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faits et gestes. Qu’importe ? je ne viens pas ici pour nouer des intrigues politiques ; je m’accom^ modérai fort bien de cette surveillance qui, au moins, n’est pas occulte.
Mon Sarte a une figure fine et pensive ; il est vêtu de la façon la plus élégante. Misérable Morteza, de quoi as-tu l’air auprès de ce nonchalant jeune homme 6i bien paré ?
Boukhara, c’est ce qu'il y a de plus coloré dans l’Orient musulman. Ah 1 on n’aime pas ici les arrangements blancs et noirs que recherchent chez nous ceux qui n’ont pas le sen6 de la couleur. Les Sartes se jouent des plus grandes difficultés et leur ville offre une étonnante féerie de tons éclatants juxtaposés avec une sûreté de touche qui déconcerte. Robes, ceintures, turbans servent à composer un tableau dont les couleurs vibrent dans l’ombre chaude du bazar que traversent quelques étroits rayons de soleil pareils à des baguettes lumineuses. Le quartier des turbans est le plus beau de tous ; les calots que l’on porte sous le turban sont faits de soies brochées, garnis de galons d’argent et d'or. Ils sont piqués sur les murs qu’ils décorent, comme des fleurs d’une forme inattendue. Tandis que je m’y promène, un seigneur passe a cheval avec une escorte. Celui-là vient tout droit d’une miniature persane. U est vêtu d’une somptueuse
robe en brocart d*or. Sur son turban se dresse une aigrette. Il porte au côté un cimeterre dont la poignée est ornée de pierres précieuses ; des gardes armés l'entourent. Il traverse fièrement le bazar. C*est le chef de la police de Sa Majesté l’Emir.
Je m’assieds sur le seuil des boutiques ; je pé~ nètre dans les maisons des marchands; je bois avec eux du thé exquis de Chine ; nous fumons ; les chapelets s’égrènent sous nos doigts ; des coffres cerclés de fer, on me sort lentement et avec beaucoup de cérémonie des étoffes anciennes pareilles aux tissus que l’on décrit dans les Mille et une Nuits.
A la fin de la journée, je vais sur la place pu** blique. Là, près de la pièce d'eau, des arbres centenaires ombragent les dalles fraîchement arrosées ; les marchands et les oisifs s'y réunissent ; des vendeurs de sorbets, de thé ou de café circulent dans la foule bigarrée. Les gens se pressent autour" des conteurs qui continuent une histoire surprenante commencée la veille et que coupent les Ya Allah 1 étonnés des auditeurs. Le soir tombe sur les beaux bâtiments de pierre qui bordent le Réghistan et sur les chênes verts le long des bassins dont l’eau déjà reflète les premières étoiles. Le couvre-feu va sonner. Mon
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guide me rappelle avec politesse que je ne puis rester à Boukhara pour la nuit et qu’il est temps de regagner mon hôtel à Novo-Khogan.
Je monte un jour jusqu’aux prisons qui sont célèbres. C’est là que l’émir qui régnait il y a trente ans et plus plongea dans ce qu’on appelait le trou à punaises le représentant officieux de la Russie, M. Struve. Il fallut une expédition pour le délivrer. Cette insulte coûta à l’émir son indépendance.
Une nuit encore de chemin de fer, et j’arrive à Samarcande. Au milieu du trajet, on franchit l’Amou-Daria, ou l’Oxus, fleuve historique qui a longtemps servi de frontière entre l’Asie centrale et la Perse arienne. Des chants entiers du Livre des Rois, de Firdousi, le paradisiaque, racontent les combats qui se sont livrés ici, au printemps, alors que le désert devient comme un tapis de soie. La lutte séculaire du Touran contre l’Iran, des Mongols et des Turcs contre les Ariens, a eu les rives de l’Oxus comme témoins. A la clarté de la lune qui éclaire le paysage d’une vive lumière, je regarde les bords marécageux du fleuve et ses eaux qui roulent les boues de l’Afghanistan.
Il faudrait s’arrêter ici, attendre un des bateaux qui passent à intervalles éloignés et descendre le fleuve jusqu’à la lointaine Khiva, presque incon-
nue ; de là gagner le lac Aral, le traverser et retrouver le chemin de fer du Turkestan qui me mènerait à Orenbourg. Ce serait trois semaines de voyage encore, et le temps me manque, et il faudrait renoncer à Samarcande !
Je passe, le cceur serré. Reviendrai-je jamais sur les bords de l’Oxus ?
Samarcande.
Boukhara est toute semblable à un de ces beaux faisans dorés que j'ai vus se promener dans les champs autour de la ville.
Ispahan, c’est le raffinement d'une capitale ornée par les Séfévis, amis des arts.
Samarcande est une cité impériale. Là, a régné un des surhommes des temps modernes. De là, il a exercé son pouvoir sur près de la moitié du monde civilisé, — l'émir Teymour Leng, ou le Boiteux, que nous appelons Tamerlan.
Les rues sont larges et les monuments magnifiques, parmi lesquels de nombreux mausolées où furent enterrés les membres de la famille de Tamerlan. La plupart sont en ruines, mais le Réghistan a gardé à peu près intactes son école et ses mosquées, C'est là qu'il faudrait lire les
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mémoires, les Institutes que l'émir Teymour a écrites lui-même et dans lesquelles il raconte sa difficile et hardie ascension àu trône. Ce grand homme de guerre, chevaleresque et lettré* est une des figures les plus attirantes de l’histoire. Il savait attendre et avait médité la maxime de son conseiller spirituel : « La science de gouverner est faite d'une part de patience et de constance, et d’une part de négligence feinte; c’est l’art de paraître ignorer ce qu’on sait ». Mais il avait le sang vif et on le voit* empereur* ‘ accepter le défi d'un Vassal et courir au duel suivi seulement d’un trompette et d’ün écuyer. Àu comble de la gloire, il s’arrête à Damas pour converser avec le grand historien arabe» Ibn Khaldoun, — l’entrevue à Weimar de Napoléon et de Gœthe. 11 mourut à Samarcande, âgé de soixante-douze ans, en 1405, et fut enterré à peu de distance de la ville dans une mosquée qu’il avait fait construire,
Il faut gagner cette mosquée à cheval ou en voiture par des chemins creux bordés de haies et d’arbres très vieux. De loin Je Vois dans le ciel clair la coupole aux belles faïences bleues audessus des platanes que l’automne dore. La pierre tombale de Tamerlan, deux blocs immenses do néphrite Vert foncé, est» suivant sa volonté.
A Samarcande» je lui laissé plus de liberté, car je suis dans un hôtel où, avec beaucoup de patience, j’arrive quelquefois à me faire servir. Ah ! les hôtels de Samarcande sont bien curieux. Le premier où je me suis rendu était une maison louche assez crapuleuse. Quand j'y suis arrivé à neuf heures du matin, tout le monde dormait encore et je ne pus me faire ouvrir. J*en ai trouvé un autre plus décent» On n*y voit jamais personne. Les hôtes vivent, sans doute» chez eux» y mangent» y font la fête. On rencontre parfois dans un corridor une femme à peine habillée ; et la nuit il arrive soudain qu*un grand tapage éclate (un scandale, comme disent les Russes) et l'on apprend ainsi que l'hôtel est habité.
Molteza ne mange jamais à l'hotel où la nourriture n'est pas kacher» Il a vite fait de trouver des juifs avec lesquels il 6e lie. Il m'apporte un matin la nouvelle que je suis invité chez Yoüssef, que ce YouSsef est l'honneur et la richesse de la communauté juive à Samarcande, que c'est aujourd'hui la fête des tentes que les juifs célèbrent en sou» venir de leur sortie d'Egypte et que Youssef» qui respecte la France, tient à offrir l'hospitalité en ce jour à un Français.
J’accepte de me rendre chez VoUssef» à la grande joie de Morteza. J'ai amélioré sa garde-robe
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à Samarcande ; il a des souliers neufs, un pantalon décent et une redingote dans laquelle il se prend pour un docteur de la loi. Aujourd'hui il est heureux de toutes manières ; il célébrera dignement la fête des tentes ; il introduira son maître bienaimé chez un riche coreligionnaire ; l'éclat de la fortune de Youssef rejaillira sur le pauvre Morteza; et enfin il se montrera aux siens dans sa gloire comme le serviteur et presque l’ami d’un grand seigneur étranger qui voyage en Orient, qui est reçu par les princes et par les rois et devant qui aucune porte ne reste fermée (le grand seigneur, c’est moi !).
Nous nous rendons en voiture chez Youssef.
Le trajet est long, car les Russes en pays conquis n'habitent pas avec les indigènes, mais construisent è quelque distance de la ville ancienne un quartier neuf qui n*est qu’à eux. Nous passons près des ruines de la Samarcande d'autrefois, de l’Afrasiab dans les sables de laquelle on trouve encore des monnaies d’or et des terres cuites grecques. Nous arrivons enfin à la demeure de Youssef. Il nous reçoit sur une galerie où je fais la connaissance de sa grasse femme et d’une nichée d'enfants turbulents et sales. Dans l'angle de la galerie, un abri en branches avec leurs feuilles vertes représente la tente sous laquelle campèrent
les Hébreux lorsqu’ils quittèrent le pays d’Egypte pour s’en aller dans la Terre promise. Mes hôtes m'offrent avec infiniment de bonne grâce toutes sortes de gâteaux et de pâtisseries tels qu'on les fait de tout temps pour cette fête et que Morteza mange avec le double plaisir d’un croyant et d’un gourmet.
Nous restons assez tard sur cette terrasse.
Youssef voudrait me garder toute la nuit sous la tente. Mais l'hotel, si médiocre soit-il, me paraît encore préférable et je les quitte, leur laissant Morteza qui, dans sa gratitude, me baiserait les mains si je lui en donnais la permission.
Quelques jours plus tard, c'est le départ, la rentrée à Paris où Mdrteza aimerait tant aller avec son cher maître. Nous nous séparons, un soir, à la gare de Samarcande. Je fais une étape de plus vers l’Orient ; je passe par Tachkend. Son chemin se dirige vers l'ouest par Askhabad, Krasnovodsk, Bakou et Enzeli. Il a de l'argent dans son portefeuille. Il va retrouver son père aveugle et sa mère qui ne veut pas travailler. Ils sont là sur le seuil de leur porte à pleurer le fils disparu qui est parti sans leur laisser des petits-enfants. Il est debout, en face de moi, sur la plate-forme d’un wagon de troisième, maigre, ses yeux chassieux remplis de larmes. Je sens qu’il s’en faut d’un rien que dans
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l’excès de son émotion, il ne se précipite à mes pieds (ou dans mes bras !) et ne me fasse une scène ridicule.
Un coup de cloche et le sifflet de la locomotive me sauvent ; le train lentement part dans la nuit.
— Adieu, Morteza.
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
Téhéran, Avril 19101.
Depuis que la révolution a amené le désordre et l’insécurité sur les routes, il y a beaucoup moins de voyageurs qui se risquent à traverser le pays. Nous avons pourtant beaucoup de peine à trouver une misérable voiture pour nous mener à Ispahan et nous voici une fois de plus dans le désert. A Téhéran on nous a rebattu les oreilles d’histoires de voleurs auxquelles nous avons prêté peu d’attention. Maintenant que nous avons quitté la ville, elles nous reviennent à la mémoire. Ici personne pour nous protéger. Que nous arriverat-il ? Nous y pensons, sans angoisse, du reste, et ce n’est pas cela qui nous empêche de dormir.
1. Je suis revenu en Perse au mois de mars 1910 et y suis resté jusqu en juin, cette.fois-ci pour visiter Koum, Ispahan, le Bakhtyari et Hamaaan.
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
Dans le désert, on arrive vite à un excellent état d'esprit : on cherche à éviter les cahots, à trouver sur son mince matelas sa longueur et sa largeur. Voilà les choses dont un homme sage s’occupe tout d’abord. Le reste, ce qui est possible seulement, on y veillera plus tard.
A la tombée de la nuit, nous traversons des chaînes de collines rocheuses. Sous un ciel noir, menaçant, où la lumière meurt, la route descend brusquement entre des rocs jaunes, déchiquetés, aux formes hostiles et semble le chemin même des enfers. La voiture s’y précipite dans un grand bruit de ferraille. Puis c’est la nuit, la pluie, le froid, montées et descentes, grincements de roues sur les pierres, plaintes des ressorts fatigués, arrivées dans les relais endormis ; les appels d'Aziz pour réveiller les cochers ; des cris, des injures ; puis de nouveau le silence et le cahotement monotone dans le désert.
Au matin, du haut d’une colline, nous aperce^ vons un point doré qui scintille dans le lointain. C’est le dôme de la très sainte mosquée, la Fatmeh de Koum. Et sur la colline des centaines de petits tas de pierres disent que les pèlerins ont marqué ici le point d’où ils ont vu pour la première fois le but de leur pèlerinage et la fin prochaine de leurs fatigues. J’ai noté que les pèlerins persans
ont une vue excellente et plus qu'humaine, car on trouve ces petites pyramides de pierres à des distances énormes de Koum, en des endroits d'où, avec une parfaite jumelle, il est impossible de découvrir le dôme doré de Sainte-Fatmeh.
Les yeux de la foi l'emportent sur les instruments d’optique.
A Koum, nous pouvons approcher de la célèbre mosquée dont les abords mêmes nous étaient interdits il y a cinq ans. Nous avançons sur la place où s’ouvre la porte principale et que dominent les minarets. Les gens ne songent pas à nous jeter des pierres. Je fais des photographies et ils ne m'arrachent pas mon appareil. La place où nous sommes est un pauvre cimetière abandonné. Des pierres à peine dégrossies marquent la place des tombes. Pas un arbre ne les ombrage, pas une fleur ne les orne. Le champ de la mort est un champ désolé. Les Persans chyytes sont bien éloignés de partager les sentiments des musulmans sunnites. Chez ceux-ci les cimetières sont les plus émouvants des jardins et placés, autant qu'il est possible, en des sites d’où la vue s’étend au loin, au flanc d’une colline, au bord d’une rivière. C’est un lieu de méditation dans un noble paysage ; les vivants se réunissent auprès des morts. Mais en Perse, au centre même d’une ville sainte, les
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passants, les troupeaux piétinent les dalles funéraires.
