LA « THEORIE DE LA
sciExcE ». ^^^ discrédit où était maintenant tombée la
Théorie de la Science. Au moment de lacélébrité de Fichte à léna, on attendait avec fièvre les ouvrages du philosophe; aussitôt parus on les admirait avec passion; ceux qui se permettaient des critiques, et ils étaient rares, passaient pour de& jaloux ou pour des <( philistins ».
Ces temps n'étaient plus. La Théorie de la Science était maintenant méconnue, elle était de toutes parts battue en brèche. Les ennemisde Fichte avaient d'ailleurs la partie belle. L'auteur de la Critique, en qui Fichte reconnaissait pourtant l'initiateur et le maître dont la Théorie de la Science ne faisait que poursuivre et parachever l'œuvre, Kant lui-même, ne venail-il pas de leur donner l'exemple?
Fichte était à Berlin depuis un mois à peine, quand parut, dans le Journal littéraire universel, une annonce qui fit sensation. KanL infligeait à Fichte un désaveu retentissant :
« Je déclare, — écrivait-il en réponse à l'invitation que lui avait adressée, au nom du public, l'auteur du compte rendu de VEsquisse de la philosophie transcendantale de Buhle (Entwurf der Transcendenlalen Philosophie) dans le 8" numéro du Journal littéraire d'Erlangen. — je déclare que je considère la Théorie de la Science de Fichte comme un système absolument intenaljle. Car, une pure théorie de la science n'est ni plus ni moins qu'une pure logique dont les principes ne parviennent pas jusqu'à la matière de la connaissance, mais ({ui. en tant que pure logique, l'ait abstraction du contenu de la connaissance; vouloir, à force de l'éplucher, en extraire un objet réel est une tentative vaine et une chose encore
inédite; il y faut tout d'abord, s'il s'agit de la philosophie transcendante, faire un saut dans la métaphysique. Or, en ce qui concerne les principes de la métaphysique de Fichte. je suis d'autant moins disposé à en accepter ma part que, dans une réponse que je lui ai adressée, je lui ai conseillé de laisser les subtilités vaines {apices) de la métaphysique pour cultiver ses heureux dons d'exposition dans la mesure où la Critique de la Baison pure permet de les appliquer avec fruit; il m'a poliment éconduit en me déclarant K qu'alors il ne dépasserait pas la Scolastique ». A la question de savoir si je tiens pour Criticisme authentique l'esprit de la philosophie de Fichte, il a répondu suffisamment lui-même, sans que j'aie eu besoin de me prononcer sur sa valeur ou son absence de valeur, puisquici la question porte, non sur un objet de jugement, mais sur le sujet qui juge, et qu'il me suffit de me dégager de toute participation à cette philosophie.... «
A l'assertion qu'il ne faut pas prendre la Critique c à la lettre », mais cjue quiconque veut comprendre la Critique est forcé de commencer par se rendre maître de son véritable point de vue (celui que lui attribue Beck ou Fichte), parce que la lettre du Kantisme, comme de lArislotélisme, en tue lesprit, Kant répliquait : « Je déclare, une fois encore, que la Critique doit être comprise à la lettre.... »
Et Kant concluait : « Un proverbe italien dit : mon Dieu, préservenous de nos amis; quant à nos ennemis, nous nous en chargeons bien nous-mêmes. Il y a. en effet, des amis sincères, bien intentionnés à notre égard, mais qui s'y prennent de travers sur le choix des moyens destinés à favoriser nos vues; il y a aussi parfois de prétendus amis, des trompeurs, des perfides qui, sous les espèces dun langage bienveillant (aliucl lingua promtum, aliud pectore inclusum gererej, veulent notre perte. A leur égard on ne saurait trop se tenir sur ses gardes, et on doit redouter les pièges qu'ils vous tendent. Malgré tout la philosophie critique, en vertu de son irrésistible tendance, se sent forcément appelée à satisfaire la Raison tant au point de vue théorique quau point de vue pratique et moral, si bien que ni le changement des opinions, ni aucune amélioration ou aucune construction théorique formée par ailleurs ne constitue pour elle une menace, mais que le système de la Critique, reposant sur un principe entièrement assuré, est à jamais fixé et indispensable aux fins suprêmes de Ihumanité pour tous les siècles à venir \ »
1. IntelUgenzblatt der A. L. Z., 1799, n° 109, MitUvochs, d. 28. August 1799, Lilorarische Nachrichten, II. Erklârung, p. 876-878. Fichte's Lcbcn, II. Bd., Zweite Abtli., 1, 13, p. 161-1(52.
