Feuilles de route, 1870. Adapted and edited by R.H. Pardoe. Éd. autorisée
[C'était au mois d'août 1870, La guerre avec l'Allemagne était déclarée. Paul Déroulède, qui avait vingt-trois ans, était de ces jeunes dégénérés pour lesquels la gloire des armes ne comptait pas à côté de la gloire des arts et croyait impossible son incorporation dans l'armée active. Il apprit cependant qu'il pouvait et devait faire partie d'une organisation militaire nouvelle qui s'appelait ' la garde nationale mobile '. A partir de ce moment, sa conscience de Français, endormie 10 jusqu'alors dans des rêves de pacifisme, commença à se réveiller. Son exactitude aux rassemblements de son bataillon était irréprochable, ainsi que son assiduité au maniement d'armes. Son bataillon fut enfin habillé et équipé, mais non pas armé, et l'on reçut l'ordre de départ pour le camp de Châlons. La garde mobile passa une semaine à Châlons, mais l'esprit militaire lui manquait. Les mutineries succédaient aux mutineries et l'indiscipline régnait partout. André, frère cadet de 20 Paul, était simple soldat dans la compagnie où son aîné était sous-lieutenant.]
Refus de rentrer à Paris.
Le i8 août au matin, la garde mobile de la Seine, toujours sans fusils, fut réunie par bataillons sur le front de bandière de ses divers campements.
J'ignorais ce qui allait se passer. Mes conjectures alternaient entre la revue d'un général et une distribution d'armes. J'étais loin de compte.
Après un solennel roulement de tambour et une non moins solennelle sonnerie de clairons, notre 10 colonel, le comte Beugnot, s'avança à cheval, se plaça au centre de notre bataillon, et déplia un carré de papier dont la forme me parut de bon augure. J'y croyais deviner soit quelque vigoureuse réprimande, soit quelque encourageante nouvelle ou, peut-être encore, l'avis de notre prochain armement.
Hélas ! trois fois hélas ! c'était une honteuse proclamation du nouveau gouverneur mihtair de Paris. Il y disait, en substance, que les gardes 20 mobiles parisiens ne seraient pas envoyés à la frontière et qu'ils allaient rentrer à Paris ' comme c'était leur droit '.
La lecture était à peine terminée que je m'écriai à haute voix : ' Nous n'avons pas de droits, nous n'avons que des devoirs. Rentre à Paris qui voudra, moi je n'y rentre pas.'
Plus surpris qu'irrité, le colonel Beugnot dépêcha
vers moi le commandant Royer, qui m'ordonna de me taire. Il eût, à coup sûr, mieux fait d'imposer silence aux acclamations éhontées que poussèrent nos tristes soldats, aussitôt que les rangs furent rompus. ' A la bonne heure ! Assez du camp de Châlons ! Rentrons chez nous ! Vive Paris ! Les voyageurs pour Belleville en avant !
— Vous voulez dire en arrière, lâches que vous êtes ! '
Après cette nouvelle apostrophe, plus bruyante 10 encore que la précédente, le commandant Royer, qui venait d'avoir un rapide colloque avec le colonel, revint une seconde fois vers moi.
'J'en suis bien fâché, mon cher lieutenant, mais je suis obligé de vous infliger quatre jours d'arrêts.'
Je répondis respectueusement que je comprenais très bien cette obligation, mais que j'avais pris un parti qui ne me laisserait pas le temps de subir ma punition.
' Quel parti ? interrogea le commandant. 20
— Celui de m'engager comme simple soldat ! ' Le brave homme me prit la main et me la secoua
fortement, à l'étonnement du colonel Beugnot qui regardait de loin comment je prendrais l'avis de ma punition.
'Ah ! nom d'une pipe! s'écria-t-il, c'est moi qui vous comprends ! ' puis, se reprenant tout à coup : ' Oui, mais c'est que vous n'en avez pas le droit, ce serait un cas grave, très grave ! une quasi-désertion, quoi ? 30
— Vous me traduirez en conseil de guerre quand je reviendrai, mon commandant. En attendant, je vais chercher un régiment où m'engager.
— Vous y êtes bien résolu ?
— Absolument, mon commandant.
— Rien ne vous fera revenir sur votre décision ?
— Rien.
— Alors, engagez-vous donc au 3e zouaves, c'est mon ancien régiment. Il a été rudement éprouvé
10 à Reichshoffen et vous n'y serez pas de trop.*
Trouvant sans doute que sa complicité morale ne s'était que trop affirmée, il tourna brusquement les talons ; mais ses regards m'avaient clairement exprimé que, s'il avait coupé court à l'entretien, c'était pour ne pas le terminer par une accolade.
Je rentrai sous ma tente pour ranger et fermer ma cantine. Mon frère André m'y attendait, un peu inquiet des suites de mon algarade. Je lui racontai ce qui venait de se passer et je lui fis part
20 de mon projet.
' Eh bien, mais, moi aussi je me fais zouave ! ' me dit résolument mon frère.
Je renfermai en hâte dans ma cantine les effets de rechange et les objets de toilette que j'allais être obligé d'abandonner, et je remis la clef du cadenas à mon sergent-major avec prière de faire porter le tout au n» 55 de la rue de Rivoli. Après quoi nous partîmes, mon frère et moi, à la recherche de l'ancien régiment du com-
30 mandant Royer.
Au Campement des Zouaves. — Le Volontaire.
Très éprouvé, en effet, le régiment, qui avait laissé plus de quinze cents hommes tués ou blessés dans les bois du Niederwald et qui avait perdu trente-trois officiers sur cinquante-sept.
Près du front de bandière, en avant des faisceaux sur lesquels reposait le drapeau, une tente de feuillage abritait les vingt-quatre survivants. Ils se disposaient à prendre le café. Tous ceux que leurs blessures n'avaient pas mis hors d'état de se tenir debout avaient suivi. Ce fut un de ceux-là 10 que je rencontrai et qui me demanda ce que je voulais.
' Parler au colonel du 3^ zouaves, mon capitaine.
— Et que lui voulez- vous, mon jeune camarade ? ' me demanda, en se levant, un des officiers dont la tête fine de soldat-gentilhomme, à la moustache relevée, était coiffée du képi à cinq galons. C'était le colonel Bocher qui me répondait.
'Je désirerais être accepté par vous dans votre régiment, mon colonel, ainsi que mon frère. Nous 20 sommes venus pour nous y engager.
— Ah bah ! ' fit le colonel.
Le petit cercle de héros se tourna curieusement vers les deux aspirants zouaves. Chacun attendait la réponse du chef de corps qui me dévisageait sans rien dire. Après un silence qui fut peut-être court, mais qui me parut long :
lo FEUILLES DE ROUTE
'Vous êtes officier de mobiles?
— J'aime mieux être soldat.
— Vous aimez mieux est bientôt dit, mais on est ce qu'on est dans l'armée, on n'est pas ce que l'on veut être. D'où vous est venue cette idée ?
— On renvoie la mobile à Paris et nous voulons marcher à la frontière.'
Le colonel se tourna alors vers ses officiers :
' Ce qu'il me demande là n'est pas possible. Je
lo ne peux pas prendre un sous-lieutenant comme
soldat.' Il s'adressa à nouveau à moi : ' Vous
vous imaginez, peut-être, qu'on va vous renommer
officier dans les vingt-quatre heures.
— Je ne m'imagine rien de plus que ce que je vous ai dit, mon colonel. On va livrer une bataille, je veux en être. Je ne me résigne pas à l'idée d'aller me réfugier à Paris, lorsque l'armée doit se porter en avant.
— Savez-vous seulement ce que vous demandez, 20 jeune homme? Je ne dis pas à quels périls, mais
à quelles fatigues vous vous exposez ?
— J'ai aussi prévu les fatigues.
— C'est bien lourd, le sac !
— Moins lourd que la honte.'
Deux mains vigoureuses s'abattirent sur mes épaules, tandis que cette sympathique bienvenue retentissait derrière moi : 'Il me va, ce garçon-là ! Prenez-le, mon colonel, et donnez-le-moi dans mon bataillon.' Et sans me lâcher, mon nouvel ami qui 30 devait devenir et rester mon vieil ami jusqu'à sa
FEUILLES DE ROUTE ii
mort, le commandant Hervé, me fît asseoir par terre d'un geste brusque en me disant : * Mettezvous là et prenez une tasse de café avec nous. Et vous aussi, monsieur,' ajouta-t-il en se retournant vers mon frère.
Le colonel Bocher répéta fort aimablement l'invitation, mais il déclara que, pour ce qui était de l'engagement, c'était une autre affaire.
Le colonel et le commandant se mirent à m'interroger tour à tour sur l'organisation de la mobile et lo sur le parti qu'on en pouvait tirer. J'étais bien jeune et bien inexpérimenté pour prétendre enseigner de vieux soldats ; mais, enhardi par ma passion pour la France, j'expliquai mes idées sans fausse honte.
