CHAPITRE XII
ANNE DALASSËNE
UNE FAMILLE DE l'.VRISTOCRATIE BYZANTINE AU XI® SIECLE
Entre les grandes familles féodales et militaires dé Taristocratie byzantine, une des plus célèbres, vers le milieu du xi® siècle, était la famille des Comnènes. A sa richesse, à Tétendue de ses vastes domaines asiatiques, au nombre de ses vassaux et de ses clients s'ajoutait, pour accroître son prestige, Téclat des services rendus par ses membres : son chef, Isaac, était alors un des plus illustres généraux de la monarchie. Aussi, lorsqu'on 1057 les grands chefs militaires, lassés des dégoûts dont les abreuvait le pouvoir civil, se décidèrent à un pronunciamiento, d'un accord unanime ils proclamèrent le Comnène basileus des Romains. Ainsi Isaac préludait à la grandeur future de sa maison.
Pourtant, deux ans à peine après être monté sur le trône, le nouveau prince, découragé, impuissant à faire le bien qu'il rêvait, et par surcroît malade, se décidait à abdiquer. Il songea un moment à passer le
pouvoir à son frère Jean, qu'il avait élevé déjà aux hautes charges de curopalate et de grand domestique; mais celui-ci, effrayé de la lourdeur de la tâche impériale, se récusa obstinément. Vainement sa femme, Anne Dalassène, essaya de relever son courage ; vainement elle lui représenta les périls futurs auxquels il exposait les siens, forcément suspects à tout gouvernement comme des candidats éventuels à la couronne ; vainement, mêlant les reproches et les larmes, elle railla en termes amers ce désintéressement philosophique et cette dangereuse modération. Elle ne put rien obtenir. Au refus de Jean, le trône échut au président du Sénat, Constantin Doukas. Mais toute sa vie Anne Dalassène devait garder la mémoire de ces tragiques entretiens du mois de novembre 1059. Jamais elle ne se consola d'avoir vu lui échapper ce diadème impérial qu'un mot de son mari pouvait placer sur sa tête; jamais elle ne pardonna aux Doukas de l'avoir supplantée sur ce trône où elle pensait s'asseoir. Désormais elle proposa un but unique à sa vie : ce fut de retrouver l'occasion perdue, de prendre sur la destinée sa revanche, de reconquérir pour les siens ce pouvoir suprême qu'elle avait cru tenir : et comme elle était habile et opiniâtre autant qu'ambitieuse, Anne Dalassène réussit. Le coup d'État de 1081, qui assura pour plus d'un siècle l'empire à la dynastie des Comnènes, fut l'effet indirect, mais certain et logique, de sa tenace énergie^ du souci passionné qu'elle avait de la gloire de sa maison, du dévouement maternel, profond, inaltérable, qu'en toute circonstance elle montra pour ses enfants.
Si Ton fait abstraction de la différence des conditions sociales, la grande dame qu'était Anne Dalassène ressemble fort à la bourgeoise que fut la mère de Psellos. Comme elle, elle était pieuse, charitable, vertueuse; comme elle, elle se plaisait dans la société des prêtres et des moines, et rêvait de finir ses jours en quelque monastère; comme elle, elle passait en veilles pieuses une bonne partie de ses nuits, alternant les prières avec le chant des psaumes, et dans le monde elle portait un visage sévère et grave, qui inspirait aux gens frivoles un respect mêlé de crainte. Comme elle aussi, elle joignait à cet ardent amour de Dieu un amour passionné de ses enfants. Dans un acte officiel, son fils, l'empereur Alexis, lui a rendu plus tard un témoignage qu'il faut citer. « Rien n'est comparable, écrit le basileus, à une mère tendre et qui aime ses enfants. Il n'est point au monde de plus ferme appui, soit qu'un danger se lève à l'horizon, soit qu'un ennui soit à redouter. Si elle donne un conseil, son conseil est bon; si elle prie, sa prière toute-puissante assure à ceux qui en sont l'objet une invincible protection. Telle m'est apparue, dès mon plus jeune âge, ma mère et souveraine vénérée, qui fut en toutes circonstances pour moi mon instituteur et mon guide. Nous n'étions qu'une âme en deux corps, et, par la grâce de Dieu, cet^.e belle et étroite union dure encore aujourd'hui. »
Il est certain qu'Anne Dalassène exerça sur ses fils une profonde et décisive influence. Comme dans la famille de Psellos, c'est elle qui, au palais Com-
nène, était Thomme de la maison; et lorsque, en 1067, la mort de son mari la laissa veuve avec huit enfants, cinq garçons et trois filles, son rôle, déjà grand, ne put que s'accroître encore. C'est elle qui vraiment éleva tous les siens, qui fit d'eux les hommes remarquables qu'ils furent, capables de remplir les hautes destinées qu'elle rêvait pour eux et où elle les achemina. Elle écoutait volontiers, au reste, ceux qui lui promettaient Tempire pour ses enfants, mais surtout elle n'épargna rien pour faire de ces prophéties une réalité. « Ce sont ses prières, écrit encore son fils Alexis, qui, montant sans cesse aux oreilles du Seigneur, nous ont élevé au faîte du pouvoir suprême. » Et c'est à juste titre que l'histoire l'appelle « la mère des Comnènes ».
