‹ Fichte et son tempsChapitre 136 sur 232 · Ibid., p. 17. — 8. Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p. 17. — 8. Ibid., p

concevable ici sans contradiction parce que l’objet y est considéré, non dans son contenu et sous son rapport à notre connaissance ou à notre action, mais dans sa pure forme, et comme susceptible de contemplation désintéressée. Or, à ce point de vue, il est indépendant de toute détermination extérieure, physique ou intellectuelle; ses éléments semblent l’œuvre d’une fantaisie, la manifestation d’une liberté analogue à la causalité de la volonté’. Cette liberté d’ailleurs, pour être applicable aux objets de la nature, cesse d’être une liberté réelle, la liberté morale ou rationnelle, elle devient une liberté de jeu. C’est ce jeu de la liberté dans l'apparence sensible qui constitue l’art?. La beauté se comprend par cette grande idée kantienne de l’auto-détermination se reflétant à travers certaines apparences de la nature”.

2) Le fondement objectif de la beauté, c’est la nécessité où nous sommes, en présence des objets beaux, de nous représenter ces objets sous l’idée de la liberté.

La liberté dans l'apparence ne peut se définir, comme la liberté réelle, que négativement, par opposition à son contraire, c’est-à-dire ici au principe qui détermine la structure des objets, à la technique. En d’autres termes la nature est représentée, en ce cas, non comme subissant du dehors sa règle de construction, mais comme se créant à elle-même sa forme et sa loi; la forme de la chose semble être la manifestation de son essence interne, l’expression de son individualité propre ; la beauté est ainsi définie par l’autonomie dans la technique, par une règle qui est à la fois donnée et suivie par la chose, par une forme qui est le produit de la spontanéité de l'objet; et c'est à ce double caractère, Schiller le montre, qu’en fait se reconnaît la beauté.

3) {l existe chez l’homme un état esthétique qui manifeste la causalité de la liberté sur la nature et qui suppose l'harmonie du monde sensible et du monde intelligible, l'accord du penchant et de la Raison.

La liberté qui constitue leur beauté reste dans les objets une simple apparence; il en est tout autrement, quand il s’agit de l’homme. La nature humaine, à la différence de la nature pure et simple, est tout à la fois phénoménale et spirituelle; elle appartient au monde des sens et elle est le siège de la liberté; il s'ensuit que la liberté cesse ici d'être une pure apparence et peut, sans contradiction, s'exprimer au sein de la nature. Cette expression de la liberté dans la nature sensible de l’homme constitue chez lui la beauté. Il y a,

1. Briefwechsel zwischen Schiller und Kôürner, Schiller an Kôrner, III. Bd. Den 8. Febr. 1793, p. 23-24. — 2, Ibid., p. 18. — 3. Ibid., p. 22. — 4. Ibid., p. 31-39. — 9. Ibid., p. 43.

en effet, pour l'humanité une autre espèce de beauté que la beauté. architectonique, que la beauté de structure, résultat du simple jeu de la nature, il y a une beauté qui est le reflet, à travers le corps, de notre essence spirituelle, de notre personnalité ‘. A la différence des. autres êtres organisés qui sont de pures créatures, l’homme est, en quelque manière, créateur de ses propres états. « Il ne doit pas se borner, comme le reste des êtres sensibles, à réfléchir les rayons. d'une Raison étrangère, quand ce serait la Raïson divine; il doit, comme le soleil, briller de son propre éclat?. » Cette plasticité du corps sous l’action de la liberté, soustrait une partie de ses manifestations dans le monde sensible aux effets de la nécessité naturelle, elle ne se traduit pas seulement par des mouvements voulus, elle: s'exprime à travers ses actes, même involontaires et inconscients, à travers les sentiments en particulier qui échappent à notre délibération ; elle s'y exprime par un élément de mouvement qui s'oppose à la fixité de la beauté naturelle, qui n’est pas l’effet d’une simple impulsion et qui constitue l'espèce de beauté propre à l’homme, la grâce. La grâce atteste ainsi l’action directe et immédiate de l'esprit sur le: corps; elle atteste qu’il existe bien, dans la nature même, une sphère où le surnaturel exerce son empire, sans que d’ailleurs en reçoive la moindre atteinte le déterminisme des lois naturelles qu'il se borne à tourner à ses fins. Mais cetaccord des lois de la nature avec l’action. de l'esprit suppose, pour n'être pas contradictoire, que la cause morale dans l'esprit, la source de la grâce, produise nécessaire-ment et exactement dans la sensibilité qui est sous sa domination l’état impliquant les conditions naturelles du beau; il suppose, en d’autres termes, une harmonie parfaite entre le principe spirituel et le principe de la sensibilité, l'accord de la Raïson et de l'inclination. Cet accord rend possible l'enthousiasme qui seul fait triompher: l’Idéal, et resterait inexplicable s’il fallait concevoir la nature sensible comme toujours opprimée par la moralité. Cette dernière thèse qui attribue à la liberté, dans la grâce, une certaine efficacité. sur la nature, complète, aux yeux de Schiller, l’œuvre de Kant; en supprimant l’antinomie que la Critique avait signalée entre la nature et la liberté, elle permet de sortir du pur formalisme où, par peur de l’empirisme et de l'hédonisme, s'était cantonné le rationalisme de la morale kantienne; elle rend possible un progrès de la liberté, de la moralité dans le monde, et elle justifie, dès cette vie, le souverain

1. Schiller, S. W., éd. Cotta, XIV. Bd., Ueber Anmut und Würde, p. 9 et 15. — 2. Ibid., p. 28. — 3. Ibid., p. 17-33.

bien, cette union du bonheur et de la vertu que Kant renvoyait à une autre existence et dont il avait fait un des postulats de la Raison pratique et comme la récompense promise à notre effort moral.