Ils m'affirmèrent qu'il y avait beaucoup de bonnes choses dans ce que je venais de dire, et me conseillèrent d'essayer de faire entendre quelques-unes de ces bonnes choses-là au maréchal de Mac-Mahon.
[La tentative de voir le maréchal eut un résultat 20 malheureux. Par la suite, André crut que le plus prudent pour lui était de rejoindre la garde mobile, tant que son frère n'aurait pas réglé la question de son propre engagement ; Paul revint au campement du 3® zouaves.]
Je trouvai le colonel Bocher à l'entrée du camp. En me voyant venir de loin, il fit quelques pas à ma rencontre.
'Avez- vous vu le maréchal ?
— Non, mon colonel; mais en revanche j'ai vu un général qui m'a barré la porte non sans m'avoir rudement malmené.*
Je lui contai par le menu ce qui s'était passé.
Sur un signe de Bocher, le commandant Hervé s'était approché de nous. Ces messieurs discutèrent entre eux quel semblant de régularité pouvait être donné à une situation aussi anormale. Leur lo conclusion fut que je pourrais peut-être trouver, dans quelque petite commune avoisinante, un maire soit assez inexpérimenté, soit assez complaisant pour consentiràenrôlerun sous-lieutenant comme soldat.
J'acceptai d'en courir le risque.
Mes recherches ne furent pas longues. Une heure après, je rapportais mon acte d'engagement dûment signé.
Séance tenante, le commandant Hervé et le capitaine d'Utéza s'emparèrent de leur recrue. 20 Je fus versé à la i^e compagnie du i^r bataillon et tout de suite mis en possession de l'uniforme de rechange, du sac et du fusil d'un zouave dont la blessure s'était rouverte.
Mes nouveaux effets ne me seyaient peut-être pas à merveille ; mais je n'étais pas là pour faire le beau. Le perruquier du régiment me le fit bien voir en me tondant les cheveux au ras du crâne.
Cette toilette personnelle terminée, je m'occupai de celle de mes armes, assis devant ma tente et 30 sifflant gaiement le Chant du Départ.
ZouAVERiEs. — Incorporation d'André.
La diane du lendemain me réveilla encore tout réjoui de la réalisation de mon rêve. Je serais donc enfin de la première bataille ! J'en remerciai Dieu de tout mon cœur et, de tout mon cœur aussi, j'implorai sa pitié pour notre France.
A une nouvelle sonnerie de clairon que j'avais écoutée d'une oreille attentive mais ignorante je vis tous les hommes de l'escouade à laquelle j'appartenais se munir de leur cuiller et se grouper en cercle autour d'une grande gamelle. C'était la 10 soupe qui venait de sonner.
Le zouave blessé, qui m'avait laissé tout ce qu'il fallait pour me battre, ne m'avait laissé aucun des ustensiles nécessaires pour me nourrir. J'étais là, debout, derrière les camarades dans la triste situation de la cigogne contemplant le renard. Le charitable caporal Copain s'en aperçut : ' Un peu de place, vous autres, fit-il en jouant des coudes. Colle-toi là, conscrit ! ' Je me collai là, mais d'avoir place dans le cercle ne me donnait pas part au 20 régal.
' Qu'est-ce que tu attends, mon garçon ? poursuivit le caporal.
— La fourchette du père Adam est peut-être bonne pour le fricot, répliquai-je en montrant mes cinq doigts, mais pour la soupe . . .
— Ah ! c'est vrai, monsieur le lieutenant n'a pas de cuiller. Tiens, conscrit, voilà l'instrument.' Et après avoir léché et pourléché ledit instrument pour le nettoyer, le caporal Copain me tendit gracieusement sa cuiller.
Toute l'escouade s'était arrêtée de manger pour
nous regarder faire. L'hésitation fut tout intérieure,
elle dura au plus une seconde et après un rapide :
'Merci, caporal!' la cuiller passa de sa bouche à la
lo mienne.
Dans les joyeux propos qui s'échangèrent pendant que la gamelle se vidait, personne ne fit allusion à la petite épreuve que je venais de subir ; mais il était visible qu'en ne faisant pas le difficile devant la cuiller humide du caporal Copain j'étais entré d'emblée dans la camaraderie du régiment.
Le 21 août à l'aube, l'armée de Mac-Mahon quitta le camp de Châlons.
20 Le jour s'était levé en pleine bourrasque. Une pluie battante nous cinglait les mains et le visage. Moins avisé que les anciens, j'avais négligé de me couvrir la tête de mon capuchon que l'averse n'avait pas tardé à remplir ; il ballottait sur mes épaules comme une gourde pleine.
La tentation de jouer une farce à un conscrit
était trop grande : un zouave qui marchait derrière
moi n'y résista pas. Il prit ledit capuchon par les
deux bords et m'en coiffa brusquement, m'inondant
30 le visage, le cou et les épaules.
Sans prendre le temps de me dégager de mon arrosoir, ni de m'assurer quel était l'arroseur, je fis une rapide volte-face et j'envoyai au jugé un coup de poing à toute volée. J'eus la double chance d'atteindre le mauvais plaisant en pleine poitrine et de le faire glisser tout de son long dans la boue aux grands éclats de rire des camarades.
Ce second acte de zouaverie, beaucoup plus caractérisé que le premier, me conquit définitivement la considération de ma compagnie et me mit 10 du coup à l'abri de toute la série de brimades traditionnelles.
Après avoir appris à manger à la gamelle comme les camarades, comme eux aussi il m'avait fallu apprendre à faire la soupe. Mon début de cuisinier de l'escouade eut lieu dès le lendemain, à la grande halte que nous fîmes près de Reims.
Le régiment qui devait alors prendre l'arrièregarde était installé à droite et à gauche de la route ; le milieu restait libre pour le défilé des troupes et 20 pour la circulation des voitures munies d'un laissezpasser. J'avais creusé un trou en terre, j'y avais placé du bois et j'étais là, peinant et soufflant pour allumer le feu, quand le sergent Richard me cria de loin : * Déroulède, on vous demande ! *
Pourquoi, par quelle intuition m'écriai-je: 'C'est ma mère!'? Toujours est-il que ce fut le cri que je jetai et que, laissant là flamme et fagot, je courus tout droit à une vieille calèche arrêtée au milieu de la route. J'y trouvai en effet celle que j'espérais. 30
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Son autre zouave était, bien entendu, à ses côtés.
[Sur l'avis du colonel Bocher, André avait signé son engagement à Paris et était venu rejoindre le régiment directement pour éviter tous délais.]
Après un échange passionné d'embrassades et de tendresses, les deux voyageurs descendirent de voiture et je les conduisis vers le commandant Hervé, lo 'Commandant, lui dit ma mère, je vous amène mon second fils, qui a voulu rejoindre son aîné. Mon seul regret est de n'en avoir pas un troisième à vous donner pour chasser l'étranger.'
Le commandant Hervé salua en s'inclinant et dit simplement : ' Merci, madame ! '
Un groupe de zouaves s'était formé autour de nous. Assez étonnés et même assez émus de ce qui se passait, ils laissaient leur surprise s'exprimer en éloges d'une rudesse un peu familière mais très 20 cordiale. L'un d'entre eux, plus hardi et plus âgé que les autres, s'écria paternellement : ' N'ayez pas peur, ma petite dame, on en aura soin des fils à la mère ! '
Nous étions baptisés du coup et même, si je ne me trompe pas, les yeux du parrain avaient un peu fourni l'eau du baptême. Les deux filleuls ne furent plus désormais connus au régiment que sous ce vocable : ' Les fils à la mère,'
Leçons de choses : Les Bottes.
La journée du lendemain fut marquée, pour moi, par deux légères mésaventures, auxquelles, par sa précoce et sage conduite, échappa Déroulède junior. L'une et l'autre portant en soi une ' leçon de choses à ne pas faire par soldats en campagne,' j'en donnerai le récit complet.
Ce qui suit se passa pendant la grande halte du matin. Le gros de la colonne, dont faisait partie le 3e zouaves, s'était arrêté au delà du bourg d'Attigny. 10
Je demandai au capitaine la permission d'aller, avec mon frère, chercher quelques suppléments de vivres au village voisin. Toutes les rues étaient envahies par un flot de permissionnaires venus, comme nous, aux provisions. Les marchés n'étaient pas toujours très scrupuleusement accomplis de part ni d'autre ; il y avait toutes sortes de fâcheuses déprédations, voire des maraudes, qui avaient pour cause le désordre et l'incurie du service des vivres. 20
Un convoi de pains mal gardé marchait au pas dans le village. Une vingtaine de soldats de toutes armes s'étaient peu à peu rapprochés des voitures tentatrices. Les premiers avaient timidement pris un pain à la dérobée ; bientôt d'autres, plus hardis, repoussèrent l'escorte qui ne les repoussa pas, grimpèrent sur la voiture et, debout
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sur ce monceau de miches, se mirent à les jeter à la volée aux camarades, dont les bras grands ouverts se refermaient allègrement sur cette précieuse manne.
