencontres quelque inconnu ou inconnue dans les rues et l’aime, eh bien, moi aussi je rencontre souvent des inconnus dans la rue et les aime.
Eh bien, qu’est-ce que tu croyais de toi-même ?
Est-ce donc toi qui te croyais moindre que tu n’es ?
Est-ce toi qui croyais le Président plus grand que toi ?
Ou les riches plus à leur aise que toi ? ou les gens instruits plus avancés que toi ?
(Parce que tu es adipeux ou bourgeonné ou que tu as jadis bu ou volé,
Ou que tu es malade ou goutteux ou te prostitues,
Ou pour frivolité ou impuissance, ou que tu n’es pas un savant et n’as jamais vu ton nom imprimé,
Admets-tu que tu sois moins immortel ?)
Ames des hommes et des femmes! Ce n’est pas vous que
UN CHANT POUR LES EMPLOIS
j’appelle invisibles, inentendues, impalpables et impalpantes,
Ce n’est pas à propos de vous que j’irai discuter le pour et le contre, et décider si vous êtes vivantes ou non,
Je reconnais publiquement qui vous êtes, si personne d’autre ne le reconnaît.
Adultes, adolescents et bambins, de ce pays et de tous pays, sous un toit et en plein air, l’un tout autant que l’autre, je les vois.
Et tout le reste derrière eux ou à travers eux.
La femme, et elle n’est pas d’une ligne moindre que le mari,
La fille, et elle vaut tout autant que le fils,
La mère, et elle est en tous points l’égale du père.
Rejetons des ignorants et miséreux, enfants mis en apprentissage dans les métiers.
Jeunes gars travaillant aux champs et vieux gars travaillant aux champs,
Mathurins, marins marchands, caboteurs, immigrants,
Je les vois tous, qu’ils soient près ou loin je les vois pareillement,
Nul ne peut m’échapper et nul ne voudra m’échapper.
Je t’apporte ce qui te manque bien, quoique tu l’aies toujours.
Point argent, galanteries, costumes, manger, érudition, mais tout autant,
Je n’envoie ni argent ni intermédiaire, n’offre point une représentation delà valeur, mais offre la valeur même.
Il y a quelque chose qui vous vient à présent et continûment,
Ce n’est pas ce qui s’imprime, se prêche, se discute, ça échappe à la discussion et l’imprimé,
Ça n’est pas susceptible d’être introduit dans un livre, ça n’est pas dans ce livre,
C’est pour toi, qui que tu sois, ça n’est pas plus loin de toi que 11e sont ton ouïe et ta vue,
C’est suggérée par le plus proche, le plus commun, le plus facile, c’est toujours provoquée par cela.
Tu peux lire en maints langages, pourtant ne rien lire làdessus,
Tu peux lire le message du Président et n’y rien trouver làdessus,
Rien non plus dans les rapports du ministère des Affaires Étrangères ou ministère des Finances, ni dans les journaux quotidiens ou hebdomadaires,
Ni dans les relevés du recensement ou du fisc, ni les prixcourants, ni aucun compte d’inventaire.
Le soleil et les astres qui flottent dans l’air libre,
La terre ronde comme une pomme avec nous dessus, sûrement ce qui les pousse est quelque chose de grand,
Je ne sais ce que c’est sinon que cela est grand, et que c’est le bonheur,
Et que le dessein qui nous enveloppe ici n’est ni une spéculation, ni une plaisanterie, ni une tentative,
Et que cela n’est pas quelque chose qui puisse, avec de la chance, bien tourner pour nous, et doive, sans chance, faire fiasco pour nous,
UN CHANT POUR LES EMPLOIS
Ni quelque chose qui puisse encore être repris, en un certain cas fortuit.
La lumière et l’ombre, le curieux sentiment du corps et de l’identité, la gourmandise qui avec la plus parfaite complaisance dévore toute chose,
L’orgueil, éploiement infini de l’homme, joies et peines indicibles,
La merveille que chacun découvre en chaque autre qu’il voit et les merveilles qui remplissent chaque minute du temps à jamais,
Pourquoi cela, pensais-tu, camarade ?