Nous ne nous arrêtons pas à Koum, puisque je ne puis pénétrer dans la mosquée qui renferme des trésors, et une heure avant le coucher du soleil, nous voici repartis. La traversée de l’étroit bazar est difficile à notre voiture attelée de quatre chevaux. Nous n’y passons pas sans détruire quelques éventaires. C’est l’heure où, au-dessus des réchauds pleins de braise, les rôtisseurs font tourner des morceaux d'agneau enfilés sur des broches, où les boulangers collent sur la paroi supérieure d’un four conique les minces tranches de pain sans levain. Une odeur de poivre et de viande grillée emplit le bazar. Les marchands, le kalyan à la bouche, les pieds cachés sous l’ample robe, nous regardent sans curiosité. Nous passons une place, puis c’est un nouveau bazar tortueux ; un coureur marche devant nous pour ouvrir le chemin. Il suffit d'un âne chargé de lavande ou de thym aromatique pour nous arrêter jusqu'à ce que l’ânier ait poussé la bourrique et son faix parfumé dans l'embrasure d'une porte. Il y a beaucoup de ruines autour de nous. Ici, de grands murs sont effondrés; là, s'ouvrent de vastes catacombes. Voici des minarets de l’époque mongole, à la flèche pointue couverte de briques
bleues et coiffée dun nid énorme de cigognes. Et de nouveau des maisons écroulées... Il faut une heure pour sortir de Kouro, et c’est le désert, les montagnes, la nuit, un orage violent qui nous accable,
Un peu plus tard, au relais, l’orage a fui ; une lune ronde, éclatante, éclaire les terrasses du caravansérail, les files de chameaux arrêtées près du puits, les montagnes voisines et, au-dessous de nous, la plaine que nous venons de quitter,
Nous poursuivons notre route avec lenteur. Au matin, nous apercevons au loin sur notre gauche les murs et les dômes de Kachân, Des détonations nous arrivent faiblement. Déjà, a la maison de poste, on nous a dit qu’il y a la guerre civile è Kachân. Ce serait un curieux spectacle, car les Kachânis passent pour les plus poltrons des Persans et on a mille anecdotes plaisantes à leur sujet. On raconte l’histoire du régiment de Kachânis que Nasr ed dm renvoyait dans ses foyers, mais qui, effrayé à l’idée de traverser le désert, demanda une escorte de soldats pour laccompagner,
Le bruit de la fusillade augmente. Le cocher ne veut plus avancer. Il faut le menacer pour qu’il se décide à gagner Kachân. Nous apercevons quelques fidaïs du Caucase, noirs et poussiéreux.
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
accroupis (ferrière des murs par-dessus lesquels ils tirent sur la ville distante de cinq cents pas. Heureusement logeons-nous tout près d’ici dans la maison du télégraphe indien dont les soldats de la révolution viennent d’abandonner labri pour se porter en avant. L’agent anglais, un Arménien, nous raconte l’histoire dont un épisode vient de se passer sous nos yeux.
Il y avait à Kachan un chef de partisans, nommé Naïb Houssein. 11 vivait souvent dans la montagne où il n’y a point de loi, levait des contributions dans les villages et pillait les voyageurs. Lors de la révolution de l’an dernier, le vieux Naïb (il a soixante-dix ans) se déclara pour le Chah détrôné ; il prit la montagne et inquiéta fort le gouverneur libéral de Kachan. La plupart des agressions à main armée sur la route d’Ispahan furent son fait. Finalement le gouvernement préféra traiter. Il fit savoir à Naïb Houssein que le passé était oublié et que la permission de rentrer à Kachan lui était accordée. Naïb qur n’est pas né d’Hier revint à la ville, mais entouré de ses six fils et la carabine sur l’épaule.
Six mois passèrent en paix. Le gouvernement de Téhéran conçut alors le projet de s’emparer de son vieil ennemi endormi par une longue quiétude. Il envoya rapidement et dans le plus
grand secret, trente fidaïs caucasiens qui arrivèrent près de Kachân deux heures avant nous. Là, ces braves usèrent d’une tactique prudente. Au lieu d’avancer sans bruit jusqu’à la maison de leur ennemi qui sommeillait et de l’emporter par surprise, ils ouvrirent le feu sur Kachân à un kilomètre de distance, dirigeant au hasard leurs balles sur le quartier où demeure Naïb Houssein. Celui-ci eut le temps de préparer sa défense. Ne sachant si les portes de la ville étaient gardées, il se barricada chez lui et, à tout hasard, ht seller son cheval et ceux de ses hls. De part et d’autre, on continua à tirailler dans la nuit. Lorsque les Caucasiens enhardis s’approchèrent de la maison de Naïb, mal leur en prit. D’une main assurée le vieux partisan et ses fils en tuèrent quatre, en blessèrent cinq autres et, profitant du désarroi causé par des pertes si considérables, sautèrent à cheval et gagnèrent la montagne.
Ainsi finit une des plus terribles et sanglantes batailles dont la Perse gardera le souvenir et notre bonne fortune voulut que nous en fussions les témoins.
Dans l’après-midi, le calme étant revenu, nous allons à travers la ville jusqu’au quartier israélite. Nous y arrivons par des ruelles étroites bordées de hauts murs. Des enfants demi-nus se
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
bousculent dans nos jambes pour nous voir de plus près. Une porte poussée et nous pénétrons dans la cour intérieure d'une maison où nous ne sommes pas attendus. Ah 1 le ravissant spectacle !... A notre approche de grandes jeunes hiles se lèvent et bondissent comme un troupeau de biches surprises. Elles courent chercher les voiles qui les cacheront. Nous apercevons de grands yeux noirs étincelants sous Tare irréprochable des sourcils, des bouches adolescentes, des dents blanches, des profils nobles de Rachels bibliques, de beaux et frais visages aux traits réguliers, aux chairs mates et ambrées. Quel âge ont ces hiles de Jephté? Douze, quatorze, quinze ans... Vite, elles s'enveloppent avec une grâce inimitable dans des voiles violets ou roses. Les unes se tiennent immobiles et droites ; les autres fuient et l'on voit la plante de leurs pieds souples teinte au henné. Dans l'ombre chaude, leurs silhouettes se détachent sur les tons mastic des murs en pisé ; un rayon de soleil vient frapper le petit bassin d'eau creusé dans les dalles de la cour, et le ciel d'un bleu de turquoise sombre fait un toit à ce tableau charmant.
Quelques heures plus tard, nous entrons dans l'immense désert qui s'étend à l'est et au sud de Kachân au moment où le soleil se couche et où
I es sables se transforment un instant en poussière d’or. Le désert ici, ce sont des dunes peu élevées que le vent a formées; les roues de la voiture s’enfoncent; les chevaux avancent avec peine. A notre droite» une chaîne de montagnes couvertes de neige. Là-bas où la plaine finit, à une demi-lieue de nous, une ferme. On dit que Naïb Houssein et ses fils s’y sont réfugiés. Le cocher tremble de peur. Par contre un gendarme que le gouverneur nous a donné reste indifférent. Si nous sommes attaqués, Ü prendra la montagne avec Naïb Houssein et gagnera ainsi sa vie mieux qu’au service du gouvernement.
II nous quitte au premier relais. La nuit est venue, le ciel s’illumine» la lune se lève et nous éclaire presque comme en plein jour. Nous continuons avec lenteur notre chemin, doucement bercés sur le sable épais ; le cocher pendant des heures chante d’une façon nasillarde et triste entre ses lèvres fermées ; parfois on entend les sonnettes de chameaux qui passent au loin. Nous dormons et rêvons sous la voûte étincelante du ciel.
Vers quatre heures du matin, comme je me retourne sur mon étroite couche, je suis surpris par l’apparition à l’horizon rouge du levant d’un astre énorme, éblouissant, qui flamboie à peine élevé au-dessus de la terre. Est-ce la comète
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
annoncée ? Est-ce un météore ? C’est simplement Vénus qui, près de l’horizon êt dans le ciel pur du haut plateau persan, semble dix fois plus grosse que Jupiter dans nos climats occidentaux.
A midi, en pleine montagne, nous arrivons au col de Tarkh, dit col des Voleurs, car lés brigands bakhtyares y attendent souvent voyageurs et caravanes. Nous traversons le col sans encombre et, avant le coucher du soleil, sommes à Mourchekar, gros bourg à l’entrée de la plaine d’Ispahan. Nous y passons quelques heures en compagnie de M. Bril, consul d’Angleterre à Chiraz, que nous rencontrons au caravansérail. Il a été attaqué entré Chiraz et Ispahan. Pourtant il avait avec lui douze cipayes indiens tt autant de soldats persans. Mais une tribu nomade, les Kouhgelais, l’ont assailli et lui ont tué deux hommes. -
En pleine nuit, nous quittons Mourchekar, non sans peine, car le maître de poste nous refuse des chevaux alléguant qu’il y a des voleurs dans le désert et que nous serons détroussés (ce dont il ne se soucie mie) et ses chevaux volés (ce qui le touche directement).
La lune qu’Omar Khayyam a chantée brille
sur nous comme elle brillera sur nos tombeaux, et bientôt nous nous endormons.
Je suis réveillé soudain par des voix à mon oreille. J’ouvre les yeux. Deux hommes, pieds nus, le fusil à la main, courent à côté de la voiture (qui ne va pas vite), répétant sans cesse les mêmes mots : « Poul bede , poul bede » (Donne de l'argent, donne de l’argent).
« Ah, me dis~je, le maître de poste n*a pas menti. Pour une fois, par hasard, il se rencontre avec la vérité. Voici les voleurs annoncés depuis si longtemps. »
Que faire ? Ils ne sont que deux, armés de fusils. J’ai mon revolver, tout petit il est vrai. Je suis Européen, j’ai plus de sang-froid qu’eux, une décision plus rapide. Si j’en blesse, ou si j’en tue un, l’autre s’enfuira. La menace même de mon revolver suffira. Mais que cette aventure est désagréable ! Des histoires sanglantes 1 J’en ai horreur. Enfin, je n*ai pas le choix. Le malheur est que je suis couché sur mon revolver qui est dans la poche de derrière de mon pantalon. Il faut me retourner sans hâte, glisser ma main jusqu’à ma poche, sortir doucement le revolver et le mettre tout à coup sous le nez d'un des bandits. S'il ne tombe pas à plat ventre sur le sable, ma foi, tirer !
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
Je commence donc à opérer une lente conversion comme si je dormais encore. Mais tandis que je me retourne, je réfléchis : Ces gens n'ont pas l’air très méchant. Et puis quand a-t-on vu deux Persans attaquer la voiture d'un Européen? Il faut se mettre à quinze ou vingt pour tenter une entreprise pareille. Et, au moment de prendre mon arme, j'appelle Aziz qui dort sur le siège.
Aziz se remue, regarde les deux hommes qui courent à côté de nous et se met causer avec eux. Cependant le cocher, réveillé, lui aussi, arrête ses bêtes.
— Ce sont d'anciens gendarmes, monsieur, me dit Aziz. Ils ont perdu leur place depuis la révolution et ils meurent de faim. Aussi implorentils de vous une aumône.
Au lieu de tirer mon revolver, j'empoigne le sac où sont nos tomans et nos krans. J'offre à ces pauvres gens un peu de monnaie et une cigarette. Nous faisons un bout de conversation sous la lune qui décidément ne brillera sur nos tombeaux que plus tard, quand l'heure viendra...
A deux heures du matin, nous nous arrêtons au dernier relais avant Ispahan, et là, sur la route.
FEUILLES FERSANE3
en plein Air» nous dormons en attendant l’aube. Nous sommes à près de dix~sept cents mètres d’altitude $ il fait froid» mais la nuit est splendide. Lorsque la lune s'abaisse à l’occident et que le levant commence à s’éclairer de vapeurs rouges, nous réveillons un cocher et faisons atteler les chevaux. A partir de Gez, nous sommes dans la plaine fertile d’Iepahan; le dernier contrefort des montagnes bakhtyares s’élève à notre droite ; puis c’est la large vallée qu’arrose le Zendeh» Roud, « l’eau vivante ». D’ici à la ville» c’est lui qui donne la richesse au pays ; nous ne sortons plus des campagnes bien cultivées »* mille canaux d’irrigation les traversent en tous sens | ici poussent le blé» l’avoine, le maïs, et surtout le pavot blanc, qui bientôt va dresser vers le ciel sa petite côupe pure. Le trajet en voiture est difficile» car ruisseaux et aqueducs flanquént les deux côtés de la piste étroite, et parfois la coupent. Les ponts sont souvent effondrés. Nous passons auprès de beaux colombiers anciens \ bien qu’ils soient aux trois quarts ruinés, des vols de colombes s’en échappent encore à l’heure où le soleil se lève.
A travers les arbres, on aperçoit, toujours plus
nets, les terrasses, les voûtes, les dômes des
mosquées, et, le9 dominant toutes» bleue dans
l’azur du matin, la mosquée royale de Chah Abbas. \
dé Téhéran a ispahan 203
Déjà, nous sommes entre les murs des faubourgs; les âniers poussent leurs ânes dans l’eau pour nous faire place ; des femmes juchées sur les bâts des bourriques s’effraient ; même cachées sous le voile, elles détournent la tête pour que nous ne puissions deviner la forme de leur visage... Nous franchissons les portes étroites. L’ancienne capitale des Séfévis s’éveille gaiement ; les bazars sont joyeux de mille bruits matinaux; les artisans se rendent à leur travail ; les marchands ouvrent les cadenas qui ferment la devanture des boutiques, les porteurs d'herbes crient leurs salades et leurs légumes. Nous suivons des rues qui serpentent le long d’un ruisseau bordé d’arbres, puis traversons des bazars étroits ; c’est maintenant une allée large ; derrière des murs en pisé, le drapeau de Sa Majesté britannique frissonne à la brise du matin ; encore un bazar difficile, et enfin le consulat général de Russie où nous faisons notre entrée à sept heures.
Il est construit à la manière d’une belle demeure persane. Les bâtiments principaux entourent un vaste jardin intérieur, le jardin des fleurs opposé au verger voisin : le Goulistan et le Boustan. Autour du Goulistan sont les bureaux, l'habitation du consul général, les appartements des hôtes, le hammam et toutes sortes de dépendances.
Dans une cour voisine, et que Ton ne voit pas» logent les domestiques russes et le peloton de magnifiques cosaques qui gardent le consulat.
Nous avons notre appartement : nous pouvons à notre gré manger chez nous ou à la table du consul ; si nous voulons sortir, des chevaux sont à notre disposition, et des ghoulams persans ou des cosaques russes pour nous accompagner. Nous sommes libres de nos heures et de nos promenades. On pratique une magnifique hospitalité au consulat général de Russie à Ispahan.