'L'appétit vient en mangeant,' dit le proverbe, mais il vient aussi faute de manger. Le nombre des affamés avait décuplé autour de la deuxième voiture, qui allait subir le sort de la précédente, lorsque, à l'autre bout de la rue, nous vîmes arriver, lo au grand galop de son cheval, un jeune général qui, ayant résolument dégainé, fonça à coups de plat d'épée sur les pillards.
' Brutes qui vous volez vous-mêmes ! leur criat-il en les chargeant. Jetez-là ces pains et décampez! Le premier que j'attrape . . . Mais il n'en attrapa aucun. La débandade avait été aussi promipte que l'attaque, et tous les pains déjà enlevés avaient jonché la terre comme par enchantement.
Malheureusement l'apparition de ce nouveau 20 Persée, qui semblait tomber des nues sur un nouveau Pégase, n'effraya pas seulement les hommes. Les chevaux d'un des attelages se cabrèrent et, tournant brusquement sur eux-mêmes, firent culbuter une des voitures au bord d'une mare qui longeait la route.
Une centaine de pains roulèrent dans l'eau.
Avec la même décision qui avait s'gnalé son
entrée en scène, le jeune général n'hésita pas un
instant. Mon frère et moi, nous nous trouvions
30 précisément sous sa main : ' Allons, les zouaves !
c'est pas du pain pour les canards, c'est du pain pour les camarades, allez me chercher ça.'
Le bon sens de la remarque m'avait frappé, et, sans me faire prier, sans me demander si cette corvée était bien la nôtre, je me dirigeai tout droit vers la pièce d'eau. J'y avais déjà trempé le bout de la semelle, quand je m'entendis appeler par mon frère. Il était assis par terre en train de se déchausser flegmatiquement.
' Fais donc comme moi, ôte tes chaussures,' me 10 dit ce Mentor de dix-sept ans. Mais Télémaque, n'écoutant que son ardeur, poursuivit sa marche, n'ôta pas ses bottes et les remplit d'eau. ' Tu verras que tu t'en repentiras ! ' me disait mon frère en pataugeant nu-pieds dans la mare.
Comme nous allions lestement en besogne, tous les pains furent bientôt repéchés, et aussitôt placés en rang d'oignons sur les côtés de la route, où nous les laissâmes se sécher au soleil.
Je comptais en faire autant de mes bottes, quand 20 j'aurais rejoint le régiment, mais le temps avait passé et, quand nous retrouvâmes les camarades de l'escouade, il nous fallut manger nos morceaux de jambon et de fromage debout et sac au dos.
Deux heures de marche, dans des chaussures remplies d'une eau pleine de graviers, suffirent à me démontrer qu'André avait eu grand'raison et moi grand tort. Les grains de sable piquaient comme un cent d'épingles la plante de mes pieds amollie par l'eau. A chaque arrêt j'essayai vaine- 30 B -^
ment de me déchausser. De plus en plus rétrécies, mes bottes collaient à mes pieds.
J'arrivai à l'étape dans un tel état d'exaspération, que je songeai à recourir aux moyens violents. Je pris mon couteau, l'affilai sur une pierre et l'introduisis dans mes bottes, résolu à les taillader du haut en bas.
'Et après? me dit le judicieux André; avec quoi marcheras-tu demain ? Le mieux serait de lo remplir de nouveau tes bottes avec un seau d'eau et d'essayer de profiter de leur nouvel assouplissement pour te les extraire. Je le crois du moins.'
Je le crus aussi et, quelques minutes après, j'avais retiré mes bottes sans les mettre hors de service. Je graissai soigneusement bottes et pieds, remerciant d'autant plus mon conseilleur de ses bons conseils qu'il avait eu la générosité de ne me répéter que deux fois en chemin cette phrase si cruelle : ' Qu'est-ce que je t'avais dit ? ' ïo Ici se termine l'histoire de mes bottes; ci-dessous commence celle de mes jambes.
Leçons de choses : Les Jambes.
Nous marchions, ce jour-là, sur une route aride, nue, blanche, en plein soleil. Depuis plus d'une heure, aucun arbre, aucun village n'étaient venus couper l'accablante monotonie. Comme me l'avait prédit le colonel Bocher, le sac me paraissait lourd.
très lourd. Les chansons de route s'étaient tues, chacun ayant plus de sueur au front que de salive en bouche. J'avais la gorge plus sèche que le four d'un potier et mes paupières poudreuses se brûlaient l'une l'autre.
Enfin ! enfin ! ! voici surgir à l'horizon le coq d'or d'un clocher ! . . .
Le commandant Hervé s'était mis sur le flanc de la colonne pour faire serrer les rangs avant d'entrer dans le village. Quand ma compagnie 10 défila devant lui, il s'aperçut sur-le-champ de mon état de malaise et, devinant sans peine à quel remède j'aspirais: 'Gare aux fontaines, Déroulède! Si vous satisfaites votre soif, adieu les jambes. En pareil cas, un caillou vaut mieux qu'un verre d'eau. C'est un conseil d'ami que je vous donne.'
Je fis tant bien que mal un signe d'acquiescement à cette prescription rigoureuse. Mais plus nous approchions du coq d'or, plus je sentais croître la difficulté de ce pénible renoncement. Cependant, 20 comme beaucoup de vieux zouaves avaient appuyé l'avis de notre chef, j'avais fini par me promettre à moi-même que je ne satisferais pas ma soif.
Le régiment arrive à l'entrée du bourg.
Au premier puits, je fais bonne contenance et détourne résolument la tête. A parler franc, ce premier sacrifice ne fut pas très méritoire; j'avais remarqué, d'un coup d'œil, qu'il n'y avait pas de seau après la chaîne. Mais un peu plus loin, une fontaine, une belle fontaine, s'offre à moi avec une 30
grande roue à volant dont le manche était justement tourné de mon côté. Son lion vert ouvrait une gueule amie, prête à me verser une eau abondante.
Mon supplice de Tantale dura peu. Je m'étais donné à moi-même cette hypocrite et spécieuse excuse : 'Je ne satisferai pas ma soif, je l'apaiserai.' Je savais pourtant bien que qui commence par succomber un peu finit par succomber tout à fait.
lo Bref, je n'y tiens plus. Je me faufile de rang en rang jusqu'à l'arrière du bataillon, cours jusqu'à la roue, lui communique une vigoureuse impulsion et me voilà buvant à même l'eau qui sort fraîche et pure de la gueule du lion vert. Une deuxième im.pulsion succède à la première, puis une troisième, puis une quatrième. Je n'apaise plus ma soif, je ne la satisfais plus, je l'étanche, je la noie dans un torrent exquis.
Hélas ! Mon temps était proche et les prophéties
20 devaient s'accomplir. Je n'avais pas rejoint ma compagnie depuis un quart d'heure que la sueur me ruisselait par tout le corps. Non seulement adieu les jambes ! mais adieu les bras et les reins ! Adieu l'entrain et l'endurance. Je n'en pouvais plus.
L'apparition du commandant Hervé me ressuscita. Ma honte domina ma lassitude. Je relevai mon sac d'un coup d'épaule, raidis les jarrets et me mis a marcher d'un pas dégagé. Le prophète
30 n'en fut pas dupe. Il s'approcha de moi, railleur :
' Eh bien, mon garçon, nous l'avons satisfaite, cette soif?'
Après tout je n'avais pas pris la peine, l'énorme peine, de déguiser ma fatigue pour en venir à confesser ma sottise. J'esquissai impudemment un signe de tête négatif, et me redressai de plus belle.
' Tant mieux, reprit mon juge qui eut la charité de ne pas insister. Autrement, vous étiez certain de rester en route.'
Je ne restai pas en route, mais quels trésors de 10 force morale et physique j'eus à dépenser pour ne pas tomber à terre avant la fin de l'étape ! Arrivé au gîte, mon premier soin, tout rompu que j'étais, fut d'aller me montrer au commandant. Je n'étais certes pas fâché de lui faire constater mon empire sur moi-même, mais j'étais encore plus pressé de lui faire l'aveu d'un mensonge dont je ne voulais pas laisser subsister le souvenir entre nous.
Le bon commandant ne m'adressa aucune remontrance ; il se contenta de me renouveler sa recom- 20 mandation, en ajoutant: 'Quand vous serez officier, veillez à ce que vos hommes ne boivent pas en route ; veillez-y d'autant plus qu'il fera plus chaud et qu'ils auront plus soif.'
Une Fausse Alerte.
Les étapes qui se succédèrent jusqu'à Voncqsur-Aisne ne furent marquées par aucun incident. Le régiment, très entraîné et très content de sentir
qu'il allait au feu, parcourait à vive allure un admirable paj^s coupé de forêts et de rivières.
Un courant d'allégresse traversa tout le campement de la plaine de Voncq lorsque, le 28 août au matin, bien avant le jour, les sergents vinrent réveiller les hommes endormis avec ce commandement si longtemps attendu : ' Debout, les enfants, ça va chauffer ! '
Vivat ! Les tentes sont jetées bas, pliées sur les 10 sacs, les sacs mis au dos et le régiment s'aligne sur le front de bandière. On a mis baïonnette au canon pour s'assurer de sa fixité ; on a ramené les gibernes sur le flanc gauche pour montrer que les cartouches sont au complet. Tout va et tout ira bien !