Le compte rendu auquel répondait cette annonce datait de six mois; il avait paru en janvier et passé inaperçu; Kant lui-même ne I avait alors pas jugé digne d'une réplique. Mais, depuis le mois de janvier, Fichte avait été poursuivi pour athéisme, il avait été condamné, exilé de Saxe; il était maintenant à Berlin, qui n'est pas loin de Konigsberg. Après les démêlés que Kant avait eus avec la censure, ce voisinage sans doute paraissait au vieux philosophe compromettant pour sa tranquillité.
La remarque est de Schelling, dans une lettre du 12 septembre, où il demandait à Fichte, au nom de ses amis, de ne point laisser sans réplique la note de Kant.
« Devez-vous hésiter, écrivait-il, quand cet homme, dans son total aveuglement sur ce que vous êtes et sur ce que notre siècle vous doit déjà, parle de vous et de votre philosophie sur ce ton tranchant, quand, après avoir eu d'abord la naïveté de vous l'écrire, il n"a pas honte maintenant de répéter, à la face du monde entier, que vous devez vous borner à commenter la Critique, comme si un homme de votre envergure n'avait pas mieux à faire?
« En réalité il ne pouvait rien arriver de plus heureux pour votre philosophie que cette déclaration dont le style fera voir clair comme le jour à l'homme le plus obtus l'absurdité et l'étroitesse incroyables. Il est temps pour vous de rompre avec Kant ces relations équivoques qui vous ont nui peut-être plus que tout le reste; vous avez la bonne chance que Kant lui-même rompt, cela suffit, Kant ne mérite plus maintenant d'être exposé d'une manière aussi transcendantale que s'il avait dit inconsciemment ce qu'il n'a jamais dit, nous le savions bien tous, avec pleine conscience, et ce qu'il était incapable de dire. Il est évident : 1° qu'il ne sait de votre Théorie de la Science que le titre; par conséquent il parle de quelque chose qu'il ne comprend, ni ne connaît; 2° qu'il vit dans la douce illusion que le siècle en est encore où il en était il y a dix ans, à répéter machinalement, comme une prière, la Critique, et c'est tout crûment ce qu'il demande; 3" qu'il croit que la Critique a atteint, non seulement pour le temps présent, mais pour tous les siècles à venir, les colonnes d'Hercule de la pensée : par là il s'est annihilé lui-même, vous n'avez qu'à reconnaître sa propre annihilation et à l'accepter pour en tirer profit. La philosophie de Kant, vous en êtes nécessairement convaincu (je le sais et par vos propres déclarations et par l'évidence de ma conviction personnelle), si elle n'est pas nulle et contradictoire en soi. affirme exactement ce qu'affirme la vôtre; Kant, par sa rupture brutale avec l'esprit de votre philosophie, atteste de la
manière la plus éclatante, que pour lui est déjà venue l'heure de la postérité (c'est ce qu'il dit lui-même quelque part de Platon). l'heure où elle le comprendra mieux qu'il ne se comprend luimême. Or, puisque chacun ne peut discuter qu'avec son temps, incapable qu'il est de sortir de ses limites. Kant a perdu par là tout droit de continuer à parler; philosophiquement, il est mort. Il a parfaitement raison de dire qu'au delà de la Critique rien n'existe pour lui. i\Iais, comme cet au-delà de la Critique n'est pas seulement une possibilité, comme c'est une réalité actuelle, il existe donc quelque chose qui se trouve tout à fait hors de son horizon, quelque chose qui, pour lui, appartient dès maintenant à la postérité, au sujet de quoi il n'a plus de voix au chapitre. Un dernier mot. La seule considération qui pouvait encore vous lier les mains, c'est le respect dû à l'âge et aux grands services de Kant; mais considérez, je vous prie, ceci : Kant dit s'expliquer à la demande d'un obscur rédacteur du Journal littéraire d'Erlangen. Cette demande est de janvier; cependant Kant attend d'abord que les cris poussés au sujet de votre athéisme aient commencé à se faire entendre. 11 se tait encore, il attend que vous ayez quitté votre chaire. Ce n'est pas assez, il attend que vous soyez à Berlin {Jam proximus arsil Ucalegon). Vous êtes arrivé à Berlin au commencement de juillet : cette déclaration tardive a été écrite en août. Quel masque honteux que le prétexte de ce compte rendu, paru depuis huit mois et dès longtemps oublié, pour donner à sa déclaration une apparence qui ne fût pas trop lamentable aux yeux du public, et lui fournir une occasion meilleure que l'occasion réelle : visiblement, il n'a eu qu'une préoccupation : sa tranquillité: probablement parce que, de Berlin, on lui a fait craindre d'être rangé sous la même étiquette que vous et d'être obligé de supporter
avec vous la faute qu'on vous a reprochée Ces raisons, je l'espère,
vous convaincront avant tout que c'est l'intérêt de votre cause, je ne dis pas de votre personne, de répondre. Et le plus tôt sera le mieux'. »
Fichte avait devancé les sollicitations de ses amis. Dès qu'il avait eu connaissance de la note de Kant. il avait jugé une protestation nécessaire. Mais, au lieu de répondre à Kant directement, il écrivit à Schelling une lettre qui se croisa avec les conseils pressants de celuici -, en l'autorisant à la rendre publique : Fichte se bornait à citer les passages de sa correspondance avec Kant, où le maître le couvrait
