‹ Figaro et ses devanciers. Avec la collaboration de Paul d'EstréeChapitre 122 sur 178 · Mouhy à lierrver, août 1749. éd. Ravaissoii, XII, o35-3o · texte numérisé non relu

Mouhy à lierrver, août 1749. éd. Ravaissoii, XII, o35-3o

humeurs respeclives sont occasionnées par la passion de Voltaire pour la Gaussin. » Mouhy ajoute : « Le journal de tout ce qui se passe entre ces victimes de Tamour et du bon sens serait aussi singulier qu'intéressant • )>.

Ce qui n'empêchait d'ailleurs pas Mouhy d'implorer Voltaire, dans le moment même, pour qu'il lui fît obtenir la place de correspondant littéraire du roi de Prusse. Voltaire ignorait ces rapports de police, mais il lisait les « sottises » que, tout en le sollicitant, Mouhy écrivait contre lui dans une petite feuille, la Bigarrure-. Le caractère de Voltaire est fait de singuliers contrastes. Il connaît les attaques de la Bigarrure et en sait l'auteur. « Il n'y a aucun de ces animaux-là, mande-t-il à d'Argental, qui n'écrivît quelques pauvretés contre son ami, pour gagner un écu. » « Je veux ignorer ses petites impertinences, ajoute-t-il, qu'on ne peut attribuer qu'à la folie '*, » et il s'eflbrce d'obliger son détracteur.

Parfois cependant, dans ces bulletins destinés au gouvernement, Mouhy fait montre d'indépendance :

« Le peuple dit qu'il règne un brigandage dans la maison (du roi) qui n'est pas concevable et qu'il est surprenant que M. de Maurepas (ministre de la Maison du roi et de la Marine) l'ignore ou feigne

1. Extrait de gazetins publiés par Ravaisson (XII, '246), qui les attribue iDcxactement à l'inspecteur Poussot.

2. La Biijarrure, ou Gazette yalante, liistorique, littéraire, critique, morale, satirique, sérieuse et badine (par lo chevalier de Mouhy), IV, La Haye. 1750.

à. Voltaire à d'.Vrgental. Potsdani. oû nov. 1750.

de Fignorcr. Toutes les grâces s'y vendent à deniers comptants et c'est à qui volera le mieux... »

Enfin, dans ce service d'information, il apporte, non seulement une activité, mais encore une adresse, une fécondité de ressources à se procurer des renseignements utiles, dont il semble avoir le secret.

« Mouhy me mande, écrit ÎMarville à Maurcpas, le l"'" mars 1743, que le roi m'a accordé hier une augmentation de pension de 2 000 livres. Je vous prie d'en recevoir mes très humbles actions de grâce ^ »

Ce qui est stupéfiant, c'est que le malheureux, au moment où il apprenait cette nouvelle à Marville, était sous les verrous de la Bastille! Mouhy, détenu au fond d'une prison d'Etat, est mieux informé de ce qui concerne le chef de la police, que le chef de la police lui-même : digne ici de donner la main à son concurrent abhorré Cabaud de Rambaud, que nous avons vu publier ses feuilles d'information du fond de la Conciergerie.

L'article « spectacles » était un de ceux auxquels notre chevalier donnait le plus de soins. Jeu des acteurs, caractère de la pièce, physionomie de la salle, échos du foyer, des loges et des coulisses, tout est noté avec une rare précision et dans une langue vivante et pittoresque. Aussi bien il est là dans son élément. Il a tenu à se présenter lui-même au cours dun de ses livres, Mémoires de Mlle de

l. Correspondance de MarviUe, éd. Boislisle, II, :;7.

Moras, dans son cadre favori, c'est-à-dire à la Comédie, au milieu du parterre. L'héroïne se fait indiquer les célébrités qui sont dans la salle :

<( Quel est donc cet homme, qui s'assoit, qui n'est pas beau, mais qui a Tair si noble?

— C'est le chevalier de Mouhy ».

Mais, qu'il traite de spectacles ou d'affaires politiques, d'histoires galantes ou d'opérations militaires, jamais Mouhy ne laisse passer l'occasion de se déchaîner contre ses concurrents, contre les nouvellistes de contrebande, les « faux nouvellistes », qui lui enlèvent tant d'abonnés. Ses bulletins de « nouvelles autorisées », qui passent sous les yeux du Magistrat, reviennent sans cesse sur ce chapitre; ils appellent les pires rigueurs sur les rédacteurs de ces feuilles clandestines, « qu'on devrait anéantir rigoureusement et dont le nombre augmente au lieu de diminuer... ». Marville se laisse toucher : il cherche « ce qui est à faire, étant constant que ces contrebandiers ruinent ce pauvre diable de chevalier de Mouhy».

Celui-ci professe une égale horreur pour les journaux étrangers, pour les gazettes de Londres, de La Haye et d'Amsterdam, qui viennent également lui enlever des clients. Reproduisant, le 16 janvier 1744, des commenlaires, recueillis à la Comédie, sur quelques articles hostiles à la France que venaient de publier les papiers de Londres : « On a beaucoup badiné sur l'impertinence du gazetier anglais, mais en même temps on a beaucoup blâmé la tolérance du ministre pour la distribution qui se fait à Paris

des gazettes étrangères ». D'où il suit — et c'est la conclusion même des spectateurs de la Comédie- Française — «< qu'on devrait défendre sérieusement des lectures aussi dangereuses et qu'il suffit en France des gazettes françaises et des inaniiscrits permis^ ».

IMouhy découvre -t-il qu'un de ses abonnés, nouvelliste lui-même, tire de ses feuilles des « mémoires » pour rédiger une autre gazette, destinée à d'autres abonnés — procédé connu — il n'est pas long à faire poursuivre le plagiaire. « Godefroy Laloyau, gazetier et praticien au Palais, a l'honneur de remontrer au lieutenant général de police que, le 1" février 1745, le sieur Charles de Mouhy, auteur des Nouvelles à la main, l'a fait arrêter par un commissaire et un inspecteur de police et fait conduire prisonnier au For-l'Évêque... » Mouhy lui avait consenti un service, à raison de 4 livres par mois-, et Laloyau ne croyait pas mal faire en composant, à l'aide des « mémoires » qu'il tirait de son grand confrère, de nouveaux « manuscrits ».

Contrairement à Cabaud de Rambaud, ce que Mouhy redoute, ce n'est pas une descente de police — il est le protégé dii Magistrat — mais la révélation du métier qu'il fait.

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