BRUNO
Spar’ Er sich nur Die Müh’! Ich weiss schon alles, lieber Freund. (Er kebrt sich weg.) DER TOLLE. Den Teufel mag er wissen! Ist ein Esel!
Kein Anderer weiss etwas, als das Ich; Und ich bin’s Ich. Hôr’ Er nur, Monsieur Nicht- Ich! Ich werd’ Ihn zum Verstehn schon zwingen : À —
BRUNO (vor sich).
Mir wird vor'm À in diesem Munde bange; Sein Ich macht meines schaudern. — A
DER ToLLe.
(Bruno eilt zu einer entfernteren Zelle.)
Jens Baggesen’s poetische Werke, éd. Carl und August Baggesen, Leipzig, F.-A. Brockhaus, 1836, Dritter Theil, Der Vollendete Faust, Erster Theil, Zweiter Auftritt, p. 29-30. Un peu plus loin, le médecin qui prétend reconnaître la valeur des esprits à la dimension et aux protubérances des crânes, et déclare que la sagesse n’est que la folie renversée (verkehrie Tollheit), palpe et mesure le crâne du fou en question, puis
enfin trouver à Berlin un public digne de lui et auquel il s’apprêétait à livrer l'œuvre de ses trois années de méditation. Le premier janvier 1804, le Journal de Spener avait, en effet, publié l'annonce que voici : « Le soussigné s'offre à poursuivre, dans des leçons orales, l'exposition de la Théorie de la Science, c’est-à-dire de la solution complète du problème du monde et de la conscience, en y apportant l'évidence mathématique. Il choisit ce moyen de communiquer avec le public d'autant plus volontiers qu'il n’a pas l'intention d'imprimer les résultats de ses derniers travaux, fruits de beaucoup d'années d'efforts, car sa philosophie ne peut pas s’apprendre comme de l'histoire; elle suppose, pour être entendue, l’art même de philosopher, qui s’énseigne et se pratique le mieux par des expositions orales et
dans des entretiens. »
: Signé : Fichte*.
: Le public répondit à l'appel du philosophe D. LE « BRUNO » ET ue ner « LES EXPOSITIONS ur. avec un empressement d'où la curiosité
TÉRIEURES DU SYSTÈME n’était sans doute pas absente. Les cours de DE PHILOSOPHIE » DE Fichte s'ouvrirent dans sa propre maison, où SCHELLINC. Fe
1] avait aménagé une vaste pièce en salle de conférence; ils se poursuivirent quatre fois par semaine ?. L’assis-
tance comptait tous les familiers des salons de Henriette Herz et de
celui de Bruno qui lui dit que, si sa tête offre la moindre ressemblance avec le crâne du fou, il reconnaîitra la fausseté de son système et la vérité de celui du docteur, auquel il permettra de trancher la tête. Or, le docteur émerveillé trouve exactement la même dimension aux deux crânes, les mêmes protubérances aussi, avec cette seule dilférence que celles du fou sont retournées en dedans, ce qui met Bruno fort en colère (/bid., Vierter Auftritt, p. 33-37).
Dans la seconde partie du Faust achevé, Fichte reparait, cette fois sous le nom transparent de Flecht, et, avec lui, Schellings sousle nom à peine transformé de Schrelling. C’est alors de nouveau la parodie bouffonne des idées et des formules de la Théorie de. la Science : la Liberté, le Moi, l’Absolu, la Selbstichheiïtslehre; le « je suis Moi» (Ich bin Ich), le À = A, et par surcroît la Raison et la Science, tout y passe (Jbid., Zweiïter Theil, Erste Abtheilung, Erster Aufzug; voir en particulier : Zweiter Auftritt, p. 121-123).
Enfin, au 6° acte, Flecht chante la dernière strophe du fameux poème bachiquepublié dans l’Almanach de Voss et qui, en 1796, avaitun moment failli brouiller Fichte avec Baggesen (/bid., Zweiter Theil, Zweite Abtheilung, Sechster Aufzug, p. 251).
Sans doute Fichte n’eut pas alors connaissance du Faust de Baggesen, — Baggesen n’en négocia la publication avec Cotta qu’en 1809, — mais le fait que le poète, em 1804, pouvait, après tant d’autres, se moquer aussi grossièrement de Fichte, pourtant. un ami de vieille date, est un nouvel indice de la destinée qu'avait eue la Théorie de la Science.