La seule différence qu'il y ait entre ces deux mères également passionnées, la mère de Psellos et celle des Comnènes, c'est qu'Anne Dalassène devait à sa naissance, à sa richesse, au prestige de son nom, de pouvoir mettre au service de ses ambitions des moyens d'action que n'avait point la bourgeoise Théodote. Issue d'une grande famille, fille d'un père qui avait rempli de hautes fonctions dans le thème d'Italie, appartenant par sa mère à cette illustre maison des Dalassènes, dont la renommée avait inquiété plusieurs empereurs, mariée à un Comnène, alliée à ce que l'aristocratie byzantine comptait de plus fameux, elle avait toujours vécu dans le monde et à la cour, et elle y avait appris Part des intrigues, qu'elle pratiquait avec une habileté extrême, apportant une dextérité prodigieuse à se jouer de toutes les difficultés, une maestria sans pareille à évoluer dans les passes les plus périlleuses.
A ces adresses précieuses, mais un peu subalternes, Anne joignait d'ailleurs des qualités d'esprit tout à fait éminentes, Son fils Alexis, sa petite-fille Anne Comnène ne parlent jamais d'elle qu'avec une admiration sans mélange. Elle avait une intelligence de premier ordre, « un esprit puissant, vraiment royal et digne du trône ». Dès sa jeunesse, elle avait montré une volonté énergique et forte, un ferme bon sens; dans son cerveau lucide et bien ordonné, une pensée active était en mouvement sans cesse. i< C'était merveille, écrit Anne Comnène, de trouver dans ce corps de jeune femme la raison d'un vieillard, et il suffisait de la regarder pour découvrir tout ce qu'il y avait en elle de sérieux et de mérite. » C'était une âme d'homme d'État. Elle possédait une admirable expérience des affaires, une connaissance approfondie des choses de la politique; elle eût été capable de gouverner un monde. Elle était servie enfin par des dons naturels remarquables, une parole aisée, concise, qui toujours trouvait le mot juste et sans effort s'élevait à l'éloquence. « Sans son intelligence, sans sa raison, a dit d'elle son fils, la monarchie eût été perdue. » Et Anne Comnène la proclame supérieure à tous les hommes d'État de son temps. « Elle étai{, écrit-elle encore, l'honneur de son sexe, la gloire de la^ature humaine. » Avec cela, courageuse, pleine d'audaces hautaines, capable pour ses fils de tous les dévouements et de toutes les habiletés, c'était d'un mot une femme supérieure, qui justifiait par ses hautes qualités les ambitions immenses qu'elle nourrissait. Impérieuse et intrigante tour à tour, avisée et souple quand il fallait, hardie et brave quand il était nécessaire, et toujours intelligente infiniment, c'est elle
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assurément qui fonda la grandeur de sa famille, et l'on conçoit, à la voir telle, Tascendant prodigieux que jusqu'à sa mort elle garda sur ses fils reconnaissants.
