AVANT LES FÊTES
(Février 1908)
— Madame, si c’est possible, c’est fait ; et si c’est impossible, ce sera fait.
Ainsi parlait Alexandre de Calonne, le ministre de Louis XVI, répondant à une demande de Marie-Antoinette.
C’est quelque chose comme cela que je voudrais dire aux directeurs de la Revue Canadienne qui me demandent un article pour leur numéro de février. Mais pourquoi étayer ma réponse d’un mot historique ? Simplement parce que je suis Québecquois, et que, à l’heure présente, tous les Québecquois vivent du passé, même ceux pour qui le siècle nouveau n’a que des sourires.
Vous connaissez ce mot d’un humouriste anglais :
« Les Américains sont un peuple de quatrevingts millions d’habitants, tous colonels. » Bientôt l’on pourra dire que la population de Québec est de 75,000 habitants, tous antiquaires. Lorsque arriveront nos grandes fêtes de l’été prochain, le niveau intellectuel des «fils de Laval et de Champlain » aura atteint un degré que nul astrolabe ne pourra mesurer ; nos vieillards parleront du fondateur de Québec, de Pontgravé, de Louis Hébert, de Guillaume Couillard, d’Abraham Martin, de Montmagny et de Robert Giffard comme d’amis très intimes, qu’ils ont souvent fréquentés... dans leur jeunesse.
Sérieusement, ces fêtes de Québec — celles de la fin de juin et celles de la fin d’août — s’annoncent comme devant être très belles. Le programme des premières est tout fait, et il est simplement admirable. Son exécution commencera par le chant du Ve ni Creator. Et ici les archéologues vous feront remarquer que cette hymne n’est pas de Charlemagne, comme on l’a prétendu, mais d’un savant bénédictin du neuvième siècle appelé Raban Maur. Une messe sera dite en plein air, sur
le portique de la basilique Notre-Dame, dimanche, le 21 juin, solennité de la Fête-Dieu, et sera suivie d’une procession du Saint-Sacrement comme il ne s’e-n est jamais vue dans la vieille capitale. Plus de trente évêques, crosse en main et mitre en tête, figureront au cortège, ainsi que des missionnaires de toutes les parties du monde et des religieuses de toutes nos communautés de la ville, même des communautés cloîtrées ! Pas moins de quatorze chœurs fixes , échelonnés çà et là, feront entendre des chants sacrés pendant le défilé. Des chœitrs mobiles et des fanfares précéderont le dais. De reposoir — Punique reposoir — s’élèvera, splendide, sur le boulevard Dangelier. La procession descendra de Mont-Plaisant à Saint-Sauveur par ce vaste boulevard dont le sommet (l’historique coteau Sainte-Geneviève) a été aplani. Ce sera un spectacle éblouissant.
Le dévoilement de la statue du premier évêque de la Nouvelle-France et la fête de la Saint-Jean-Baptiste auront lieu durant les premiers jours de la semaine. Il y aura messes solennelles, Te Deum , banquets, discours, illuminations, etc. L’éloquence, la musique, la pyrotechnie, les décorations artistiques se déploieront à l’aise dans ce panorama incompa-
rable de Québec. La noble figure du prélat que le ciseau d’Hébert aura ressuscité fera naître dans la foule comme « un frisson nouveau » ; et les vieux chênes de Coulonge et de Saint-Joachim, et la « vague mugissante » de la Montmorency parleront de Laval au nuage qui passe et « chanteront ses vertus aux archanges du ciel. »
La cérémonie du dévoilement de la statue commencera par une hymne à la Sainte- Trinité. Elle sera suivie de plusieurs discours, dont un en langue anglaise. On a parlé aussi de chants hurons, du chant national Routhier- Lavallée, en français et en anglais, de la célèbre cantate de Créinazie (musique de Rossini) dans laquelle les noms de Laval et de Chainplain reviennent si souvent sur les rimes. Chacun connaît cette phrase chantée par six générations d’écoliers :
Soleil qui vis, sur nos parages,
Mourir ces deux héros français,
Tu vois aujourd’hui nos rivages Couverts du fruit de leurs bienfaits . . .
et cet épisode charmant où le vers s’adapte si bien à la musique de La Donna del Lago :
Sur les bords de la jeune France,
O Laval, ton nom respecté S’élève comme un phare immense Rayonnant d’immortalité !