A l'heure où Schiller soutenait ces idées, en 17931, la Théorie de la Science était encore dans l’enfantement; son auteur n’en avait probablement pas entièrement achevé pour lui-même l’esquisse ?.

Mais le sens dans lequel Schiller prétend développer l’œuvre de Kant présente une analogie singulière avec l'orientation qui caractérisera la tentative de Fichte. La remarque a son importance au moment d'aborder, avec l’étude des Lettres sur l'Éducation esthétique de l’humanité, l'histoire des relations intellectuelles entre Schiller et Fichte. De la conception du Kallias, de la publication du traité de la Grâce et de la Dignité aux Lettres, deux ans se sont écoulés; dans l'intervalle Fichte est devenu, à léna, le successeur de Reinhold; la Théorie de la Science, enfin sortie des limbes, a proclamé avec éclat les titres définitifs et immuables de la philosophie. Enfin, les leçons sur la Destination du savant ont montré que, chez Fichte, l’homme d'action ne se séparait pas du philosophe, et elles ont consacré le triomphe du maître qu'on appelle alors « l’âme d'Téna ».

1. LES LETTRES SUR Schiller, au premier abord, semble alors L'ÉDUCATION ESTHÉTI- être tombé sous le charme. Les faits sont D COURBE patents. Il parle de la beauté. dont l’expérience ne nous fournit jamais lé modèle dans sa pureté, comme d'un impératif, comme d’une tâche dont la réalisation s'impose sans doute à une nature à la fois sensible et rationnelle, mais qui, comme tout idéal, reste inachevée*; et ces expressions, nouvelles chez Schiller, étaient familières à Fichte ; ce sont celles dont il s'était servi pour définir le principe de sa philosophie.

Schiller d’ailleurs se plaît, semble-t-il, à reconnaître ce qu'il doit à Fichte. Dans les Lettres sur l'Éducalion esthétique de l'humanité, dès le début presque‘, il se réfère aux leçons sur la Destination du savant; un peu plus loin, dans la treizième lettre, à propos du

1. Les lettres sur le Kallias et le traité Ueber Anmut und Würde, qui parut dans la Nouvelle Thalie sont de la même année.

2. C’est seulement en 1794, dans le compte rendu de l’Énésidème et dans une lettre à Reinhold (1° mars) que Fichte fait allusion au système qu’il est en train d’ébaucher, mais qu’il trouve encore trop informe et trop obscur pour l’exposer. Il se bornait à en donner la primeur à quelques amis de Zurich.

3. Briefwechsel zwischen Schiller und Kôrner, éd. Gotta, III. Bd., Schiller an Kôrner, den 25. Okt. 1794. p. 145-146.

4. Schiller, S. W., XIV. Bd. Éd. Cotta, Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen. Vierter Brief, p. 107, note.

rapport de limitation réciproque qu’implique la coexistence et la compossibilité des deux penchants constitutifs, selon Schiller, de la nature humaine — l’un le penchant sensible qui est la condition du réel et du changement, l’autre le penchant à la forme qui est la condition de l'Idéal et dont l'exigence est l'Unité — il déclare qu'il emprunte à Fichte le concept de détermination réciproque, et une note renvoie le lecteur aux Fondements de l'ensemble de la Théorie de la Science où ce concept de la réciprocité d’action dans toute son importance se trouve excellemment exposé !. Et, là où il ne cite pas Fichte, visiblement 1l s’en inspire. Dans sa théorie des penchants?, quand Schiller fait sortir du rapport réciproque entre le penchant sensible et le penchant à la forme, un penchant original, le penchant au Jeu qui concilie justement le devenir et l’être, le changement et l'identité, il semble renouveler, au moins dans sa forme, son esthétique. Or cette théorie qui apparaît pour la première fois dans les Lettres sur l'Éducation esthétique, au lendemain de la publication de la T'héorie de la Science, est visiblement une imitation de la théorie des penchants, longuement développée par Fichte dans la troisième partie de la Théorie de la Science (le Fondement de la Science de la Pratique). Enfin toute la déduction subtile qui remplit les lettres XIX à XXVI dont l’objet est de déterminer le caractère de la disposition esthétique, d'y montrer un état original et indépendant qui opère le passage de la sensibilité à la pensée, qui unit en lui le fini et l'infini, le penchant sensible et le penchant à la forme, est encore un souvenir de la dernière synthèse de la Théorie de la Science. La synthèse E des Fondements du Savoir théorique, découvre, en effet, dans l’activité indépendante de l'imagination, le trait d’union entre les deux activités opposées du Moi, l'intermédiaire entre l'élément fini (sensible) qui est l’élément matériel, réel, et l'élément infini, qui est l'élément formel, idéal, le milieu où se réalise l'idéal ?. Cependant, à y regarder d’un peu plus près, ces rapprochements n'ont pas l'importance qu'on pourrait croire, et Schiller, quoi qu'il en puisse sembler, n’a pas subi la discipline de la Théorie de la Science.

1::Schiller as XIV Bd. Éd. Cotta, Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen. Dreizehnter Brief, p. 136 et note.

Page 1