Au moment où, en 1067, la mort de son mari faisait d*Anne Dalassène le chef de la famille, trois de ses fils étaient grands déjà. Manuel, l'aîné, servait dans l'armée impériale; Isaac et Alexis étaient des jeunes gens de dix-neuf à vingt ans; seuls, Adrien et Nicéphore étaient des enfants encore. De même, de ses trois filles deux étaient établies, mariées à des hommes de noble race; l'une avait épousé Michel Taronite, l'autre Nicéphore Mélissène. Achever l'éducation des plus jeunes, pousser les autres et assurer leur fortune, tel fut le double objet que la mère se proposa désormais.
Les circonstances la servirent à merveille. En ce temps, le trône de Byzance était une fois encore occupé par une femme, Eudocie, la veuve de Constantin Doukas, qui exerçait la régence au nom de son jeune fils Michel VII. C'était une princesse intelligente, instruite, lettrée même : encore qu'on lui ait attribué à tort la composition du poème mythologique intitulé le « Violarium », ou « le champ de violettes », il est certain qu'elle aimait à écrire; elle est l'auteur de plusieurs morceaux en vers, sur la chevelure d'Ariane, sur les occupations qui conviennent à une princesse, et d'un traité sur la vie monastique, qui suffisent à attester ses goûts et ses prétentions littéraires. Mais plus encore c'était une
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femme énergique, ambitieuse, avide de gouverner : « J'entends bien, disait-elle, mourir sur le trône ». Aussi son mari, qui appréciait ses qualités, lui avaitil, avant de mourir, assuré par acte exprès le pouvoir suprême, non sans lui avoir toutefois fait prendre en échange, par une étrange précaution d'époux amoureux et jaloux, rengagement écrit de ne jamais se remarier. Eudocie avait consenti, et la promesse signée par elle avait été solennellement confiée à la garde du patriarche Jean Xiphilin.
Malheureusement pour les dernières volontés du basileus Constantin X, la situation où se débattait Fempire était singulièrement difficile pour une femme ; le besoin d'une main d'homme se faisait impérieusement sentir; et puis, d'autre part, Eudocie, quoiqu'elle frisât la quarantaine, était une personne de tempérament qui supportait mal son veuvage. Elle venait justement de s'éprendre passionnément du beau Romain Diogène, un général qui, à la mort du souverain, avait essayé un soulèvement militaire : vaincu, amené prisonnier à Constantinople, il attendait son jugement, quand, à la grande surprise des gens de cour, l'impératrice lui accorda sa grâce; et bientôt elle ne pensa plus qu'à l'épouser. Une chose la gênait pourtant : c'était le malencontreux document remis aux mains du patriarche. Fort adroitement la régente circonvint le prélat; elle feignit d'éprouver pour le frère de Xiphilin un violent amour; et celuici, en bon parent, afin de ne point contrarier la fortune qui souriait à sa famille, consentit à restituer à Eudocie le papier qui contenait sa promesse. Une fois rentrée en possession de son engagement, la basilissa jeta le masque et épousa Romain Diogène.
« L'homme, dit philosophiquement Psellos en contant cette aventure, est un animal changeant, surtout lorsqu'il trouve à ses changements des prétextes spécieux. » Mais tout le monde ne prit point la chose avec autant de philosophie. Le César Jean Doukas, frère de Tempereur défunt, qui se voyait écarté des affaires, le patriarche Xiphilin, furieux d'avoir été joué, ne cachèrent point leur mécontentement; et Psellos lui-même, qui avait été le ministre favori de Constantin X et qui était le précepteur du jeune Michel VII, finit par prendre quelque déplaisir à la politique nouvelle qui s'inaugurait. C'était en effet le triomphe de l'armée qu'assurait l'avènement de Romain, et le parti civil, inquiet, exaspéré, nettement faisait opposition à un prince qui menaçait de le déposséder de son influence.
C'est cela précisément qui rapprocha les Comnènes de la cour. Outre qu'Eudocie était un peu leur parente, ils étaient, par leur nom, par le souvenir de l'empereur Isaac leur oncle, considérés comme les représentants les plus illustres et les plus fermes partisans des idées de réorganisation militaire et d'action énergique, que symbolisait l'élévation de Romain; en outre, Anne Dalassène était trop enchantée de la chute de ces ennemis les Doukas pour marchander son concours et refuser sa sympathie au nouveau régime. Toute la famille se trouva donc en grande faveur au palais. Anne Dalassène maria la dernière de ses filles à Constantin Diogène, proche parent du basileus; pour son fils Manuel, elle obtint les plus hautes dignités. Il reçut le commandement en chef de l'armée d'Orient : il fut fait protoproèdre, puis curopalate, et, à la tête des troupes, il se signala
par de brillants exploits. Grâce à lui, le nom des Comnènes redevenait populaire dans les camps, et Anne Dalassène souriait à ses espérances, quand, brusquement, le jeune général tomba malade gravement en Bithynie.