Les maçons d’Ispahan.
Au Tchahar Bagh (les Champs-Ëlysées d’Ispahan, avec le pavillon des Huit Paradis, la médresseh fameuse où Ton instruit les mollahs, et d’autres palais encore) on élève en ce moment un collège pour les Pères français de la mission. Les maçons y travaillent et voici la scène qui s’offre à mes yeux un matin que je me promène dans cette belle et poétique avenue.
Sur le mur qu’ils construisent et qui a trois pieds d’épaisseur, il y a une dizaine de maçons. Les uns répandent du mortier sur le plateau
DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
du mur ; les autres posent les briques sur le lit de mortier. A terre, une douzaine d’ouvriers envoient à la volée, une à une, les briques aux maçons qui, au sommet du mur, c’est-à-dire à sept ou huit mètres de hauteur, les demandent. Rien ne peut donner une idée de l’élégance du geste avec laquelle l’aide jette la brique en l’air et de la manière dont l’ouvrier sur le mur la reçoit. Il semble la cueillir comme si elle était une fleur. Les jongleurs les plus adroits n’exécutent pas leur tour avec une grâce plus parfaite ; ces maçons jouent pour la joie de nos yeux. Et afin de régler le rythme du jeu, ils chantent en travaillant. Le maçon sur le mur demande les briques dont il a besoin en des rimes enfantines qui disent à peu près ceci :
Fils de l'oncle, jette me brique.
Fils de l'oncle, jettes-en deux.
Fils de l'oncle, jettes-en me et deux.
Certains de ces briquetiers ont une grande renommée comme chanteurs et nous entendons aujourd’hui celui qui est le plus réputé d’Ispahan.
Ainsi un bâtiment en construction à Ispahan est une ruche chantante. Le travail s’y fait avec une rapidité incroyable. Une douzaine
peBSfa
d’ouvriers placent jusqu’à trois mille briques par jour et un palais aux murs larges de trois pieds est édifié comme par miracle en un mois alors qu’il en faudrait douze en suivant nos méthodes européennes.
A BaghrNô.
Bagh-Nô, le jardin neuf, était la résidence de Zill es Sultan, qui fut vice-roi de la Perse méridionale et maître de grandes richesses, Depuis la révolution, ce grand-oncle du petit Chah actuel est exilé. Il a été en Perse un des derniers, avec son demi-frère, Naïb es Saltâneh, à mener la vie à la façon large d’autrefois selon les traditions purement persanes. 11 possède presque tous les villages dans la belle vallée du Zendeh-Roud ; il avait à Ispahan, dont il était gouverneur, une cour, une armée à lui qui inquiétait le Chah à Téhéran, de nombreuses femmes dans son andéroun, des centaines de serviteurs et, je crois, une quinzaine d’enfants,
Bagh-No est à une demi-heure du centre de la ville. La propriété entière, qui est vaste, est entourée de murs de pisé hauts de plus de quatre mètres. A la porte coçhère, il y a des gardes, La porto franchie, on pénètre dans le jardin dont
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deux côtés sont aussi fermés par des murs. Il faut franchir une seconde enceinte pour arriver au pied d’un bâtiment élevé d’un étage qui est la résidence de jour. La séparation entre l’anderoun et le biroun est absolue. Un grand seigneur per* san passe la nuit dans l’anderoun qui est un pavillon isolé, avec ses jardins, ses pièces d’eau, et n’y reçoit personne. Le jour, il e6t dans le biroun où les femmes n’apparaissent jamais, même voilées. Le Persan pratique ainsi dans sa rigueur le conseil du sage : Cache ta vie.
Pour pénétrer dans le biroun où le prince avait ses réceptions, on passe par des couloirs très étroits, précaution fort ancienne et toujours en usage, du reste non sans raison, eontre une agression possible. On se trouve alors dans une petite cour avec des bâtiments sur les quatre entés et au centre de laquelle il y a un bassin. Un escalier aux marches trop hautes mène au premier étage qui ne contient que deux ou trois pièces de dimensions assez modestes et une vaste galerie à la persane, c’est-à-dire tenant toute la largeur de la maison avec fenêtres des deux cotés. On ne voit pas à terre ici de beaux tapis anciens, mais des modernes assez ordinaires, les plus beaux et les plus fins étant de Senneh. Pour le mobilier, hélas ! un Persan riche de nos jours tombe dans de grandes
erreurs. Il pense qu*en Europe le goût est meilleur ; aussi fait-il venir à grands frais des fauteuils, velours et peluche, de Vienne, et le triomphe est d'amener intacte à travers le désert, à dos de chameau, une glace de Saint-Gobain.
Les fenêtres du salon où nous sommes descendent jusqu'au parquet ; elles ouvrent sur un nouveau jardin que nous n'avons pas encore aperçu ; il est en allées droites bordées de très jeunes peupliers et fleuri, pour l'instant, d'une prodigieuse quantité d'iris noirs. Dans quinze jours les roses innombrables en parfumeront les parterres ; le printemps retarde cette année-ci et nous ne verrons pas à Ispahan la floraison des roses. Au centre du jardin rectangulaire, une tour et une pièce d'eau qui n'est pas creusée en terre, mais élevée à quelques pieds au-dessus du sol. Par-delà la pièce d'eau, un bois de peupliers, jeunes aussi, plantés symétriquement très près les uns des autres. Sur la gauche un mur dans lequel est pratiquée une grande porte qui s'ouvre sur le parc. Il est de peupliers non moins serrés, mais entre lesquels coulent de clairs ruisseaux qui dessinent cent méandres. Rien n'égale l'ingéniosité des jardiniers persans dans l'usage qu'ils font de l'eau, dans la façon dont ils dessinent les ruisseaux, les canaux, les bassins et les cascades. Les arbres et
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l’eau, voilà le grand luxe de la Perse désertique et rocailleuse où jamais un arbre ne pousse que par les soins de l'homme.
Dans le parc sont disséminés quelques pavillons où habitent les fils aînés de Zül es Sultan. Ce sont des installations d'été d'un goût assez raffiné.
Pendant qu’escorté du chef des eunuques et de nombreux serviteurs, je me promène, ma femme rend visite aux princesses. Elle les trouve inconsolables de l'exil du prince ; elles pleurent encore en pensant à lui. Depuis plus de deux ans qu’il les a quittées, elles se refusent à sortir de l'anderoun, même pour parcourir les jardins. Elles y envoient leurs enfants sous la garde d'eunuques.
. Dans une allée, je rencontre cette troupe enfantine. Ah ! les curieuses et graves poupées. Il y a là trois fillettes et un garçon entre huit et dix ans. Deux des filles et le garçon portent des redingotes et des pantalons, mais elles ont des petits bérets sur la tête et il coiffe déjà la kolah nationale. La troisième fille a une robe à la mode d'il y a vingt ans à manches à gigot et le plus comique toquçt en crêpe. Elle tient un éventail à la main et semble en tous points un singe habillé pour faire la parade sur un orgue de Barbarie. Ces enfants se promènent lentement, sans parler. Au-dessus de leurs têtes,
des eunuques tiennent de grands parapluies ouverts pour les protéger du soleil. La présence d’un étranger les intimide ; ils me regardent avec effroi et, malgré les objurgations des eunuques, ne peuvent se décider à me saluer du traditionnel Salam aleïkoum.
Plus loin, dans la cour du pavillon où un des fils du prince m’offre un verre de thé, on m’amène encore des petits enfants. Ceux-là ont deux et trois ans au plus. De vieux serviteurs les portent dans leurs bras et les doigts menus des enfants s’accrochent dans des barbes blanches que le henné a rougies. Ainsi, en dehors de l’anderoun, seuls des vieillards s’occupent des enfants dans les beaux jardins que fleurit le lilas de Perse (admirable sujet à développer en vers dans la manière inimitable de Victor Hugo).
A la médresseh.
La médresseh du Tchahar-Bagh, la médresseh qu’a décrite Pierre Loti, l’incomparable école des prêtres —- est-il au monde un collège d’une beauté plus pure et où tant d’éléments divers se mêlent et se fondent ! — nous est fermée. Depuis la révolution, l’esprit de cette école sacrée
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s’est exalté encore. Elle a toujours été conserva* trice : elle est devenue ardemment nationaliste et xénophobe. C’est là que se réunissent les étudiants et les prêtres. Le fanatisme le plus louable y règne. Aussi notre hôte, le consul général de Russie, nous a-t-il recommandé de ne pas pénétrer cette année-ci dans la médresseh.
Or voici qu’un matin, montant à cheval dans le Tchahar-Bagh, un accident à une de nos montures nous oblige à mettre pied à terre. Le cosaque qui nous escorte ramène les bêtes au consulat et reviendra nous chercher en voiture. Cependant nous sommes devant la porte de la médresseh.
Nous nous en approchons ; un pas encore, et nous sommes entrés. Le maître du café courtoisement nous salue. Du seuil, nous regardons la cour magnifique bordée de bâtiments où sont les chambres, en ruches d*abeilles, des étudiants ; chaque chambre a sa petite terrasse. Sur le côté droit, c’est une mosquée dont les revêtements intérieurs bleus luisent sourdement dans l’ombre ; au centre, une pièce d’eau rectangulaire, qui tient toute la longueur deda cour et à laquelle on descend par trois degrés en pierre, reflète en son eau calme les troncs tachetés de platanes deux fois centenaires, des églantiers en boules énormes et fleuries, les briques des murs, les faïences émaillées
aux beaux dessins de la mosquée et le bleu inaltérable du ciel d’Ispahan.
Les quelques mollahs qui sont là dans leurs amples robes noires nous regardent et ne bougent pas. Enhardis, nous avançons et les saluons d’une inclination de tête à laquelle ils répondent. Devant cet accueil courtois, je me décide à prendre quelques photographies en couleur, les premières qui auront été faites ici. Un certain temps est nécessaire pour préparer l'appareil et je sens bien qu’il ne faudrait pas prolonger trop notre visite. Un mollah s’approche et regarde ce que je fais ; ce n'est pas la haine qui le pousse, mais la curiosité. Bientôt j’ai tout un rassemblement de turbans blancs autour de moi. Pour intéresser ces prêtres à mon travail, je leur offre de voir sur le verre dépoli l’image de la scène que je vais prendre. Ils hésitent, se consultent. N'ontils pas eu tort de me laisser installer mon appareil dans cette école sainte ? N'est-ce pas un sacrilège? Mais la curiosité l’emporte. L’un d*eux se décide. Au moment de se couvrir la tête du voile noir, il recule avec effroi. Un docteur de la loi ne doit pas être souillé par le contact d’un objet appartenant à un étranger. Heureusement trouvet-il un subterfuge. Il relève sa longue robe flottante et, s’en couvrant la tête, la jette sur l’appareil.
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Nous passons plus d’une heure dans la medressch, où maintenant les étudiants sont nom** breux et, lorsque les gardes du consulat arrivent, ils n’en reviennent pas de nous voir converser amicalement avec les chefs du parti le plus fana** tique d’Ispahan.
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Le Bakhtyari est une partie de l’immense contrée montagneuse qui s'étend au sud-ouest du plateau de l'Iran et le sépare du bas et fiévreux Arabistan et des plaines marécageuses de l’ancienne Susiane. Ce pays est habité par différentes tribus laures — de là son nom général de Lauristan, — les Laures, les Bakhtyares, les Gens de derrière la montagne. Le plateau persan, ce sont des solitudes pierreuses, le désert, l'eau rare et distribuée comme au compte-gouttes. Le Louristan, au contraire, ce sont des forêts, des pâturages, des sources jaillissantes. La difficulté du pays, les hautes montagnes, les vallées profondes et séparées par des crêtes difficiles à franchir ont donné à la race qui l'habite un caractère fortement marqué et qui, depuis trente ou quarante siècles, n’a guère varié. Dans le Bakhtyari, point
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de villes mais des villages, une grande indépendance vis-à-vis du pouvoir central et de tout pouvoir, du sauvage et du farouche dans le caractère comme dans les lieux, une division à l’infini entre tribus et clans, des rivalités de familles, des guerres de vallée à vallée, des pillages, des incursions soudaines, — de là, la nécessité de se fortifier chez soi et de tenir sa poudre sèche. Le Bakhtyari reconnaît l’autorité nominale d’une famille, celle de Semsan es Saltâneh, l’ilkhani des Bakhtyares, avec qui traite le gouvernement central, mais qui est combattue dans ses terres même par des factions. Les Bakhtyares ont toujours inquiété Téhéran. Ils aiment le pillage, descendent en bandes dans la plaine, razzient les villages, s’emparent des troupeaux, arrêtent les voyageurs et les caravanes sur les routes, puis remontent dans leurs inaccessibles vallées. Jamais le pouvoir central n’osa les y poursuivre. Il mena avec eux un jeu où l’astuce et la brutalité se mêlaient. Pendant trentecinq ans, les chahs eurent à Ispahan, un gouverneur à poigne, Zill es Sultan qui contint les Bakhtyares dans l’ordre et la crainte et qui n’hésita pas à étouffer de ses propres mains l’ilkhani des Bakhtyares, attiré par ruse à la ville. Zill es Sultan ayant été chassé à la mort de son frère,
le Chah Mozaffer ed dm, les Bakhtyares s’emjpa^ rèrènt dlspahan et de là marchèrent sûr Téhéran — un beau raid de cavalerie — qu’ils prirent en 1909 sous le commandement de Sâfdar Assad, le propre fils de l’ilkhani assassiné.
Ces Bakhtyares représentent donc dans notre XX e siècle le type æcukire des tribus persanes qui ont joué un rôle important dans l'histoire de ce pays. Tels ils sont aujourd’hui, tels ils étaient au temps où ils contraignaient Alexandre le Grand à leur payer un tribut pour traverser leur territoire.
Et maintenant nous allons leur rendre visite. Nous y allons comme hôtes de Sardar Assad, le héros de la conquête de Téhéran, aujourd’hui
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ministre de l’Intérieur. Nous irons jusqu’à sa résidence bakhtyare de Djouné Khound où son second fils, Zia Sultan, nous recevra. Djouné Khund, n’est qu’à quatre étapes d’Ispahan. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de voyager en voiture. Nous ferons le trajet à cheval ou à mule, lentement, au prix de mille fatigues, le long de sentiers difficiles.