Tu pensais que c’était pour ton métier ou tes travaux des champs ? ou pour les profits de ton magasin ?
Ou pour te conquérir une position ? ou pour remplir les loisirs d’un homme comme il faut ou les loisirs d’une dame comme il faut ?
Pensais-tu que le paysage avait pris corps et forme pour qu’il fût peint sur une toile ?
Ou les hommes et les femmes, pour qu’on fît de la littérature et composât des poèmes ?
Ou l’attraction de la gravité et les grandes lois, et les combinaisons harmonieuses et les fluides de l’air, pour servir de sujets aux savants ?
Ou la terre brune et la mer bleue pour les cartes géographiques et marines ?
Ou les astres pour être groupés en constellations et nommés de noms imaginaires ?
Ou que les graines poussent en vue des tableaux agronomiques ou de l’agriculture elle-même ?
Vieilles institutions, ces œuvres d’art, bibliothèques, légen-
des, collections, et la pratique transmise dans les manufactures, les estimerons-nous si haut ?
Estimerons-nous haut notre argent et notre affaire ? J’y consens,
Je les estime aussi haut que le plus haut — alors un enfant né d’une femme et d’un homme, je l’estime au delà de toute estimation.
Nous trouvions grande notre Union, et grande notre Cons- * titution.
Je ne prétends pas qu’elles ne sont grandes ni bonnes, car elles sqnt telles,
Je suis en ce moment tout aussi épris d’elles que toi,
Alors je suis épris de Toi et tous mes semblables sur la terre.
Nous regardons comme divines bibles et religions — je ne prétends pas qu’elles ne sont divines,
Je prétends qu’elles sont toutes sorties de toi et peuvent encore sortir de toi,
Ce n’est pas elles qui donnent la vie, c’est toi qui donnes la vie,
Les feuilles ne sont pas plus rejetons des arbres ni les arbres de la terre, qu’elles ne sont rejetons de toi.
J’additionne en toi, qui que tu sois, la somme de toutes les révérences connues,
Le Président est là-bas à la Maison Blanche pour toi, ce n’est pas toi qui es ici pour lui,
Les ministres fonctionnent dans leur cabinet pour toi, point toi qui es ici pour eux,
Le Congrès se réunit tous les ans en Décembre pour toi,
UN CHANT POUR LES EMPLOIS
Lois, tribunaux, la formation des Etats, les chartes des villes, les allées et venues du commerce et de la poste, tout cela est pour toi.
Ecoutez bien, mes chers élèves,
Doctrines, politique et civilisation découlent de vous,
Statues et monuments et toute chose gravée où que ce soit, ont concordance en vous,
La substance de l’histoire et des statistiques aussi loin dans le passé que plongent les annales est en vous à cette heure, et mythes et contes également,
Si vous n’étiez ici à fespirer et marcher, où tout cela serait-il ?
Les poèmes les plus fameux ne seraient que cendres, discours et drames ne seraient que néant.
Tout monument est ce que vous y faites quand vous le regardez,
(Croyiez-vous qu’il était dans la pierre blanche ou grise ? Ou les lignes des arceaux et corniches ?)
Toute musique est ce qui s’éveille en vous lorsque les instruments vous remémorent,
Ce ne sont pas les violons ni les cornets, ce ne sont pas les hautbois ni les tambours battants, nila partie du baryton chantant sa romance suave, ni celle du chœur d’hommes ni celle du chœur de femmes,
C’est plus près et plus loin que tout cela.
Alors le tout va-t-il se retrouver ?
Chacun peut-il voir d’un regard dans le miroir les signes de
ce qu’il y a de plus précieux ? N’y a-t-il rien de plus grand, rien de plus ?
Tout se tient -il là en vous, avec la mystique âme invisible ?
Etrange et ardue, je livre cette vérité paradoxale :
Objets grossiers et l’âme invisible, c’est tout un.