A cette nouvelle, la mère épouvantée accourt en hâte au chevet de son fils ; par un suprême effort de volonté, Manuel, presque mourant déjà^ se lève de son. lit pour la recevoir; il se jette dans ses bras, ayant à peine la force de dire quelques mots; puis il retombe, et, après avoir exprimé le vœu d'être enseveli dans le môme tombeau où reposerait un jour sa mère bien-aimée, il défaille et meurt. Rien ne prouve mieux que cette anecdote le respect profond et la tendre affection que cette femme avait su inspirer à ses enfants; rien non plus ne montre mieux que ce qui suit la rare énergie de son âme. La mort de Manuel était plus qu'un deuil cruel, c'était la ruine de toutes les espérances qu'elle fondait sur cette jeune gloire. Malgré la grandeur de sa perte et de son désespoir, Anne Dalassène pourtant se ressaisit sous le coup qui l'accablait. Un Comnène disparaissait : il fallait qu'un autre continuât la tradition et assurât les destinées de la race. Elle décida d'envoyer incontinent à l'armée son troisième fils, le jeune Alexis. Mais l'empereur se montra plus pitoyable que la mère. Quand le Comnène vint lui demander l'autorisation de partir : « Il ne faut point, lui répondit-il, qu'en une telle tristesse ta mère demeure seule, et je ne veux point à la douleur de la perte d'un fils ajouter celle de l'éloignement d'un autre ». Et il renvoya le jeune homme à Anne Dalassène.
La révolution de 1071 détruisit d'un seul coup Tœuvre que patiemment Anne échafaudait. On sait comment la défaite de Romain IV, battu à Mantzikiert par les Turcs et tombé aux mains du sultan, déchaîna à la cour toutes les haines dès longtemps amassées contre l'infortuné souverain, et comment le parti des Doukas, après avoir proclamé sa déchéance, n'hésita pas, quand le basileus fut délivré de sa captivité, à lui faire la guerre comme à un ennemi. Avec son ordinaire courage, Anne Dalassène demeura obstinément fidèle à cet empereur mis au ban de l'empire. Elle ne tarda pas à être accusée d'être avec lui en correspondance secrète ; on la cita devant un tribunal; d'avance sa condamnation semblait certaine. Alors on vit cette femme, toujours ferme et hautaine, tirer brusquement de sous son manteau un crucifix, et le brandissant à la face des juges déconcertés : « Voilà, s'exclama-t-elle, mon juge et le vôtre. Pensez à lui en rendant votre sentence et prenez bien garde qu'elle soit digne du juge suprême qui voit le secret des cœurs ». A cette sortie inattendue, le tribunal se trouva tout décontenancé. Quelques-uns déjà inclinaient pour l'acquittement; le plus grand nombre pourtant eut peur de la colère du nouveau maître. On s'en tira par une lâcheté, que les amis des Comnènes rapprochèrent, d'un mot heureux, du « jugement de Caïphe ». Anne Dalassène fut condamnée à l'exil et reléguée avec ses fils dans une des îles de l'archipel des Princes.
La disgrâce des Comnènes fut courte cependant. Leur grand adversaire, le César Jean Doukas, qui avait remplacé Romain et Eudocie dans le gouvernement, ne tarda pas à se brouiller avec son neveu l'empereur Michel VII, et dut quitter la cour pour se retirer dans ses terres d'Asie. Les Comnènes étaient, malgré leur chute, de trop puissants seigneurs pour que les nouveaux ministres ne sentissent point, en cette conjoncture, l'intérêt qu'il y avait à se concilier leur appui. On les rappela d'exil. Bientôt, pour mieux encore s'assurer leur concours^ on fit épouser à Isaac, le chef de la maison, une cousine de l'impératrice Marie d'Alanie, et on lui donna peu après le commandement en chef de l'armée d'Orient, qu'avait eu jadis son frère Manuel. En partant Isaac emmena avec lui dans les camps son cadet Alexis. Désormais la fortune de la famille n'allait plus cesser de grandir.