1. Cité par Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, Drittes Buch,
2. Ibid., p. 454, et Fichte, N.-W., 1I. Bd., Die W. L. 1804, I. Vortrag, p. 91. Il semble d’ailleurs résulter d’une lettre à Schelling, du 15 novembre 1800, que Fichte avait. déjà précédemment donné chez lui des conférences privées. Il y parle, en effet, de trois cours qu’il devait faire durant l’hiver 1801 (« Ich habe mit meiner neuen Bearbeitung der Wissenschaftsiehre, mit einem Bericht über diese an das grosse Publikum,
Rahel, venues elles-mêmes avec leurs amis applaudir le philosophe. On y retrouvait les princes de Reuss et de Metternich, le comte de Lippe, les ministres d'État Beyme, Schrotter, Altenstein, on y retrouvait Schlegel, Bernhardi, pour ne parler que des hommes les plus en vue. Nobles, hommes politiques, savants, artistes, littérateurs, journalistes, ne dédaignaient pas de se mettre à l’école de la Théorie de la Science! Leur attente ne fut pas déçue; le maître ne se borna pas à répéter devant eux les choses déjà dites, il renouvela l'intérêt du sujet en lui donnant une forme tout actuelle : pour la première fois il engagea publiquement la polémique contre Schelling, devenu son rival depuis qu’il avait cessé d’être son disciple.
La Théorie de la Science de 1804 est, en effet, une réponse directe à un dialogue écrit à la manière platonicienne, le Bruno (1802), où Schelling, sous les traits de Bruno, avait pris à partie Fichte, représenté par Lucien — et aux Expositions ultérieures du système de philosophie (Fernere Darstellungen aus dem System der Philosophie), parues la même année. Dans Bruno, Schelling rappelle l'unité fondamentale du Vrai et du Beau en tant que modèles ou types éternels, expressions immédiates de l’Absolu, manifesté dans son intelligibilité ou incarné dans les choses. Il insiste sur les rapports étroits des-Mystères et de la Mythologie, de la philosophie et de la poésie ?. Puis il caractérise la philosophie, en tant que connaissance de la vérité. La vérité lui apparaît, dans l’unité absolue de son principe, comme supérieure aux oppositions phénoménales, à l'opposition qui comprend toutes les autres, l'opposition du sujet et
mit drei Collegien alle Hände voll zu thun diesen Winter » ; Fichle’s Leben., Il. Bd., Zweite Abth., IV, 70, p. 323, Fichte an Schelling, Berlin, den 15. Nov. 1800), et Fritz Medicus croit découvrir précisément dans l’Exposition de 1801 la trace de ces Fee (Fritz Medicus, Fichte’s Leben, p. 137).
Il est d’autre part intéressant de savoir qu’aussitôt après l’annonce de son cours, le 3 janvier, Fichte avait adressé au cabinet du roi un mémoire où il expliquait que son expérience déjà longue du public dit littéraire lui avait enseigné la-difficulté de faire comprendre la Théorie de la Science par l'exposition purement livresque, à laquelle il attribuait les fausses interprétations qui avaient cours; il déclarait donc vouloir se borner ici à une communication orale qui permettrait de répondre sur-le-champ aux objections et de dissiper les malentendus, avant qu’ils aient pris consistance. Il proposait d’ailleurs au roi, afin d’avoir le jugement des hommes compétents, de soumettre la Théorie de la Science à l’examen de l’Académie, qui pourrait désigner des commissaires pour entemdre ces leçons (Aus dem Geh. Staatsarchiv publiziert von À. Harnack, Geschichte der Kgl. Preuss. Akademie der Wissenschaften, Berlin, 1900, p. 542-599, cité par Fr. Medicus, Fichte’s Leben, p. 144). Quand on songe aux « compétences ». philosophiques de l’Académie, notamment à Nicolaï et à Biester, on se demande sil n’y avait pas quelque ironie dans la proposition de Fichte, ou le dessein, en faisant imposer par le roi à l'Académie cette tâche snpners de la mettre, soit dans l’embarras, soit en ridicule posture.
