Ibid., art. 5, p. 144. — 4. Ibid., art. 3, p
o.Cettedivision du travail est d'ailleurs voisine de celle que Fichte propose. Babeuf distingue comme travaux utiles : ceux de l'agriculture, de la vie pastorale, de la pèche, de la navigation; ceux des arts mécaniques et manuels; ceux de la vente au détail (c'est la division en agriculteurs, artisans, commerçants); il y ajoute ceux du transport des hommes et des choses, ceux de la guerre, ceux de l'enseignement et des sciences {Ibid., 28° pièce. Fragment d'un projet de décret de police, art. 3, p. 301). — (i. Ibid., Fragment d'un projet de décret économique, 29° pièce. Des travaux communs, art. 4, p. 308. — 7. Ibid., Analyse de la doctrine, 2'' pièce 4, art. 4, explication, p. 143.
8. Ibid., suite de la 13" pièce. Réponse à une lettre signée M, V., publiée et adressée, le 30 pluviôse dernier, à G. Babeuf, tribun du peuple, p. 220.
L'iiTAT COMMERCIAL FERMÉ. 103
côté des cla-sàcs de Iravailleurs spécifiés, d'une classe de magislrals ou de fonctionnaires chargés de la surveillance, de la répartition, de la direction des travaux des autres classes^; et, si l'on objectait à son système dégalité la nécessité d'un Étatisme pour assurer la réglementation économique ^ Babeuf répondait que « les personnes chargées de conserver ce système devraient être regardées comme des travailleurs nécessaires au bonheur commun, et que, ne pouvant jamais obtenir plus de jouissances que les autres citoyens, trop intéressés à les surveiller, il ne serait pas à craindre (ju'ils fussent tentés de conserver leur autorité au mépris de la volonté du peuple^ ». Cette conception de l'État comme seule puissance capable d'imposer l'organisation économique conforme à la justice avait conduit Babeuf, avant Fichte, à l'idée de l'État comme grande communauté nationale, comme véritable détenteur de la richesse publique*; et Babeuf, avant Fichle, avait conçu l'obligation pour l'État de « réunir toutes les richesses publiques actuelles sous la main de la République », de « réunir continuellement dans les dépôts publics toutes les productions de la terre et de l'industrie^ »; il avait exigé que le recensement de tous les objets (de la production naturelle ou artificielle) des travaux communs fût régulièrement communiqué à l'administration supérieure ^ que les magistrats fissent déposer dans les magasins de la communauté nationale les « fruits de la terre et les productions des arts susceptibles de conservation ' », que «l'administration suprême prélevât tous les ans et déposât dans les magasins militaires le dixième de toutes les récoltes de la communauté », qu'elle pourvût « à ce que le superflu de la République fût soigneusement conservé pour les années de disette S). Enfin Babeuf, avant Fichte, proposa la fermeture de l'État commercial. 11 voulait que « tout commerce particulier avec les peuples
i. Ph. Buonarroti, Conspiralion pour l'Égalité dite de Babeuf , t. II. Piècesjuslificatives, 29* pièce, Fragment d'un projetée décret économique. T>estTa\BLUXcomxn\in», art. 5, p. 308.
2. La loi détermine et distribue la production (Ibid., Suite de la IS" pièce. Réponse à une lettre signée M. F., p. 222; voir aussi 29*^ [)ièce. Projet de décret économique. De la distribution et de l'usage des biens de la communauté, art. 8 et 9, p. 312, et : De l'administration de la communauté nationale; art. 4, 0, 7, 8, 9, p. 313-314), fixe la durée journalière des travaux {Projet de décret économique. Des travaux communs, art. 6, p. .309), les instruments et les modes du travail (Des travaux communs, art. 8, p. .309), surveille l'état des travailleurs de chaque classe, de la tâche à laquelle ils sont astreints (Des travaux communs, art. 9, p. 309), ordonne leurs déplacements d'une commune à l'autre d'après la connaissance des forces et des besoins de la communauté (Des travaux communs, art. 10, p. 309). — 3. Ibid., suite de la 13° pièce. Réponse à une lettre signée M. V., etc., p. 224. — 4. Ibid., 29" pièce. Projet de décret économique, art. 1 et 2, p. 30.5. — 5. Ibid., 13' pièce. Réponse à une lettre signée M. V., etc., p. 221-222. — 6. Ibid., 29° pièce. Projet de décret économique, Des travaux communs, art. 13, p. 310. — 7. Ibid., art. 12, p. 310.— 8. Ibid., De l'administration de la cornmuiiaulé nationale, art. 10 et 11, p. 314.