La besogne de l’entrepreneur de bâtiments, du mesureur, scieur de planches,
Du forgeron, verrier, cloutier, tonnelier, couvreur en ferblanc, poseur de bardeaux,
Du charpentier de navire, constructeur de bassins, saleur de poisson, des paveurs pavant les trottoirs,
La pompe, la sonnette, le grosse grue, le four à charbon et le four à briques,
Les mines de houille et tout ce qui est au fond, les lampes dans les ténèbres, échos, telles méditations, telles vastes pensées natives qui percent les visages noircis,
Les forges, leurs feux dans les montagnes ou au bord des rivières, les ouvriers autour tâtant la fonte avec d’énormes pinces, les blocs de minerai, la combinaison obligatoire de minerai, fondant, charbon,
Le haut-fourneau et le fourneau à puddler,le culot à la base de la fonte à la fin, le laminoir, les barres massives de gueuse, les rails en T, forts et bien pris, pour les chemins de fer,
L’huilerie, la soierie, la fabrique de céruse, la sucrerie, la scierie à vapeur, les grandes fabriques et usines,
Taille de la pierre, les beaux ornements pour façades ou linteaux de portes ou fenêtres, le maillet, le ciseau à dents, le bec pour protéger le pouce,
Le calfait, la marmite où bout le bitume, et le feu sous la marmite,
UN CHANT POUR LES EMPLOIS
Les balles de coton, le crochet de l’arrimeur, la scie et la chèvre du scieur, le moule du fondeur, le couteau du boucher, la scie à glace et tout le travail de la glace,
La besogne et les outils du gréeur, faiseur de grappins, voilier, poulieur,
Produits en gutta-percha, papier mâché, couleurs, brosses, la brosserie, les outils du vitrier,
La feuille de bois à plaquer et le pot à colle forte, les ornements du confiseur, la carafe et les verres, les cisailles et le fer à repasser,
L’alène et le tire-pied, la mesure d’une chopine et celle d’un litre, le comptoir et le tabouret, la plume d’oie ou de métal, la fabrication des outils tranchants en tous genres,
La brasserie, le brassage, le malt, les cuves, tout ce que font les brasseurs, ceux qui font le vin, ceux qui font le vinaigre,
Corroyage, carrosserie, chaudronnerie, corderie, distillerie, peinture d’enseignes, chaufournerie, épluchage du coton, argenture électrique, galvanoplastie, stéréotypage, Les machines à douves, raboteuses, moissonneuses, charrues mécaniques, batteuses, voitures à vapeur.
Le tombereau du charretier, l’omnibus, le lourd camion, La pyrotechnie, le feu d’artifices en couleurs tiré le soir, les figures de fantaisie et les fusées ;
Le bœuf sur l’étal du boucher, l’abattoir du boucher, le boucher avec son tablier d’abattoir.
Les parcs où sont les porcs, le maillet d’abattoir* le croc, l’échaudoir, l’étripage, le couperet du découpeur, le battoir du metteur en boîte, et la besogne d’hiver abondante de la mise en boîte,
Minoteries, mouture du blé, seigle, maïs, riz, les fûts et
demi-fûts et quart-de-fûts, les chalands chargés, les hautes piles sur les digues et quais,
Les hommes et la besogne des hommes sur les bacs, chemins de fer, caboteurs, bateaux de pêche, canaux ;
Dans la routine heure à heure de ton existence ou celle de quiconque, réchope, le chantier, le magasin ou la fabrique,
Tous ces spectacles qui t’entourent jour et nuit — oui, ouvrier ! qui que tu sois, ta vie de tous les jours !
Là-dedans il y a de quoi soulever le poids le plus lourd — là-dedans bien plus que tu ne croyais (et bien moins aussi).
Là-dedans des réalités pour toi et moi, là-dedans des poèmes pour toi et moi,
Là-dedans toi-même n’es pas — c’est toi et ton âme qui renfermez toute chose, sans égard à leur valeur,
Là-dedans vaut le développement — là-dedans tous thèmes, suggestions, possibilités.