Le chef de l’estimable corporation des muletiers nous amène des mules, préférables, assure-t-il, aux chevaux pour le voyage que nous entreprenons. Notre domestique, l’ingénieux Aziz, aura un cheval. Un second cheval portera nos bagages et nos vivres. Nous achetons au bazar deux belles selles persanes, de bois recouvert de cuir, relevées au pommeau et à l’arrière. Nous les regardons avec admiration et avec un peu de crainte. Que vaudront-elles à l’essai ? Comment nous accommoderons-nous d’elles après quelques heures de chevauchée ?
Le gouverneur d’Ispahan, bakhtyare aujourd'hui, nous offre quatre cavaliers de sa race comme escorte. Ils ne nous seront pas inutiles pour traverser les premiers contreforts des montagnes dont les habitants vivent de pillage. Nous aurons comme compagnon de voyage le docteur de Sardar Assad. Il a étudié la médecine à l’hôpital anglais d’Ispahan, puis a accompagné son maître à Paris.
Il est marqué profondément de la petite vérole, porte un pince-nez, parle un peu l’anglais et très mal le français. C’est un grand patriote dans le cerveau de qui se mêlent confusément les thèses libérales à la mode aujourd’hui et les rêves impérialistes les plus fous. Il veut qu’on vote la Constitution à Téhéran et qu’on dote la Perse d’un Parlement. Cela fait, pourquoi la Perse qui régna pendant vingt siècles sur la moitié de l’Asie ne reprendrait-elle pas ses frontières anciennes ? Elle a eu Bagdad et Boukhara, et Merv et Samarcande et l’antique Bactriane, l’Afghanistan d’aujourd’hui. Pourquoi ne battrait-elle pas, comme le Japon, le voisin moscovite ? Les Persans n'ont-ils pas « le sang de Darius dans les veines » ? Et, pour nous convaincre, il tend vers nous son poignet, comme si nous allions voir dans le réseau veineux qui le sillonne quelque chose qui vient de Darius et que nous n'avons pas.
Un dimanche matin, à l’aube, tout est prêt; les lits sont roulés, la malle fermée, les sacs de provisions bouclés et la petite caravane part pour Nedjefabad où nous devons coucher. Cependant, comme il y a une route (une route persane !) d’Ispahan à Nedjefabad, nous attendons l'aprèsmidi pour gagner en voiture la première étape.
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C’est ainsi que commencent à l’ordinaire en Perse les voyages à cheval.
Vers midi on nous annonce une funeste nouvelle. La corporation des cochers nous refuse un équipage. Nous avons eu, il y a quelques jours, une affaire avec un cocher. Revenant de Djoulfa, il nous avait maladroitement versés dans un fossé, dont nous étions sortis sains et saufs, mais où sa voiture s’était brisée. Et nous avons refusé de payer la casse. Aussi la corporation des cochers nous a mis à l'index.
Mais notre hôte, le très puissant consul de Russie, fronce le sourcil. Il envoie au chef de la corporation un ghoulam du consulat et, une heure plus tard, une voiture cahotante arrive, un coupé qui fut de gala et tout en glaces, mais dont les glaces ont disparu.
Et nous voici partis devant la domesticité du consulat, dont les « Khoda afiz chôma » nous accompagnent. Un grand Kachgai, à la taille fine serrée dans une ceinture noire, court à côté de la voiture pour se séparer le plus tard possible de son ami Aziz, qui trône sur le siège. Et, comme nous nous engageons dans le bazar, il bondit et jette à la volée sur la joue d'Aziz un baiser d’adieu.
11 faut plus d’une heure pour sortir d’Ispahan,
une heure pendant laquelle on roule dans des chemins étroits invariablement bordés, d’un côté,. par les murs de pisé d’habitations ou de jardins, et de l’autre par un ruisseau, presque une rivière, aux eaux limoneuses et dont les bords sont plantés d’arbres. La moindre rencontre d’une caravane ou même d’un âne chargé de gros ballots de lavande oblige à s’arrêter. Nos cavaliers s’en tirent comme ils peuvent ; un de leurs chevaux dégringole d’un talus et le Bakhtyare se blesse à la jambe. Il regagne lentement Ispahan.
Au sortir des murs, nous entrons dans les belles campagnes qui entourent la ville. Les champs sont entourés de murs bas ; les avoines d’un vert presque bleu frissonnent au vent ; voici de l’orge, et voici les longues tiges solides au haut desquelles s’épanouira dans quelques jours la petite coupe blanche et translucide du pavot ; les arbres fruitiers sont couverts de fleurs et partout les canaux profonds roulent l’eau du Zendeh Roud ; on aperçoit ici et la des hommes chargés de régler l’irrigation, leur bêche sur l’épaule ; ils se tiennent au point de croisement des canaux et à chaque heure ils ferment l’un pour ouvrir l’autre et envoyer la vie aux champs qui, sans eux, mourraient en peu de jours. Leurs signaux mélancoliques s’élancent au-dessus des campagnes.
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Nous passons sous un château-fort juché au sommet d'une colline rocheuse et pointue.
Une heure plus tard nous sommes embourbés ; une canalisation a crevé ; l’eau a envahi le chemin ; il faut descendre de voiture sur les épaules du cocher. Puis à grands cris et à force de coups il réussit à remettre en marche ses chevaux qui tremblent.
Au coucher du soleil nous arrivons dans les jardins de Nedjefabad qui s'étendent autour de la ville. Sur les murs jaunes qu'elles dépassent, les branches lourdes des arbres s'appuient ; par les portes ouvertes on voit les champs de pavots ou d'avoine ; les ruisseaux qui les arrosent coulent des deux côtés de la route qu'ils coupent parfois ; des troupeaux de chèvres à laine longue rentrent à l'étable ; le ciel est d'un mauve délicat où traînent des écharpes d’or qui s'effilent. Nous traversons une ville populeuse où les lampes s'allument au fond des boutiques ouvertes. Notre escorte de Bakhtyares nous précède et finalement nous arrivons au bout d'une ruelle à la maison du hakim chez qui nous passerons la nuit et qui sera demain notre compagnon de voyage.
En bonne maison persane de l'ancien temps, elle a un escalier aux degrés démesurément élevés et qui semblent faits pour un géant. Mais les portes
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en ont été taillées pour des nains, car elles n’ont pas cinq pieds de haut et l'on n'y passe que courbé en deux. Nous avons une chambre qui ouvre par trois baies sur les jardins et sur le beau paysage que ferment au couchant les montagnes du Bakhtyari où nous allons pénétrer. Notre chambre est à dix pieds du sol, mais la peur des voleurs est telle qu'on installe deux hommes sous nos fenêtres pour veiller pendant la nuit. Un chevrier au loin dans les campagnes joue de la flûte. La phrase musicale monte, et descend, hésite et se brise pour repartir encore, comme un jet d’eau.
Avant l’aube, nous sommes réveillés. Cette fois-ci c’est le départ en caravane, le premier, le plus difficile. Notre hôte, qui va exercer sa profession dans la famille de Sardar Assad pendant l'été, emporte sa trousse de médecin et sa pharmacie qui sont installées dans de vastes çourgines aux flancs d’une mule pacifique. Il a deux domestiques porteurs de fusils. Nous avons nous-mêmes deux mules et deux chevaux. Mais le jeune chamelier est incapable de charger notre bagage sur le second cheval. Ce sont des cris, des lamentations dans la ruelle étroite où se prépare le départ. Enfin le chamelier décide de prendre une troisième mule et d’aller chercher son vieux père pour l’escorter. Deux heures se sont passées
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dan» l’énervement de cette attente. Nous aurions dû quitter Nedjefabad avant le lever du soleil. Il est sept heures quand nous sommes prêts à partir. Un des cavaliers bakhtyares demande à retourner à Ispahan. Je le congédie et nous en gardons deux seulement qui ont d'admirables têtes de brigands.
Enfin le moment solennel est venu. Le hakim se met en selle ; ses servantes, ses enfants, sa femme, gémissent sous leurs voiles blancs. Sa femme monte sur une des bornes qui se trouvent aux deux côtés de la porte cochère ; une servante lui passe un Coran ; elle le prend et le tient au- . dessus de la tête de son mari pour que Dieu écarte de lui les dangers de la route, et nous voici partis.
Nous nous acheminons lentement à travers les vergers de Nedjefabad. Les mules sont rétives ; ce sont des bêtes de bât qui ont l'habitude de cheminer en file, au pas, le nez sur la queue de la mule qui les précède. Montées, elles ne veulent pas avancer. Il faut de longues luttes et fatigantes pour les obliger h marcher à côté du cheval du docteur. Ce cheval est une vieille jument blanche qui avance à l'allure rompue que les Persans excellent à donner à leurs montures. C'est un pas allongé très rapide. Nos mules pacifiques ne
peuvent le suivre et nous devons, toutes les cinq minutes, les enlever, avec quel effort ! pour un temps de trot ou de petit galop. Et déjà nous commençons à ressentir dans notre chair les arêtes aiguës des selles persanes.
Notre étape de ce matin est brève ; nous n’avons que trois farsakhs, soit vingt kilomètres pour arriver à Hadji-abad où nous passerons le reste de la journée et la nuit. Nous cheminons dans une longue plaine étendue entre deux chaînes de montagnes ; tout autour de nous, c’est le désert, un désert de sable dont les tons mauves, gris et' roux jouent mollement les uns à côté des autres, admirable terrain de chasse où les princes d’Ispahan viennent chasser les gazelles. De loin en loin des touffes d’arbres annoncent un village. Quand on approche on voit que le village est entièrement fortifié et que les maisons serrées les unes contre les autres se cachent derrière d’épaisses murailles ; les vergers et les champs sont, eux aussi, entourés de murs. Ces grandes précautions sont prises contre les redoutables voisins bakhtyares qui plus d’une fois sont descendus de leurs montagnes pour piller les villageois de la plaine.
Les villages de ce pays, tout au long de la vallée, appartenaient à Zill es Sultan, l’ancien vice-roi
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de la Perse méridionale qui les a donnés à ses (ils. Ce sont des villages riches car, au pied des montagnes, ils ont l*eau abondante, et Peau en Perse veut dire richesse.
L'air est si pur ce matin que dès notre sôrtie de Nedjefabad on aperçoit très loin dans la plaine l'arbre isolé, qui marque la moitié de l'étape. Pendant une heure et demie nous le verrons devant nous sans paraître nous en rapprocher.
Toute chevauchée en Perse est monotone.
Nos bêtes vont à pas lents. Pourtant le temps est à souhait, Pair frais et vif, le soleil chaud, sans trop, et puis nous avons cette sensation, dont on ne se rassasie pas, Peût-on goûtée cent fois, de partir par un chemin inconnu vers un pays lointain, difficile, où les Européens ne voyagent pas.
Sur la piste, nous rattrapons un cavalier, la carabine sur le dos, suivi d'un homme armé.
C'est un serviteur de ZiU es Sultan qui va voir le chef d'un village. Nous faisons route ensemble.
Enfin vers dix heures, nous nous rapprochons de la montagne et nous entrons dans les vergers d'Hadji-abad fleuris et parfumés. Voici de beaux peupliers au bord d'un ruisseau d'eau claire et profonde. En face de nous le village ; il ressemble à un château-fort avec ses quatre murailles de dix mètres de hauteur, en terre battue. Aux
angles de grosses tours rondes et des échauguettes. Au milieu d*un des murs, une porte massive qui se ferme chaque soir au coucher du soleil.
Le plan d’un village^ fortifié est simple et toujours le même. Une allée centrale part de la porte. A gauche et à droite, les maisons sont séparées de l’allée par une cour dans laquelle on peut rentrer le bétail la nuit.
La première maison à droite est la maison de Zill es Sultan, propriétaire du village. C'est ici qu'il descend lorsqu'il vient chasser. On y entre, comme dans toute demeure persane, par des portes étroites et bien gardées, mais une fois les portes franchies, nous nous trouvons dans une vaste cour quadrangulaire dont le centre est transformé en roseraie et dont les bâtiments aux quatre cotés offrent des chambres nombreuses et, du reste, sans mobilier. Nous nous installons dans la chambre d’honneur ; les domestiques nous apportent un épais matelas et deux coussins sur lesquels nous nous couchons à l’orientale. Aziz cependant se met en quête d’un poulet auquel il tord le cou ; il trouve de petits oignons qui mijoteront dans la marmite ; les serviteurs du hakim descendent sa trousse et déjà des commères du village, pieds nus, leur jupon sur la figuré, apparaissent sur le
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seuil de la porte et regardent avec curiosité les Farenguis arrivés dans leur pays. Un déjeuner excellent, une sieste paresseuse et, une heure avant le coucher du soleil, nous faisons une lente promenade dans les vergers d’Hadji-abad où les pêchers et les poiriers sont encore couverts de mille fleurs. Partout les villageois travaillent aux champs ; agenouillées au bord d’un ruisseau les femmes vêtues de blanc lavent le linge ; une eau pure court le long des sentiers, toute bouillonnante encore de l'élan qui l'apporte de la montagne. Nous passons une heure exquise à aller de jardin en jardin tandis que le soleil s'abaisse à l’horizon, que les ombres des arbres s’allongent sur la campagne et que la paix du soir s'étend sur les vergers embaumés. Avec les campagnards poussant devant eux leurs chèvres et leurs ânes, nous rentrons à la nuit dans le village dont les lourdes portes se ferment bruyamment derrière nous.
A quatre heures le lendemain nous sommes réveillés. C'est le ciel étincelant, l'air vif, un grand silence que troublent bientôt les allées et venues des domestiques dans la cour. Il faut plus d’une heure pour plier bagage et charger les bêtes. On expédie le muletier, son âne, les deux che-
vaux de faix en avant ; puis suivent à quelques kilomètres Aziz et Namatollah qui monte la mule du docteur. Enfin une demi-heure plus tard nous partons avec le docteur, son second domestique et nos deux cavaliers bakhtyares.
Nous allons nous engager dans la contrée montagneuse qui sépare le gouvernement d'Ispahan du pays bakhtyare proprement dit, long* trajet dans un pays désert où plus d'une fois les brigands dépouillèrent des voyageurs et, comme toujours, les villageois avant le départ racontent des histoires sinistres et affirment que des marchands ont été dévalisés par une bande il y a peu de jours. Au loin sur le flanc de la montagne, dans la clarté de l'aube naissante, on aperçoit une tache qui avance lentement. C'est l'avant-garde de la caravane.