1. Noack, J.-G. Fichte nach seinem Leben, Lehren und Wirken, Drittes Buch, #4, p. 153.
2. Schelling, S. W., IV. Bd., 1859, Bruno, oder über das gôttliche und natürliche Princip der Dinge. Ein Gespräch, 1802, p. 217-218, 226-227, 232-234.
LES ANNÉES 1801-1804. 385 de l’objet, car elle est, à ses yeux, antérieure à leur différenciation, elle est indifférence à l’égard du sujet et de l’objet’; la vérité a pour organe un mode de connaissance qui enveloppe à la fois. le
- réel, objet de l’intuition, et l’idée, objet du concept. C'est l’« intuition intellectuelle ?
Cette non du principe de la philosophie permet de concilier l’opposition toute relative du réalisme et de l’idéalisme. Le réalisme qui identifie l’Absolu à la chose (point de vue matériel), l’idéalisme qui identifie l’Absolu à la pensée (point de vue formel) sont des systèmes partiels, parce qu'ils ne s'élèvent pas, par delà le dualisme de l’être et de là pensée, jusqu’à l’unité et l'identité foncières des deux termes. Schelling adressait précisément à l’idéalisme de Fichte ce reproche, d’être un idéalisme relatif qui admet encore la différence du savoir (Wissen) et de l’être (Seyn) et qui s'oppose au réalisme; un idéalisme pour lequel il y a toujours inadéquation entre la matière et la forme de l’Absolu, et aux yeux duquel l'unité de l’être et du savoir, qui est un but, au fond, inaccessible, Vobjet d’une exigence pratique et d’une croyance rationnelle, implique moins l'identification des deux termes que la réduction de l'un à l’autre. À cet idéalisme relatif Schelling oppose l’Idéalisme absolu, seul capable de s’élever au-dessus de l'opposition de l’être et du savoir, parce qu'il embrasse le savoir et l'être dans l’unité de son principe. Et, précisément pour cela, il se croit en droit de donner à son idéalisme le nom de « PHISNOERS sans DREROE aucune ?
C’est is même reproche que, dans les Expositions ultérieures, Schelling adresse encore à Fichte, mais, cette fois, sous une forme directe, en désignant en toutes lettres la Théorie de la Science.
Le système de Fichte, déclare-t-il, repose sur ce postulat : il faut que le savoir parte de l’inconditionné; c’est là l’essence même de la T héorie de la Science; mais la Théorie de la Science en reste à ce point de départ, elle ne pousse pas jusqu’au bout l'idée de la connaissance absolue; il y a là sans doute en elle quelque chose de purement accidentel, qui tient uniquement aux limites de la réflexion particulière de Fichte, aux défauts de son exposition, et qu’on peut faire disparaître du système sans rien modifier de son.essence. C’est ce côté
périssable de l’idéalisme de la Théorie. de la Science que Schelling .
quique et qu'il se propose DoNPHrEr Le reproche adressé par
1. Schelling, S. W., IV. Bd., 1859, Bru so, oder über das gôttliche ni natürliche Princip der Dinge. Ein Gespräsh 1802, p. 236. — 2, Ibid., p. 248- EE — 3. Ibid., p. 232-258 et 321-328.
FICHTE ET SON TEMPS (Il). 25
Fichte à l'Éfhique spinoziste d’avoir outrepassé la conscience pure qui est à la base de la conscience empirique prouve assez qu'il a précisément conçu la « conscience absolue » comme conscience pure immanente à la conscience empirique !.
