Peuchet, III
Mme de Pompadour. Il bâtonne, par exemple, à la date du 3 juin 1747, le paragraphe d'une gazette rédigée par l'inspecteur Poussot, où il était dit que son entrée à lui, Berryer, à la lieutenance de police, avait fait renchérir la viande.
Les gazettes mises ainsi au point, Berryer les répartissait, envoyant les unes à d'Argenson, ministre de la Guerre, les autres à Maurepas, ministre de la Maison du roi; quelques-unes même à des particuliers.
Berlin, successeur immédiat de Berryer, de 1757 à 1759, fut remplacé par Sartine qui paraît avoir été, sous l'Ancien Régime, le lieutenant de police par excellence. Il crut devoir renoncer à la collaboration des nouvellistes officieux et se contenter des rapports de police, rédigés au reste de la même façon et sur le même plan. Il employa, à cet objet, les vingt inspecteurs de Paris; mais, comme le fera remarquer Lenoir, successeur de Sartine, « leurs rapports contiennent plus de flatterie que de vérités et beaucoup de récits arrangés ». Il ne se passait plus rien, il ne se disait plus rien qui ne fît éclater la sagesse de M. de Sartine. « Les rapports des mouches secrètes, ajoute Lenoir, devaient être plus véridiques et plus susceptibles de confiance. » On y revint.
La plupart de ces reporters, salariés par le Magistrat, sont de pauvres hères, heureux de trouver dans ce métier honteux le pain quotidien. Sans cesse leur bourse est à vide; ils supplient le Magistraf de hâter l'expédition du quartier échu. Voici
une lettre signée Dubois, au lieutenant de police Hérault1 :
« J'ose prendre la liberté de vous observer qu'il y a une année entièrement révolue que j'ai l'honneur de travailler sous vos ordres et que je n'ai touché que 550 livres. Vous n'ignorez pas, Monseigneur, que le travail que je fais ne soit des plus délicats et que quiconque le veut faire avec régularité ne peut se dispenser de faire journellement des dépenses, pour parvenir à s'introduire dans les lieux publics qui sont les cafés, dépenses néanmoins qui ne tiennent lieu de rien à celui qui est obligé de les faire. Je suis dans ce cas et vous puis dire en vérité qu'il n'y a guère de jours qu'il ne m'en coûte 25 à 30 sols, en me ménageant fort; c'est donc pourquoi j'ose me flatter que vous I daignerez faire attention à mon état qui n'est pas, quant à présent, des plus heureux de ce monde, ayant une famille à faire subsister. »
Le publiciste avait déjà sa fierté d'écrivain — fûtil un de ces nouvellistes misérables, que nous avons vus gîtes dans une mansarde ouverte au vent. N'importe! s'asservir à la police comme bulletinier, non comme délateur — car, rarement, la , dénonciation se glisse dans ces gazettes — c'était pour lui déshonorant. Écoutons le chevalier de Mouhy, en date du 5 février 1745 :
« La mort de Dumont, fameux nouvelliste, lancée dans tous les cafés de Paris, a donné lieu
l. Bibl: <lo la ville fie Paris: ms, 26 700; vol, non folioté:
d'apprendre qu'il , était pensionné de 1 500 livres par la police, sous le nom de Lallemand, pour lui rendre compte de tout ce qui s'y disait. On débite une grande histoire à ce sujet et il n'y a pas de traits qu'on ne vomisse pour déchirer sa mémoire. On prétend que sa servante a révélé que, depuis un an, il était déchiré de remords et que, lorsqu'il était seul, il se parlait tout seul pour se détester et qu'il se reprochait sans cesse l'odieux métier qu'il faisait. Il a été décidé que, lorsqu'on découvrirait celui qui le remplaçait, il fallait lui faire un si terrible parti qu'il effrayât tous ceux qui sont assez hardis pour se charger d'un emploi si bas1. »
Le Magistrat ne se contentait pas de ce reportage parisien : il entretenait encore des correspondants à la suite des armées. En 1746, Mouhy fit à ce titre la campagne d'Allemagne et le chevalier de Nicolay a laissé toute une correspondance écrite pour le même service2.
Les papiers-nouvelles des gazetiers de la police étaient réunis aux exemplaires que les nouvellistes autorisés étaient tenus de déposer sur le bureau du Magistrat; et le tout était centralisé, comme on
1. Journal do Mouhy, à la date du 5 févr. 1715, publ. par Paul d'Estréo, dans la Iteeue d'histoire littéraire de la France, ami. 1S07, p. '230.
2. Conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal, Archives de la Bastille, hiss 10 019-10 O^'.
Ta dit, dans les Archives de la JBastille. Survint le pillage du ii juillet. Ce qui reste encore du « Paris au jour le jour », depuis 1715 jusqu'en 1747, dû à la plume des reporters entretenus par la police, nVsl pas à dédaigner : seize cartons déposés à la Bibliothèque de l'Arsenal l. Les lacunes que les vainqueurs de la Bastille y ont créées sont nombreuses. Elles sont partiellement comblées par la publication faite dans la Revue rétrospective de Taschereau en 1834, et par les gazetins conservés à la Bibliothèque de la ville de Paris.