104 FIGHTE A BERLIN.
étrangers fût défendu; que les marchandises qui en proviendraient #; fussent confisquées au profit de la communauté nationale; que les " contrevenans fussent punis ^ »; avant Fichte, il avait soutenu que l'État doit, en ce cas, aux citoyens les objets que la production nationale est incapable de fournir, qu'il lui convient de se les procurer à Tétranger, le commerce avec l'étranger lui étant exclusivement réservé ; il avait déclaré que « la République doit procurer à la communauté nationale les objets dont elle manque, en échangeant son superflu en productions de l'agriculture et des arts contre celui des peuples étrangers^ », que « l'administration suprême traite avec les étrangers au moyen de ses agens, qu'elle fait déposer le superflu qu'elle veut échanger dans les entrepôts où elle reçoit des étrangers les objets convenus^ », et. comme conséquence de cette fermeture, Babeuf, avant Fichte, avait aperçu la nécessité de substituer l'État aux individus dans les transactions commerciales avec l'étranger, pendant la période de transition, (« la République se charge des dettes des membres de la communauté envers les étrangers*»), et de supprimer la monnaie, sinon dans les rapports commerciaux de l'État avec l'Étranger où elle est le seul instrument possible de l'échange, du moins dans les relations économiques entre les nationaux.
« La République ne fabrique plus de monnaie, inscrit Babeuf dans son Projet de décret économique; les matières monnayées qui écherront à la communauté nationale seront employées à acheter des peuples étrangers les objets dont elle aura besoin; tout individu non participant à la communauté qui sera convaincu d'avoir offert des matières monnayées à un de ses membres sera sévèrement puni ; il ne sera plus introduit dans la République ni or, ni argent*. »
De telles analogies, et si précises dans les détails, en dépit de la différence fondamentale des conceptions de Fichte et de Babeuf®, donnent lieu de croire que Fichte n'a pas ignoré les idées de l'auteur delà Conjuration des Égaux' ; cette conjecture se trouve confirmée
1. Ph. Buonarroti, Conspiration pour VÉgalilé dite de Babeuf, t. II. Pièces justificatives, Fragment d'un projet de décret économique. Du commerce, art. 1, p. 314-315. — 2. Ibid., art. 2, p. 315. — 3. Ibid., art. 4, p. 315. — 4. Ibid., Des dettes, art. 4, p. 318. — 5. Ibid., Des monnaies, art. 1, 2, 3, 4, p. 318-319.
6. Bal^euf, dans son égalitarisme, est communiste; il est eudémoniste et veut le nivellement des individus. La tendance de Fichte — qui est avant tout morale — est bien différente : elle maintient perpétuellement, en face de la société, le droit de la personne et les différences individuelles, et son socialisme cherche à concilier les deux points de vue; d'autre part ce n"est point l'égalité de la vie matérielle agréable, du bonheur, mais bien l'égalilé dans la jouissance de la vie spirituelle, qui est pour Fichte le but de l'économique.
7. Voir Marianne Weber, Fichte's Sozialisnius und sein Vcriàllnis zur Marx'schen Doktrin, II, p. 18.
l'état COMMEUCIAL fermé. 105
par la lecture des journaux contemporains qui étaient sous la main (le Fichte.
La Conjuration des Égaux, le procès de Babeuf sont, en eflel. longuement et minutieusement relatés dans la presse allemande du temps.