Nous suivons un long chemin qui monte en ligne droite pendant une heure. Les mules aujourd’hui sont déjà paresseuses et n'avancent qu'avec peine ; les selles sont plus dures et leurs arêtes aigues. La piste devient étroite, rocailleuse, escarpée. Derrière nous le paysage s'agrandit; nous voyons l'admirable vallée que nous avons suivie pendant deux jours et dans laquelle les villages font des taches de verdure. Plus loin les montagnes étincelantes de neige ; l'air est si pur
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qu'il semble que la vue s'étende à l'infini. Nous arrivons enfin, non sans fatigue, au sommet de la première crête. Nous n'avons rencontré âme qui vive dans ce désert qui est le mieux fait du monde pour une attaque brusque, car on ne voit * jamais à plus de cinq cents pas devant soi et le terrain se prête merveilleusement aux embuscades. Maintenant nous gagnons de l'avant laissant les bagages venir lentement derrière nous. Et voici que, soudain, derrière un monticule, nous découvrons huit hommes, assis au bord d'une source. Ils ont des fusils couchés près d'eux ; ils sont sans bagages et leurs chevaux sont cachés je ne. sais où. Certes, ce ne sont pas là des voyageurs inoffensifs ; ils attendent l'occasion. Mais notre arrivée les surprend ; ils ne nous guettaient pas, et puis nous sommes nombreux et armés. Nous passons fièrement à côté d'eux, à les toucher. Ils ne bougent pas. Nous n'échangeons pas le salam qui est de tradition entre voyageurs. Mais sitôt que nous avons passé, nos deux cavaliers bakhtyares reviennent en arrière pour escorter les bagages qui, eux, couraient un grand danger d'être pillés. Nous avons vu les brigands...
Maintenant nous redescendons vers le plus pauvre des villages perdus dans ce vaste désert. Il est fortifié lui aussi ; il appartient à un des
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membres de la famille de Sardar Assad ; mais il compte quelques habitants à peine qui vivent terrifiés par la crainte des voleurs. Nous ne nous arrêtons pas, car l’étape est forte aujourd'hui. Un vent chaud venant du sud nous souffle violemment dans la figure. Nous recommençons à gravir une longue 'côte. Puis, c'est un plateau accidenté qui s'étend à perte de vue devant nous. Partout le désert ; depuis que nous avons quitté Hadji-abad, pas un arbre, pas une planté. Aucune route n'est plus monotone au monde. Elle descend d'abord dans une dépression de terrain pour remonter sur une crête, d'où, chaque fois, nous espérons enfin découvrir la rivière, le Zendeh Roud que nous devons franchir. Mais nous ne voyons devant nous que sables et rochers. Le vent nous dessèche la figure et la gorge, le vent qui commence à soulever des tourbillons de poussière sur la piste. Et cela dure des heures et des heures. Le soleil nous brûle, les selles persanes nous blessent cruellement. Nous continuons à descendre et à remonter alternativement les longues ondulations du terrain. Nous sommes à cheval depuis l'aube, et à midi le Zendeh Roud est encore invisible.
Enfin vers une heure, nous arrivons à la rivière où nous descendons par un chemin muletier
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en lacets à travers les roches. Nous franchissons un pont escarpé et tombons de cheval plus que nous n’en descendons au bord d’un ruisseau qui se jette dans le Zendeh Roud, avec un grand tumulte d’eau qui dégringole en cascades à nos pieds.
Un tapis étendu sur les cailloux nous reçoit à l’ombre maigre d’un saule aux branches pieu* rantes. Nous sommes fatigués à ne plus pouvoir bouger par cette longue chevauchée dans la chaleur et le vent.
Le paysage devant nous est d’une beauté admi~ rable : à nos pieds la rivière gonflée passe dans un coude brusque sous le pont que nous avons franchi, puis dessine une courbe harmonieuse que ferme en face de nous une paroi gigantesque de rochers à pic aux teintes sombres. Entre ces rochers une piste zigzague en pente raide, — c’est le chemin que nous avons suivi. Deux aigles pêcheurs tournoient au-dessus des flots bouillonnants de la rivière.
Nous voici dans le Tchahar~mahalle qui est l’antichambre du pays bakhtyare. Nous restons là deux heures à nous reposer, puis il faut nous remettre en selle pour gagner Samoun.
Samoun n’est pas très éloigné du Zendeh Roud et l’on aperçoit ce beau village longtemps avant d’y arriver ; les campagnes sont fleuries et riches,
vignes, arbres fruitiers, avoines légères, blés verdissants, oliviers aux feuilles argentées. Nous cheminons lentement dans les vergers où des hommes vêtus de longues robes bleues travaillent à la terre.
Enfin, c’est le village escarpé, les rues étroites encombrées d’enfants et de femmes qui se pressent pour nous voir et nous gagnons la demeure du ketkhoda où nous logerons.
La maison est large et confortable; dans la pièce d’honneur, on nous allonge deux matelas sur lesquels nous tombons fatigués et endoloris. Pour l’instant nous n’avons qu’un sujet de méditation : l’incroyable folie de n’avoir pas emporté d’Europe des selles anglaises. Le texte de cette méditation est imprimé dans notre chair même et ne se laisse pas oublier.
Nous ne quittons pas la belle chambre fraîche ; c’est là que nous dînons, couchés, et que nous dormons jusqu’à ce qu’une obscure conscience de l’heure me réveille dans la nuit encore épaisse; je regarde ma montre : 4 heures du matin. Aziz et les domestiques du docteur ronflent comme des bienheureux de l’autre côté de la cour ; je me lève et, les yeux à peine ouverts, les jambes raides de courbature, je vais secouer nos gens pour que nous puissions partir au lever du soleil.
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Nous avons une énorme étape devant nous, plus longue que celle de la veille. Il nous faut couvrir près de soixante kilomètres à travers la montagne pour arriver à Djouné Khound.
Nous nous vêtons dans le froid vif du matin ; puis c*est la besogne quotidienne et lassante de refaire les bagages et les lits, d’emballer chaque chose avec le plus grand soin, car nous n’avons que l’essentiel et ne pouvons rien perdre en chemin.
Au sortir de Samoun, la piste escalade à flanc de coteau une crête peu élevée et nous voici sur un nouveau plateau ; une vallée assez large s’y forme qui nous mènera jusqu’au village de Tchahar-Chottor — les Quatre Chameaux — où nous nous reposerons un instant. Au pied des longues pentes des montagnes, nous apercevons un campement. Ce sont les fameuses « tentes noires » des nomades qui font leur apparition dans les vallées hautes du Bakhtyari. Ces nomades descendent en hiver de l’Arabistan, jusque sur les bords du golfe Persique.
Lorsque la chaleur vient, ils regagnent les hauts plateaux du Lauristan poussant devant eux leurs troupeaux. Les « gens de la tente » sont d’étemels nomades ; ils n’ont ni villages, ni demeure fixe. L’année durant, ils vont de pâturages en pâturages suivant les saisons. Maintenant on
commence à apercevoir leurs tentes, points noirs sur le flanc des montagnes du nord du Lauristan. Les chaleurs de Tété sont proches.
Ces nomades sont parfois de grands pillards ; il y a des tribus de deux ou trois mille hommes qui mettent à mal le pays où ils se trouvent. En mars et en avril, ils étaient plusieurs milliers sur la route d’Ispahan à Kerman, qui ne lais* saient passer, ni voyageurs, ni postes, ni caravanes.
Ceux que nous voyons sont des nomades isolés. Leurs campements sont de cinq ou six tentes.
Ils viennent au bord |du chemin nous saluer ; ils sont pittoresques et inoffensifs ; leurs femmes ont les jambes et le visage nus. Nous entrons dans un pays où l'on ne connaît pas les habitudes citadines ; les femmes y travaillent durement à visage découvert.
Nous avançons avec lenteur ; Aziz aujourd’hui a mille difficultés avec son cheval vicieux qui ne cesse de le jeter à terre. A chaque fois, l'échafaudage branlant des bagages s'écroule, non sans dommage pour le malheureux Aziz et pour les bagages. Notre grande et précieuse bouteille thermos est cassée ; le réchaud à vapeur de pétrole endommagé.
Des peupliers le long du ruisseau nous escortent
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maintenant Jusqu’aux « Quatre Chameaux », village fortifié comme tous les autres. Nous arrivons chez le mollah de l’endroit, ami du docteur. C’est un homme au visage fin, aux yeux rieurs ; il nous offre du thé et, pendant une demi-heure, nous nous reposons de la longue étape fournie, tandis que le docteur et notre hôte causent politique et que les femmes de la maison à moitié cachées derrière une porte nous percent de leurs regards curieux.
Mais à dix heures il faut se remettre en selle. Le pays est coupé d’une façon régulière ; des crêtes peu élevées séparent des vallées assez fertiles. Au sommet d’une colline, une apparition étrange. C’est un homme, les bras en croix, qui se tient immobile, comme cloué sur le ciel. Audessous de lui, des moutons et des chèvres cherchent leur maigre pâture parmi les pierres. C’est un berger. Mais pourquoi garde-t-il les bras ouverts ? comment soutient-il si longtemps cette posture fatigante ? Lentement nous approchons du crucifié et nous voyons enfin qu'il a revêtu un aba de feutre épais dont les manches se tiennent raides à angle droit du corps. Il ne se sert pas des manches. Ses bras sous l’aba sont croisés sur son ventre. Nous trouverons maintenant partout l’aba de feutre raidi ; il remplace dans les montagnes
le souple et élégant manteau de poil de chameau que portent les citadins.
Nous passons deux crêtes encore et, du sommet de la seconde, nous apercevons au loin, très loin, les arbres et les murailles de Bibi Miriam, le village où nous devons faire la halte de mi-journée. Il est bientôt midi et nous sommes en route depuis avant six heures. Le temps est doux ; un ciel gris lumineux, clair ; un air léger, pas de soleil. Mais que la route est longue ! Et l’on voit l’étape une heure ou deux avant d’y arriver. Bibi Miriam semble fuir devant nous à mesure que nous avançons. Ma femme est pâle de fatigue et de souffrance.
Enfin vers une heure, nous voici à la halte et s’ouvrent devant nous les portes énormes du château.
Bibi Miriam est une sœur de Sardar Assad ; c’est de son nom qu’on appelle communément dans le pays le village où nous sommes. Ma femme a rendu visite à Bibi Miriam à Ispahan. Celle-ci l’a reçue à merveille, lui a offert des friandises à la graisse de mouton et au sucre et, la voyant si jeune, mince, casquée et bottée, a voulu croire qu’elle était un jeune garçon.
Maintenant nous sommes dans ses terres ; le village — de pauvres masures serrées les unes
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contre les autres — n’est pas fortifié ; mais la demeure de Bibi Miriam est un véritable châteaufort, aux larges murailles flanquées aux quatre coins de quatre tours. Il est habité par des domestiques qui nous reçoivent de leur mieux et étendent pour nous un tapis sous un portique.
Là, couchés sur nos coussins, nous déjeunons lentement. Aziz fait griller sur des braises un poulet étique tué à l’instant même et que le docteur va déchirer à pleines mains et à belles dents.
A peine le repas terminé, il faut repartir.
Nous avons un long chemin encore avant d’arriver à Djouné Khound. Si nous étions maîtres de nousmêmes nous passerions la nuit dans ce vaste et désert château. Mais il nous faut suivre notre guide, le terrible docteur qui nous entraîne.
Autour de nous le pays a changé. Nous longeons d’abord un marécage. Un marécage, voilà qui est loin des déserts de l’Irak ! Une fois le marécage tourné, nous sommes dans une vallée pittoresque, rochers qui [s’éboulent jusqu’à nos pieds, ruisseau profond qui va se jeter dans une belle rivière qui coule à notre droite.-Peu à peu la vallée s’élargit ; nous voyons des champs fertiles et au loin des taches de verdure et de terre, ce sont des villages. Sur les pentes des montagnes à notre droite, des points foncés, « les tentes noires » des nomades.
Maintenant nous sommes si meurtris par nos selles que nous faisons de temps à autre un ou deux kilomètres à pied, tirant nos mules rétives. Vers quatre heures et demie, nous arrivons à un petit village à mi-chemin entre Bibi Miriam et Djouné Khound. Il est collé sur le flanc de la montagne ; au-dessus du village, sur un roc, une tour de garde. On voit ainsi, de place en place, sur le haut des collines, ces tours d'où les veilleurs examinent le pays et annoncent l'arrivée des ennemis. Exténués de fatigue, nous prenons une tasse de thé chez le ketkhoda. La lumière, le soleil baissant, est admirable sur la riche vallée, sur les murs et les terrasses en terre jaune des maisons, sur les pentes rocheuses qui dominent le village et sur les hautes montagnes couvertes de neige qui ferment l'horizon. Dans le lointain au sudest, un éperon formidable de rochers divise la vallée en deux branches. C'est 1à le but de notre voyage. C'est là Djouné Khound, — là-bas, si loin.
Allons, un dernier effort. Mettons-nous à la poursuite du cheval blanc du docteur qui fuit devant nous. Une heure encore, puis une autre ; Djouné Khound ne semble pas se rapprocher. Enfin, dans le crépuscule, nous apercevons, parmi les arbres lointains, des terrasses où se meuvent
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des taches claires. Les femmes du village sont montées sur leurs maisons pour nous voir venir. La nuit accourt plus vite que nous. Elle est sur les murailles du château de Sardar Assad alors que nous en atteignons le pied. A la clarté de la lime, nous voyons les murs élevés, les tours garnies de têtes d’ibex et de mouflons aux cornes aiguës. Zia Sultan et ses serviteurs sortent à notre rencontre. Nous franchissons les murs et je porte ma femme, incapable de faire un pas, jusqu'à la maison qui est au centre de la vaste cour entourée de bâtiments.
