‹ Figaro et ses devanciers. Avec la collaboration de Paul d'EstréeChapitre 61 sur 178 · B. A. ms. 10 335; Ravaisson. VII · texte numérisé non relu

B. A. ms. 10 335; Ravaisson. VII

nombre eL en audace. A peine le grand roi, en s'irritant de ces résistances plus fortes que son pouvoir absolu, conserve-t-il son calme. Il s'acharne sur les nouvellistes condamnés aux galères. « Le roi veut que la sentence soit entièrement exécutée' », écrit spécialement le ministre de sa maison au lieutenant de police, en lui envoyant Tordre de les attacher à la première « chaîne » dirigée sur Toulon.

Lutte dramatique : d'une part le monarque tout puissant, de l'autre ces pauvres hères, écrivant leurs gazettes dans de misérables réduits, sous les arcades de la Place Royale, ou sur les tombes du charnier des Innocents, sans relations, sans appui, sans crédit, méprisés de ceux-là mêmes qui les emploient. l']t quel dénouement! les humbles triomphent. Louis XIV doit reculer. V^ers la lin du xvii*^ siècle, il fermera les yeux, il tolérera tacitement les gazettes manuscrites et, tout aussitôt, que de nouveaux essaims et quel essor! Au début du xviii'' siècle, on voit les gazetins se répandre par la ville. Les colporteurs les débitent dans les rues et les promenades, dans les cafés; on les vend dans les boutiques; le public lit les

1. Il s'agit de Bourdin et Dubois condamnés par le Châtelot en 1683.

feuilles manuscrites et les commente « généralement partout ' ».

En juin 1705, soit qu'il fût effrayé par ce pullulement, ou bien impressionné par les difficultés croissantes de la guerre de Succession, Louis XI\^, par un brusque retour, fit renouveler les « défenses de rédiger ou de publier aucunes nouvelles à la main^». Mais, en cette poussée de la pensée, montant vers une liberté sans horizon, le flot avait déjà conquis trop de terrain pour qu'il fût possible de le ramener à ses anciennes limites. « Quelque soin que l'on ait pris pour empêcher cet abus (nouvelles à la main), il n'a été que suspendu et, tout au plus pendant quinze jours, et encore ce n'a été que dans Paris, où ceux qui les distribuaient ont aussitôt recommencé à le faire, en plus grande quantité qu'auparavant, d'autant que la défense n'a fait qu'augmenter la curiosité des uns et a fait naître en même temps celle des autres, en sorte que tout le monde voit les nouvelles manuscrites plus que jamais. »

Nous devons ces renseignements au directeur d'un bureau d'adresse, Le Preslre de Rosnay, qui avait, à l'exemple de son illustre prédécesseur ïhéophraste Renaudot, adjoint à son industrie le commerce des nouvelles à la main.

Au cours du mémoire qu'il envoie, en 1706, au lieutenant de police, tout en n'envisageant que la

1. Placet de Le Prostré do Rosnaj', directeur du bureau d'adresse, 15. A. ms. 10 5-/1.

■2. Jhid.

us FIGARO ET SES DEVANCIERS.

prospérité de sa propre boutique, Rosnay indique cependant le vrai moyen d'entraver les fausses nouvelles répandues par les gazetins : favoriser la circulation des seuls manuscrits — les siens naturellement — qui se montreraient toujours de bon aloi'.

Le gouvernement de Louis XIV, lassé par la ténacité de ses infimes adversaires, semblait se résigner à suivre ces avis, quand, en cette même année 1706, éclata un véritable scandale, TafTaire des nouvellistes-postiers.

La police venait de découvrir un groupe de nouvellistes qui tous étaient commis à la poste. Ils étaient chargés d'expédier les correspondances privées; et, grâce aux procédés pratiqués par le ministre des Affaires étrangères Torcy, qui « avait le secret des lettres » — le mot est charmant — ils retenaient, eux aussi, le secret des lettres. Torcy le communiquait à Louis XIV et nos commis à leurs clients. Et ils se répartissaient la besogne, selon le service dont chacun d'entre eux avait Tattribution. Barbier, qui taxait les correspondances pour TAlsace, la Lorraine et le Brabant, pour les armées de Flandre et d'Allemagne, en tirait les « mémoires » les plus intéressants concernant ces provinces et les opérations de nos armées ; Gavois, manipulant les dépèches à destination du Languedoc, de la Provence et du Dauphiné, complétait, le plus heureusement du monde, les mémoires

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