Sans insister sur l’erreur commise par Fichte dans son interprétation de Spinoza, qui, loin d’avoir entièrement séparé la conscience pure de la conscience empirique, les unifie au contraire inséparablement dans la conscience absolue, Schelling accuse, à son tour, la Théorie de la Science d’avoir, par sa prétention de ne vouloir déterminer l’Absolu qu’en fonction et par l’intermédiaire du savoir de la conscience empirique, rendu, au fond, irréductible opposition du savoir humain et de la conscience absolue. L’union du moi empirique et de la conscience pure, si l’on part de la conscience humaine, reste une union adultère; le moi empirique ne peut jamais: s'affranchir totalement du non-Moi, le savoir humain ne peut sortir de cette opposition qui est sa sphère, sans renoncer à lui-même, il ne lui est donc jamais possible, en vertu de sa limitation originelle, d'atteindre à l’unité vraie, à cette indifférenciation du sujet et de l’objet, qui est le caractère de l’Absolu ?. C’est pourquoi Absolu, lEn soi, « Das An-sich », — c’est le nom qu'ici Schelling lui donne, — apparaît alors comme quelque chose d’extérieur et d’étranger au savoir humain, comme Chose en soi. Fichte ne le reconnaît-il pas lui-même, quand, dans la partie pratique de la Théorie de la Science, là où il: découvre le mieux le véritable esprit de son idéalisme, il fait allusion au cercle que l'esprit humain ne peut franchir, forcé à la fois et de poser hors de lui quelque chose d’absolu, une Chose en soi, obligé pourtant par ailleurs de reconnaître que cet Absolu n’existe que: pour lui (n’est qu’un Noumène)? Or, cette contradiction a justement.
pour origine la manière, erronée selon Schelling, dont Fichte a posé: le problème, sa prétention de partir du savoir relatif pour atteindre l’Absolu, c’est-à-dire de poser, en réalité, dès l’abord comme extérieurs. l’un à l’autre le Moi et l’Absolu. Ainsi déterminé, le problème est insoluble; jamais le Moi et l’Absolu ne pourront coïncider ; l’Absolu demeurera effectivement — comme Fichte l’a bien vu — extérieur à l'esprit humain; l’idole du vieux dôgmatisme, la Chose en Sof, renaîtra de ses cendres, sans que le Kantisme puisse nous aider à en sortir, car, en somme, il nous y ramène*. Pour réintégrer l’Absolu dans notre savoir, il faudra recourir alors à la notion d’un Idéal à Jamais inaccessible, qui n’a de réalité qu’en vertu d’un décret de la
: 1 Schelling, S. W., IV. Bd. 1859, Fe de aus dem System der Philosophie, 1802, p. 353-354. — 2, “Ibid. p. 355. — 3. Ibid., p. 355-357, |
Raison pratique. Ce transfert de la réalité au devoir est la négation de la nature et le triomphe du formalisme 1.
Il n'y a qu’un moyen de-résoudre le problème : c'est d'échapper à l'illusion où nous plonge notre humaine nature, de rompre le cercle | où nous enferme l'esprit humain. Soyons résolument « idéalistes », déclarait Schelling, affranchissons-nous dé toute révélation, n’imMpo-
sons plus à l'Absolu les restrictions qui viennent de notre propre limitation, cessons de chercher ce qu’il est pour nous et tâchons de saisir directement ce qu'il est en soi; nous verrons bien alors qu’il y a un point de coïncidence entre le savoir et l'Absolu, un lieu, le lieu même de la philosophie, le lieu de la certitude et de l’évidence, où la distinction de la matière et de la forme, de l’objet et du sujet n’ont plus de sens, où le moi empirique ne se confond pas sans doute avec l’Absolu, comme le voudrait Fichte, —cela n’a pas de sens, — mais où cessent les distinctions qui constituent la conscience empirique, où, en tant qu’empirique, le moi disparaît, où il n’y a plus qu'adéquation et qu’indifférenciation. Ce sayoir absolu est supérieur à toutes les oppositions du savoir de la conscience — du savoir relatif, où subsiste toujours la distinction du sujet et de l’objet; pour lui, l'idéal et le réel sont encore identiques, ou plutôt ne sont pas encore différenciés. Dès lors, une fois le principe de la philosophie conçu sous les espèces de ce savoir absolu, tombe d’elle-même l’objection adressée par Fichte au Système de l’Identité d'être un dogmatisme incapable d’expliquer la conscience car cette identité du réel et de l'idéal n’est rien de transcendant à la conscience, elle est son fon- dement même. La seule question qui se pose est celle de l’origine du savoir fini, du passage de l’Absolu au relatif. Fichte, placé à l’intérieur du savoir fini, l’ignorait nécessairement. Et c’est justement le problème que le système de l'identité s’est proposé de résoudre ?.