Un palais ! nous sommes dans un palais des Mille et une Nuits, transporté par quelque éfrit au cœur des montagnes sauvages. Un spacieux portique règne à l'entour du bâtiment qu'un vestibule divise en deux parties. On nous introduit dans un immense salon dont les murs et le plafond sont couverts de glaces. C’est la salle des Glaces à deux mille mètres d'altitude dans une vallée perdue du Bakhtyari. Des lustres européens pendent du plafond ; des canapés, des fauteuils, des chaises, des tables meublent cette pièce. Des lampes à pétrole sont posées à même les tapis. Voilà, certes un étrange et inattendu triomphe de la civilisation occidentale qui s'affirme chez
ces Bakhtyares restés impénétrables. Combien de convois de mules sont-ils venus du golfe Persique, d’Ahvaz et de Mohammerah le long des pistes difficiles pour apporter les mille glaces de ce salon et les meubles envoyés d’Europe ? Nous nous laissons tomber sur un canapé tandis que les domestiques de nos hôtes nous servent du thé bouillant. C’est, du reste, tout ce que nous pourrons prendre ce soir, tant nous sommes fatigués. Nous coucherons dans un salon voisin, et plus petit, sur des coussins, tandis qu'Aziz se roulera dans une couverture au seuil de notre porte de peur qu’un domestique trop curieux ne profite de la nuit pour examiner d’un peu plus près qu’il ne convient notre bagage.
Djotmé Khound .
Au matin, nous visitons Djouné Khound. La maison que nous habitons est construite au milieu d’une vaste cour sur les quatre côtés de laquelle s’élèvent des bâtiments à un étage où sont aménagés le hammam» les appartements des hôtes et des domestiques. Ces bâtiments sont couverts en terrasses bordées à l’extérieur de créneaux et, aux quatre coins, de tours. Nous allons voir notre hôte sur une de ces terrasses. Là, le matin, il
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reçoit ses serviteurs, ses clients et les hôtes de passage. Zia Sultan est un jeune homme de taille moyenne, d'encolure nette, élégant, au visage pâle, à la courte moustache. Il s'exprime en anglais correctement avec un accent agréable. Il a des manières courtoises et un sourire charmant. Mais il n’efface pas le souvenir de son père qui était célèbre en Perse pour sa beauté.
Zia Sultan a la visite de ses cousins, qui étaient hier encore dans le parti du chah détrôné. Ce sont de grands jeunes gens bien taillés, avec quelque chose de rude, d’un peu sauvage. Nous les invitons à déjeuner avec nous à l’européenne. Aziz préparera des poulets rôtis, du riz à notre mode — le riz à la persane sent la souris, — une omelette. Le repas est servi sur une table dans notre grand salon ; il faut s’asseoir sur des chaises, chose nouvelle, non pour Zia Sultan, mais pour ses grands diables de cousins qui, jusqu’ici, ont mangé assis à terre, les jambes croisées, sur un tapis. Et il y a des assiettes et des fourchettes et des couteaux, et des verres ! Nos hôtes regardent tout cela avec stupeur. Ils se servent de leur fourchette tant bien que mal et de leur couteau tant mal que bien. Ce sont des rires fous autour de la table ; notre déjeuner européen a le plus vif succès ; mais, finalement, nos hôtes emploient leurs doigts
qu'ils trouvent plus souples et plus aptes à saisir la nourriture que les fourchettes aux pointes aiguës.
Zia Sultan nous a donné quelques bouteilles de vin excellent de Djoulfa, de ce vin fort et parfumé qui vite met quelques fumées dans ces jeunes cerveaux.
Le déjeuner fini, le thé et les cigarettes apparaissent. Les jeunes gens demandent à ma femme de chanter. Sans se faire prier, elle chante une mélodie populaire bretonne, triste et belle. Nos hôtes l’écoutent avec étonnement ; ils n’osent se regarder ; des sourires leur échappent. Et lorsqu’elle a fini, l’un d'eux, chanteur renommé, entonne un air bakhtyare. Il chante comme les Persans, la bouche fermée, poussant par le nez des sons aigus, claironnants, d'une hauteur excessive et dangereuse. La mélodie a du rythme et n'est pas sans grandeur. Je regrette de ne l’avoir pas notée.
Nous allons nous promener dans le pays.
Devant l’entrée de son château, Sardar Assad a planté un verger touffu duquel s'élancent cent jeunes peupliers.
Le paysage où nous sommes est simple et beau ; au sud, et tout voisin, c'est l’éperon de collines pierreuses que nous avons vu de loin etf qui sépare
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laTvallée en deux; elles échafaudent leurs rocs nus, cuits et recuits par le soleil à huit cents mètres au-dessus de Djouné Khound. Derrière la colline une nouvelle vallée bordée d’une chaîne de montagnes, une des régulières et puissantes crêtes qui courent du sud-est au nord-ouest, au sud du plateau iranien. Malgré le printemps avancé, elles sont encore couvertes de neige que percent ici et là les pointes des rochers. A l’ouest, la vallée s’ouvre largement ; au nord, c’est d’abord Djouné Khound, puis tout de suite les pentes dénudées de la montagne, les rocs cyclopéens et les tours de garde que l’on voit au-dessus de chaque village dans le Bakhtyari sans cesse déchiré par des guerres locales. Nous remontons vers l’orient ; le sol est un dur gazon ras, agréable au pied.
Nous suivons le cours d’une rivière aux eaux abondantes et limpides ; des maisons éparses s’élèvent sur ses bords ; des femmes y lavent du linge ; un jeune homme sous les yeux de quelques vieillards dresse un cheval et apprend à monter comme un vrai Bakhtyare. Armé d’une lance, il met le cheval au galop, jette son arme devant lui, elle se fiche dans le sol et, toujours courant, il la cueille. Puis il essaie des voltes rapides ; trois fois il veut tourner en plein galop, trois fois son cheval roule dans le sable et
voilà le cavalier cul par-dessus tête. Les vieillards lui crient des conseils.
Plus haut, nous arrivons dans les rochers ; une source sort de terre entre deux grosses pierres, et pour une (ois en Perse, la seule, nous pouvons satisfaire enfin notre envie de boire une eau pure, non bouillie.
Le crépuscule baigne ces campagnes désertes d*une lumière douce. Une grande paix règne sur la vallée tandis que nous regagnons notre demeure sur laquelle déjà tombe la nuit.
16 mai-
Aujourd'hui, ma femme va rendre visite dans l'anderoun à la sœur aînée de Sardar Assad, Bibi Khanoum. Cette vieille femme est célèbre en Perse par son énergie. C'est elle, dit-on, qui poussa son frère à marcher sur Téhéran. C’est elle — je ne sais la vérité de cette histoire — qui jura de venger la mort de son père, l'ilkhani des Bakhtyares que Zill es Sultan fit mettre à mort, et peut-être tua lui-même, voici plus de trente ans, à Ispahan. Bibi Khanoum reçoit les Bakhtyares chez elle à visage découvert. Mais je suis un étranger et, même au Bakhtyari, l'étiquette
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ne veut pas que je puisse voir cette vieille princesse.
Ma femme passe deux heures dans l'anderoun en compagnie de Bibi Khanoum et de la femme de Zia Sultan. Puis, Ton me fait dire qu'une dame bakhtyare vient me rendre visite, et voici que je vois soudain arriver sous le portique où je prends le frais une dame entourée de serviteurs et accompagnée du hakim. Elle est vêtue d'un justaucorps de soie couleur aurore, d'une jupe de soie or à fleurs et un grand châle violet évêque est drapé sur la tête. Des boucles de cheveux pendent des deux côtés de la figure. Un petit enfant vêtu de vert, un séïd, marche gravement à côté d'elle.
C’est ma femme qui vient me voir, vêtue en grande dame bakhtyare. Les princesses ont sorti de leurs coffres ce costume de mariage, se sont amusées à l'en parer et lui en ont fait cadeau.
17 mai.
Cette nuit j'ai été réveillé de grand matin ; il était quatre heures. Me souvenant que nous étions dans les jours de la comète, je me suis levé et j'ai ouvert la porte-fenêtre donnant sur le portique. La nuit était fraîche à en être
froide ; un vent léger, vif, venait de la montagne et j’ai cherché dans le ciel la place où devait apparaître la comète. Je me tourne vers l’est — et voici dans le ciel étincelant d’étoiles un astre prodigieux dont la tête se trouve toute voisine de Vénus et dont la queue monte en poussière d’or dans le ciel. Rien ne peut donner une idée de la magnificence des belles nuits de Perse. Nous sommes en pleine montagne à plus de deux mille mètres ; l’air est pur comme le cristal; la voûte des deux d’un violet profond et doux ; des étoiles la peuplent, cent fois plus nombreuses et plus brillantes que celles de notre ciel d’Europe.
L’apparition de la comète au milieu des multitudes infinies d'étoiles est un spectacle saisissant. Nous n’avons pas besoin de lunettes pour en jouir. Le voilà, le signe de Dieu dans le ciel. La Perse entière en est alarmée ; on dit que, si elle revient encore une fois au-dessus de la montagne, elle annoncera la fin du monde. Près de la comète, Vénus est plus éclatante que ne le fut jamais Jupiter aux plus beaux de nos soirs occidentaux.
18 mai.
Nous bouleversons nos plans de voyage. Nous devions aller à cheval jusqu’à Sultanabad. Mais
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nos hôtes ne savent même pas le nombre et la longueur des étapes. Il faudrait sept jours au moins pour traverser les montagnes. Nous souffrons encore des blessures de nos mauvaises selles. Ma mule a une patte endommagée. Comment ferions-nous ce long trajet ? Nous décidons de revenir sur nos pas. En trois jours nous pouvons gagner l’asile charmant que nous offre Hadji-abad ; de là une voiture pour Ispahan.
Nous allons au cimetière, près de l’entrée du village. Depuis que nous sommes au Bakhtyari j’ai remarqué des animaux étranges sculptés en pierre sur les tombes. Ce sont des lions à l’allure hiératique, qui se tiennent debout sur leurs pattes raides ; ils ont l’air très anciens ; ont-ils été faits il y a trois mille ans ou hier ? Leur présence étonne dans ces cimetières persans si négligés, abandonnés de tous, sans monuments aucuns.
Je demande ce qu’ils signifient. On m’apprend qu’ils sont placés sur les tombes des hommes qui se sont montrés courageux à la guerre. J’en compte cinq ou six dans le petit champ mortuaire de Dj ouné- Khound. Les pattes enfoncées dans la terre, les flancs creux, le mufle défiant, ils gardent le sommeil des hommes qui sont morts dans les batailles.
A la tombée de la nuit, on frissonne tant le froid tombe vite des montagnes ; on frissonne aussi par ce qu’on a un peu de fièvre, un peu de la fièvre que, malgré toutes les précautions, on ramasse sur les routes de Perse. Et nous rentrons dans notre grand salon des glaces où les domestiques allument dans la cheminée des feux de sarments secs qui brûlent en grandes flammes claires.
18 mai.
Aujourd’hui promenade dans le village. Il est composé de petites maisons obscures en terre battue qui se pressent le long de la rivière. Des ponts vont de l’une à l’autre rive, des ponts qui sont souvent des troncs d’arbres. On peut aussi traverser l’eau sur de grosses pierres jetées çà et là ; les chèvres et les moutons viennent boire, des enfants jouent et des femmes non voilées travaillent. La grande rue du village, c’est la rivière.
Aujourd’hui, le départ. Nous envoyons un messager à pied au consul de Russie à Ispahan pour l’avertir de notre retour. Le messager mettra deux jours pour arriver à destination alors qu’il nous en faudra quatre ou cinq à cheval, mais il
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prendra à travers les montagnes par les raccourcis. On trouve en Perse les meilleurs marcheurs du monde, des hommes capables d’aller pendant dix-huit heures sur vingt-quatre et qui se nourrissent d’une poignée de riz.
A trois heures nous nous mettons en route.
Cette fois-ci nous avons supprimé nos selles. Nous ne gardons que le bât sur lequel nous plions une couverture de voyage. Changement délicieux, nous aurons la fatigue, mais non les blessures. Zia Sultan, ses cousins, ses serviteurs nous accompagnent une partie du chemin. Ils vont passer quelques jours chez un de leurs parents dans un village voisin et nous quittent avant d’atteindre la première étape. Nous avons deux cavaliers d’escorte jusqu’à Hadji-abad. Nous allons le long de la vallée large, puis c’est un village où nous prenons quelques minutes de repos. Nous marchons lentement vers Bibi Miriam où sera notre halte ce soir ; il fait sombre lorsque nous arrivons à la grande maison fortifiée.
Après un long passage voûté, nous débouchons dans la cour intérieure ; les domestiques nous ouvrent une chambre vide et nous offrent des coussins.
Désastre ! le muletier s’est perdu avec les bagages. A-t-il été dévalisé ? Est-il tombé avec ses
bêtes dans le marécage ? En vain nos hommes du haut de la tour poussent des hurlements d'appel. Rien ne répond. Nous envoyons à sa recherche nos cavaliers d’escorte. Aziz nous donne à manger des œufs frais, et, tout habillés, nous dormons à poings fermés sur les coussins. Vers minuit enfin, on nous réveille pour nous apprendre que muletier, mules et bagages sont retrouvés.
Le lendemain avant l'aube, le départ, tout courbatus par l'air glacé de la nuit. Ma mule est de plus en pljus blessée. Toutes les cinq ou dix minutes, elle s'arrête court et tient levée en l'air pitoyablement une patte immobile. En vain, essaie-t-on de la panser. Le muletier et nos cavaliers n'arrivent pas à trouver ce qui la blesse.
Nous refaisons le chemin monotone de l'aller ; au flanc des montagnes des bergers crucifiés gardent des troupeaux éparpillés au loin. Voici après des heures les « Quatre Chameaux », le mollah aux .yeux malins, les femmes pressées dans la cour — une courte halte — puis le chemin qui s'allonge devant nous. Enfin vers midi nous descendons sur Samoun, où nous avons couché.
Nous retrouvons la maison du ketkhoda, les matelas moelleux; nous déjeunons. Aziz et les
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cavaliers d’escorte voudraient passer ici la nuit. Mais je ray refuse, la journée de demain serait trop dure. Nous franchirons aujourd'hui le Zendeh Roud et gagnerons, si possible, un petit village perdu dans un pli du désert entre la rivière et Hadji-abad.
Et vers deux heures et demie nous voici de nouveau — non pas en selle, nous n’en avons plus — mais sur nos mules aussi fatiguées que nous. Une heure plus tard nous nous reposons dans le romantique paysage au bord de la rivière ; l’eau arrive en écumant sous le pont; les rocs échafaudés déchirent le ciel et le vent dévale en tourbillons par la porte étroite de la vallée. A peine arrivés, il faut repartir. Nous avons un long chemin à faire.
Souvent nous descendons de nos bêtes et marchons dans le crépuscule, puis dans la nuit. Encore un vallonnement de franchi. De village, pas l’ombre. Nous allons, ne tenant plus ni en selle ni debout. Il y a plus de douze heures que nous avons quitté l’étape.