Une feuille intitulée la France en 1796, composée principalement de lettres d'Allemands résidant à Paris, et qui avait pour devise « la vérité, rien que la vérité, toute la vérité » (en français), consacre à l'histoire et à l'action de Babeuf un long article; elle analyse les numéros du Tribun du peuple, où elle voit d'ailleurs une « prédication d'anarchie, de cette théorie immorale, destructrice de tout ordre civil, prédication faite avec une éloquence sauvage^ ». Après avoir exposé le système de la vraie égalité, elle ajoute ce commentaire : « On se croit transporté au temps de Marat, et l'on se demande avec étonnement si le gouvernement n'existe pas encore en France, ou s'il est d'accord avec les anarchistes pour permettre de répandre, sous ses yeux, à des milliers d'exemplaires, de pareils écrits.... Ou plutôt la faute n'en est pas au gouvernement qui, si puissant qu'il soit, ne se permet pourtant rien qui ne soit conforme aux lois. 11 ne peut réprimer la licence de la presse, parce qu'il n'y a pas encore de loi qui permette de restreindre la liberté de la presse ^. »
L'année suivante, la France en 1797 publie un long récit de la Conjuration, appuyé sur les pièces authentiques de ce procès que lauteur (Fontanes lui-même) déclare avoir sous les yeux, il cite en particulier la correspondance de Babeuf avec ses complices*, qui est, dit-il, un des monuments les plus remarquables de notre Révolution :
« Ici se concentrent, comme en un foyer central, tous les éléments révolutionnaires; les passions les plus détestables y sont excitées avec un art infernal, et l'on voit les grands progrès faits par les doctrines de Marat, de Robespierre, de Saint-Just et de Hébert depuis leur mort.
« Ils n'avaient fait que prêcher de temps à autre et de façon subreptice le partage des terres et la communauté des biens. Ce principe destructeur de toute grande société est la clé de voûte de la nouvelle Conjuration méditée par Babeuf, ou, si l'on préfère, par ceux qui se
1. Frankreich iin Jahre 1796, Aus den Briefen Deutscher Manner in Paris, mit Belegen, Altona, 1790, Drittes Sliick, ix, Gracchus Babeuf, p. 2.')'J. — 2. Ibid., Drittes Sliick, IX, Gracchus Babeuf, p. 261.
3. Frankreich ini Jahre 1797, Viertcs Stïick, m; Fonlaues : Uebcr die von Babeuf und die von Villcurnois und Brotlier angezettcUcn Verschicorungen, p. 320.
servent de son nom. Babeuf invite à la conquête de la propriété tout ce qui vit de son travail, de son salaire journalier; il montre, à tous les voleurs dont nous avons été si longtemps les victimes, les richesses de la France comme une proie qui leur a échappé et dont il faut qu'ils s'emparent à nouveau. Ne croyez pas que Babeuf voile le moins du monde ses opinions; il est fier de ce qui vous révolte; les actions qui vous paraissent abominables sont élevées pour lui '. »
Aux yeux de Fontanes, Babeuf, Bodson, Germain et leurs comparses de moindre envergure sont une nouvelle espèce de fanatiques, des Ravaillac et des Jacques Clément tout purs, et encore plus dangereux.
Quant à la doctrine de Babeuf, elle se réclame sans cesse de Mably, de Rousseau, de Diderot, et il faut avouer que Babeuf paraît tirer les conséquences de leurs principes avec la plus rigoureuse logique; Fontanes en donne ici des exemples, pris de Rousseau et de Diderot même, et il ajoute que Babeuf semble se considérer comme le prophète qu'annonce Diderot *.
Bien loin d'approuver un Rivarol qui, dans une feuille publique, ■entreprit de défendre Babeuf et de montrer qu'on ne pouvait punir des opinions si elles ne s'accompagnent pas d'actes justiciables de la loi, Fontanes conclut au danger réel que fait courir la Conjuration de Babeuf, et propose à tous les citoyens, à quelque opinion qu'ils appartiennent, de s'unir contre celte horde qui ne respire que sang et que massacres '.
Ce n'est point le seul Fontanes qui signale avec horreur au public allemand le nom et l'œuvre de Babeuf. Un autre journal, la Minerva, de mai à octobre 1796, publie sur la Conjuration des Egaux toute une série de documents. Dans le numéro de mai, sous la signature de A. et sous le titre Principes du terroriste Babeuf, on peut lire ceci :
« On le sait, le forcené Babeuf, en mars 1796 encore, a eu le toupet d'inciter les pauvres au soulèvement, non seulement dans son journal le Tribun du peuple, mais môme sur des affiches placardées dans les rues de Paris et, comme moyen le plus efficace pour les soulever, de leur prêcher le pillage, doctrine qui révolta les malheureux habitants de Paris à ce point que quelques-uns d'entre eux furent parmi les premiers à lacérer sur les murs ces abominables affiches. Leffronterie de ce terroriste provoqua enfin cette loi sage qui, sans
1. Frankreich im Juhrc 1797, Viertes Stiick, m; Fonlanes : Ueber die von Babeuf und die von Villeurnois und Brollier angezetlellen Verschworungen, p. 320-321. — 2. Jbid., p. 322-323. — 3. Ibid., p. 326 et 333.