E. LA « THÉORIE DE LA En « s’offrant à poursuivre l'exposition de SCHENCIDE-1806 > la Théorie de la Science, c’est-à-dire la solution complète du problème du monde et de la conscience, et à y apporter l'évidence mathématique », Fichte se proposait de justi-
fier sa doctrine contre ces dernières critiques de Schelling, et, pour la défendre, il se plaçait sur le terrain même qu’avait choisi son adversaire.
Quel est donc, pour Schelling, le péché originel de la Théorie de
1. Schelling, S. W., IV. Bd., 1859, Fernere Darstellungen aus dem System der Phi- . Losophie, 1802, p. 359-360. — 2. Ibid., p. 358-361; 361-363; 366-368; 372 et suiv.; 391 et suiv.
la Science? C'est de ne pouvoir sortir du domaine du savoir relatif, de la sphère de la conscience humaine où elle s’est placée d'emblée; de se trouver par suite dans l'impossibilité d'atteindre jamais l'Absolu autrement qu’en Idée, d’être réduit à en faire l’objet, non d’une science, d’une connaissance rationnelle, mais d’une pure croyance.
Or, Fichte s'inscrit en faux contre ce jugement. La tâche de la Théorie de la Science, comme de toute philosophie, peut s'énoncer : une exposition de l’Absolu ’. Ce fut, si l’on veut bien s’en souvenir, l’œuvre originale de Fichte d'avoir trouvé ce principe un et
absolu qu’exigeait sans doute la Critique de Kant, mais que son,
auteur n'avait jamais explicitement formulé, d’avoir mis au jour cette racine commune du monde sensible et du monde intelligible,
que Kant avait déclarée inaccessible ?, Maintenant il existe plu- . sieurs manières de constituer l'unité, de parvenir à cet En Soi dont
parle précisément Schelling, et ce sont ces différentes: manières qui diversifient les philosophies; seulement, il n’y en a qu’une de bonne, il n’y a qu’une vraie philosophie, les autres sont fausses, et faux sont les absolus qu’elles proposent Pe
C'est ainsi que Schelling, avec ses soi-disant nouveautés, était
tout simplement en train de restaurer l’idole du vieux dogmatisme, de rétablir l'Absolu, l'En soi, comme Chose.
Cet appel à la transcendance dans le nouveau réalisme résoudra-t-il au moins le problème de l’unité, qui est la pierre d’achoppement de tout système non dualiste? Nullement. Son Absolu, posé hors de tout rapport à notre conscience, son Absolu de l'intuition intellectuelle, est quelque chose de mort ; il ne peut s’extérioriser, il ne peut sans contradiction s’expliciter dans nos consciences, y devenir vivant. Schelling est donc, au fond, incapable de sortir de cette alternative : sacrifier la conscience humaine ou sacrifier Dieu. Sacrifier la con-
science humaine, il ne le veut pas; sacrifier Dieu, c’est inadmis-
sible {. Ainsi le système est insoutenable. Il n'ya pas de solution en dehors de celle de la Théorie de la Science, qui concilie le dualisme
nécessaire à la distinction de Dieu et du monde avec le monisme
qu'exige l’intelligibilité absolue : le dualisme, en opposant — sur le
1. Fichte, N. W., IL. Bd., Die W.-L., 1804,1. Vortr., p. 94. — 2. Jbid., II. Vortr., p.104. — 38. Ibid., I. Vortr., p. 94. — 4. Ibid., VIIL. Vortr., p. 147. Dans une lettre à Jacobi, contemporaine de ces leçons, Fichte exprimait la même idée avec moins de ménagements encore. Il disait : « Si Schelling tombe dans l’Absolu, alors il y perd le relalif; s’il tombe dans la nature, alors son Absolu descend proprement au rang des champignons qui poussent sur le fumier de son imagination... À cet homme et à tous
ceux qui s’en laissent imposer par lui, on fait trop d'honneur quand on parle d’eux. » .
(Fichte’s Leben, II. Bd., Zweite Abth.,7, p.177, Fichte an Jacobi, Berlin, den 31.März 1840.)
terrain du savoir humain, le seul qui nous soit donné — notre conscience limitée et l’esprit Absolu; le monisme, en faisant de la conquête de l'Unité pure, du Moi absolu, le but nécessaire quoique inac- cessible de notre conscience, l'Idéal du devoir.