Enfin notre guide laisse la piste et prend un sentier à gauche. Des nuages ont envahi le ciel ; nous suivons lentement le bord d’un ruisseau, et soudain une masse sombre nous barre le chemin. Nous sommes devant les murs de Nuousi-Abad.
La grande porte d’entrée est fermée, le village endormi. Nous frappons à tour de bras sur les battants sonores ; personne ne bouge. Enfin nous apercevons une lumière et le chef du village vêtu d’une robe blanche apparaît dans le balakhané (appartement ouvert) au-dessus de la porte. Il est accompagné de plusieurs femmes.
Nous demandons qu’on nous reçoive pour la nuit.
Il refuse et les femmes le soutiennent. Ces villageois apeurés nous prennent pour des brigands ; ils n’ouvriront pas. En vain les cavaliers d’escorte disent qui ils sont et d’où ils viennent ; le nom des grands chefs bakhtyares ne rassure pas le ketkhoda. Le chamelier, pathétiquement, plaide notre cause. Il nous montre, nous et les bêtes, morts de fatigue dans la nuit ; il se porte caution des dommages que nous pourrions faire aux villageois et à leurs biens.
Le ketkhoda, entouré de commères, ne se laisse pas fléchir. La colère nous prend. Nous méditons de donner l’assaut à ce village inhospitalier et de mettre le feu aux portes ; déjà nos cavaliers tâtent la crosse de leur carabine pour envoyer une balle à l’énergique refuseur, quand, après de nouvelles supplications du chamelier qui parle et pleure
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les bras en croix, notre homme se décide, descend, et nous entendons le bruit de la grosse poutre qu’on remue.
Enfin notre caravane entre, non sans que le ketkhoda soit un peu bousculé, non sans qu'on entende quelques cris aigus de femmes fuyant comme poules effarées.
Ah, le pauvre village ! Jamais nous n’avons vu tant de misère. Nous pénétrons dans la cour de la première maison, la plus riche ; des veaux, deux vaches, un âne et quelques moutons y dorment. Sur une plate-forme est la maison basse. Nous ouvrons la porte ; un vieillard est accroupi près d’un feu de braise ; la tête renversée en arrière il pousse d’affreux soupirs comme s’il agonisait ; une odeur écœurante nous assaille. Nous reculons épouvantés. Malgré notre fatigue, nous n’aurons pas de gîte ce soir. Nous étendons notre mince matelas sur la terre dure en plein air. Le chamelier et nos cavaliers allument un feu à trois pas de nous; Aziz y fait bouillir du lait pour notre chocolat. Les villageois refusent de nous vendre des œufs et du lait si nous ne payons pas d'avance. Enfin vers onze heures du soir, nous nous endormons d’un mauvais sommeil sous notre moustiquaire qu'un vent froid secoue.
Avant l’aurore nous sommes debout, tout anky-
lo8é8 ; le vent a augmenté, l’aube se lève dans un ciel où s’amassent de lourds nuages ; de la poussière, des sables volent en tourbillons. L’orage va éclater. Mais peu importe, nous ne resterons pas une minute de plus dans ce triste village et à six heures nous voilà en route pour la dernière étape. A peine partis, la pluie commence ; elle tombe en douche et nous accompagne tout au long du trajet ,* les manteaux imperméables, les laines, tout est traversé. Des rigoles se forment sous les vêtements, coulent le long du dos et des jambes pour sortir aux bottines. C’est ainsi que nous allons pendant trois heures à travers les montagnes où nous ne rencontrons âme qui vive. Et nous arrivons, trempés à tordre, dans l’hospitalière maison de Zill es Sultan à Hadji-abad. Nous nous séchons devant un grand feu de sarments. Pendant quarantehuit heures, nous restons à nous reposer, ne quittant notre couche que pour de lentes promenades dans les vergers à la fin de la journée.
Les pavots ont fleuri, les mille petites coupes de porcelaine translucide se tiennent droites et claires au bout des tiges vertes. Les vergers à ce moment de l’année et du jour sont un enchantement.
Le village est en émoi. Un petit parti de
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Bakhtyares est venu s’emparer d’un troupeau de moutons. Les villageois ont poursuivi les voleurs qui, dans leur fuite, ont abandonné leur butin. Mais l’alarme a été chaude et sur le chemin de garde des hommes armés se promènent toute la nuit. De la chambre où je suis étendu, je vois la silhouette d'un veilleur se découper au haut des murs sous le ciel étincelant d’étoiles. Ainsi un homme veillait, le cœur plein d’émotions confuses, sous les mêmes étoiles, à la même place, sur des murs pareils à ceux-ci, il y a vingt-cinq siècles, lorsque l’apparition d’Alexandre en Perse agitait les âmes. Depuis lors, rien n’a changé ici. C'est, dans un décor immuable, des vies identiques à celles d’autrefois. 11 n'y a de nouveau que la présence insignifiante d'un voyageur venu de loin, égaré dans ces montagnes et dont l’esprit se plaît à vagabonder à travers le temps.
DE SULTANABAD A HAMADAN
Aventures sur route.
Nous avons gagné Sultanabad, passant par Kachân et Koum. Nous voyageons comme des rois fainéants dans un antique carrosse. A Sultanabad où nous nous reposons dans la confortable maison Ziegler, notre calèche donne des signes de fatigue inquiétants. Elle passe son temps chez le charron qui vérifie le timon, les essieux, les rayons des roues et ajoute quelques bouts de ficelle à ceux qui entourent les ressorts. Il espère prolonger ainsi ses jours. Mais nous mènera-t-elle jusqu a Hamadân ? Pour nous aider à supporter les vicissitudes du chemin, notre aimable hôte nous donne quelques excellentes bouteilles de vin blanc que les Arméniens fabriquent. C’est comme du vin du Rhin plus puissant, d'un Rhin dont les coteaux seraient chauffés par le soleil, roi de l'Iran. Nous
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partons, ainsi lestés, au trot lent de nos quatre chevaux.
Toute l’après-midi nous roulons à flanc de coteau. Nous dominons le pays de Feraghan à notre droite.
A la nuit, nous pénétrons dans la montagne.
Le paysage est de plus en plus farouche. Pour s’harmoniser avec le décor terrestre, le ciel se couvre de nuages et nous allons au pas sur un chemin à peine tracé. Toutes les deux ou trois heures, nous arrivons dans un relais. Il faut mener grand bruit pour réveiller les gens, trouver des chevaux, les atteler et persuader un cocher de monter sur le siège. Les cochers, généralement ivres d’opium, opposent une indifférence passive et souriante à nos objurgations.
Et la nuit épaisse nous entoure. Nous continuons à gravir des pentes raides avec lenteur et à en descendre d’autres avec trop de précipitation. La voiture gémit de toutes parts ; nous sommes secoués de telle façon qu’il est difficile de dormir. Au sommet d*un col, des voix retentissent dans l’obscurité. Les chevaux s’arrêtent. Nous nous redressons sur nos matelas. Aziz se lève sur le siège. Que se passe-t-il ?
Le vent qui souffle assez fort a dispersé les nuages et, à la lueur des étoiles, j’aperçois trois
remuas persans. 17
cavaliers tout à côté de nous. Ils ont leur fusil à la main et, à leur ceinture, je vois de grands poignards dans leur gaine.
La rencontre me semble peu heureuse. De paisibles voyageurs persans ne courent pas les montagnes à cette heure-ci. Faudra-t-il se battre ? Nous sommes en mauvaise posture. Nos petites carabines automatiques sont attachées toutes deux de chaque côté du siège et portent, au bout du canon, chacune, notre casque colonial. Je n’ai qu’un revolver de six millimètres dans ma poche. Cela est fort inquiétant.
Se laisser dépouiller ? Je ne suis pas seul.
Ce que j’accepterais, contraint, pour moi, je ne puis le tolérer pour ma femme.
Les trois cavaliers regardent la vqiture et échangent quelques paroles à voix basse, entre eux. Puis, s’adressant à nous, ils demandent :
— Il y a deux hommes, ici ?
Une lueur d’espoir. Je comprends que, voyant nos deux casques, mais ne pouvant distinguer dans l’obscurité les traits de nos visages, ils nous prennent pour deux Européens voyageant en Perse. Deux Européens, même sans armes, et trois Persans, la partie peut se jouer.
Aziz qui a eu les mêmes pensées que moi répond hardiment :
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— Oui, ce sont deux Farenguis.
— Et où vont-ils ? demande un des cavaliers dont la voix manque tout à fait d'amabilité.
Je mets la main sur celle de ma femme pour lui faire comprendre qu'elle ne bouge ni ne parle et réponds moi-même avec une nonchalance parfaitement jouée :
— Nous venons de Sultanabad et allons à Hamadân.
De nouveau, un colloque à demi-voix entre les trois cavaliers. Notre sort se décide en ce moment.
C'est le dé gagnant pour nous qui tourne. Que s'est-il passé dans l'âme de nos interlocuteurs ? S'ils avaient su qu'il n'y avait qu'un homme accompagné de sa femme, auraient-ils agi autrement ? Si nous avions montré que nous craignions les suites de cette rencontre, notre peur leur aurait-elle donné du courage ? Je ne sais, mais ils nous disent d’une voix brève :
— Vous pouvez continuer votre chemin.
Notre cocher ne se le fait pas dire deux fois et fouette ses bêtes fatiguées. La voiture gémit. Nous descendons une pente raide.
Je me retourne. Au sommet du col, j'aperçois la silhouette sombre des trois cavaliers qui se détachent sur le ciel criblé d'étoiles. Puis ils disparaissent.
JL
J’interpelle Aziz :
— Eh bien, Aziz, qu’en penses-tu ?
— Hé, hé, monsieur, dit-il en riant, je pense que nous avons eu de la chance.
Et je vois ses dents blanches qui se montrent dans son visage bruni.
Une heure après, nous sommes au relais. L’émotion nous a mis en appétit. A la lueur fumeuse d’un quinquet, nous ouvrons notre panier de provisions, plein de choses délicieuses données par nos hôtes de Sultanabad et débouchons une bouteille de vin.
Notre histoire racontée aux cochers les a beaucoup émus. Ils ne veulent pas se remettre en route. On en trouve un enfin que l’opium a emmené si loin dans le royaume des rêves, que rien ne peut plus l’émouvoir. Il faut l’aider à monter sur son siège. Quant à conduire ses chevaux, on ne peut le lui demander. Pourtant il se refuse obstinément à laisser les rênes à Aziz. Le seul sentiment vivant en lui est celui de la dignité de cocher. J avertis Aziz de le surveiller. Mais, après tout, il faut se fier aux pacifiques rosses qui nous traînent. Elles connaissent la route et il n’y a aucun danger qu’elles s’emballent. Si elles ne nous versent pas dans un précipice en descendant les montagnes pour déboucher
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dans la plaine, nous arriverons à Hamadân, incK Allah . Quant aux brigands, nous n*y songeons plus. On n’en rencontre pas deux fois dans une nuit persane. Et puis nous avons bii quelques verres d'un vin généreux. Nous sommes disposés à prendre toutes choses gaiement et, d'abord, à dormir un peu, car nous n'avons pas eu notre compte de sommeil.
Aussi après avoir surveillé pendant quelque temps le cocher qui somnole sur son siège, je laisse tomber ma tête sur l'oreiller. Ma femme dort, Aziz dort, le cocher dort, les chevaux vont leur petit train ordinaire, je m'endors aussi.
Nous dormions donc tous comme des bien* heureux, quand soudain nous sommes réveillés par une brusque secousse. Je me sens tomber sur la droite ; et ma femme sur moi. J'ouvre les yeux et dans l'aube du jour, je vois que notre voiture est en train de glisser dans un canal profond de plusieurs mètres, où coule une eau limoneuse qui n'est plus qu'à quelques pieds de nous.
Le cocher a été projeté de son siège. Aziz se cramponne à la voiture. Deux des chevaux sont déjà dans le canal ; les deux autres ayant cassé leurs liens, errent en liberté sur la rive en face de nous.
Sans perdre une seconde, nous sautons par l’arrière de la voiture. Heureusement les roues portent maintenant sur la terre molle et enfoncent lentement. tJne fois en sûreté, nous organisons le sauvetage des bagages. En quelques minutes, les valises sont à terre, et les vivres, et même lès bouteilles de vin.
Nous avons le loisir maintenant de regarder la scène de l’accident et d’en rechercher les causes.
Nous sommes dans une plaine fertile que traverse un grand canal d'irrigation sur lequel, au passage de la route, est jeté un pont en bois sans" parapet ni trottoir.
Le cocher dormait. Les chevaux, eux-mêmes plus qu'à moitié endormis, ne se sont pas souciés de passer au milieu du pont. Et les deux roues de droite se sont trouvées dans le vide. La voiture a donné de la bande et est tombée dans le canal.
Et nous voilà en panne, à six ou huit heures d'Hamadan. Le jour s'est levé dans un ciel où il ne reste plus un des nuages de la nuit. Nous nous asseyons sur le sable et, ne pouvant faire mieux, déjeunons dans la fraîche et radieuse matinée, attendant, sans nous faire plus de soucis, que le hasard nous vienne en aide.
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Nous ne pouvons songer à sortir par nos propres ressources la voiture du canal où elle repose. Le cocher, dégrisé, a rappelé ses bêtes en leur sifflant un petit air jovial que tous les chevaux de Perse connaissent.
Cependant, avec le soleil, la vie renaît dans les campagnes. Des villageois passent, se rendant aux champs. Ils s’arrêtent auprès de nous et de longues conversations s’engagent au sujet de la voiture. Quand enfin les villageois sont une douzaine, on décide de tenter le sauvetage de la calèche. C’est une entreprise difficile. Plus d’une fois, on croit avoir amené la vieille guimbarde sur le sol ferme pour la voir nous échapper encore et aller se recoucher dans le doux lit du canal. Il semble qu’elle n’en veut pas sortir et qu’elle a décidé de mourir là dans l’eau tiède qui coule et la caresse.
Enfin, au bout de deux heures d’efforts, la voici sur ses quatre roues au milieu de la route. Elle est toute branlante, tremblante, et comme essoufflée, les roues gondolées, les rayons cassés ainsi que le timon. Le ressort d’arrière a pris de l’indépendance et n’est plus relié au coffre.
Partout, on met des pansements provisoires. On bande, on serre autour des ressorts et du coffre des cordes dont nous avons toujours une ample provision.