Alexis Comnène, le futur empereur, avait alors vingt-trois ou vingt-quatre ans; Isaac était à peine plus âgé. Tous deux étaient des soldats admirables, passionnés des choses de la guerre, et d'une bravoure qui, chez l'aîné, allait parfois jusqu'à la plus folle témérité. On le voyait alors se précipiter sur l'ennemi « comme la foudre », et plus d'une fois, par ses imprudences, il tomba aux mains des infidèles. Alexis, quoique également courageux, était de caractère plus posé et plus calme. C'était, au physique, un homme de stature médiocre, mais solidement charpenté et très robuste; avec son teint hâlé, ses cheveux noirs, ses yeux sombres et étincelants, il avait
fort bonne mine et un air tout à fait séduisant. Entraîné à tous les exercices du corps, il était grand chasseur, cavalier élégant et infatigable, avide de mouvement et d'aventures guerrières. Mais à cette activité corporelle il joignait, au moral, une rare maîtrise de soi et une singulière habileté dans Fintrigue. Intelligent, instruit, beau parleur, il cachait en son âme une volonté tenace et ferme ; seulement, comme il était naturellement d'humeur douce, il aimait mieux atteindre le but par l'adresse que par la violence. Très tendrement attaché, comme tous ses frères, à sa mère, il était l'objet des préférences secrètes d'Anne Dalassène; elle le jugeait en effet plus propre que les autres à réaliser ses ambitieuses espérances, et c'est pourquoi, de très bonne heure, elle l'avait poussé vers la carrière des armes et donné ensuite comme lieutenant à son aîné Isaac. En tout cela, Anne Dalassène voyait juste. En peu de temps, par leur bravoure éclatante et leurs exploits, les deux Comnènes allaient couvrir leur nom d'une incomparable renommée.
Vers ces années 1072-1073, la situation de l'empire était d'une gravité extrême. Sur la frontière d'Asie, les Turcs étaient menaçants : à ce péril, la révolte d'un chef de mercenaires, le Normand Roussel de Bailleul, ajoutait une complication de plus. Obligés de soutenir la lutte contre les infidèles avec des forces très diminuées par ce soulèvement, les deux frères pourtant firent merveille. A en croire les chroniques de famille, qui célèbrent avec un enthousiasme sans doute un peu partial leur bravoure et leur étroite amitié, — ils étaient unis, dit Anne Comnène, comme Oreste et Pylade, — leurs exploits furent ceux de pala-
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dins. Un jour, dans un engagement, Isaac eut son cheval tué sous lui et tomba aux mains des Turcs. A grand'peine Alexis s'efiForçait de sauver l'armée et de couvrir la retraite, lorsque, prises de panique, les troupes se débandent, laissant presque seul leur jeune général. Obligé de fuir, serré de près par les musulmans, Alexis n'échappe que par miracle à ceux qui le poursuivent; et après un court séjour dans un village perdu, enfin, avec quelques hommes, il réussit à atteindre Ancyre. N'ayant alors qu'une pensée, délivrer au plus vite son frère chéri, il court à Constantinople ramasser la rançon nécessaire; il eut la surprise, à son retour, de trouver Isaac déjà libre ; la noblesse de Cappadoce s'était généreusement cotisée pour racheter l'héritier d'un si grand nom. Ensemble les deux frères reprennent alors la route de la capitale; de nouveau, aux alentours de Nicomédie, ils sont assaillis par un parti de Turcs et cernés. A grands coups d*épée ils s'ouvrent un'passage, accomplissant dans la bataille des exploits prodigieux, et finalement ils se tirent d'affaire, et, malgré une poursuite acharnée, ils ramènent intact tout leur monde en lieu sûr. Quand, après cette chevauchée épique, ils rentrèrent à Constantinople, la foule enthousiaste leur fît un accueil triomphal, et, avec des yeux attendris et charmés, la multitude contemplait celui qu'elle nommait affectueusement « le beau jeune homme
doré » (ô ^pu<rouç veaviaç 'AXéÇtoç).