Je ne prétends pas que ce que vous voyez au delà est futile, je ne vous conseille pas de cesser,
Je ne dis pas que ces guides que vous avez crus grands ne sont pas grands,
Mais je dis qu’aucun ne guide vers de plus grandes choses que ne guident celles-là.
Vous allez chercher bien loin *? Vous reviendrez sûrement à la fin,
Pour trouver le meilleur ou tout comme le meilleur dans les objets les plus familiers à vous,
UN CHANT POUR LES EMPLOIS
Pour trouver le plus doux, le plus fort, le plus tendre dans les gens les plus proches de vous,
Bonheur, savoir, en nul autre endroit que cet endroit-ci, pour nul autre moment que ce moment-ci,
L’homme dans le premier que vous voyez ou touchez, toujours en votre ami, votre frère, votre plus proche voisin — la femme en votre mère, votre sœur, votre femme, Les goûts et emplois populaires ayant le pas dans les poèmes comme ailleurs,
Vous, ouvrières et ouvriers de ces Etats, possédant votre vie à vous, divine et forte,
Et tout le reste faisant place aux hommes et aux femmes comme vous.
Quand le psaume chantera à la place du chantre.
Quand le texte prêchera à la place du prédicateur,
Quand la chaire descendra remplacer le sculpteur qui a sculpté le pupitre,
Quand je pourrai toucher le corps des livres ta nuit ou le jour et quand ils toucheront mon corps en retour, Quand un cours d’université convaincra comme convainquent une femme et un enfant qui sommeillent,
Quand l’or monnayé du caveau sourira comme la fille du veilleur de nuit,
Quand des titres de propriété traîneront sur des chaises en face de moi et seront mes compagnons amis,
Je me propose de leur tendre la main et d’en faire autant de cas que j’en fais d’hommes et femmes comme vous.
CHANT DE LA TERRE QUI ROULE
Un chant de la terre qui roule et des mots qui s’y accordent,
Pensais-tu que c’était ça les mots, ces lignes verticales ? ces courbes, angles et points ?
Non, ce ne sont pas les mots, les mots substantiels sont dans la terre et la mer,
Ils sont dans l’air, ils sont en toi.
Pensais-tu que c’était ça les mots, ces sons délicieux sortis de la bouche de tes amis ?
Non, les mots réels sont plus délicieux que cela.
Les corps humains sont des mots, des myriades de mots,
(Dans les plus grands poèmes reparaît le corps, celui de l’homme ou la femme, bien fait, naturel, gai,
Chaque partie valide, active, réceptive, sans honte ni besoin d’avoir honte.)
Air, sol, eau, feu — voilà des mots,
Moi-même je suis un mot parmi eux — mes qualités et les leurs se compénetrent — mon nom ne signifie rien pour eux,
Quand même il serait répété dans les trois mille langues,
CHANT DE LA TERRE QUI ROULE
qu’est-ce que l’air, le sol, l’eau, le feu connaîtraient à mon nom ?
Un air de santé, un geste amical ou impératif, sont mots, remarques, sens,
Le charme qui accompagne la simple expression de certains hommes ou femmes est aussi remarques et sens.
C’est à l’aide de ces mots inarticulés de la terre que l’on travaille les âmes,
Les maîtres connaissent les mots de la terre et les emploient de préférence aux mots articulés.
Amendement est un des mots de la terre,
La terre ne s’attarde ni ne se hâte,
Elle a tous attributs, développements, résultats, latents en elle-même dès le début,
Elle n’est pas belle qu’à demi, défauts et excroissances exposent tout autant que n’exposent perfections.
La terre ne se refuse pas, elle est suffisamment généreuse,
Les vérités de la terre sont en continuelle attente, elles ne sont d’ailleurs pas si cachées,
Elles sont calmes, subtiles, intraduisibles sous la forme imprimée,
Toutes choses sont imprégnées d’elles qui se communiquent volontiers,
Communiquent un sentiment et une invitation — moi, je ne cesse de m’exprimer,
Je ne parle pas, cependant si tune m’entends pas, à quoi te suis- je utile ?
Enfanter, améliorer, si cela manque, à quoi suis-je utile ?