L ETAT CUMMEUGIAL FEUME. 107
reslreindic la bionraisaiitc liberté de la presse, définit la responsabilité des écrivains '. »
Et 1 auteur donne une analyse de la Doctrine^, qu'il extrait soit de cette ariiche, soit du Journal de Babeuf : il y voit, au point de vue de rextravagance sans bornes de son contenu, une des productions les plus remarquables de la Révolution.
Dans le numéro de juillet, un article de Courtois sur le 9 Themnidor parle « du grand égaliseur Babeuf dont l'absence sur les galères de Toulon marque une place vide, et qui désespère maintenant (il est en prison) d'inoculer dans les veines du Français ingrat quelque chose de sa République l'ondée sur la loi agraire^ ».
Le même numéro contient des pièces authentiques sur Ihistoire de la Conjuration.
C'est d'abord le procès-verbal de l'interrogatoire de Babeuf par le ministre de la police Cochon, les 21 et 22 Floréal an IV (10 et 11 mai 1796)*.
Puis c'est l'acte d'Insurrection " : c'est le Mémoire de Babeuf aux membres du Directoire (où, essayant de traiter d'égal à égal avec le Directoire, il leur insinue qu'il est de leur intérêt et de l'intérêt du pays de ne pas ébruiter la Conjuration qu'ils ont découverte, car s'ils répudient le parti des patriotes ils se trouveront face à face avec les royalistes''); c'est encore l'interrogatoire de Babeuf par A. Gérard, un des directeurs du jury d'accusation du canton de Paris. Enfin c'est un article du 12 septembre 1796, par de Lacretelle le cadet, sur Les dernières conjurations de Paris''. Et, pour terminer cette nomenclature, dans le numéro de mars 1797, un second article du même auteur sur La dernière et C avant-dernière conjuration *.
Tels sont quelques-uns des documents publiés en Allemagne durant les ïtnnées 1796 et 1797 au sujet de la Conjuration et de la doctrine de Babeuf; ils attestent l'importance que la presse et l'opinion allemandes y attachaient. Il serait bien invraisemblable, dès lors, que l'auteur des Considérations destinées à rectifier les jugements du public sur la liévolution française, le philosophe réputé jacobin, et dont les attaches avec les Français étaient patentes (les lettres à G. Perret et à Yung, le projet relatif à l'Université de Mayence
1. Minerva, Ein Journal historischen und politischen InluUts, h(jg. von Ardicnholz, Hoiïinaiin, Ilaiiiburg, 171J0, II. I5d., May, 1790, 8, p. :i2:j-32'i.
2. 11 en reproduit un certain nombre d'articles. — .3. Minerva, III. Bd., July 1700, 7, p. 100. — i. Ibid., 10, p. 162-107. — 5. Ibid., p. 109. — (i. Ibid., August 1790, ~), p. 291-298. — 7. Ibid., IV. Bd., Oct. 1796, o, p. 120-127. — 8. Ibid., 1797, I. Bd., Mdrz 1797, 17; p. 3Io-.j32.
rallesleiil), fùl resté ignorant des actes et des textes qui avaient ; alors en Allemagne un pareil retentissement.
Mais, mieux informé ou plus clairvoyant que ses compatriotes et môme que les Français qui renseignaient les journaux en question, il ne portait pas sur Toeuvre de Babeuf le jugement indigné dont on vient d'entendre les échos. Il ne lui paraissait pas que le système égalitaire fût si méprisable et si éloigné de toute réalisalion possible. Il savait les événements qui, depuis la Révolution, s'étaient déroulés en France : il savait qu'à côté des revendications politiques la question économique y avait joué un rôle prépondérant.