Une renommée si éclatante devait forcément inquiéter en haut lieu : on s'efforça de se débarrasser de ces jeunes gens trop populaires. Isaac fut, comme duc d'Antioche, envoyé aux confins de la lointaine Syrie; Alexis, promu au rang de stratopédarque, eut
mission de combattre et de réduire Roussel de Bailleul. Mais, pour cette entreprise difficile, on lui donna peu de soldats et point d'argent. Malgré les répugnances de sa mère, qui craignait de lui voir compromettre sa jeune gloire dans une aventure vouée à l'insuccès, Alexis accepta pourtant le commandement qu'on lui offrait. Et telle fut Thabileté de sa tactique et l'adresse de sa diplomatie que, dans une affaire où il semblait devoir se perdre, il trouva moyen de se grandir encore. Il commença par couper les vivres au rebelle, puis il sut, par une trahison subtilement ménagée, se le faire livrer, et triomphalement il ramena à Constantinople cet adversaire tant redouté. L'empereur Michel VII reçut le jeune héros avec une grâce extrême : « Bienvenu, lui dit-il, soit celui qui, après Dieu, est notre bras droit ». A ce moment, en 1074, Alexis était un des personnages les plus en vue à Byzance.
Or, à cette date même, un mécontentement universel s'élevait contre le basileus. L'avidité éhontée du premier ministre épuisait les finances et causait une disette dans l'empire; l'armée, qui ne recevait plus sa solde, se mutinait. Des ambitieux profitaient du désarroi où s'agitait le faible gouvernement de Michel; en Europe, Nicéphore Bryenne se proclamait empereur; en Asie, Nicéphore Botaniate prenait la pourpre, soutenu par la grande noblesse féodale, et même par une partie du Sénat. Entre le gouvernement et les prétendants rivaux, Alexis Comnène fort adroitement se ménageait, et ne faisant le jeu de personne, il fortifiait d'autant sa propre situation : et bientôt il sembla à ce point l'homme indispensable, que tous les partis sollicitaient son alliance et s'effor-
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çaient de le conquérir. Très habilement il tira parti des événements pour consolider sa fortune.
Alexis, peu de temps auparavant, avait perdu sa femme. Pour la remplacer, on lui proposait deux partis également brillants et utiles. L*empereur lui faisait offrir la main de sa sœur Zoé, le César Jean Doukas songeait à lui donner en mariage sa petitefille Irène. Ayant à choisir entre ces deux unions, le Comnène comprit sans peine les avantages de la seconde qui, confondant les intérêts des deux plus illustres familles de Taristocratie byzantine, assurait à ses ambitions futures un inappréciable appui. Il se décida pour les Doukas. Mais, de divers côtés, le projet rencontra une opposition violente. L'empereur, blessé d'avoir vu rejeter son alliance, s'y montrait résolument hostile; chose plus extraordinaire, Anne Dallassène elle-même résistait à présent au désir de son fils : la vieille haine tenace qu'elle gardait aux Doukas obscurcissait ce jour-là l'habituelle netteté de son jugement et lui faisait oublier l'intérêt évident de sa maison. C'est ici qu'apparurent le sens politique et l'habile fermeté d'Alexis. Tout en protestant qu'il ne ferait jamais rien contre la volonté de sa mère, il se garda de céder à ses objurgations; patiemment, subtilement, il entreprit de la faire revenir sur ses préventions et, aidé par Tadroite diplomatie de sa future belle-mère, il finit par lever toutes les difficultés. Anne Dalassène, non sans répugnance, donna son consentement; on arracha de même l'agrément du basileus, et, à la fin de 1077, le mariage fut célébré. Anne Dalassène, on le verra plus loin, devait gardera sa bru une rancune opiniâtre, et d'autant plus vive sans doute qu'en cette circonstance elle avait dû, pour
la première fois de sa vie, incliner sa volonté devant celle de son fils.