Telle que la voilà, on espère qu*elle gagnera le prochain relais distant de quelques kilomètres seulement. Le terrain est plat ; nous irons au pas. Au relais, on prendra n’importe quel équipage qui nous mettra dans l'après-midi à Hamadân.
Nous arrivons cahin-caha au village. C'est un pauvre village d’entre les pauvres villages de Perse, le plus misérable de tous les relais de poste que nous avons vus. Il n'a pas une voiture en réserve, pas même le plus ordinaire des chars à bancs. Alors on va chercher un charron.
Cet homme regarde notre calèche et donne des signes de désespoir. Non, tout son art ne pourra rendre la vie à cette voiture qui expire. Il s'assied sur ses talons et médite. Et il explique qu’il y a quinze jours de travail, qu'il n'a pas les pièces nécessaires pour remplacer les parties brisées, que les outils lui manquent pour les forger.
Une longue discussion s'engage. Il faut réparer sur l'heure et par des moyens de fortune ce qui est réparable, de façon à gagner Hamadan, dussions-nous faire la route au pas.
Cependant notre cocher reste indifférent à ce qui se passe autour de lui. Pour se remettre des
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émotions de l'aube et du bain matinal qu'il a pris, il fume quelques pipes d'opium, accroupi dans l'ombre à la porte de la maison de poste.
Notre charron se met enfin à la besogne et, au bout d'une heure ou deux, notre voiture, tant bien que mal, roule sur ses roues, mais dans un mouvement de tangage qui rappelle celui d*un bateau sur une mer agitée.
Pourtant nous avançons et avant la (in du jour nous voyons Hamadân au pied de l'Elvend.
Nous nous arrêtons aux portes de ce qui fut la capitale de l'empire des Mèdes. Les rues actuelles en sont si étroites qu'aucune voiture n'y peut entrer. Tant mieux, nous ne tenons pas à nous montrer en tel équipage aux descendants de ceux sur qui régna Cyrus. Des portefaix prennent nos bagages et nous gagnons à pied la maison qui nous est réservée, maison vide et dont nous portons le mobilier avec nous.
Nous voici, pour une semaine et plus, des citadins. Nous n'avons plus à craindre les aventures de la route, et l'on court beaucoup moins de dangers à Hamadân, au centre de la Perse, qu'à Londres ou qu'à Paris où la moindre distraction en traversant une rue peut avoir des conséquences mortelles. Ici nous ne risquons pas d'être écrasés par une automobile ou par une voiture à chevaux.
Le pis qui peut nous arriver est qu’un chameau distrait (ou jouant la distraction, car avec ces curieux animaux, on ne sait jamais à quoi s’en tenir) n’appuie un peu trop lourdement son pied sur un des nôtres dans un coin obscur du bazar.
La Noce juive.
Dans un palais soie et or , dans Ecbatane .
L’Ecbatane des Mèdes et de Cyrus, Ecbatane où l’on voit le tombeau de la jeune fille juive, trempée dans les aromates, qui sut toucher le cœur d'Assuérus, Ecbatane au pied du mont Elvend que ne cesseront de chanter les poètes, Ecbatane où nous sommes aujourd’hui, c’est l’Hamadan moderne. Nous n’y habitons pas un palais soie et or, mais, au centre de la ville, une maison vide dont nous occupons une chambre et qui n'a pour tout mobilier que quelques beaux tapis que nous transportons avec nous, nos minces matelas de kapok, un tub et une cuvette en caoutchouc, — avec ce minimum de bagages, le monde nous appartient.
Nous mangeons chez l’habitant, Persan d'occasion, Anglais de la banque ou de la maison de
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tapis. Mais notre couvert est toujours mis à l’école de l’Alliance israélite. Chaque fois que j’en aurai l’occasion, je dirai l’œuvre excellente que fait en Perse l'Alliance israélite. Elle a ouvert dans toutes les grandes villes des écoles dont les professeurs ont étudié à Paris et où l’enseignement se fait en français. Des milliers de petits juifs sortent ainsi chaque année de la crasse et de l’ignorance de leurs ghettos et gravissent quel" ques degrés de l’échelle de la civilisation. Ces écoles sont si bien dirigées que — ô miracle 1 — les Persans, surmontant les préjugés tenaces et anciens qu’ils ont contre les juifs, finissent par y envoyer leurs enfants. Et la France a ainsi une innombrable clientèle enfantine qui grouille dans les rues étroites des villes persanes. A mon premier voyage en Perse, je me trouvai un jour seul dans le bazar d’Ispahan, où l’on voit fort peu d’Européens. C’est un dédale inextricable d’allées couvertes et obscures d’où l’on ne sait comment sortir. Les marchands, assis sur le seuil de leur boutique, me regardaient sans bien" veillance ; les âniers, les portefaix échangeaient à mon sujet des mots que je ne comprenais pas, mais peu aimables. Et voici que, témoin de mon embarras, un gosse d'une dizaine d’années sort d’un groupe de ses camarades, s’avance vers moi
et, avec politesse, me demande, d'un drôle de petit accent venu on ne sait d'où :
— Que voulez-*vous, monsieur ?
Me servant de guide, il me mit en quelques minutes sur le chemin du consulat de Russie où je logeais alors. Ainsi, grâce à l'Alliance Israélite, on parle français jusqu'au fond de la Perse et l'Alliance travaille avec nos Pères missionnaires à maintenir et à développer notre influence en Orient.
Les communautés juives en Perse, quel curieux et riche sujet d'études ! Songez qu'elles sont là dans le pays qui est resté le plus fermé de tous à la civilisation européenne et qu’elles y sont depuis des milliers d'années et, sans doute, depuis la captivité de Babylone. On imagine que quelques-uns d’entre les captifs suivirent leur libérateur Cyrus et s'établirent dans sa capitale, Ecbatane.
Les milliers de petits enfants, espiègles et disciplinés, qui alternativement jouent et travaillent dans les beaux jardins et dans les salles aérées de l'école de l'Alliance, sont les descendants des juifs qui ont pleuré Sion sous les saules au bord des fleuves de la Babylonie. Race antique et déchue qui, depuis lors, a vécu parquée dans les ghettos au sein des villes persanes, objet du
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mépris de tous, marquée de signes extérieurs pour l’empêcher de se mêler à la population arienne, ne faisant pas la guerre, ne cultivant pas la terre, tout occupée à des pratiques commerciales sans ampleur et à des disputes incessantes à la synagogue, gardienne farouche de ses traditions et de ses usages séculaires, ignorante et pédante, orgueilleuse et servile, intriguant par ses femmes revendeuses et colporteuses dans les anderouns et, auprès des gens puissants, par ses hommes prêts à tout faire, arrivant à de très rares occasions à vivre dans l’ombre du pouvoir et, un instant, à s’en emparer, — l’histoire de Mardochée auprès d’Assuérus, d’autres juifs ne Font-ils pas répétée et l’écrivain remarquable de l’Histoire des Mongols, le grand vizir du sultan Oltchaïtou, Raschid ed din appartenait-il au peuple élu, comme ses ennemis l’en ont accusé ? — mais cela, vraiment, un éclair dans la nuit qui enveloppe l’histoire des tristes communautés juives de Perse.
L’Alliance israélite a entrepris de relever ces malheureux abattus par une longue misère. Elle envoie là-bas des professeurs, hommes et femmes, et de l’argent, beaucoup d’argent, qui est fort utilement employé. Le chef de l’école joue le rôle de consul de la nation auprès des autorités per-
sanes. Il défend les juifs, les protège ; il fait mieux, il les instruit. Les enfants sont élevés dans cette grande maison où je prends mes repas. Je cause avec eux en français ; je lis leurs devoirs ; j’assiste à leurs jeux.
Un jour, le chef de l’école me dit :
— Il y a un mariage dans la communauté.
Peut-être vous intéressera-t-il d’y assister ? En tout cas, les parents des mariés, qui sont de pauvres colporteurs, seraient heureux et fiers de vous y voir. Ils m’ont chargé de vous inviter.
Nous acceptons cette offre et nous voilà partis à pied, car les rues d’Hamadân sont trop étroites pour qu’on puisse y circuler en voiture. Chemin faisant, le directeur de l’école ajoute quelques paroles qui piquent notre curiosité.
— Les mariés que vous allez voir tout à l’heure sont des enfants.
— Des enfants ? dis-je, alors pourquoi les marier ?
— Attendez, attendez.
Cependant, nous arrivons dans le quartier juif et bientôt nous pénétrons, après avoir suivi un étroit couloir sombre dans une vaste cour à ciel ouvert. Un magnifique spectacle nous y attend.
La cour, de trois côtés, est entourée par des
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maisons de briques roses dont les larges baies sans fenêtre forment loggias ; le quatrième côté est une terrasse en terre battue, soutenue par une poutraison assez fragile. La cour, les loggias, la terrasse sont pleins d’une foule bariolée. Les hommes sont sobrement habillés de noir, comme les Persans, longue tunique sans col que serre, à la taille, une ceinture ; sur la tête, la kolah en drap noir que l’on porte avec quelques variations légères de forme dans tout l’empire persan.
Les terrasses sont couronnées de femmes éclatantes, fleurs aux chaudes couleurs, dont les vivantes guirlandes se déroulent sous le ciel d’un bleu profond. Elles sont vêtues de mousseline et de gaze. Les tons les plus riches, le bleu, l’orange, le rouge, le vert, le rose laque, s’y associent dans de surprenantes harmonies où scintillent l’or et l’argent dont ces étoffes légères sont brodées. Les femmes — nous sommes en Judée ici — ne sont pas voilées. Il y a là Rachel qui se plaît à s’orner devant son miroir et Lia aux belles mains, Marthe et Marie, Madeleine la pécheresse, Judith et Rébecca, toutes les filles de Sion, — visages ovales, teints mats, nez aquilins, beaux yeux sombres sous de longues arcades sourcilières, fronts purs qu’encadrent les classiques bandeaux noirs. Voilà un tableau fait pour séduire un
Delacroix. Elles frappent leurs mains Tune contre l*autre, poussent des you you saccadés et s’interrompent pour regarder les Farenguis que nous sommes et que Ton n’a pas l’habitude de voir déparer de leurs tristes costumes les noces juives d’Hamadân.
Mais où sont les mariés ?
On nous les amène. J’allais dire : on nous les apporte, car ce sont des enfants, de petits enfants.
Le marié, onze ans et trois pieds de haut, a une longue redingote à col droit tombant presque jusqu’aux chevilles, une kolah noire sur son front trop bombé ; la mariée, des pantalons à la persane, une camisole avec capuchon, et par là-dessus un voile, le tout de couleurs vives ; aux poignets des bracelets en grosses pierres rondes ; aux doigts des bagues amulettes. Elle n’a que dix ans, mais elle est un peu plus grande que son mari.
Ils sont si petits — des gosses vraiment mieux faits pour jouer aux billes que pour se marier — que je suis obligé de les mettre debout sur deux chaises pour les photographier. Le grand-père de la mariée, la mère de l’époux se placent à côté d’eux. Ils sont l’un et l’autre de taille au-dessous de la moyenne et pourtant les têtes des enfants hissés sur des chaises les dépassent à peine.
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Et voici une autre petite fille vêtue tout comme la mariée. Ah ! celle-là, c’est une poupée, une poupée aux grosses joues, aux yeux innocents. Qu’est-ce qu’elle fait ici dans cette tenue? Je m’informe.
Elle a huit ans seulement. Elle est déjà fiancée. L’année ne finira pas que sa noce ne soit célébrée.
— Eh ! dis-je au directeur de l’école israélite, vous mariez les enfants comme cela se faisait jadis en Europe dans de grandes familles ou lorsque des intérêts d’Etat étaient en jeu ? Une fois la cérémonie accomplie suivant les rites de l’Eglise, la mariée retournait au couvent et le marié chez lui jusqu’au jour où leur âge et les convenances leur permettaient de vivre ensemble, de se joindre et de se reproduire. Ces enfants vont rentrer chacun chez soi, une fois la cérémonie religieuse terminée ?
— Non, non, me répond-il. Il n’en va pas ainsi dans nos communautés juives en Perse.
Ces mariages précoces sont, hélas ! des unions véritables.
J’ai un sourire d’incrédulité.
Mais mon homme poursuit :
— C’est un des fléaux que nous combattons ici, sans succès, vous le voyez. La plus solide
de nos traditions veut que la famille se perpétue et le devoir d’un père, et son bonheur, est de regarder les enfants et les petits-enfants de ses enfants. Ainsi voit-il Israël triompher dans l’avenir. Alors seulement peut-il mourir en paix, assuré qu’il est d’avoir accompli sa destinée sur la terre. Aussi, dans son impatience, ne peut-il attendre pour marier ses enfants qu'ils soient devenus, non pas des hommes et des femmes, mais même des adolescents, et l'on en arrive à ce que vous avez sous les yeux : une petite fille et un gamin qui sont maintenant mari et femme.
— Mais que va-t-il se passer ? Ce couple ne peut même pas habiter seul.
— La maison où nous sommes appartient à un des hommes riches de notre communauté.
Il l’a prêtée pour le mariage, qui est une fête chez nous. Ce soir, les parents du marié regagneront leur demeure et emmèneront les époux. Sur la terre battue, dans le coin d’une des deux pièces qui forment toute leur habitation, sera préparé le lit nuptial...
— Le lit nuptial ! je sais ce que c’est, m’écriaije, me souvenant de celui qui avait fait le voyage du Mazandéran sur le cheval de Morteza.
— Rien que de simple, en effet, une couverture molletonnée, que l’on étend à terre.
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— Alors ?
— Alors, il arrive que le mariage est consommé au hasard, un jour ou l'autre, et toujours trop tôt. Beaucoup de ces petites mariées, ou ne peuvent porter leur bébé à terme, ou meurent en accouchant, ou mettent au monde un faible enfant qu'elles n'ont pas la force de nourrir. On voit ainsi de trop jeunes mères avoir au sein un enfant qui dépérit et bientôt cesse de vivre. Nous luttons de notre mieux pour abolir cette détestable coutume. Nous nous heurtons à l'ignorance des populations juives. Dans ce peuple traqué et isolé depuis deux mille ans, les préjugés sont tout-puissants. L'instinct de la conservation de la race, louable en soi, amène ici ces déviations monstrueuses. Comme vous pouvez l'imaginer, la mortalité infantile est immense.
— Sous le qualificatif d'infantile, je comprends que vous rangez à la fois les mères et les enfants.