N'était-ce pas Marat qui, tout juste un mois avant le 10 août, le 10 juillet, avait poussé contre l'inégalité sociale ce cri retentissant : (* Voyons les choses plus en grand. Admettons que tous les homme> connaissent et chérissent la liberté ; le plus grand nombre est forcé d"y renoncer pour avoir du pain ; avant de songer à être libres, il faut songer à vivre * »? Et ne lisait-on pas dans un journal du temps [Journal de Prudhomme, n° 15, 22 septembre) ces lignes significatives : « Un jour viendra, et il n'est pas éloigné, ce sera le lendemain de nos guerres; un jour, le niveau de la loi réglera les fortunes-? »
La loi ne régla pas les fortunes; mais elle tfcha de pourvoir aux nécessités les plus urgentes de Iheure : assuie.' la v;e et l'alimentation du peuple, en réprimant les accaparen eats el l'agiotage, en établissant un système monétaire destiné à maintenir l'équilibre des échanges et à prévenir la hausse des marchandises, en réglementant enfin le commerce des grains et d'une manière plus générale la vie économique de la nation. Or c'est là précisément la réalisation de quelques-unes des idées chères à la fois à G. Babeuf et à Fichte.
Les accaparements du blé remplissent une grande partie du rapport de la Commission des Vingt-quatre sur Louis XVI (séance du 6 novembre 1792^). Dans les papiers saisis aux Tuileries on avait cru trouver la preuve qu'un agent financier du roi spéculait pour son compte sur les blés avec une maison d'Amsterdam*.
En tout cas. à côté du roi. il y avait, pour spéculer sur les grains et sur les denrées, les industriels qui approvisionnaient les armées, les gros fermiers qui. pour faire hausser les prix du blé, le conservaient dans leurs greniers.
La loi du 26 juillet 1793 contre l'accaparement, en même temps qu'elle atteste le mal. prétend y porter remède. Elle oblige les
1. Jaurès, Histoire socialisle. La Convention, p. 137. — 2. Ibid., p. 13',). — 3. Ibid., p. 288. — 4. Ibid., p. 284 et suiv.
l'état commercial fermé. 109
déleiileurs de marchandises el de denrées à les déclarer et à les vendre au fur et à mesure des besoins.
Le texte est caractéristique :
« La Convention Nationale, considérant tous les maux cjue les accapareurs font à la Société par les spéculations meurtrières sur les plus pressants besoins de la vie et sur la misère publique, décrète :
« L'accaparement est un crime capital.
« Sont déclarés coupables d'accaparement ceux qui dérobent à la circulation des marchandises ou denrées de première nécessité qu'ils altèrent et tiennent enfermées dans un lieu quelconque sans les mettre en vente journellement et publiquement.
« Sont également déclarés accapareurs ceux qui font périr ou laissent périr volontairement les denrées et marchandises de première nécessité.
« Les marchandises de première nécessité sont le pain, la viande, le vin, les grains, farines, légumes, fruits, le beurre, le vinaigre, le cidre, l'eau-de-vie, le charbon, le suif, le bois, l'huile, la soude, le savon, le sel, les viandes et poissons secs, fumés, salés ou marines, le miel, le sucre, le papier, le chanvre, les laines ouvrées et non ouvrées, les cuirs, le fer et lacier, le cuivre, les draps, la toile et généralement toutes les étoffes ainsi que les matières premières qui servent à leur fabrication, les soieries exceptées. »
Presque tous les produits de la terre et de l'industrie tombent donc sous le coup de la loi, tous les magasins, tous les entrepôts, tous les greniers, toutes les caves, l'Etat révolutionnaire se réserve de les inspecter, de les contrôler.
Par quelle méthode, nous n'avons pas à l'étudier ici; retenons-en seulement un point dont il semble bien que Fichte se soit directement inspiré. Pour maintenir, par la fermeture, l'équilibre économique, Fichte et Babeuf exigent de ceux qui détiennent les denrées ou les marchandises une déclaration de la quotité des produits disponibles en magasins et de leur valeur, de manière à pouvoir en exiger la remise à l'État et la vente au prix établi, au fur et à mesure des besoins de la consommation publique.
Or, dans sa loi contre les accaparements, la Convention proposait précisément une mesure de ce genre.
