Rapport du- 16 mars 1717. B. A. ms. 11511, f
gardes françaises. Elle a déjà été plusieurs fois saisie (à cause de son métier de nouvelliste), mais n'en continue pas moins à faire des nouvelles. Elle a quatre copistes. » A chaque « ordinaire », pour dépister la police, elle changeait, de quartier1.
Marie Rongeard, une autre « gazetière », est blanchisseuse; c'est une jeune femme de vingt-quatre ans, veuve d'un marchand mercier de Fresnay-la- Mer, en Normandie. Mariée dès l'âge de douze ans, restée veuve à vingt-deux, avec plusieurs enfants, elle est venue à Paris, où elle a fait successivement les métiers de blanchisseuse et de lingère; puis, par l'entremise d'un certain Gordier, qui copiait des nouvelles à la main, elle a été employée par un « bureau » comme colporteuse : elle gagnait sa vie à distribuer aux abonnés de Paris les « paquets », c'est-à-dire les enveloppes contenant les nouvelles.
Cordier, âgé lui aussi de vingt-quatre ans, commis aux consignations du Parlement, ne tarda pas à trouver avantageux de garder par devers lui l'une des copies qu'il transcrivait et, en la répandant à son tour, de se créer une clientèle, à laquelle il se mit à vendre comme sienne la rédaction d'autrui.
Il s'associa Marie Rongeard, qui, femme de tête, ne tarda pas à prendre la direction de l'entreprise et à lui donner une organisation indépendante. « Cordier lui servait, tant à écrire les nouvelles
1. Rapport de Poussot, 15 juin 1744, B. A. ms. 11 544, f. 284.
qu'à lui chercher pratique et, du profit, ils vivaient ensemble1. » Gomment se procurait-elle des informations? Elle les tirait d'autres gazetiers, soit qu'elle les leur achetât directement, soit qu'elle leur débauchât leurs copistes. « Je tenais des nouvelles, dit-elle, d'un écrivain de Tollot, qui les mettait chez le marchand de vin de la cour du Mai au Palais, et est habillé de rouge, de brun et de noir; et aussi de Sorel, écrivain du nommé Rambaud, qui sont en prison à la Conciergerie -. » Cordier allait chercher les « mémoires ». C'étaient des nouvelles, dit celui-ci, « que je tenais d'un habillé de rouge, à moi inconnu, âgé d'environ quarante ans, de taille d'environ cinq pieds deux pouces, portant ses cheveux en brosse, brèche-dents, qui me convint les tenir de la Conciergerie », c'est-à-dire des gazetiers enfermés à la Conciergerie du Palais. Marie Rongeard employait à son tour six copistes, preuve indéniable de la prospérité de son entreprise. L'industrieuse lavandière en avait logé un jusque dans sa chambre à coucher, où elle le tenait sous clé et le faisait travailler sous ses yeux ; en tout bien, tout honneur, au reste, car c'était un vieux bonhomme du nom de Brunel, dit de Nojon, âgé de soixante-dix ans.
« Je me trouvais sur le pavé, raconte Brunel, causant avec un particulier, apparemment de la connaissance de ladite Rongeard, qui l'avait accosté. Elle lui demanda s'il ne connaissait personne pour
1. Intcrr. de M. Rongeard, 27 juin 1741, B. A. ms. 1154-1, f. 342.