C’est cette solution qu’expose à nouveau la Théorie de la Science de 1804. Le dessein de Fichte est ici d'apporter une construction, une exposition génétique de l’Absolut. Or, cette construction part, non pas de l’Absolu qui, en soi, nous est inaccessible, mais du savoir, qui nous est humainement donné; elle consiste essentiellement dans les trois moments suivants :
1° Montrer le. vice originel de ce savoir, l’extériorisation de l'être par rapport à la pensée, la séparation irrationnelle du réel et de l'idéal, ce que Fichte appelle la projectio per hiatum ?.
2° Montrer la nécessité de leur unité dans un Absolu qui, s’il ne peut être l’objet actuel de notre connaissance théorique, devienne la loi de notre Raison pratique, l'exigence du devoir®.
3° Montrer comment s'opère, pour nous, le passage de la forme de la conscience, qui est celle de la quantitabilité, à la forme de Absolu, qui est l’unité qualitative. Ce passage n'est pas un saut direct et immédiat dans l’Absolu, c’est pour ainsi dire une médiation. L’Absolu est posé par opposition. Il a pour antécédent logique le savoir réel, le savoir de la conscience, où l’être et la pensée sont deux, et il en est la négation, l’unité pure a pour condition de réalisation l'existence du savoir relatif, dont elle est la destruction. Entre le relatif et l’Absolu l'union est inséparable : « Il faut à l’inconcevable (à l’Absolu), en tant que reposant sur soi seul, pour qu'il parvienne à la lumière, à la conscience de soi, la destruction préalable du concept, et, pour que cette destruction soit possible, il faut que le concept ait été déjà posé... C'est dans cette destruction du concept à la lumière de la pure évidence intérieure, c’est dans la production de l’inconcevabilité, que consiste la construction vivante de la qualité pure du savoir, de son unité absolue. »
Le sens de cette construction apparaît ici clairement : Fichte se propose d'établir que l'unité de l'être et du savoir, du réel et de l'idéal, où 1l voit, avec Schelling, le principe suprême de la philosophie, implique une véritable genèse. L’être primitivement inconscient ne parvient à la conscience de soi, l’idéal ne se réalise que par un mouvement intérieur, qu'en s’engendrant lui-même. Or, cette
1. Fichte, N. W., IL. Bd., Die W.-L., 1804, IV. Vortr., p. 116-121. — 2. Ibid., XIV. Vortr., p. 200-203; XVI. Vortr., p. 216-217. — 3. Ibid., XVI. Vortr., p. 218-220;
XVII. Vortr., p. 295-299, et IV. Vortr., p. 114 et suiv. — 4. bd, IV. Vortr., p. 116- 122. — 5. Ibid., IV. Vortr., p. 117.
génération et ce mouvement exigent justement l’opposition de l’être et du savoir, l'opposition primitive de notre conscience, maïs cette opposition, en heurtant la Raison, la force à sortir de son inconscience pour chercher les conciliations, les synthèses successives, qui lui permettent de s'élever à une unification de plus en plus haute, jusqu'à la synthèse suprême où elle se posséderait entièrement ellemême dans sa plénitude; c'est elle, en somme, qui provoque la réalisation, l’actuation des puissances de la Raison, le mouvement grâce auquel l’esprit prend progressivement conscience de soi. À ce point de vue, notre monde est donc bien la condition de réalisation de l’Absolu, de l’unité de l'être et du savoir; cette réalisation est proprement sa tâche, sa fin, son devoir; mais l’existence de ce monde n’a point de valeur à soi et en soi, toute sa valeur est dans la pour- . suite de l’Absolu qu'il cherche, et, si l'Idéal pouvait jamais être réalisé, l'existence purement phénoménale du monde disparaîtrait devant la réalité de l'Absolu 1.
