‹ Fichte et son temps (volume 3)Chapitre 83 sur 107 · Ibid., x, 475, p · texte numérisé non relu

Ibid., x, 475, p

ces sources profondes de la vie qui ne tombent pas sous l'empire de la volonté, communie avec l'intimité de la nature, que la distinction du Moi et du non-Moi s'efface, et qu'il existe, au fond de nousmêmes, un Moi universel dont notre Moi habituel n’est qu’une sorte d'appendice.

Dans cet état où Emme est en quelque sorte suspendu entre les deux mondes, la nature se révélerait à lui, non plus sous son apparence purement phénoménale, qui n’en est que le dehors et comme l’hiéroglyphe, mais du dedans, dans sa réalité profonde. Alors, entre l'individu que nous sommes et l’univers, s’établiraient des rapports d'attraction d’un genre spécial, des rapports qui n'obéiraient plus aux lois ordinaires de la conscience, en particulier aux lois de l'espace et du temps. L'homme entrerait vraiment en communication avec tout l'univers. Il deviendrait maître du secret divin. Le magné- | tisme et le somnambulisme conduisaient ainsi à la restauration d’une véritable théosophie; ils attestaient, par les faits qu'invoquaient leurs adeptes, un rapport si étroit avec le progrès de la vérité céleste, qu'ils pouvaient lui servir de confirmation; et si, comme Swedenborg l'avait affirmé, d’après l’Écriture, l'homme était originellement constitué pour être en même temps un habitant de la terre et un citoyen du ciel, le magnétisme fournissait, à qui savait en faire un bon usage, une image, quoique très faible encore, de l’état primitif où l'homme est en communion immédiate avec l’autre monde. À ceux qui doutaient de la vertu, en quelque manière divine, du

magnétisme, fallait-il rappeler les guérisons vraiment miraculeuses qu'il opérait, guérisons (qui semblaient réaliser la prédiction de l’Évangéliste?

Ritter, en déclarant, à propos des enseignements de Herder, que la vraie physique était immédiatement religion, se bornait donc à poursuivre une tradition qu'avaient établie les découvertes du magnétisme animal. Mais il la poursuivait avec toute l’autorité que lui conférait sa qualité de savant authentique. De là son influence et son prestige.

Autour de lui, au Belvédère, dans les environs d' Iéna, se groupaient une foule de naturalistes, philosophes et médecins, doués de pénétration et de talent, tous plus ou moins théosophes, plus ou moins mystiques, plus ou moins préoccupés de magnétisme, de magie, de télépathie. Chez eux, suivant Solger, « aussi bien dans l’orientation des sciences naturelles qu’au point de vue éthico-religieux, l’imagi-

1. Der teutsche Merkur, Année 1737, Il. Bd., Viertes Vierteljahr, Nov., An die Gesellschaft der vereinigten Freunde in Strasslurg, Stockholm, den 18. Juli 1787, p. 173.

FICHTE ET SON TEMPS (Il). 26

nation papillonnait, comme en se jouant, Hhone des abîmes de la conscience humaine, enveloppant les esprits d’un réseau de rêves, qui transforment l’essence vraie des choses en mille spectres divers »; chez eux aussi « les aspirations à la magie étalaient à tous les yeux leurs insanités »; chez eux enfin « on découvrait, même aux plus profanes, une perspective déconcertante sur les secrets sacrés de la nature aux limites de la folie et de la conscience normale, dans ces états de magnétisme animal et autres qui ont d'autant plus d’attraits, qui entraînent d'autant Fe les esprits dans un vertige moral, qu ils sont. moins intelligibles ? » |

Dans ce petit groupe coee voyait « le berceau de cette apparente mystique qui s’efforçait de transposer les lois et les activités de la nature dans le domaine spirituel et moral, de fonder ainsi en quelque sorte la morale sur la physique »; 1l considérait comme un symptôme fâcheux des temps « cette usa au plus haut point

dangereuse qui ne conduit qu'à égarer dans les tentatives de la magie et à fausser la connaissance des choses de la nature aussi bien que

de la religion pour en faire les instruments d’un pareil délire; il fallait un état de dissolution comme celui de l époque actuelle, pour qu'une pareille illusion, sous la forme superficielle où elle se présentait, pût passer pour quelque chose de profond, d'intime et d’efficace ? ». Steffens n'était pas beaucoup plus tendre pour le mouvement d'idées provoqué par Ritter. Il y apercevaitun singulier mélange

de phénomènes scientifiques et d’obscures rêveries qui contenaient. P

« un écho d'idées spéculatives apprises à la volée, le tout formant une mixture de l’espèce la plus baroque ». Quant aux adeptes de Ritter, c’étaient « de jeunes hommes que n'intéressait pas la stricte discipline d’une école philosophique ou l’enchaînement fatigant des réflexions, et ils se faisaient ainsi volontiers ses disciples, soulagés par de tels jeux d'esprit, qui leur Gi EN à peu de frais une grande quantité d'idées ? ».

Tant de sévérité à l'égard de Rütter et de ses disciples S ‘explique

assez facilement, si l'on songe que Solger et Steffens étaient des

élèves de Schelling, que Ritter passait alors pour faire des réserves expresses sur la valeur de la Philosophie de la Nature* et pour

1. Solger, Nachgelassene Schriften und Briefwechsel, éd. Ludwig Tieck und Fr. von Raumer, 1826, II. Bd., Leipzig, Brockhaus, n, Ueber die wahre Bedeulung und Bestimmung der Philosophie, besonders in unserer Zeit, Vierzehntes Kap., p. 192-193.

Page 1