(Accouche ! Accouchez !
Laisserez-vous là pourrir en vous votre propre fruit ? Resterez-vous là accroupis à étouffer ?)
La terre ne discute pas,
N’est pas pathétique, ne connaît les accommodements, Point ne crie, court, persuade, menace, promet,
Ne fait pas de distinctions, ne subit d’échecs concevables, N’enferme rien, ne refuse rien, n’exclut personne,
De tous les pouvoirs, objets, états qu’elle annonce, n’exclut personne.
La terre ne se montre ni ne refuse de se montrer, elle possède encore en dessous,
En dessous des rumeurs manifestes, le chœur auguste des héros, les gémissements des esclaves,
Paroles persuasives des amants, malédictions, souffle étranglé des mourants, rire des jeunes gens, accents des marchandeurs,
En dessous de tout cela, elle possède des mots qui jamais ne taillent.
Les mots de la grande mère éloquente et muette à ses enfants jamais ne f aillent,
Les vrais mots ne faillent pas, car le mouvement ne défaut et la réflexion ne défaut,
De même le jour et la nuit ne faillent pas et la traversée que nous poursuivons ne défaut.
Parmi la troupe interminable de ses sœurs,
Parmi les éternels quadrilles de ses sœurs,
Sœurs centripètes et centrifuges, les sœurs aînées et les cadettes,
CHANT DE LA TERRE QUI ROULE
L’admirable sœur que nous connaissons poursuit sa danse avec les autres.
Tournant son vaste dos à chaque spectateur,
Avec les fascinations de la jeunesse et les fascinations égales de la vieillesse,
Elle est là, celle que moi aussi je chéris comme les autres, tranquille elle est là,
Tenant de sa main levée ce qui ressemble à un miroir, d’où, réfléchis, ses yeux regardent,
Regardent tandis qu’elle est là, n’invitant personne, ne refusant personne,
Inlassablement tenant le miroir jour et nuit devant sa face.
Vues de près ou vues à distance,
Ponctuelles, les vingt-quatre paraissent en public chaque jour,
Ponctuelles, approchent et passent avec leurs compagnons ou un compagnon,
N’offrant point des figures qui soient leurs, mais les figures de ceux qui sont avec elles,
Les figures des enfants ou des femmes ou la figure mâle,
Les figures sans masque des animaux ou les objets inani- ' més,
Le paysage ou les eaux, ou l’exquise apparition du ciel,
Nos figures, la mienne et la tienne, qu’elles renvoient fidèlement,
Chaque jour sans faillir paraissant en public, mais jamais deux fois avec les mêmes compagnons.
Embrassant l’homme, embrassant tout, s’avancent irrésistiblement les trois cent soixante-cinq autour du soleil ;
Embrassant tout, calmant, soutenant, suivent immédiate-
ment trois cent soixante-cinq rejetons des premiers, aussi sûrs et inévitables qu’eux.
Roulant sans cesse, ne craignant rien,
Soleil, tempête, froid, chaud, toujours résistant, passant, emportant,
Héritant toujours de ce que l’âme conçoit et résout,
Pénétrant, coupant toujours le vide fluide autour et en avant de sa course,
Par nul obstacle retardé, ne jetant aucune ancre, ne donnant sur aucun roc,
Prompt, aisé, satisfait, immutilé, sans rien perdre,
Prêt à toute heure, le pouvant, à rendre un compte exact de tout,
Le divin navire fend la mer divine.
Qui que tu sois ! le mouvement et la réflexion existent spécialement pour toi,
Pour toi le divin navire fend la mer divine.
Qui que tu sois ! tu es celui ou celle pour qui la terre est solide et liquide,
Tu es celui ou celle pour qui le soleil et la lune sont suspendus dans le ciel,
Pour nul plus que toi n’existent le présent et le passé,
Pour nul plus que toi n’existe l’immortalité.
Chacun pour lui-même, et chacune pour elle-même, c’est le mot du passé et présent, et le vrai mot de l’immortalité ;
Personne ne peut acquérir pour un autre — personne,
CHANT DE LA TERRE QUI ROULE
Personne ne peut grandir pour un autre — personne.