Ce pauvre Crémazie n’était guère content de ces vers, qu’il avait pour ainsi dire improvisés. Si leur forme laisse un peu à désirer, les idées qu’ils expriment n’en sont pas moins fort belles.
Le programme des fêtes de l’inauguration du monument Laval est beaucoup moins discuté que celui des fêtes du troisième centenaire de la fondation de Québec, remises au mois d’août. Les Franco-Canadiens ne se désintéresseront pas de ces manifestations du mois d’août ; ils verront à ce que la note catholique et française soit la note dominante dans les « spectacles historiques » que l’on organise en ce moment et qui seront vraisemblablement le grand succès de toute la célébration.
Nos compatriotes anglais — ceux qui ont de l’esprit — ne verront pas cela d’un mauvais œil.
Lord Dufïerin disait un jour aux membres de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec : — « Acceptez avec confiance la condition qui
vous est faite par la couronne britannique ; acceptez le présent comme, moi, j’accepte votre passé, avec ses nobles traditions et ses glorieux souvenirs.» Et il ajoutait : — « Savez-vous qu’il n’y aurait rien de plus monotone que le Canada sans la province de Québec? »
Le fin diplomate avait raison. L’Européen qui arrive aux Etats-Unis est mis immédiatement en contact avec une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l’anglais. S’il traverse la ligne frontière de l’Ontario, il retrouve une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l’anglais. Et si, au lieu de passer la frontière ontarienne, c’est celle de la Nouvelle-Ecosse ou du Nouveau-Brunswick qu’il franchit, là encore il rencontre une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l’anglais. Et le pauvre voyageur de se dire, comme dans la Dame Blanche , qu’il a déjà [bien des fois entendu cet air-là. Mais voici que le Pacifiqiie ou l’ Intercolonial le transporte dans la province de Québec ; oh î alors, voici du nouveau : les hommes qu’il rencontre sont bruns, gais, vifs, alertes ; ils gesticulent comme dans les pays chauds et parlent le français : quel bonheur !... Les Franco-Canadiens ne sont pas supérieurs à ceux qui les
entourent, mais ils sont différents, fort heureusement ; sans eux les voyageurs en quête d’imprévu seraient volés !
Un colonial anglais exprimait un soir, dans un dîner de gala, son regret de ce que tous les habitants de la province de Québec ne parlent pas 1 anglais, et, s’adressant tout spécialement au juge Bonaventure Caron, il ajouta qu’il fallait s’employer à faire disparaître cette anomalie.
— Si vous entreprenez la tâche de faire parler l’anglais à la totalité des sujets de Sa Majesté, répliqua le juge, vous aurez fort à faire. Savez-vous que c’est la minorité, la petite minorité de ces fidèles sujets qui parlent l’anglais? Comptez les peuples des Indes, où plus de 250,000,000 d’habitants ignorent la langueanglaise, les peuples de l’île Ceylan, des établissements de Labouan, de Hong-Kong. . *
— Permettez . . .
Comptez les habitants des colonies anglaises de l’Afrique, du Cap, de Natal, de la Côte d’Or, de Sierra-Keone, de l’Ile Maurice, des Seychelles, de la vallée du Niger.
— Permettez. . ,
Comptez les habitants de la Nouvelle- Zélande, de la Tasmanie, d’une partie de l’Aus-
tralie, des îles Viti, de la Nouvelle-Guinée, de Sainte-Lucie, des Barbades, de la Trinité.. .
— Mais, monsieur. . .
— Et ceux du Honduras, des Bermudes, des îles Bahama, de la Jamaïque, des Iles du Vent, des Iles Sous-le-Vent, de la Guyane anglaise, des îles Falkland, de la Colombie Britannique, etc., etc., etc. . . J’en passe, Monsieur; notez que j’en passe. Voyez les statistiques ; voyez. . .
I,e colonial voulut se dérober; mais le juge tenait son homme : il ne le lâcha qu’à la fin «de la soirée.
Restons «fiers de notre destin», comme chanta Crémazie, mais sans être trop optimistes. Prenions garde de méconnaître notre génie particulier, et — puisqu’il est dans la note du jour de parler histoire — sachons trouver dans les leçons du passé l’orientation qui nous permettra de préparer l’avenir.