« Si le propriétaire (des denrées ou marchandises) ne veut pas ou ne peut pas effectuer ladite vente (au détail à tout venant), il sera tenu de remettre à la municipalité ou section copie des factures ou marchés relatifs aux marchandises vérifiées existantes dans le dépôt; la municipalité ou section lui en passera reconnaissance et
110 PIGHTE A BERLIN.
chargera un commissaire cVen opérer la vente, suivant le mode ci-dessus indiqué, en fixant les prix de manière que le propriétaire obtienne, si possible, un bénéfice commercial d'après les factures communiquées; cependant, si le haut prix des factures rendait ce bénéfice impossible, la vente n'en aurait pas moins lieu sans interruption au prix courant desdites marchandises; elle aurait lieu de la même manière, si le propriétaire ne pouvait livrer aucune facture. Les sommes résultant du produit de cette vente lui seront remises dès qu'elle sera terminée, les frais qu'elle aura occasionnés étant préalablement retenus sur ledit produit '. »
« C'est, dit Jaurès, auquel nous empruntons ces documents, cest la police révolutionnaire de la vente poussée presque jusqu'à la nationalisation du commerce. Ici, en effet, ce n'est pas seulement un mode de vente qu'elle impose. C'est elle qui détermine le prix, qui mesure le bénéfice -. »
Or, ces mesures sont celles que préconisait Fichte, comme lavait fait avant lui Babeuf.
Ce n'est pas tout. Ainsi que l'écrivait Roux, l'accaparement n'était pas la seule cause des malheurs de la Révolution, le discrédit du papier-monnaie y entrait pour une part peut-être plus grande encore, car il était au fond de tous les agiotages.
On sait que, pour se créer des ressources immédiates, el devant limpossibililé de réaliser, autrement qu'à longue échéance, la vente des " domaines nationaux », la Constituante avait émis un papiermonnaie, les assignats, dont ces biens constituaient la garantie: mais, à la suite des guerres et des troubles intérieurs, le désordre des finances et les dépenses énormes de l'Etat, de plus en plus à court d'argent, avaient contraint les gouvernements successifs à multiplier les émissions bien au delà de la valeur du gage. Alors qu'en 1789 les biens du clergé étaient estimés 4 milliards, il fut émis, de 1789 à 1796, 45 milliards et demi d'assignats. Résultat : l'assignat de 100 livres, accepté pour 100 livres de numéraire en 1789. pour 91 en 1791 ne valait plus que six sous en 1796.
Une pareille baisse de l'assignat par rapport à la monnaie d'or devait troubler profondément tout l'équilibre des échanges et amener la hausse de toutes les marchandises. Et ce trouble causé par la baisse de l'assignat avait été singulièrement aggravé encore par le lancement des « billets de confiance » émis, dans les grandes villes principalement, par les « caisses patrio-
1. Jaurès, Histoire socialiste, La Convntion, p. IG.jD-IGtil. — 2. IbiiL, p. 16GI.
L'ÉTAT COMMERCIAL FERMK. lit
tiques », ces billets de confiance étant à leur tour gagés par des assignats.
Cette situation faisait dire à Saint-Just dans un discours du 29 novembre 1792 :
« Ce qui a renversé en France le système du commerce des grains depuis la Révolution, c'est l'émission déréglée du signe. Toutes nos richesses métalliques et territoriales sont représentées; le signe de toutes les valeurs est dans le commerce, et toutes ces valeurs sont nulles dans le commerce, parce qu'elles n'entrent pour rien dans la consommation. Nous avons beaucoup de signes, et nous avons très peu de choses.
« Le législateur doit calculer tous les produits dans l'État et l'aii-e en sorte que le signe les représente; mais, si les fonds et les produits de ces fonds sont représentés, l'équilibre est perdu, et le prix des choses doit hausser de moitié : on ne doit pas représenter les fonds, on ne doit représenter que les produits. »
Saint-Just ajoutait : « La cherté des subsistances et de toutes choses vient de la disproportion du signe; les papiers de confiance augmentent encore la disproportion....
« Voilà notre situation; nous sommes pauvres comme les Espagnols par l'abondance de l'or ou du signe et la rareté des denrées en circulation. Nous n'avons plus ni troupeaux, ni laines, ni industriedans le commerce
« Enfin je ne vois plus dans l'Élat que de la misère, de l'orgueil et du papier *. »
A ce mal quel remède appliquer? D'abord retirer de la circulation tous les billets de confiance, et ce fut l'objet d'un décret de la Convention à la date du 8 novembre 1792.
