DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
Je t'admire, ô mon siècle ! oui, je t'admire et t'aime. Toi qui, sans sourciller sous l'obscur anathème
Des spectres que tu vas bravant, Le chef illuminé comme autrefois Moïse, Marches au but, avec un seul mot pour devise.
Le mot des braves : — En avant !
0 mon siècle, qui donc a dit que tu recules, Quand tout penseur, perçant l'ombre des crépuscules. L'œil tourné vers les hauts sommets,
Le front dans les clartés, prunelles éblouies, S'effare d'entrevoir les splendeurs inouïes Des aurores que tu promets ?
Toi reculer ! quand tout, dans le large domaine Oii tressaille et se meut l'intelligence humaine,
Porte ton cachet triomphant !
Quand, sous tes pas, tandis qu'un nouveau voile tombe, Tous les jours on entend de quelque vieille tombe
Craquer la pierre qui se fend !
Reculer ! quand l'éclat de ta torche qui passe Du microbe invisil)le à l'astre de l'espace Eclaire le vaste milieu,
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Et force l'être liumnin, (ju'il adore ou tju'il nie, A croire, quoi qu'il fasse, au moins à son génie, Pâle reflet ijui prouve Dieu !
Reculer ! reculer ! quand, deliout sur le faîte Des saintes visions, le mage et le prophète
Voient déjà les jours éclatants Où les âges futurs et les futures races, Emus et recueillis, viendront laiser tes traces
Sur l'immense échelle des temps !
Reculer ! Oh ! plutôt, les âmes effrayées, En te voyant, archange aux ailes éployécs, Courir ainsi l'éclair au poing.
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Se demandent (juel vent souffle aux plis de ta roljc, Et si, ([uelque matin, les assises du globe
Sous tes pieds ne manqueront point !
Non, mon siècle ! qui parle ainsi te calomnie ! Parmi les hiboux seuls la lumière est honnie :
Le ciel sourit à tout progrès :
Et quand luit ici-bas quelque aurore nouvelle, Fléchissons le genou : c'est Dieu qui nous révèle
Par lambeaux ses divins secrets.
Ces léviathans noirs aux énormes machines, Devant qui l'Océan t'ait courber les échines De ses grands flots effarouchés,
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Ces lourds convois de fer dont le réseau qui g-ronde Coupe les continents et ceinture le monde, C'est lui qui leur a dit : — Marchez !
Et ce câble, où des vols de foudre condensée. Plus prompte que l'éclair, transmettent la pensée
D'un enfant à travers les mers, Dans ses fibres d'acier qu'est-ce donc qu'il recèle, Si ce n'est la chaleur, si ce n'est l'étincelle
Du feu qui créa l'univers ?
Qu'il allume sa lampe au tonnerre, ou qu'il mette Les rênes de l'algèbre au col de la comète ; Qu'il compte et pèse les soleils ;
Qu'il dissèque la vie à sa source première ; Qu'il donne un corps aux sons, ou tienne la lumière Prisonnière en ses appareils ;
Qu'il dompte la douleur, supprime la distance : Qu'il sonde les secrets de sa préexistence ;
Qu'il cherche l'or dans un réchaud ; Qu'il aille au zénith bleu vaincre le vol de l'aiolc. L'homme, bon gré mal gré, ne suit pas d'autre règle
Que celle qui lui vient d'en haut.
Le progrès quelquefois déconcerte ou déroute. Mais, qu'il perfore un isthme ou se fraj^e une route A travers quelque himalaya ;
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Qu'importe la pensée insoumise ou méchante, C'est, quand même et sans fin, la Xature qui chante Son éternel alléluia !
Voilà l'humanité, son destin et sa vie !
Si parfois le vaisseau dans sa course dévie,
Hier, aujourd'hui, demain, Toujours (|uelqu un surgit- qui regarde l'étoile, S'empare de la barre, oriente la voile,
Et remet le monde en chemin.
De La Salle fut un de ces hommes sublimes. Quand il sentit la nef rouler vers les abîmes. Penché sur le gouffre, il crut voir
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Dans les ombres quelqu'un qui lui dictait son rôle, Et comprit (qu'une main posait sur son épaule Le poids d'un immense devoir.
Mais ces foules courant vers leur perte prochaine, Cette société qui, pour rompre sa chaîne.
Ose tout mordre et tout narguer, Ces peuples entraînés par leur soif de Tantale, Comment les retenir sur la pente fatale ?
Ce torrent, comment l'endiguer ?
Tout ce sombre avenir né des anciens servages. Comment paralyser ses terribles ravages ? Devant tout culte anéanti.
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Infaillible situai des vastes décadences, Comment mettre une entrave aux funestes tendances De l'esprit humain perverti ?
Et ces masses chez qui tout noble esprit s'altère, Comment les arracher au morne terre à terre
De leur instinct matériel ? Comment leur relever la tête ? Cette face Où la divine empreinte à chaque instant s'efface,
Comment la tourner vers le ciel ?
Par quels moyens tenter la tâche colossale ? Que faire ? . . . — J'instruirai le peuple ! dit La Salle, Oui, chez ces générations,
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Dont lame se révolte et dont le cceui' se ferme, Avec l'esprit chrétien j'irai semer le germe Des hautes aspirations ! —
Et l'homme tint parole. Et ce héros, ce prêtre
— De tous les novateurs le plus humble peut-être -
Par son œuvre immortalisé, Sur nos destins présents et sur ceux qui vont luire, Qui connaîtra jamais, qui jamais pourra dire
De quels poids il aura pesé ?
Relever les petits, soutenir la faiblesse, Tendre une main de père à ceux (jue le sort blesse Instruire le peuple ! voilà
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La clé du grand secret, le mot du grand jjroljlènie. Ne vous alarmez plus, songeurs à face blême : Tout l'avenir du monde est là !
Oui, je t'aime, ô mon siècle ! oui, je t'aime et t'admire : Sur les âges futurs j'entrevois ton empire,
Siècle de doute et de vertu !
Mais, sous les lamljris d'or comme dans les chaumières, O siècle de progrès ! ô siècle de lumières !
Sans ce mot-là que serais-tu ?
oO Ftailbifi Volaniets