CHAPITRE XII
La chronique de CylhtTe. — Le nouvelliste galant : Cliarles de Julie. — Ses gazetins. — La clianson de la grisetle. — Quatre abonnés. — Sources d'information : policiers et filles du bel air. — Echos des coulisses. — Julie à la Bastille : les plaintes du prisonnier.
Parmi les plus hauts personnages se recrutait la clientèle des « petites nouvelles ». Nous avons vu qu'on désignait ainsi les feuilles manuscrites spécialement consacrées à la chronique de Cythère. Les rédacteurs en devaient être nombreux au siècle de Watteau et de Mme de Pompadour. Quels étaient-ils? — Voici la monographie de Tun d'eux.
Les feuilles rédigées, en 1752-1753, par Charles de Julie « concernaient les nouveaux amants que les femmes et les filles avaient, les amants qui les quittaient pour prendre d'autres filles, les infidélités réciproques et les présents que les femmes et les filles recevaient, le tout accompagné des traits propres à aiguiser la malignité et la curio-
site' ». Ici, c'est le prince de Conti espionné dans son sérail de la barrière de Vaut>irard; là, les amours accidentées de La Live d'Epinay, le mari de la célèbre amie de Jean-Jacques, avec Mlle Verrière la cadette; ailleurs la liaison d'une fille-comédienne, la Coraline, des Italiens, avec le prince de Monaco, et plus loin celle de Mme Vestris, la femme du fameux danseur, avec le duc d'Orléans. ■ Les débuts de la Deschamps, qui ne visait à rien moins qu'à supplanter Mme de Pompadour, sont racontés d'une manière charmante. Elle était grisettc chez une couturière de la rive gauche. Les soirs d'été, avec la patronne et sa famille, elle allait se promener sur les quais, à l'heure où les rayons du soleil couchant glissent, en y laissant une lueur mordorée, sur les lourdes eaux du fleuve. Elle était mise en rayé brun, sa jeune poitrine prise dans un de ces mouchoirs de cou qu'on nommait des « venez-y-voir », ses petits pieds dans des souliers pointus. Et, tout en marchant auprès de la patronne, elle chantait ces airs populaires, des « brunettcs »
Nicolas va voir Jeannotle, lié! Jeannette dormez-vous?
qu'elle apprenait de ses compagnes, en travaillant. Un passant est charmé de sa voix; c'est un maître de musique : il l'instruit et la fait entrer à l'Opéra.
1. Interr. Je Chazé, dit le petit commissaire, 13 août 1753, B. A. ms 11846, f. SI.
\ eut-on un spécimen des gazetins rédigés par Julie?
Lanoue, comédien français, a fait des difficultés pour jouer avec la Dlle Husse. F/impertinence naturelle de cette demoiselle lui attire le mépris et l'inimitié de tous ses camarades. On est très scandalisé cà la Comédie que cette demoiselle ait resté trois heures entières, samedi dernier, avec M. de la Vaupalière, dans sa loge. Mlle Beaumenard a dit qu'on
pouvait être p à la Comédie, mais pas tant. La petite
Husse se moque de tout ce qu'ils disent et les envoie tous au diable. Elle se déchaîne particulièrement tout haut contre la petite Guéanl et tout bas contre la Beaumenard. Elle est en partie cause que M. I.enormand a quitté Mlle Astraudi '.
Julie n'avait pas de nombreux souscripteurs, mais ils étaient de la première qualité. Tout d"abord Bouret, le fermier général, le « grand Bouret », de qui le Neveu de Bameau parle si plaisamment. Ce fastueux financier payait son abonnement 1200 livides par an, près de 4000 francs de notre monnaie. La souscription versée par le duc de Bichelieu n'était pas fixe : il remettait de temps en temps une poignée de louis à son feuilliste. Enfin, après Yillemur, le receveur général des finances, qui donnait oOO livres, le quatrième des abonnés de Julie était le duc d'Orléans en personne, le père de Philippe-Egalité. Il payait son abonnement un peu moins cher que Bouret, soit 96 livres par mois.
Gomment Julie s'était-il procuré cette clientèle de