II s'agissait « d'arrêter le plus tôt possible la circulation des billets au porteur payables à vue, soit en échange d'assignats, soit en billets échangeables en assignats, qui étaient reçus de confiancecomme monnaie dans les transactions journalières, afin d'éviter les troubles que celte circulation pouvait occasionner ». A cette fin des commissaires étaient chargés de se faire représenter les fonds et toutes les valeurs qui servaient de gages aux billets. Une série d'articles du décret concernait l'interdiction de continuer à émettre ou à faire circuler ces billets (article 6 par exemple : « Le jour de la publication du présent décret, les corps administratifs et municipaux cesseront l'émission desdits billets: ils briseront les planches
1. Jaurès, Hisloire socialisti', La Convention, p. .36'i-36:{.
12 FICIITE A BERLIN.
qui auront servi à leur fabrication; ils retireront immédiatement ceux qui seront en circulation, et iTs les feront annuler et brûler en présence du public «); le décret, pour obliger les porteurs de ces billets à se faire rembourser dans un délai déterminé, fixait au mois de janvier 1793 le retrait de la circulation pour tous les billets 1.
En second lieu, pour rétablir l'équilibre entre le signe et les marchandises, Condorcet se demandait si, « en supprimant la valeur fictive de Targent, on n'attaquerait pas radicalement l'agiotage qui, avec le signe du numéraire, attirait le papier-monnaie et avec celuici toutes les matières dapprovisionnement jusqu'à ce qu'enfin il pompât toute la substance du peuple ».
Condorcet croyait précisément qu'il ne fallait pas considérer la hausse des denrées comme un effet direct des assignats; il croyait voir dans la monnaie de métal, plus facile à accaparer que toute autre marchandise, la cause principale de la baisse des assignats: et, dans la hausse de l'argent, par contre-coup, la cause de l'élévation des autres marchandises. Pour obvier à ce mal il voulait, supprimant la monnaie de métal, instrument principal de l'agio, mettre en communication directe les assignats et les denrées^.
Ici encore on ne peut manquer d'être frappé de la parenté entre le décret de la Convention ou le projet de Condorcet et les vues de Babeuf et de Fichte sur la monnaie. Comme Condorcet, Fichte veut que la monnaie soit la représentation exacte de la A-aleur des marchandises; comme Condorcet, et avec Babeuf, il veut un papier-monnaie d'État, il veut la suppression de la monnaie métallique, cause de tous les troubles dans les échanges ; et, quand il demande que l'on retire de la circulation des billets payables en monnaie internationale, parce que cette monnaie troublerait l'équilibre économique, il propose des mesures qui semblent inspirées du décret de la Convention.
Il y a plus encore. Pourquoi ces mesures contre les accapareurs, pourquoi ces lois ou ces projets sur la monnaie? Le but n'en est pas douteux. Il s'agit d'obvier à la disette, de prévenir le renchérissement des grains et des denrées de première nécessité, de pourvoir à l'alimentation du peuple, de remplir les greniers publics.
Ce fut, en effet, la préoccupation constante des hommes de la Révolution d'assurer au peuple le pain du travail quotidien. Tout iippuyés sur les classes laborieuses, ils sentaient, ils savaient que la
1. Jaurès, Histoire socialisti, La Convention, p. 274-276. — 2. Jbid., p. 314-315.
misère était pour la Rcvoliilion la pire dos menaces, la menace de l'émeute, suivie probablement de la victoire de la tyrannie.
Aussi la Convention prit-elle toute une série de mesures protectrices relatives au commerce dés grains. Dès le 3 novembre 1792 le cri d'alarme avait été poussé par deux députés de Lyon : des troubles avaient éclaté dans celte ville — ils disaient des scènes d'horreur — causés par la fermeture des usines, par le chômage, par la cherté excessive du pain et la crainte, malheureusement trop fondée, d'en manquer absolument ^ Cette cherté du pain, grave parce que le pain était à la base de l'alimentation populaire, parce qu'aussi le prix du blé était en quelque sorte l'étalon de la valeur de toutes les autres marchandises, ne fit que s'accroître avec les guerres de la Révolution, avec les accaparements, avec la dépréciation des assignats^; elle était d'autant plus redoutable qu'entre les différentes régions les variations de prix étaient énormes, parfois du simple au double, comme le constata Roland, au début de 1793. dans son rapport à la Convention*.
