ORAISON
Ah ! Verlaine, on vous doit louer que l'homme n'ait pas disparu entièrement sous le poète ! Vous nous dédiez un temple complet, où habitent et chantent les dieux innombrables. Et des vers, tous les vers, savants ou jaillis, simples ou complexes, pervers et sacrés, qui des fois imitent les êtres qu'on étouffe ou les vagissements d'amour dans les nuits esseulées ; et les quatrains qui simulent la plainte des pigeons égorgés ou des panthères qui se ramassent sur elles-mêmes en ronronnements de plaisir ; des strophes oiî l'on croirait entendre les cris de la novice qui, pleine de Dieu, saisit sa poitrine et la jette au firmament étoile ; un catholicisme fleuri, tout galvaudé par le rut et les visions d'estaminets, les matrones damnées et les filles des temps nouveaux. Mélange extraordinaire, grouillant d'impiété et d'adoration, de vertus et de vices.
Des pensées s'étendant en nappes sur le cerveau, mortes d'être nées ; des vols fluides de mouettes qui, lancées dans une course éperdue, tombèrent sans que le soir fût venu sanctifier leur audace. Là, sous l'enrobement d'une strophe, la vierge émue présente en une offrande épanouie un galbe orgueilleux et pur ; ici, un beau front ridé, s'i beau des signes de la vie qui s'épuise et des approches de la mort. Tous, ils y sont tous ; c'est une armée, une mer de mélodies et de chants ; vous les commandez en les menant à la bataille littéraire, déchirés de fièvre, en les lançant, comme s'ils étaient des dieux altérés,
vers les triomphes de l'esprit, les sensibilités extatiques. Et, du fond de cette cathédrale de l'instinct, montant avec des râles, le gémissement voilé, déchirant, des douleurs humaines sous les grimaces du Destin.
Vous êtes Protée, admirable Verlaine, un dieu faillible et qui se tient étroitement embrassé au drame terrible des passions. Vous êtes un homme dont la vérité éclate à chaque instant, et non une manière de monstre raisonnable, si ressemblant aux mécaniques les plus sourdes et les plus brutales; et vous participez à cette évolution des choses et des êtres qui recrée sans cesse le jour et la nuit, le matin et le soir.
Tout votre domaine moral et spirituel laisse planer au-dessus d'une rivière de purs diamants, une affirmation de faiblesse et de force qui est proprement l'honneur, la raison et la misère de l'homme.
Votre oeuvre spirituelle, si l'on y est attentif, déroule une litanie qui pleure et chante les servitudes de l'espèce, et par la puissance d'aimer, découvre une sorte de sombre grandeur vitale qui prolonge et perpétue l'amour, vertu génératrice de l'esprit, de l'âme et des corps. Vous êtes donc un homme en chair et et en os. Et de vous ramasser dans le sillage du créateur de rêves, c'est vous saisir dérobé sous les apparences du devin.
Vous nous aidez alors à une compréhension plus facile. Vous n'avez pas arraché le secret qui gît au fond de toutes choses, mais vous avez
traîné nos âmes sur votre chanson largement humaine. C'est assez beau!
Pourtant, les mots, vous les prononciez pour notre époque, les verbes, vous les avez élus afin qu'ils expriment la beauté des nuits et le mensonge illusoire du coeur humain. Quoi donc encore? Le grésillement des cierges, l'aromc des encens, l'envol d'une guimpe, amoureusement pliée au redressage des lis, et ces sanglots, qui montent de la ville d'Iys endormie sous la mer. Quoi donc encore 9 Un écho de l'apreté farouche du docteur Faust, ce frère 'inoubliable de tous ceux qui se sont approchés de la connaissance, et qui, devant des cornues vides, abandonnées, réclame à Satan, im coeur et des nerfs, sa jeunesse passée dans la vaine poussière des mots, dévorée par la religion de la science. Est-ce assez? Non, des fragments précieux du mysticisme français, au nom duquel, votre France, Verlaine, quelle que fût la forme de ce mysticisme, traditionnel ou révolutionnaire, a dressé sur l'humanité des flambeaux qui ne s'éteindront pas.
Le miracle fut pour vous, d'être un poète mêlé au limon de l'^t^p humain. Vous aviez reçu à l'état inné le rire de l'enfant, le cri de la bête fauve, les affres du sceptique et la respiration du Silène qui, un jour, se mit à manger Dieu. De tous ces éléments divers, vous avez modelé une personnalité prodigieuse, où viennent se joindre les deux faces du monde, cher Lélian qui regardiez l'Infini jusque sur le char voluptueux oîi trônait Vénus.
Fils de notre époque satisfaite, ce qu'il faut admirer en vous, c'est votre inquiétude passionnée de chaque instant, votre âme roulant vers les perpétuels devenirs, votre poursuite inlassable du mirage inconnu qui vous range au nombre des esprits tourmentés de la grande Bohême. Vous avez ignoré la paix, apanage des âmes de troupeaux. Et au seuil de la mort, vous êtes im enfant, un vagabond sublime qui étalez sur ses mains les cicatrices du désir, de l'amour, en fixant des regards sur la Figure qui s'est drapée sur les siècles des siècles.
Vous êtes un homme de douleurs qui regardez, écoutez, et criez de connaître, d'avoir vu et scruté. Vous êtes toujours sur des chemins imaginaires ou libérateurs, vous y êtes encore, mais cette fois dans celui du temps qui s'est arrêté. Selon le mot d'Henry Bataille, "vous ne portez plus désormais la peine de votre idéal", celle que l'on boit à la mamelle de nos mères et qui ouvre en nous, pareilles aux fleurs sanglantes, des plaies toujours ouvertes — chères Notre Dame de la névrose!
L'Immortalité vous sourit et vous souriez à l'Immortalité, au sein de cet empire qui ne vous sera pas enlevé par la triste justice des hommes. Vous vous avancez vers un point sûr où les virtualités de votre génie, ramassées en faisceau, convergent vers la gloire des poètes.
Vivez donc ! afin que les fils de l'avenir lisant au cours des siècles vos livres, connaissent votre âme et votre pensée, se choisissent de la sorte
un interprète unique de leurs rêves, un mugirien-poètp ^ glorifiant l'instinrl^ les sensibilités fines, les mysticismes. le coeur, — pette incomparable puissance de destruction et d'amour qui fait, de nousjous^ à^ la fois des esclaves et des maîtres !