La revue d'armes à peine terminée, le commandant Hervé s'avança vers notre capitaine, lui donna à voix basse ses dernières instructions, puis, se tournant de notre côté, il ajouta à haute 20 voix : ' La première compagnie marchera à l'avantsrarde. En route et bonne chance, mes amis ! '
Mon frère André me poussa joyeusement le coude et la compagnie se mit en marche, quatre par quatre, jusqu'à un bois à la lisière duquel on nous fit déployer en tirailleurs. Avant d'y pénétrer, le sergent Richard nous donna l'ordre de charger nos armes. Il y joignit cette courte harangue :
' Et puis, du calme, vous savez, les enfants ! Pas de poudre aux moineaux ! et bouche close jusqu'à 30 ce qu'on puisse se parler de tout près.'
Le jour s'était levé ; un clair soleil faisait étinceler les gouttes de rosée attachées aux mousses et aux ronces. A de certains endroits, de grands hêtres, plantés en ligne, se rejoignaient par leurs branches touffues.
Nous marchions à trois mètres les uns des autres, et je perdais de temps en temps de vue la silhouette de mon frère qui, dans ces moments-là, me semblait exposé à plus de périls. Mon inquiétude ne cessait que lorsque je le voyais reparaître. 10
Le bruit des taillis écrasés sous mes pas m'alarmait aussi. J'avais peur de faire peur à l'ennemi. Mais, en tous cas, j'étais bien résolu à ne pas donner, en conscrit, quelque fausse alerte.
Le charme singulier de cette marche au danger, lente et silencieuse, fut soudainement troublé par un tumulte assez éloigné, au milieu duquel on distinguait un bruit de voix entremêlé de coups de sifflets. En même temps, j'entendais retentir à deux pas de moi un formidable: 'Tonnerre de 20 Dieu ! ' C'était le juron favori du sergent Richard.
Il précisa: 'Ce sont eux, parbleu! notre coup est raté ! Ah ! mille millions de . . . ' Mais se ravisant et jugeant la situation de son flair de vieux troupier, il ajouta presque en riant : * Notre coup est raté, c'est vrai ! mais le leur aussi.'
Lorsque nous parvînmes à l'autre extrémité du bois, on n'apercevait plus que, dans le plus lointain des lointains, des silhouettes noires disparaissant peu à peu à l'horizon. 30
Le capitaine, qui avait envoyé prévenir le colonel, nous fit faire halte dans un fossé à l'abri duquel la compagnie s'installa en vue d'un retour offensif qui n'eut pas lieu.
Une demi-heure après, les clairons du 3e zouaves nous sonnaient l'ordre de rallier le régiment et nous rentrions au camp sans coup férir. Cette tentative de contre-surprise, qui m'avait semblé d'une longueur interminable, n'avait pas duré plus 10 d'une heure.
Mais chacune de ces soixante minutes m'avait habitué à l'idée du danger. En fait, mon frère et moi n'avions qu'à peine entrevu l'ennemi et pas du tout vu le feu ; n'empêche que nous étions désormais préparés à les regarder l'un et l'autre en face, sans cligner des yeux.
En raison de quoi je souhaite, à tout apprenti soldat, l'utile apprentissage d'une fausse alerte.
Le 3e Zouaves à la journée de Sedan.
[Pendant les jours suivants, le 3^^ zouaves, à la 20 suite d'ordres contradictoires qui appuyaient bien la vieille plaisanterie militaire : ' Ordre, contreordre, désordre ', et qui accusaient péniblement l'inaptitude de l'état-major français, faisait marche et contre-marche, assistait en simple spectateur à plusieurs combats partiels plus ou moins désastreux pour les armes françaises. Le matin de la bataille de Sedan trouva le régiment bivouaqué sur un
coteau d'où l'on voyait le terrain où allait se livrer le funeste combat.]
Le jour se levait : le régiment était déjà en armes et les capitaines passaient l'inspection de nos cartouchières et de nos chassepots. Le commandant Hervé avait longuement inspecté, lorgnette en main, tout ce qu'il pouvait découvrir du futur champ de bataille. Il m'appela d'un signe de tête : ' Vous êtes venu pour assister à une victoire, mon pauvre enfant ? Dans trois heures d'ici nous serons 10 vaincus et dans trois autres heures nous serons entourés. Je l'avais prévu. On nous a jetés dans la gueule du loup et nous n'avons pas de quoi lui casser les dents. Enfin ! bonne chance ! Ne tirez pas trop vite, ni de trop loin.'
Quand je rentrai dans le rang, mon frère ne fut pas le seul à m'interroger. Pour ne rien dire qui pût porter atteinte à la force morale de mes compagnons, je fis à tous ma réponse coutumière : ' Tout ira bien ! ' Et en effet, au début tout sembla 20 ne pas aller trop mal. Les régiments se déplo}'aient avec ordre et rapidité. Les feux de salve, puis les feux à volonté, résonnaient nourris et vigoureux et la ligne de bataille semblait solidement établie. Cette solidité apparente et ces feux nourris ne durèrent guère. De la première heure, la canonnade française luttait avec peine et sans grand effet contre le feu prussien. Tous les projectiles de l'ennemi portaient, fort peu des nôtres arrivaient jusqu'à lui. 30
C'est de cette inégalité écrasante que provint le premier ébranlement de l'armée française. Des troupes plus vigoureuses auraient pu se lancer ou être lancées à l'assaut de ces inévitables canons. Mais il eût fallu pour cela des âmes de vrais Français, ardentes au combat, fidèles au drapeau, passionnées de la gloire ; et de ces âmes-là, il n'y en avait plus guère à Sedan.
Après avoir tiraillé au point du jour, sur les lo bords de la Meuse, notre compagnie avait été attachée comme soutien à une des batteries divisionnaires. Au bout de quelques minutes, la batterie, déjà cruellement éprouvée par le canon prussien, fut assaillie par une grêle de balles qui nous surprit tous. Quelques secondes après, un assez fort détachement d'ennemis, qui n'avait sans doute pas rencontré d'obstacle jusque-là, s'avança sur nous au pas de charge.
Placés à mi-côte et en avant des canons, nous 20 étions assez bien abrités, assez bien cachés par un fossé servant de limite à deux champs. Hormis le capitaine d'Utéza et le lieutenant Mesle, qui restaient debout, toute la compagnie était étendue sur le revers du talus.
Le capitaine nous donna l'ordre de ne pas bouger, de bien épauler nos armes par avance, mais de ne pas tirer un seul coup de feu avant son commandement.
' Tu vas voir ça ; ça va être drôle ! me souffla 30 Régnier à l'oreille.
— Feu ! ' commanda d'Utéza.
Le pas de charge s'arrêta net et la colonne, décimée, s'éparpilla à droite et à gauche.
* Eh bien ! qu'en dis-tu ? demanda le sergent d'un ton satisfait.
— J'en dis que c'est bien commencé, mais que ce n'est pas fini : les voilà qui reviennent.
— Sois tranquille ! ça ne les mènera pas coucher loin.'
Les officiers allemands avaient rallié leurs 10 hommes et les ramenaient sur nous avec des hourrahs.
' A trois cents mètres, feu ! ... à deux cents mètres, feu ! . . . feu à volonté ! ' commandait successivement d'Utéza.
Ce ne fut qu'à notre troisième salve, et lorsqu'une balle du caporal Copain eut abattu le chef du détachement, que les assaillants finirent par lâcher prise et par battre en retraite.
Notre petit retranchement naturel nous avait 20 admirablement protégés. Pas un des zouaves n'avait été touché, non plus que pas un de nos officiers, qui avaient fini pourtant par se camper sur la crête du fossé.
Pendant ce temps, la batterie d'artillerie, dont les Allemands avaient espéré s'emparer, était allée s'établir à quelque cinq cents mètres en arrière sur un autre mamelon. Nous la rejoignîmes au pas gymnastique sans être inquiétés, et nous reprimes en avant d'elle notre poste de soutien. 53
Pour elle, comme pour nous, la position était beaucoup moins favorable que la précédente. Il n'y avait à cet endroit ni fossé ni pli de terrain.
La batterie entièrement à découvert, bientôt aperçue, fut aussitôt bombardée. Force lui fut de ratteler en hâte les avant-trains et de se porter au galop sur un autre point.
Sedan. — Retraite des Français.
Notre mission liait notre destinée à celle de la batterie. On se prépara à la rejoindre. Tandis lo que nous nous relevions pour la suivre, un nouveau détachement prussien, sorti comme l'autre on ne savait d'où, apparut sur notre flanc. Il ouvrit aussitôt un feu très vif, mais assez lointain et par conséquent peu redoutable. Seulement le terrain que nous occupions était très exposé, l'ennemi était de beaucoup plus nombreux et il ne fallait songer ni à l'attendre ni à l'attaquer.