1. Fichtc's Lebcn. II. Bd.. Zweitc Ablli., IV, Ti, Schelliiii;- au Fichte, lena. den 12. Sept. 1709, p. 3U1-303.
2. Ibid., Fichlc an Schelling, Berlin, den 2ii. Sept., p. 304.
lie fleurs ; il les citait par cœur, car les originaux se trouvaient encore 'lans ses papiers à léna; il rappelait en particulier qu'en lui accusant n'ceptiori de la Seconde Introduction à ta Théorie de la Science Ivant l'avait félicité d'avoir traversé pour n'y plus revenir les sentiers ('■pineux de la Scolastique, et félicité de son talent d'exposition, un talent où la vie s'unissait au don dune forme accessible au grand public. Kant engageait Fichle à cultiver ce don dune application si utile pour les principes de la Critique de la Raison pure. Fichte avait pris le conseil au sérieux; il n'y voyait aucun persiflage, comme Kant le laissait entendre maintenant. Il lui semblait naturel que Kant. après une vie de travail si remplie, se crût incapable, à son âge avancé, d'entrer dans des spécutalions toutes nouvelles.
Fichte ajoutait : « Si je vous renvoie aux déclarations de Kant même dont j'ai fait mention, ce nest pas pour me disculpei', c'est pour mettre mieux encore en lumière ce que Kant. avec une aimable équité, dit dans sa déclaration, à savoir : qu'il nest pas disposé à prendre part aux recherches nouvelles, quil se dégage de toute participation à leurs résultats et que, partout ici, il n'est pas question de l'objet du jugement, mais du sujet qui juge ^ »
Fichte soutenait quil était entièrement d'accord avec Kant sur la nature de la logique pure ; cependant, pour lui. la Théorie de la Science avait le sens nullement de logique, mais de philosophie transcendantale ou de métaphysique; entre eux le débat était donc purement verbal. 11 terminait sa lettre par ces mots : « Il est dans la règle, mon cher Schelling, à Iheure où les défenseurs de la métaphysique anté-kantienne n'ont pas encore cessé d'accuser Kant de s'occuper à de vaines subtilités, que Kant nous adresse le même reproche ; dans la règle que, lorsque ceux-ci assurent contre Kant l'intégrité, la perfection, l'immutabilité de leur métaphysique pour toute l'éternité, Kant soutienne la même chose de la sienne contre nous. Qui sait où maintenant déjà travaille le jeune et ardent cerveau qui essayera de dépasser les principes de la Théorie de la Science, de montrer ce quelle a de faux et dincomplet? Le ciel nous accorde la grâce de ne pas nous borner à affirmer que ce sont de vaines subtilités et que nous n'entendons pas les choses de cette oreille-là ; mais puisse l'un de nous ou, à notre défaut, si nous ne devons plus
1. Fickle's Leben, 11. Bd., Zweilc Ablli., I, p. IG:J-IG4. Apros avoir vu la lettre en question, Schelling écrivait à Fichte : « L'original de la lettre de Kant montre de toute évidence que Kant, l'auteur de la déclaration, est un tout autre Kant que l'auteur de la lettre. Je conjecture un manque total de mémoire. Exposer cette duplicité autrement qu'avec les ménagements dont vous avez usé, aurait été une impiété. » (Ficliles Leben, 11. Bd., Zweite Ahlli.. IV, 0, Schelling an Fichte, den 10. Sept. 1799, p. 304.)
