ROUEN
Nous sommes à Rouen. La Seine qui serpente Dans les détours des ponts, des quais et des îlots, Reflétant vingt clochers dans le pli de ses flots,
Au creux de son vallon féerique suit sa pente,
Voici la cathédrale avec sa flèche — un clou Dont la pointe géante accroche les nuées :
Saint-Ouen et ses tours par l'aigle saluées ;
Et cet autre poème en pierre, Saint-Maclou !
Passons. — Sur ce cheval de bronze qui se cabre, Quel est cet homme sombre au grand geste d’airain,
Qui dresse sur le ciel son torse souverain,
Avec ses cheveux plats et sa figure glabre ?
Cet homme, il est nommé, Caveaux du Panthéon, — Comme le monde, un jour, ses projets gigantesques — Vous fûtes trop étroits pour loger sous vos fresques
Le cercueil de celui qui fut Napoléon !
Et cet autre profil dout l'aspect seul réveille, Calme et majestueux, dans l'âme du passant, Des demi-dieux romains le peuple éblouissant,
Quel est-il ? — Chapeau bas, poètes, c'est Corneille !
Le premier, formidable et fatal conquérant, Des vieux empereurs morts ramassa la couronne ; Et l'Europe, coursier que sa botte éperonne,
S'attela d'elle-même à son char fulgurant.
Vingt ans, ce rude athlète a traîné la victoire
Comme une esclave au flanc de ses lourds bataillons ;
Et la gloire sur lui sema tant de rayons,
Que leur éclat encor déconcerte l’histoire !
La trace du second suit un autre chemin.
Il fut vainqueur aussi, mais sur une autre arène, Et, dans sa majesté pacifique et sereine,
Passa devant son siècle une palme à la main.
De l'Art, qu'on oubliuit, il rouvrit le portique, Acclimata chez nous la langue des Titans ; Et son puissant génie imprima sur son temps
Le cachet mâle et fier de l'épopée antique.
Moderne Ezéchiel, au vice ricaneur Il opposa l'essor de sa pensée austère ; Et jamais bouche humaine, aux échos de la terre,
N'a fait sonner plus haut le grand mot de l'honneur !
Saluons le guerrier ! saluons le poète !...
Mais quel est donc, plus loin, image au galbe pur, Cet autre airain muet qui tranche sur l’azur,
Et dont l'or du soleil nimbe la silhouette ?
Est-ce d'un art distrait l'effet capricieux ? Je vois une effigie en soutane vêtue ; Deux enfants sont groupés au pied de la statue :
Un qui feuillette un livre, un qui regarde aux cieux,
Non, là tout est symbole ; aucune fantaisie ! La pensée artistique a vu bien au-delà :
Et l'œuvre de La Salle est tout entière là,
Dans sa philosophique et simple poésie,
Colonne du désert faite d'ombre et de feu, Œuvre par qui deux fois le monde s'émancipe, Sachant unir et fondre en un même principe
Le droit de la science avec le droit de Dieu !
La Salle y dévoua son âme ; et l’humble apôtre,
De ces deux droits sacrés défenseur et soutien,
Par son esprit civique et son cœur de chrétien,
À su maintenir l’un et développer l’autre.
Et voilà que, depuis plus de deux siècles, ter De marcher sur ses pas par les monts et lex pluines, L'essaim de ses enfants va jetant à mains pleines
Le froment de demain dans la fange d'hier,
Ces hommes ont compris, prètre, ta grande idée ! Et, semeurs d'avenir trop souvent méconnus, Dans mainte lande aride et daus maints sillons aus,
Ils ont fait reverdir la glèbe fécondée,
Leur devise ? deux mots : — Sacrifice et Devoir !
Le prix de leurs efforts c’est d’en haut qu'ils l'attendent.
Ils ne demandent rien : lorsque leurs mains se tendent,
C'est toujours pour donner, jamais pour recevoir !
Au niveau des martyrs ils ont haussé leur taille ; Ils ont porté les fers et gravi l’échafaud, Et prouvé qu'ils savaient mourir, quand il le faut,
Pour la Patrie en deuil, sur les champs de bataille.
Et ces humbles — fut-il jamais rien de plus beau ? — Par milliers aujourd’hui, sublimes caravanes, Des grandes vérités célestes et profanes
Vont jusqu’au bout du monde agiter le flambeau.
La Salle, — que les sots ou les ingrats sourient ! — Quel est l’homme de cœur, de progrès et de foi Qui ne te bénirait en voyant, grâce à toi,
Deux millions d’enfants qui lisent et qui prient ?
Et, cependant, que sont tous ces bienfaits présents ? Dans notre monde en proie aux folles aventures, Ceux qui te béniront sont les races futures,
Ce seront nos neveux, dans deux ou trois cents ans !
Car ce sera ta gloire incomparable, 6 juste !
De voir grandir sans fin le fruit de tes travaux... Ne va rien envier à tes deux grands rivaux :
Leurs noms sont éclatants, mais le tien est auguste.
Tu fis l'hcmavit meilleure ! — Et c’est pourquoi, Devan leurs piéäestn 1x dont le faste émerveille, J'ai sa: l: front Lonaparte et Corneille...
Et plié le genou devant ton bronze, à toi !
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