Le capitaine donna le signal de la retraite et
l'on se mit en marche tout en tiraillant. Cette
20 fois l'avantage fut visiblement pour l'ennemi ; en
moins de deux minutes huit ou dix des nôtres
tombèrent là.
J'avais déjà assisté, avant la guerre, à la mort de deux êtres humains, venue après de longs mois de maladie. Pour la première fois, je voyais surgir la mort foudroyante, et à côté d'elle, pire et plus
effroyable par la douleur et par les plaintes : la blessure.
Mon premier mouvement avait été de me tourner vers mon frère. Dieu merci ! il était là debout à côté de moi, sérieux mais tranquille, les yeux fixés avec plus de pitié que de terreur sur son voisin de droite, qui venait d'avoir les deux joues traversées par une balle.
Cependant la colonne prussienne continuait son assaut. Ses tirailleurs faisaient feu sur nous tout 10 en avançant ; nous sur eux tout en reculant. Mais leurs fusils étaient tellement plus nombreux que les nôtres et nous étions, nous, dans une impossibilité si complète de faire face de tous les côtés à leur attaque circulaire, qu'il ne nous restait réellement plus qu'à calculer dans combien de minutes nous serions tués ou prisonniers.
L'intervention d'une section de mitrailleuses, accourue ventre à terre, nous tira de ce mauvais pas. En quatre décharges tirées en éventail, elle 20 avait littéralement fauché le bataillon prussien, dont les débris jonchèrent le sol ou s'éparpillèrent dans la fuite. La place était nette et nous pûmes rejoindre sans encombre la batterie, dont nous redevenions les soutiens.
Beaucoup mieux couverts que dans la position précédente, canonniers et canons avaient vaillamment rouvert le feu, et leur tir moins inquiété était par conséquent mieux dirigé et plus efficace. Quant à nous, encore mieux abrités que notre batterie, 30
tranquillement couchés sur le ventre en avant des pièces, n'ayant pour le moment rien d'autre à faire que de regarder tomber les obus, et ayant fini par voir qu'ils ne tombaient pas trop sur nous, nous nous étions mis à causer tout comme nous l'eussions fait au plus agréable des bivouacs.
J'avais André et Copain pour voisins directs ; le sergent Régnier était derrière nous. Notre colloque avait pour thème principal l'invraisemblable lo et perpétuelle apparition des Prussiens au beau milieu du champ de bataille.
' C'est à croire qu'ils ont campé sous nos tentes ', disait André.
Régnier expliqua : ' C'est la faute aux éclaireurs qui n'ont rien éclairé.
— Pourquoi ? demandai-je timidement. Pourquoi nos généraux n'auraient-ils pas veillé à la sûreté de leurs troupes ?
— Pourquoi ? s'écria Copain. Oh ! là là ! Est-il 20 assez jeune, le grand moblot? Il faut donc qu'on
te dise tout pour que tu saches quelque chose? Eh bien, ouvre l'oreille : Nos généraux sont des imbéciles !
— Sottises sur bêtises ! riposta Régnier. Je vous répète que c'est la faute aux sentinelles qui n'ont pas ouvert l'œil ; la faute aux cavaliers qui n'ont pas poussé leurs chevaux, mais pas à Mac-Mahon . . .'
La parole lui fut coupée par ce brusque appel du capitaine d'Utéza : 'Attention ! hausse à huit 30 cents mètres. A mon commandement ! '
Dans un brouillard dépoussière, une ligne noire émergeait lentement d'un vallonnement sur la gauche. Nos doigts étaient déjà sur la détente, mais le capitaine de la batterie galopa vers nous :
' Ne tirez pas, zouaves ; ce sont des nôtres ! ce sont des chasseurs à pied.'
Une vive discussion s'éleva entre les deux officiers.
* Vous voyez bien qu'ils n'ont pas de casques à pointe et qu'ils ont des pantalons bleus, disait 10 l'artilleur.
— Pantalons bleus ou pantalons noirs, c'est tout un, et je vois bien, moi, qu'ils ont des bonnets et non pas des képis', répondait d'Utéza.
Bleus ou noirs, képis ou bonnets, les nouveaux venus gagnaient rapidement du terrain. Ils n'étaient plus guère qu'à trois cents mètres de la batterie, quand leur fusillade trancha la question ; elle jeta l'officier à bas de son cheval, nous blessa quatre hommes et ne laissa aux canonniers que 20 juste le nombre de chevaux nécessaires pour sauver les pièces.
Au milieu d'invectives assez justifiées, le capitaine d'Utéza nous donna l'ordre de battre de nouveau en retraite. Les zouaves, non moins furieux que lui, pestaient et juraient tout en tiraillant de leur mieux. Nous gagnâmes un petit mur en pierres sèches, qu'on abandonna bientôt en prenant un pas qui était déjà beaucoup plus que gymnastique. 30
Ce n'était plus la retraite, c'était la fuite. J'exprimai cette triste conviction au sergent Régnier. Le vieux chacal me répondit avec superbe : 'Les zouaves n'ont jamais fui, c'est une contre-course.'
Sur le plateau d'Illy. — Blessure d'André.
En dehors de tous les épisodes auxquels j'étais directement mêlé, il m'eût été bien impossible de dire ce qui se passait, pendant ce temps-là, sur le champ de bataille de Sedan.
Après d'extraordinaires détoursàtraverschamps, lo à travers bois et par des routes encombrées de fantassins, de bagages et de fourgons, notre petite troupe arriva enfin à rallier le drapeau de notre général. Les débris du régiment étaient rassemblés en bon ordre à gauche du calvaire d'Illy.
Un grand bois nous faisait face ; il formait un grand écran derrière lequel nous semblions abrités. Au lointain, on entendait toujours le grondement des canons prussiens résonnant sans relâche. Sur un grand espace libre qui s'étendait entre la lisière 20 du bois et nous je vis tout-à-coup passer, marchant ou courant, de nombreux groupes de cavaliers démontés, venant de la droite. Ils étaient lamentables à voir.
Nos officiers et nos sous-officiers inspectèrent nos cartouchières. Elles étaient vides pour la plupart. Cela parut décider notre colonel à ne
tenir aucun compte de l'ordre qui lui avait été transmis de se porter en avant. Le fait est que, au lieu de cela, un demi-tour à gauche nous fit tourner le dos à l'ennemi, à mon grand étonnement.
Le mouvement rétrograde s'effectua en bon ordre jusqu'aux abords d'un ruisseau, qui coulait au pied d'un mamelon surmonté d'un petit bois. Nous satisfîmes notre soif et, après avoir longé le ruisseau pendant une centaine de mètres et l'avoir franchi sur un petit pont, le régiment tourna à 10 gauche et s'engagea dans un chemin montant et encaissé.
Au-dessus de nous, à très peu de distance en avant, je reconnus, dominant la route tout comme il dominait de l'autre côté le ruisseau, le bouquet de bois d'où, un peu plus tôt, tout en apaisant ma soif, j'avais cru entendre sortir des bruits suspects.
' Comment ? m'écriai-je, nous allons passer au pied de ce bois sans le fouiller? Mais il est plein de Prussiens ! 20
— Oui, mon général !' riposta André, gouailleur.
Mais un des camarades intervint en ma faveur :
'Il a raison, le grand frère. Moi aussi je suis sûr qu'ils sont là-dedans, et il faut être bêtes comme des oies pour passer dessous sans sauter dessus.'
Notre double prédiction n'allait pas tarder à se réaliser. Au moment où le zouave achevait sa phrase, les mêmes bruits se reproduisirent avec plus de netteté, accompagnés de coups de sifflets. 30 c 2
Les coups de fusil suivirent bientôt. Par bonheur, le feu ne fut au début ni très nourri ni très meurtrier. Les premiers arrivés n'étaient pas nombreux et tiraient avec trop de hâte pour bien viser. Seulement, il était déjà trop tard pour penser à les déloger. Leurs camarades les rejoignaient de minute en minute et la mousqueterie redoublait d'intensité.
Instinctivement, et sans qu'aucun ordre fût lo donné, les quatre cents zouaves dont se composait encore le régiment bondirent sur la hauteur située vis-à-vis de leurs adversaires, La position était loin d'être bonne. Nous étions sur un plateau carré absolument dénudé, offrant pour unique abri quelques rares mottes de terre ou de chétives broussailles à fleur de sol.
On se posta le mieux qu'on put et l'on commença un feu à volonté d'une efficacité assez douteuse, mais qui ralentit un peu la fusillade de l'ennemi. 20 Profitant d'un moment de répit, le colonel et le porte-drapeau, suivis de quelques hommes, gagnèrent un autre petit bois qui se trouvait à quelques centaines de mètres à droite du plateau.
Ce bois nous fut indiqué à tous comme l'asile qu'il nous fallait atteindre en battant en retraite par échelons. Le mouvement fut d'abord exécuté par les compagnies placées en arrière. Le trajet avait beau être court et la course très rapide, nous perdîmes encore là pas mal des nôtres.
