‹ Figaro et ses devanciers. Avec la collaboration de Paul d'EstréeChapitre 70 sur 178 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Une « société » de contrebandiers-nouvellistes : son chef Cabeiud de Rambaud. 50 copistes et 280 abonnés. 11 dirige les uns et sert les autres du fond de son cachot. — Son rédacteur en chef : Nicolas Tollot. — Ses principaux collaborateurs : Sarazin, Noël, Felnié. — Salles de rédaction : le cabaret du Gros-Uaisin, le couvent de la rue Neuvo-Sainte-Geneviève, les Petites-Maisons. — Entrepositaires et colporteurs : les quatre sœurs Pnmier. — Vie joyeuse de la société. — Améliorations techniques : feuilles de nouvelles burinées par Desbrulins. — Arrestations en masse, liambaud à la Conciergerie : un vieux donneur d'eau bénite et une jolie fille. Cabinet de rédaction à la Conciergerie. — Les abonnés, leurs démarches en faveur des détenus. — Mort de Rambaud. — Commission extraordinaire pour juger les nouvellistes. — Dislocation de la « société ».

. Jean Cabaud de Rambaud, « ancien conseiller du roi, subdéléguc en litre à Tintendance de La Rochelle' », — nous dirions aujourd'hui ancien sous-préfet — vivait à Paris, depuis 1724, du commerce des nouvelles à la main . A Fépoque où nous sommes parvenus, en 1744-1745, il n'était plus

1. Placet de Rambaud au lieutenant Je police. B. A. ms. UolJ, f. 687.

jeune, souffrant d'infirmités et, plus encore, de ses créanciers qui lui faisaient passer une partie de son existence en prison; d'autres fois il y était mis par ordre du roi ou par mesure de police; mais, qu'il fût sous les verrous ou qu'il fût en liberté, il ne cessa jamais de fournir régulièrement à ses nombreux abonnés de Paris et des provinces — avec une régularité, une obstination, une énergie, une ing"éniosité qui forcent l'admiration — ses feuilles de nouvelles manuscrites, dont les hautes murailles des geôles royales, de la Conciergerie et du Grand-Châtelet, étaient impuissantes à contenir l'essor. Quand il n'était pas dans un cachot, il demeurait faubourg Saint-Jacques. Son « bureau d'adresse », où se faisaient les abonnements, où se récoltaient les annonces et où les nouvelles étaient centralisées, était chez un Allemand, maître tailleur, nommé Wibec '. Au reste, Rambaud passait pour un « merle », c'est-à-dire pour un nouvelliste de qui les feuilles étaient favorables à l'Autriche, reproche qui se serait d'ailleurs plus justement adressé à l'un de ses principaux collaborateurs Sarazin, que nous retrouverons plus loin. Aussi le lieutenant de police avait-il ouvert les hostilités contre Rambaud dès l'année 17 i2; mais celui-ci était de taille à soutenir la lutte. Ses .'iO copistes et colporteurs continuiiient de faire leur besogne respective et ses 28U abonnés de recevoir leur gazette à la barbe des policiers.

1. Rajjport i\p Poussot, 3 juil. 1710, B. A. ms. 11 511, f. 036-37.

Rambaud nous dit comment il se procurait les iiouvollos de Paris : par les pelotons de « nouvellants » aux Tuileries, au Luxembourg, au Palais- Royol et par les « mémoires » que lui remettaient ses reporters. Les nouvelles de rétranger lui parvenaient sous le couvert de personnages de la première distinction, tels que M. de Caumartin et Mme la duchesse douairière d'Estrces. Les paquets, qui lui étaient destinés, portaient des signes de convention et les suisses affidés les lui faisaient parvenir; ou bien encore ces paquets arrivaient à l'adresse de deux commis de la poste qui, à la réception, rayaient leurs noms sur les enveloppes pour y substituer celui du nouvelliste'.

Quant aux plis contenant les gazetins envoyés par Rambaud à ses abonnés de province ou de l'étranger, ils étaient scellés, tantôt à l'aide d'un cachet aux armes de M. d'Ormesson, conseiller d'État, tantôt « avec deux autres cachets, pour varier ».

Le principal des rédacteurs employés par Rambaud était ce Nicolas ToUol, que Beaumarchais aurait pu mettre en scène, s'il eût été son contemporain. En 1741, ToUot avait trente-neuf ans et s'occupait, depuis vingt ans déjà, d'écrire des nouvelles à la main, tout en faisant d'autres métiers, comme Figaro, tour à tour secrétaire, valet de chambre, homme d'afl'aires de gens de qualité; mêlé aux plus extraordinaires aventures, enfermé à

1. Rapport de Poussot, 27 févr. 1711. B. A. nis. 11 ôll, f. 233 v°.

Bicètre pour avoir «. emprunté » à son maître, le marquis de Saux-Tavanes, quatre-vingts louis d'or, qu'il s'en était allé perdre au jeu de l'hôtel de Gesvres, et remis en liberté parce que Saux-Tavanes, qu'il avait volé, le proclamait homme d'honneur ^ ; puis au service du marquis de Mirabel, lequel, dit l'inspecteur Poussot, « fut condamné à avoir un peu le cou coupé, par arièt du Parlement de Dijon, pour avoir enlevé une sienne cousine; la cérémonie, qui ne lui aurait pas plu, l'a engagé à passer à l'étranger- », — exactement l'aventure de Mirabeau et de son valet Legrain, dont il sera question plus Toin. Tollot portail Tépée. 11 était marié à une blanchisseuse et avait cinq enfants. <( C'est, dit l'inspecteur Poussol, le plus méchant de tous les nouvellistes, sans foi, ni loi, un friand de la lame, criant fort, narguant les principaux personnages de l'État et toujours prêt à risquer sa vie comme celle des autres. Bien que marié à une femme si douce et si patiente qu'elle ne se plaint jamais, il vit avec la plus jeune des Pomior, pour laquelle il a déserté le toit conjugal. »

« La plus jeune des Pomier » se nommait « Marguerite ». A l'époque où elle se vantait de faire quitter à son amant femme et enfants, cette petite personne avait exactement quinze ans. Elle était originaire de Jarnac en Saintonge, d'où elle était venue à Paris, avec sa sœur Geneviève, son aînée

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