Le remède avait été vite aperçu. Si, en janvier 1792, la délégation <les Gobelins, protestant devant la Législative contre le renchérissement des denrées, n'osait pas formuler encore l'idée d'une taxation légale et se bornait à réclamer des mesures contre les accapareurs, dans la séance du 19 novembre 1793 la députation du corps électoral de Seine-et-Oise se montrait plus hardie, et formulait sans hésiter ce vœu devant la Convention :
« Citoyens, disaient les représentants de ce département, le premier principe que nous devons vous exposer est celui-ci : la liberté du commerce des grains est incompatible avec l'existence de notre République. De quoi est composée notre République? D'un petit nombre de capitalistes et d'un grand nombre de pauvres. Qui fait le commerce des grains? Ce petit nombre de capitalistes. Pourquoi fait-il le commerce? Pour s'enrichir. Comment peut-il s'enrichir? Par la hausse du prix des grains dans la revente qu'il en fait au consommateur.
« Mais vous remarquerez aussi que cette classe de capitalistes et propriétaires, par la liberté illimitée maîtresse du prix des grains, l'est aussi de la fixation de la journée de travail; car, chaque fois qu'il est besoin d'un ouvrier, il s'en présente dix, et le riche a le choix; or, ce choix il le porte sur celui qui exige le moins : il lui fixe le l)rix, et l'ouvrier se soumet à la loi, parce qu'il a besoin de pain et
I. Jaurès, Histoire socialiste, La Convention, p. 204. — 2. Ibid., p. 2'Ji. — 3. Ibid., p. 280-281 et suiv.
114 PIGHTE A BERLIN.
que ce besoin ne se remet pas pour lui.... La liberté illimitée du commerce des grains rend également maître de la subsistance de première nécessité ce petit nombre de capitalistes et de propriétaires
De là, sort nécessairement l'oppression de tout individu qui vit du travail de ses mains.... La liberté illimitée du commerce des grains est oppressive pour la classe nombreuse du peuple. Le peuple ne la peut donc supporter. Elle est donc incompatible avec notre République.... Nous voici donc parvenus à une seconde vérité : la loi doit pourvoir à l'approvisionnement de la République et à la subsistance de tous.
« Quelle règle doit-elle suivre en cela? Faire en sorte qu'il y ait des grains; que le prix invariable de ces grains soit toujours proportionné au prix de la journée de travail; car, si le prix du grain varie, le prix de la journée ne variant pas, il ne peut y avoir de proportion entre l'un et l'autre. Or, s'il n'y a pas de proportion, il faut que la classe la plus nombreuse soit opprimée; état de choses absurde et qui ne peut durer longtemps.
« Législateurs, voilà donc des vérités constantes. 11 faut la juste proportion entre le prix du pain et la journée du travail; c'est à la j loi à maintenir cette proportion à laquelle la liberté illimitée est un obstacle.
« Quels sont les moyens qui doivent être employés?,.. Ordonnez que tout le grain se \endra au poids. Taxez le maximum. .. Interdisez le commerce des grains à tout autre qu'aux boulangers et meuniers, qui ne pourront eux-mêmes acheter qu'après les haltitants des communes, au même prix, et qui seront obligés de faire leur commerce à découvert.... Ordonnez que chaque fermier sera tenu de vendre lui-même son grain au marché le plus prochain de son *^ domicile.... que les grains restants à la fin du marché seront constatés par les municipalités, mis en réserve, et exposés les premiers en vente.... Remettez ensuite le soin d'approvisionner chaque partie de la République entre les mains d'une administration centrale choisie par le peuple, et vous verrez que l'abondance des grains et la juste proportion de leur prix avec celui de la journée de travail rendra la tranquillité, le bonheur et la vie à tous les citoyens ^ >>
Cette idée de fixer un maximum au prix des grains, pour assurer à l'ouvrier un minimum de salaire, pour établir entre le salaire et le prix du pain un juste rajjport. après avoir soulevé les plus vives pro-