30 Sur le conseil et à l'exemple du vieux Régnier,
nous nous étions étendus, le sergent Richard, le caporal Copain, une vingtaine de zouaves, mon frère et moi, derrière la crête du talus. Régnier avait même désigné paternellement aux deux conscrits une touffe de bruyères qui leur servirait de bouclier, disait-il en riant.
Notre 'bouclier' n'était rien moins qu'impénétrable, mais il ne fut pas pénétré, et nous pûmes tirer là presque à notre aise. Hormis les blessés, il n'y avait déjà plus âme qui vive sur le plateau, 10 quand notre chef de groupe se décida à donner le signal du départ :
' Debout, les enfants ! Copain nous servira d'arrière-garde et restera là encore quelques minutes avec Richard, jusqu'à ce que nous nous soyons défilés. Et maintenant, en marche ! mais à reculons, face à l'ennemi, avec prière de lui envoyer des prunes tous les dix pas.'
Hélas ! ce fut à ce dixième pas, au moment où il épaulait son arme pour viser, que je vis André 20 lâcher son fusil, étendre les deux mains et s'abattre lourdement, la face contre terre. Je courus à lui et tentai vainement de le relever. Un seul cri était sorti de ses lèvres : ' Qu'ils m'ont fait mal ! '
Secours au blessé.
De même que ni André ni moi ne nous étions occupés de personne sur le champ de bataille, personne ne vint à son secours ni ne me vint en
aide. Je parvins enfin à prendre à bras le corps le pauvre enfant devenu déjà une masse inerte, et je le traînai plutôt que je ne le portai jusque vers la touffe de bruyères, naguère notre abri, et derrière laquelle Copain et Richard tiraillaient encore. Ils se contentèrent de faire entre eux une petite place oîi j'étendis mon frère.
Je débouclai son sac que je plaçai sous sa tête, et je l'interrogeai anxieusement sur sa blessure. lo Aucune parole ne me répondit. Une pâleur de cire couvrait son visage, un cercle noir entourait ses yeux clos. Je soulevai son bras et cherchai d'une main tremblante son pouls que je ne trouvai pas.
Une terreur folle me serrait le cœur.
' Rien à faire, me dit brutalement le caporal Copain en se levant pour partir. Tu n'as qu'à filer avec nous et le laisser là.'
Cet atroce langage obtint subitement le résultat 20 que n'avaient pu obtenir mes instantes prières.
' Ne me quitte pas ! ' murmura André.
Comment exprimer la joie sans bornes que me causa cet appel ? Une longue embrassade rassura mon frère que j'interrogeai de nouveau sur sa blessure. Il porta la main à la hauteur de son cœur. Je déroulai sa ceinture, déboutonnai son gilet, écartai sa chemise et découvris bientôt, au milieu de la dernière côte, un petit trou, d'où coulait lentement un sang noirâtre.
30 Fort inexpérimenté en de telles matières, je me
sentis absolument rassuré, et par la petitesse de la blessure et par le peu de sang que perdait le blessé. En outre, comme la balle était restée logée à fleur de peau à l'extrémité de la côte, j'en conclus avec bonheur que le projectile n'avait fait que contourner l'os sans léser aucun organe. Je remerciai Dieu de toute mon âme et déclarai gaiement à André qu'il en serait quitte pour une cicatrice qui lui ferait grand honneur sans lui avoir causé grand danger. 10
Il sourit à son tour, rouvrit les yeux qu'il avait gardés fermés jusque-là et me demanda si je pourrais l'aider à marcher tant bien que mal afin de rejoindre le régiment. Il m'empoigna assez vigoureusement par le cou et je commençai à le soulever de terre avec précaution. Je l'avais à peu près mis debout, quand un jet de sang noir, noir comme celui de la petite plaie, jaillit de sa bouche, inondant sa veste et mes mains.
'Ce doit être mon café de ce matin,' me dit-il 20 sans se troubler. Et, me troublant également le moins que je pus, je lui répondis que c'était en effet son café. ' Seulement, ajoutai-je, j'ai trop compté sur mes forces, tu es trop lourd, je serais capable de te laisser tomber en route. Mieux vaut encore que tu restes abrité là.'
André avait refermé les yeux. L'effort qu'il venait de tenter l'avait anéanti. Toute trace de vie avait de nouveau abandonné son visage. Sa respiration était haletante et, d'instants en 30
instants, d'épais filets de sang noir glissaient au coin de ses lèvres.
Convaincu par tous ces symptômes que l'estomac avait été atteint, je ne doutais pas que la mort ne fût proche et je ne voyais que faire pour la retarder. Mon angoisse était indicible. Cet enfant de dixsept ans, mon frère, le camarade, le compagnon de mon enfance, allait mourir là, sans être secouru, sans être soigné.
10 L'idée me vint d'abord de courir à la recherche d'une ambulance quelconque, d'y trouver et d'en ramener un médecin. Mais serais-je écouté? J'étais affolé de mon impuissance presqu'autant que de ma douleur.
Tout à coup je me souvins que ma mère nous avait munis d'une petite fiole de perchlorure de fer, d'un carré d'amadou et de bandes de toile destinées au pansement d'une blessure extérieure. De ces trois remèdes, un seul pouvait servir à cette
20 lésion interne. Je n'hésitai pas et sans me demander si ma hardiesse était sagesse ou folie, je versai dans mon gobelet d'étain le peu d'eau qui restait dans ma gourde, j'y jetai résolument une quarantaine de gouttes de perchlorure de fer et je fis boire ma potion à mon frère.
Le résultat fut ce que j'espérais : les vomissements de sang s'arrêtèrent pour ne plus se renouveler.
Au loin l'artillerie grondait toujours. De l'autre
30 côté du ravin, des coups de feu isolés partaient de
temps à autre, faisant siffler les balles au-dessus de nos têtes, mais ne nous atteignant pas.
Mon frère, qui s'était à peine réveillé pour absorber mon breuvage, était retombé lourdement endormi, mais déjà ses joues moins livides n'étaient plus froides. Assis près de lui et ne le quittant pas des yeux, je me demandais, dans une perpétuelle alternative d'espérance et de crainte, s'il était vraiment hors de danger.
La Soif. — Le Compatissant Allemand.
Un soleil brûlant, le soleil de midi, tombait 10 d'aplomb sur la figure du blessé. Je pris dans son sac son turban blanc et j'en déchirai un morceau que je plaçai au-dessus de sa tête comme un dais, l'accrochant par les quatres coins à de menus branchages de bruyères. Il rouvrit aussitôt ses yeux, les tournant vers moi avec un regard de remerciement. Un instant après, il m'appela d'une voix faible quoique distincte. 'J'ai bien soif, murmura-t-il.
Le ruisseau que nous avions franchi le matin 20 n'était pas bien loin, mais encore fallait-il l'atteindre sans se faire casser la tête ou les jambes. J'expliquai à André que je ne pouvais guère aller lui chercher à boire que lorsque les coups de feu auraient cessé. Rien ne me paraissait plus inutile que de risquer de faire démolir, en moi, l'unique infirmier de mon frère.
Quelques instants après, j'assistai à un spectacle odieux. Une hideuse vieille femme, suivie de deux forts gaillards en blouse, sortit d'un bouquet d'arbres. Sans s'inquiéter des balles qui sifflaient encore par intervalles, les trois bandits coururent vers le corps d'un jeune zouave qu'ils commencèrent à dépouiller. D'un mouvement instinctif, je ramassai mon fusil et le portai vivement à mion épaule. Il n'en fallut pas plus. Les vauriens s'aperlo curent de mon geste et s'enfuirent à toutes jambes.
Mon pauvre André, qui naturellement n'avait rien vu de ce triste épisode, m'appela de nouveau. La soif le dévorait ; il me supplia d'aller lui chercher l'eau promise. Avant de le laisser seul, je taillai une sorte de bannière carrée dans le reste de son turban, je découpai dans le drap de son large pantalon rouge une grande croix, que je fixai à mon carré blanc par de menues brindilles be bois. Après quoi, j'attachai le tout aux baguettes de nos deux 20 fusils, réunies par un bout de lacet, et j'allai bravement planter mon drapeau d'ambulance au sommet du petit tertre derrière lequel nous étions abrités.
Le déploiement de cet emblème eut un résultat beaucoup plus immédiat que je ne m'y attendais. Je n'étais pas encore descendu dans le chemin creux qu'une escouade allemande, caporal en tête, sortait du bois voisin et montait vers nous. C'étaient des chasseurs saxons. Je leur fis comprendre que ce blessé était mon frère, et que j'au- 30 rais bien voulu qu'on nous envoyât un médecin.
L'un des soldats, encore tout jeune, me répondit en un français beaucoup meilleur que mon allemand : ' Ah ! nous avons blessé votre frère ? Que voulezvous, c'est la guerre.'