Il faut avouer cependant qu'en ce débat Alexis avait raison contre sa mère : la suite des événements le prouva bien. L'alliance des Doukas était dans son jeu un appoint formidable; elle lui permit, entre les partis en présence, de porter son appui là où était son avantage et de devenir le maître véritable de la situation. Il resta fidèle d'abord au gouvernement établi : au commencement de 1078, il battit en Macédoine Nicéphore Bryenne. Mais lorsque, un peu après, Botaniate détrôna Michel VII, le Comnène jugea plus profitable de se rallier au nouveau régime. Une adhésion si précieuse reçut la récompense qu'elle méritait: Alexis obtint la charge de grand domestique des scholes, le titre de nobilissime, et il fut vraiment le défenseur attitré et le meilleur soutien du basileus. Une seconde fois il défit Nicéphore Bryenne, puis il écrasa un autre prétendant, Basilacès, et il les ramena tous deux captifs aux pieds de l'empereur. Une dignité de plus paya ces succès : il fut nommé proèdre. Mais surtout sa popularité s'en accrut merveilleusement. Par l'éclat de ses victoires, il était l'idole des soldats, qui l'acclamaient en toute circonstance et ne voulaient pas d'autre chef que lui. Par son mariage, il avait rallié à sa fortune la plus grande partie de l'aristocratie féodale, dont il incarnait les revendications, et il avait gagné en outre l'appui du patriarche, aveuglément dévoué aux Doukas. Par sa belle mine enfin, par l'auréole de gloire qui entourait son nom, il plaisait à la foule. Alexis Comnène était en droit de tout espérer.
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Or, à ce moment même, Tempereur Nicéphore Botaniate se rendait de plus en plus impopulaire. Ses ministres, comme jadis ceux de Michel VII, gaspillaient Targent ramassé à grand'peine et, la détresse du trésor étant extrême, les exactions de la bureaucratie impériale accroissaient encore le mécontentement. L'armée, de plus en plus lassée du faible gouvernement qui dirigeait TÉtat, s'irritait d'être négligée, mal payée, sacrifiée sans cesse aux intérêts de l'administration civile. Les régiments d'Asie murmuraient; dans la capitale, les Varangues, ceux des soldats de la garde qui semblaient le plus sûrs, se révoltaient, et on apaisait difficilement leur mutinerie. Botaniate, par surcroît, était vieux, sans énergie, un peu ridicule. De toutes parts on réclamait une dynastie nouvelle, et la révolte de Nicéphore Mélissène, qui prit la pourpre en Asie, était le signe évident de la crise menaçante et prochaine.
Naturellement le parti civil était fort inquiet de cette situation, et les ministres ses chefs vivement préoccupés de la popularité des Comnènes, qui apparaissaient comme les chefs désignés du parti militaire et féodal. Déjà ils avaient marqué à Alexis leur défiance, en lui interdisant, après sa victoire sur Bryenne, d'entrer en triomphateur dans la capitale. Maintenant ils s'efforçaient de le compromettre chez l'empereur, représentant à Botaniate que le prétendant asiatique était le propre beau-frère des Comnènes, rappelant qu'Alexis — fort prudemment au reste — venait de refuser le commandement des
troupes envoyées contre son parent, s'efforçant de le montrer d'accord avec Tusurpateur et de le perdre définitivement. Mais Alexis, on le sait, était passé maître au jeu subtil des intrigues ; aux trames de ses ennemis il répondit par d'autres trames et, par un coup de partie, il trouva moyen, au palais mêine où on machinait sa ruine, de se ménager un tout-puissant appui.
Au temps où Michel VII était encore empereur, il avait épousé la princesse Marie d'Alanie. C'était une très jolie femme, grande, élégante, au teint de neige, aux yeux clairs et charmants, d'une grâce et d'une séduction sans pareilles. « Ni Apelle, ni Phidias, dit Anne Comnène, n'ont rien fait qui soit aussi beau qu'elle. » « C'était, lit-on ailleurs, une statue vivante, que ne pouvaient se lasser d'admirer ceux qui aiment le beau, ou plutôt c'était l'Amour incarné et descendu sur la terre. » Cette belle personne, comme bien Ton pense, avait fait autour d'elle de grandes passions. Nicéphore Botaniate lui-même, lorsqu'il monta sur le trône, n'avait point été insensible à ses charmes, et quoiqu'il ne fût plus très jeune et qu'il fût déjà veuf deux fois, il s'était mis en tête de l'épouser. Il y avait bien* une difficulté : le mari de la jeune femme, l'empereur déchu Michel VII, vivait encore; mais on l'avait fait entrer dans un monastère, il pouvait être considéré comme mort au monde, et son mariage tenu pour dissous. Un moment pourtant Nicéphore hésita et, comme il était avant tout soucieux de légitimei" son usurpation par une union impériale, il songea à prendre pour femme la veuve de Constantin X et de Romain Diogène, Eudocie, qui volontiers eût consenti à partager le pouvoir avec lui. C'était là un
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mariage raisonnable, bien assorti par la parité des âges ; mais Marie était tout autrement belle et séduisante : Botaniate n'y résista pas. Malgré les répugnances de rÉglise à sanctionner cette union doublement incorrecte, le basileus franchit le pas des troisièmes noces et épousa la femme de son prédécesseur.