Aussi Fichte proclame-t-il en ces termes le résultat de sa doctrine : « L'existence actuelle (l'existence de fait), du plus bas au plus haut de ses degrés, n’a pas sa raison d'être en elle-même; cette raison d'être est dans un but absolu, dans ceci : que le Savoir absolu doit être. Ce but est ce qui pose et détermine tout le reste; c’est seulement en atteignant ce but que le monde atteint et réalise sa propre destination. Seul, le savoir, j’entends le Savoir absolu, a une valeur; tout le reste est sans valeur. J’ai dit, à dessein, le Savoir absolu, je n’ai pas dit la Théorie de la Science in specie, car elle aussi n'est que la route qui y conduit, et c’est à ce seul titre, ce n’est pas en elle-même, qu’elle a une valeur”. »
Or, ce Savoir absolu auquel aboutit la Théorie de la Science se distingue justement du savoir tout relatif de notre conscience en ce qu'il n’est plus un savoir appliqué à un objet qui lui est en quelque sorte opposé, un savoir où l’être est extérieur à la pensée, mais un savoir où l’être est au contraire intérieur à la pensée, un savoir où la distinction de l’être et de la pensée s’évanouit, l'être étant l'être de la pensée, la pensée, la pensée de l'être, l’un et l’autre inséparablement; un savoir qui, précisément parce qu'il est supérieur à la division et à la relation de l’être et de la pensée, parce qu'il-est leur lien absolu, n’est pas le savoir de quelque chose, mais le savoir en soi dans sa qualité absolue, le savoir qui est la vérité, la certitude, l'évidence même. | |
1. Fichte, N. W., II. Bd., Die W.-L., 1804, XXI. Vortr., p. 256-262; XXIV. Vortr.,
p. 283; XXV. Vortr., p. 289 et suiv. Voir aussi XIII. Vous P. 195. — 2. Aie XXV. Vortr., p. 290- 294. — 3. Ibid., II. Vortr., p. 98-101.
Si donc la Théorie de la Science atteint à ce Savoir pur, antérieur à la distinction du savoir et de l'être, source de toute évidence, si Fichte, sans renier en quoi que ce soit ses principes, peut ainsi reprendre à son compte et dans leurs termes mêmes les assertionsoù Schelling voyait des nouveautés, que reste-t-il de l'insuffisance qui était reprochée à la Théorie de la Science? Rien, sinon la preuve que les prétendus réformateurs de la Théorie de la Science ont commencé par la juger et par. la réfuter au lieu et avant de la comprendre 1.
C’est, au contraire, Fichte qui peut, à bon droit, reprocher à Schelling de n’avoir pas tenu ses promesses. D'abord, loin de compléter la Théorie de la Science, il l’a trahie : c'était en dénaturer complètement le sens que de prétendre poser dès le début un Moi absolu et d’en déduire tout le reste, car c'était rétablir à l’origine, comme une donnée, un Absolu; et toute. donnée, füt-elle d'ordre immatériel, demeurait extérieure à la conscience, c'est-à-dire, en somme, inin- telligible : elle restait un fait, une chose impénétrable à l'esprit. Or,
ç'avait été justement l’œuvre de la Théorie de la Science, dès sa naissance, de dénoncer ce ro&tov Yetdocs des systèmes antérieurs : partir de données, de substituer à cette méthode erronée une méthode de genèse, en présentant l'esprit, non plus dans cet absolu du repos et de l’être où il nous est insaisissable, mais dans le mouvement où il s’engendre lui-même, dans son activité et dans sa vie. A ce point de vue, le Moi pur, le Moi absolu, dont la Théorie de la Science faisait sans doute son principe, n'avait jamais été conçu par elle sous les espèces d’une réalité perceptible par un organe quelconque, — c’eût été rabaisser l'Absolu au rang de la simple individualité, puisqu'il n’y a pour nous de donné que l’existence sensible, — il était tout simplement son Idéal, c’est-à-dire le terme où tend l'effort spirituel, l’ordre vivant que produirait la Raison, si elle pouvait jamais réaliser pleinement son essence. C’est en ce sens que le principe de la Théorie de la Science était, au fond, une création, son œuvre et sa tâche même?.
Ce n'est pas tout. Schelling a sans doute eu le mérite de comprendre qu’il y a une espèce d’idéalisme intenable, l’idéalisme qu’on pourrait appeler : subjectivisme:; ce subjectivisme est un pur relativisme qui pose l’objet et le sujet en fonction l’un de l’autre, il a pour contre-partie une espèce de réalisme qu’on pourrait appeler : objectivisme. Cet idéalisme tombe, — et avec lui le réalisme qui lui corres-
4 Fichte, N. W., Il. Bd., Die W.-L., 1804, II. Vortr:, p. 113. 2. XIII. Vortr., p. 194.
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