Je fis appel à sa pitié, pour le supplier de m'envoyer le secours demandé. Il me le promit de très bonne grâce, et il transmit ma requête à son caporal en la lui traduisant et en la lui commentant avec chaleur. Le caporal acquiesça de la tête et l'escouade fit volte-face. 10
Avant de partir, comme il se penchait sur mon frère dans un mouvement de compassion qui me toucha sincèrement, mon jeune interprète aperçut, sous la courroie de mon sac, un morceau de pain de munition. ' Oh ! du pain blanc ! s'écria-t-il avec un accent de convoitise. Voilà longtemps que je n'en ai mangé ; voulez-vous m'en donner ? pas comme ennemi, comme camarade.'
Je coupai bien vite en deux le restant de miche, et j'en remis de très bon cœur la moitié au camarade 20 saxon, dont j'acceptai la compatissante poignée de main.
Rassuré par ce contact inoffensif avec l'ennemi, je ne fis qu'un bond jusqu'à la rivière. Je revins au pas de course, mais je retrouvai André fiévreusement inquiet de mon retard. Je lui en expHquai le motif II absorba tout le liquide d'un seul trait et retomba presque aussitôt dans son assoupissement. Il n'en sortait guère que pour me demander à boire. 30
Les heures succédaient aux heures et les angoisses suivaient les angoisses. Enfin, au déclin du soleil, des brancardiers allemands vinrent à notre recherche. Mon frère fut transporté dans la grande usine d'Holly, voisine du pont que nous avions franchi le matin.
L'ambulance qui y avait été établie, il y avait à peine deux heures, était déjà fort correctement organisée : aucun encombrement dans la cour, et
lo peu ou point de bruit.
Haut de taille, la barbe blonde légèrement grisonnante, les yeux clairs et — signe très particulier — sans lunettes d'or, le médecin en chef avait tout aussitôt excité ma confiance. Arrivé devant mon frère, il me demanda tout d'abord, très courtoisement, les motifs de ma présence. Je les lui donnai avec l'abondance d'une douleur un peu débordante. II m'écouta sans rien dire et, après que les deux aides-major eurent donné leur avis, il écrivit et
20 donna au porteur l'ordre de monter mon frère dans une chambre du premier étage.
Au Lazaret allemand. — L'Opération. —
DÉPART POUR GiVONNE.
Le secours depuis si longtemps réclamé ne se fit pas attendre. Le médecin en chef apparut bientôt, suivi d'un aide-major et d'un infirmier portant une cuvette d'eau et une trousse. Il se tourna vers moi et me dit de me placer à la tête
du lit, de prendre les deux mains du blessé et de les tenir solidement levées en arrière. Il dit à André qu'il pourrait crier s'il y trouvait du soulagement, et il se mit sur l'heure à la besogne.
Malgré l'autorisation et l'encouragement même du docteur, le cher patient ne proféra pas une plainte, se contentant de serrer les dents et de me broyer les mains. La souffrance fut courte, mais aiguë. Trois coups de scalpel vivement donnés, un rapide lavage du sang coulant de cette 10 nouvelle plaie, et la pince de fer retira la balle de plomb.
Le plus fort était fait, non pourtant le plus douloureux. Il s'agissait maintenant de réunir les lèvres de la plaie, et le passage de l'épingle de pansement à travers les chairs fit pousser au petit zouave non pas un cri, mais cette plainte si touchante : ' Vous me faites mal ! '
'C'est fini ', dit le docteur, qui alla tremper dans l'eau ses instruments de supplice et de salut. 20
J'embrassai passionnément mon frère que je croyais cette fois tout à fait sauvé, et je courus vers son sauveur que j'accablai de remerciements précipités. Il acheva de plier sa trousse et se dirigea vers la porte en me faisant signe de le suivre.
Arrivé dans le corridor, il m'expliqua que tout danger n'avait pas disparu, que mon frère allait beaucoup souffrir, quelafièvre succéderait à l'abattement, mais qu'il n'y avait rien de plus à faire qu'à 30
lui donner à boire de l'eau par petites gorgées, et à renouveler les compresses posées sur sa blessure aussitôt qu'elles seraient chaudes.
Rentré dans la chambre plus préoccupé que je n'en étais sorti, je commençai sur l'heure les pansements d'eau fraîche qui venaient de m'être indiqués. Très abattu d'abord, mon pauvre André fut bientôt pris d'une fièvre ardente, quoique sans délire. Son front et ses mains étaient de lo plus en plus brûlants. Et personne à qui me confier. Mon désespoir sans épanchement possible était sans bornes.
Cette longue nuit ne fut pour moi qu'une ardente prière au Dieu de miséricorde. J'y mêlais des lamentations presque enfantines balbutiées à demivoix.
Au point du jour, l'agitation fébrile se calma, et aussi la chaleur de la peau. Tout à coup, avec le premier rayon de soleil éclairant la chambre, un 20 rayon de joie entra aussi dans mon cœur. Le blessé venait de m'appeler d'une voix très distincte. Il demandait de Teau.
A l'éternelle question que tous les garde-malades posent à leurs malades, il me répondit: 'Oui, je me sens mieux', et, m'interrogeant àson tour: 'Estce que j'ai été très mal ? '
'Non pas, répliquai-je vivement, mais enfin, n'est-ce pas, tu te sens mieux ?
— Beaucoup mieux. Seulement, j'ai froid.' 30 Je fermai les fenêtres qui étaient restées ouvertes
toute la nuit, et j'essuyai sa poitrine et son cou tout ruisselants de mes perpétuelles ablutions. Alors il se mit à me parler de sa blessure: 'Tu sais? ça fait mal, mais pas si mal que ça. Seulement, ça étonne. Ce n'est pas la douleur, c'est la surprise qui m'a jeté à terre. Si j'avais su ce que c'était, j'aurais très bien pu ne pas tomber.'
Lorsque j'ouvris la porte de notre chambre, des infirmiers et des soldats préparaient l'évacuation de l'ambulance. La file de charrettes ne tarda pas 10 à se mettre en mouvement ; il fallait donc faire partir mon frère. Je le couvris en hâte de ses vêtements et j'appelai par la fenêtre deux brancardiers.
Vingt voitures suffisaient à peine au transport des Allemands, tandis que nous n'étions pas plus d'une dizaine, moi compris, sur l'unique charrette réservée aux Français. Elle s'ébranla à son tour et fut immédiatement dirigée vers la gauche, tandis que le convoi prussien tournait à droite. 20
Du chemin parcouru, il ne me reste en vérité aucun souvenir. C'est dans de menus propos que se passa le trajet très lent que nous fîmes de l'usine d'Holly au bourg de Givonne. Le voyage s'acheva sans encombre. La charrette traversa tout le village et vint s'arrêter devant une filature abandonnée où était installée l'ambulance française.
L'entrée de cette maison de douleurs me serra le cœur. Il n'y avait pas là, comme à l'usine d'Holly, un mélange de vie et de mort. Hélas ! 30
c'était visiblementici le lazaret des vaincus. Des malheureux gisant autour de la cour, les uns sommeillaient, les autres échangaient de navrantes confidences sur la journée de la veille.
xin.
GivoNNE. — Livré aux Prussiens. — La Parole.
Un homme d'assez grande taille, au nez et au regard d'oiseau de proie, s'avança vers nous. C'était le médecin en chef. Le tour d'André ne tarda pas à arriver.
' Et celui-là, qu'est-ce qu'il a ? ' demanda le doclo teur, en examinant mon frère. Je répondis pour André : ' Il a eu une balle dans la poitrine, mais elle a été retirée, hier soir, au lazaret des Allemands.
— Donc, rien de pressé, repartit le docteur. Qu'on le monte là-haut ! '
Aussitôt dit, aussitôt fait ; deux infirmiers s'emparèrent de mon frère, et je les vis tous les trois disparaître dans le couloir qui menait aux ateliers de la filature transformée en ambulance. Comme 20 je me disposais à les suivre, je me sentis saisir par le bras, tandis que la voix criarde du docteur me posait cette question :' ' Eh bien ! mais ! et vous, qu'est-ce que vous avez ?
— Moi, je n'ai rien, je ne suis là que pour soigner mon frère.
— Et vous croyez que nous allons vous garder
avec lui ? Jamais de la vie. Fichez-moi le camp et plus vite que ça ! En voilà encore un de ces embusqués qui font semblant de soigner les autres pour se soigner eux-mêmes.'
J'essayai, non pas de l'attendrir, mais de le détromper. 'Laissez-moi ici jusqu'à ce soir, monsieur le docteur. Je ne demande qu'à retourner me battre, mais, si je sors dans cette rue pleine d'Allemands, je vais être fait prisonnier et je ne le suis pas encore. Vous voyez bien qu'on m'a laissé 10 mon sac et mon sabre, et si je n'ai plus mon fusil . . .
— Des phrases, tout ça ! hors d'ici et lestement !
— Comment ! je ne vous demande que de me laisser ici jusqu'à ce soir, je vous promets de m'en aller, et . . .
— Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de vos promesses ? A-t-on jamais vu un soldat comme ça ? ' 20
Il parlait avec colère, et ce fut ma colère qui répondit : ' Non, vous n'en avez pas vu de soldat comme ça. Mais ce que je n'avais jamais vu, moi, c^est un Français comme vous.'