126 FICHTE A BEHLIN.
en être capables, un de nos disciples se trouver là, soit pour démontrer le néant de ces nouvelles découvertes, soit, s'il ne peut y parvenir, pour les accepter en notre nom avec reconnaissance'. »
Cette lettre, remise par Schelling le 17 septembre 1799 au Journal litléraîre universel, fut publiée dans la Feuille d'annonces, n° 122. Schelling y avait ajouté, en guise de justification, le mot suivant : « Je publie la présente lettre, parce que, pour des raisons que le lecteur comprendra lui-même, il n'y a pas d'autre réponse possible à la déclaration de Kant compatible avec le respect qui lui est dû ; je la publie, bien entendu, en reproduisant dans son entier l'original et après avoir reçu l'autorisation de mon ami. On laisse à chacun le soin de juger*. » •
Le jugement fut décisif. La lettre de Fichte reçut l'approbation de tous, même de ses adversaires, même à léna '^
Fichte n'avait pu laisser sans réponse ce désaveu retentissant que rien de sa part ne justifiait ; mais, tandis que. venu d'un autre, il eût considéré un tel acte comme une offense personnelle, il n'en conçut à l'égard de Kant aucun ressentiment. I-a publication de sa réplique l'atteste déjà : ce n'est point le ton coutumier de ses ripostes, la modération avec laquelle Fichte présente sa défense contraste avec la singulière violence de l'attaque.
Est-ce là une simple attitude destinée à mettre le public de son côté? La correspondance même de Fichte ne permet pas de douter au contraire qu'il s'agit d'un sentiment sincère. En réponse à la lettre où Schelling lui signalait la déclaration de Kant et l'appréciait en termes si sévères. Fichte disait :
« Vous prenez la chose comme on peut sans doute la prendre et comme je n'ai pas le droit de la prendre moi-même. Je suis certainement tout à fait convaincu que la philosophie kantienne, à moins de la considérer comme nous le faisons, est tout entière un non-sens. Mais, pour la justification de Kant, je pense qu'il se fait tort à lui-même; sa propre philosophie, que d'ailleurs il n'a jamais possédée couramment, il ne la sait ni ne la comprend plus actuellement : et. quant à la mienne, il n'en connaît sûrement que ce qu'il a attrapé au vol dans des comptes rendus partiaux *.
« En ce qui concerne le dernier point de votre lettre (le temps mis
1. Fichles Lebeii. H. Bd., Zweite Abth.. I, p. 104. — 2. Ibid.. II. Bd., Zweite Abtli., ly, 0, Schelling an Fichte, lena, den 10. Sept. 1799, p. 303-304. — 3. 76(d., I. Bd., II. Buch, 6. Kap., p. 323.
4. Dans une lettre à Tieftrunk, datée du 5 avril 1798, Kant, en eiïet, déclare expressément ne connaître la Théorie de la Science que par le compte rendu du Journal lilléraire universel d'Iéna (Fritz Medicus, Fichles Leben, p. 130).
par Kant pour répondre au compte rendu du Journal cVErlangen et les coïncidences de cette réponse avec Tarrivée de Fichte à Berlin), il faut dire, à la décharge de Kant, qu'à Konigsberg. j'en ai fait lexpérience lors de mon séjour là-bas. on ne reçoit souvent les nouveautés littéraires que fort tard, peut-être le Journal lillcraire d'Erlangen ne pénètre-t-il pas jusque-là, peut-être Kant n"a-t-il eu communication que par un de ses correspondants de la mise en demeure qui lui était adressée. Voilà ce qu'on pourrait dire; mais les choses ont pu être autres et telles aussi que vous les dites, car le vieillard est assez craintif et assez sophistique; je sais, de source sûre, que. tout à fait en dehors de mon atïaire et antérieurement à elle, on l'a beaucoup calomnié auprès du roi. Peut-être l'a-t-il su'? »
Quoi qu'il en soit des raisons qui déterminèrent Kant à renier toute paternité dans la conception de la Théorie de la Science, son acte ne pouvait manquer d'être exploité par ceux des ennemis de Fichte que retenait encore la crainte de passer pour des contempteurs de la Critique, s'ils attaquaient la Théorie de la Science, et la modération de Fichte paraît ici d'autant plus louable que le coup lui était plus sensible.
C'était l'heure, en effet, où, profitant du désarroi jeté dans les esprits par l'accusation d'athéisme, tous les adversaires de Fichte s'étaient redressés en face de ceux qui, pour répondre à V Appel, avaient soutenu sa cause devant le public.
Nous n'insisterons pas sur les brochures de
B. BROCHURES A.YO- simple polémique, tels les Deux mots pour
A\MES. r édification de M. V ex-professeur Fichte -