Le chant est pour le chanteur, et retourne surtout à lui, L’enseignement est pour Fenseigneur et retourne surtout à lui,
L’assassinat est pour l’assassin et retourne surtout à lui,
Le vol est pour le voleur et retourne surtout à lui,
L’amour est pour celui qui aime et retourne surtout à lui,
Le don est pour celui qui donne et retourne surtout à lui — cela est infaillible,
Le discours est pour le discoureur, le jeu des planches pour celui et celle qui jouent, non pour le public.
Et nul homme ne comprend aucune grandeur ou bonté hormis la sienne ou l’indication de la sienne.
Je jure que la terre sera sûrement complète pour celui ou celle qui sera complet,
La terre ne reste ébréchée et cassée que pour celui ou celle qui reste ébréché et cassé.
Je jure qu’il n’y a ni grandeur ni puissance qui ne rivalisent avec celles de la terre,
Il ne peut y avoir nulle théorie qui ait une valeur à moins qu’elle ne corrobore la théorie de la terre,
Politique, chant, religion, conduite, ou n’importe quoi, nul n’a de valeur que comparé à l’amplitude de la terre, Que confronté à l’exactitude, vitalité, impartialité, rectitude de la terre.
Je jure que je commence à voir un amour recélant des spasmes plus délicieux que celui qui répond à l’amour,
C’est celui qui se contient, qui jamais n’invite et jamais ne refuse.
Je jure que je commence à voir peu ou néant dans les paroles articulées,
Tout conflue vers la présentation des sens inexprimés de la terre,
Vers qui chante les chants du corps et des vérités de la terre,
Vers qui fait le dictionnaire des mots que nul imprimé ne peut atteindre.
Je jure que je vois ce qui vaut mieux que de dire le mieux,
C’est de toujours passer le mieux sous silence.
Quand je m’efforce de dire le mieux, je m’aperçois que je ne puis pas,
Ma langue demeure sans effet sur ses pivots,
Ma respiration n’obéit pas à ses organes,
Je deviens un muet.
Aussi bien le meilleur de la terre ne peut être redit, tout, ceci ou cela est le meilleur,
Ce n’est pas ce que vous pressentiez, c’est plus accessible, plus facile, plus proche,
Les choses ne sont pas déplacées des endroits qu’elles occupaient auparavant,
La terre reste tout aussi positive et directe qu’elle était auparavant,
Faits, religions, progrès, politique, métiers restent aussi réels qu’auparavant,
Mais l’âme est également réelle, elle aussi est positive et directe,
Nul raisonnement, nulle preuve ne l’ont établie,
CHANT DE LA TERRE QUI ROULE
C’est son indéniable croissance qui l’a établie.
Ces feuilles pour faire écho aux tons des âmes et aux phrases des âmes,
(Si elles ne faisaient écho aux phrases des âmes, que seraient-elles alors ?
Si elles ne se rapportaient à toi spécialement, que seraientelles alors ?)
Je jure que désormais je n’aurai plus rien à voir avec la foi qui dit le mieux,
Je n’aurai à voir qu’avec cette foi qui passe le mieux sous silence.
Dites toujours, diseurs ! Chantez toujours, chanteurs !
Creusez ! Façonnez ! Empilez les mots de la terre !
Travaillez toujours d’âge en âge, rien ne se perdra.
Il se peut qu’il y ait longtemps à attendre, mais tout cela viendra sûrement à servir,
Quand les matériaux seront tous dressés et prêts, il faudra bien que les architectes se présentent.
Je te jure que les architectes se présenteront sans faute,
Je te jure qu’ils te comprendront et te justifieront,
Le plus grand d’entre eux sera celui qui te connaîtra le mieux et englobera tout et sera loyal envers tous,
Lui et les autres ne t’oublieront pas, ils reconnaîtront que tu n’es pas d’une ligne moindre qu’eux.
En eux, je te le dis, tu seras pleinement glorifié.