Une seconde après, j'étais dans la rue, livré à la patrouille allemande appelée par le méchant docteur. Je restai tout d'abord sur place, stupide, immobile, les yeux tournés vers l'ambulance. Deux soldats me prirent par les épaules et m'entraînèrent. Ma colère était tombée, elle 3°
avait fait place à une préoccupation désespérée. Qu'allait devenir André ? Un flot de larmes roula sur mon visage.
Un jeune lieutenant, qui attendait la patrouille au coin de la rue, se tourna vers moi et, en un français presque sans accent : ' Qu'est-ce que c'est ? Vous êtes blessé et on vous renvoie ? Pourquoi pleurez-vous ?
— Non ! je ne suis pas blessé, c'est mon frère lo qui est blessé. Je n'étais resté avec lui que pour
le soigner, et voilà qu'on me sépare de lui sans même me laisser le temps de lui dire adieu. Je pleure parce que je le quitte et qu'il va croire que je l'abandonne. Il a seize ans, et ma mère me l'avait confié.'
Le lieutenant me regarda un instant sans parler. Il dit quelques mots en allemand au sous-officier, puis s'adressant de nouveau à moi en français : 'Moi aussi, j'ai un frère dans l'armée et je com- 20 prends que vous ayez voulu soigner le vôtre. Vous faire rester avec lui, je ne sais pas si je pourrai cela. Vous permettre de lui dire adieu, cela je peux. Allez ! '
Il donna un ordre à la patrouille et, quelques instants plus tard, j'avais rejoint mon frère dans la salle où je l'avais vu monter.
* Tu es resté bien longtemps sans venir, me dit André.
— Et je vais rester encore bien plus longtemps 30 sans revenir, mon pauvre enfant. Le médecin en
chef, qui commande cette ambulance, m'a fait faire prisonnier.'
Je lui expliquai ma scène violente avec le docteur, la sympathique pitié du jeune officier, et je le recommandai chaleureusement aux compagnons de misère qui l'entouraient.
Un infirmier vint m'appeler. Une dernière étreinte fut échangée. J'essuyai vivement mes yeux et je descendis à pas précipités.
Du fond du couloir qui conduisait à la cour, 10 j'avais reconnu, de loin, le jeune lieutenant. Il était accompagné du commandant de place.
Lorsque j'arrivai près d'eux : ' C'est ce soldat, dit le lieutenant, qui voudrait bien rester auprès de son frère blessé. Il prendrait, bien entendu, l'engagement de se rendre prisonnier en Allemagne à l'évacuation de l'ambulance.' Et se tournant vers moi : ' N'est-ce pas ? ' dit-il.
Hélas ! en fait de captivité, le plus fort était fait, grâce au médecin en chef. Je répondis donc sans 20 hésiter : 'J'en prends l'engagement.
— Admettons ! reprit à son tour le commandant de place ; mais, pour que l'engagement fût recevable, il faudrait que ce jeune homme fût officier ou que quelqu'un répondît pour lui.'
Le vindicatif docteur n'eut garde de laisser échapper l'occasion : ' Je ne sais ni qui il est, ni d'où il sort !
— Monsieur le colonel, dis-je à mon tour, je ne suis plus officier, c'est vrai, mais je l'étais il y 30
a quinze jours. Voici mon brevet de sous-lieutenant au i6e bataillon des mobiles de la Seine.'
Le commandant de place examina un instant le brevet que je lui avais remis, y traça quelques lignes au crayon, le glissa dans le revers de sa manche et déclara qu'il m'autorisait à rester avec mon frère. Puis, sans me donner le temps d'un remerciement, colonel et lieutenant se retirèrent.
' Le Diable au corps.'— Voyage en Belgique.— Fin.
La vaste pièce, dans laquelle mon frère avait
lo été déposé, était un des trois ateliers situés au premier étage de l'usine. Les métiers de tissage avaient été repoussés contre le mur, et les barres de bois des pédales servaient d'oreillers aux blessés, qui n'avaient, du reste, pour lit, que le parquet et, pour matelas, qu'une mince couche de laine cardée. Les émanations de la laine et la graisse rance des métiers suffisaient à vicier l'air sans compter la respiration des blessés.
La chambrée se composait d'une vingtaine de
20 braves petits Français plus ou moins grièvement atteints. A aucun, hormis à un seul, je n'ai entendu proférer une plainte ni pousser un gémissement, et presque tous, si invraisemblable que cela semble, avaient fini par être d'une bonne humeur plutôt gouailleuse. Cette belle sérénité était leur salut.
Je fus témoin, dès le premier jour, de ce que peut faire faire à des hommes le tranquille oubli de soi-même.
Il y avait, en face de nous, un hussard atteint d'une légère blessure à la cuisse et d'une autre beaucoup plus grave au bras gauche. Assis sur son séant, il avait tiré de sa poche un jeu de cartes graisseux et, le brandissant de sa main restée libre, il conviait les camarades à venir faire une partie. La plupart d'eux, immobilisés sur leurs paquets 10 de laine, trouvèrent la plaisanterie mauvaise, et une grêle de quolibets s'abattit sur le manchot : ' Dis donc, c'est-il avec tes pieds que tu battras les cartes ?
— Eh bien ! moi, ça me va ! dit un grand diable d'artilleur, qui était à l'autre bout de la salle assis sur une chaise. Attends un peu que je m'amène.' N i André ni moi n'en pouvions croire nos oreilles. Ce même artilleur avait perdu le pied droit. Un obus le lui avait broyé, on venait de lui couper ce 20 qui en restait. Le pauvre moignon, entouré de linges sanglants, saignait encore dans l'eau où il était plongé ; le visage du blessé était encore livide des souffrances de sa toute récente opération.
Il s'appuya sur le dossier de sa chaise pour se mettre debout, s'en servit comme d'une canne pour se mettre en marche, et traînant derrière lui, par l'extrémité de sa jambe mutilée, son seau d'eau à moitié plein, il arriva ainsi jusqu'au jeu de cartes tentateur. 3°
Un sac pour table, des boutons de culotte pour enjeu, et le canonnier à un seul pied entama gaiement sa partie avec le hussard à un seul bras.
Cette hardie traversée m'arracha cette exclamation : ' Non ! vraiment, il a le diable au corps.' Ce qui m'attira cette sage riposte de l'artilleur : ' Et puis après ? Ça ne vaut-il pas mieux que d'avoir la larme à l'œil ? '
Ah ! que si, cela valait mieux ! et cent fois et lo mille fois, car tout blessé qui se pleure est un blessé qui se tue.
Mon frère, lui, n'était ni gai, ni triste ; il était resté ce qu'on l'appelait r 'le père tranquille.' Du reste, sauf les dortoirs dont les lits étaient plutôt durs, la vie matérielle n'avait rien de pénible dans la bonne ambulance du méchant docteur.
L'ordre d'évacuer l'ambulance arriva le 12 septembre. Le premier convoi, qui ne transportait que les plus grièvement blessés, fut dirigé 20 sur Bouillon, chef-lieu de canton du Luxembourg belge. André faisait partie de ce premier convoi. Deux jours avant, l'aide-major avait retiré de la cicatrice l'épingle d'argent qui avait servi à réunir les deux lèvres de la plaie. L'habileté et les précautions du chirurgien n'avaient pu empêcher que l'opération ne déchirât un peu les tissus. Une forte fièvre avait reparu. Donc, le voyage de Givonne à Bouillon fut une grosse épreuve.
Pour la première fois depuis sa blessure, André 30 se lamentait. Ce ne fut que grâce à la vaillance
de sa volonté, invoquée par moi tout le long de la route, que le trajet s'acheva sans syncope.
Arrivé au gîte du repos, qui était l'hospice municipal de la ville, mon pauvre petit supplicié fut transporté dans une grande salle toute lumineuse et installé dans un bon lit blanc. La transfiguration fut immédiate. Avec une joie d'enfant, il touchait, il caressait presque ses draps de toile, si différents des paquets de laine grasse, sur lesquels il était resté étendu depuis dix jours. 10
[Dès ce moment, la convalescence d'André ne fut qu'une affaire de temps. Les amis des deux frères dévoués avaient été avertis de la condition du cadet et leur sœur aînée s'était rendue, avec une tante, à Bruxelles. Dans cette ville, au bout de quelques jours, Paul accompagna André. Puis, n'ayant plus aucun prétexte pour différer l'accomplissement de sa promesse, il alla à Berlin se constituer prisonnier de guerre, car 'il avait hâte de reprendre la liberté de ses actes par la libération 20 de sa parole.']
Page 5. i. De quelle organisation militaire Déroulède faisait-il partie au commencement de cette histoire ?
2. Indiquez l'origine et la condition de la garde nationale mobile.
3. Comment était Déroulède une fois incorporé dans la garde mobile ?
Page 6. i. Quand la garde mobile fut-elle réunie sur le front de bandière de ses campements ?