Marie d'Alanie avait consenti sans enthousiasme au désir de Nicéphore, uniquement pour sauvegarder les intérêts de son jeune fils Constantin, âgé alors de quatre ans; mais elle ne pouvait aimer le vieux mari qui s'était imposé à elle. Alexis Comnène au contraire, était, on le sait, fort séduisant; il semble bien que Timpératrice ne tarda pas à éprouver pour hii un sentiment très tendre, et bientôt le bruit courut dans la capitale qu'elle était du dernier bien avec lui. Le fait paraît assez vraisemblable; en tout cas, il est certain que la basilissa prit nettement le parti des Comnènes et leur accorda toute sa faveur. Aussi bien, par le mariage de sa cousine avec Isaac, le chef de la famille, était-elle un peu leur parente ; et, grâce à cette alliance, Isaac, qui pour lors était à Gonstantinople, avait ses entrées. libres chez la souveraine. Il en profitait pour pousser son frère, pour lui concilier les bonnes grâces du gynécée, où tout le monde travaillait pour lui; et Anne Dalassène elle-même, par haine de sa belle-fille Irène Doukas, considérait sans déplaisir la liaison d'Alexis et aidait de tout son pouvoir les manœuvres de ses fils. Toutes ces intrigues aboutirent à un résultat assez imprévu : Marie d'Alanie adopta Alexis Comnène. Par là, il entrait dans la famille impériale, et, officiellement admis dans l'intimité du palais, il se trouva
plus aisément encore au courant çle ce qu'on y tramait contre lui.
Circonvenu par ses ministres, remQureur venait de prendre une grave résolution : il avait désigné pour son successeur son neveu Synadènos. Quand Marie d'Alanie sut ce choix, qui méconnaissait si brutalement les droits de son fils au trône, sa colère ne connut plus de bornes; avertis par elle aussitôt, les Comnènes, bien stylés par leur mère, soufflèrent encore sur son indignation. Les conseillers de Tempereur se décidèrent alors à un acte décisif; pour en finir, ils résolurent de faire crever les yeux aux deux frères. Mais, depuis longtemps, Isaac et Alexis se défiaient, à ce point qu'ils avaient, dit-on, pris la précaution de ne jamais se trouver tous deux en même temps au palais. Avisés, sans doute par rimpératrice, de ce qui se préparait, ils brusquèrent les choses et jouèrent le tout pour le tout.
Dans la nuit du 14 février 1081, Isaac et Alexis, accompagnés de leurs principaux partisans, s'enfuirent de la capitale, et ayant pris soin de s'emparer des chevaux des écuries impériales, ils gagnèrent sans être poursuivis les cantonnements de l'armée de Thrace. Leur départ fut si précipité, et leur fuite si rapide qu'ils durent laisser derrière eux toutes les femmes de leur parenté. C'est ici qu'Anne Dalassène retrouva toute sa coutumière énergie. En femme de tête qu'elle était, elle courut, dès le petit jour, se réfugier dans l'inviolable asile de Sainte-Sophie, emmenant avec elle ses filles, ses brus, ses petitsenfants; et lorsque Nicéphore Bot^niate la fît sommer de venir au Palais Sacré, elle refusa net et, s'accrochant à Ticonostase, elle déclara qu'il faudrait
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lui trancher les mains pour l'en détacher. Contre tant de fermeté, l'empereur n'osa employer la force; il négocia et finalement promit la vie sauve, quoiqu'il advînt, aux parentes des rebelles. On se contenta par précaution de les enfermer dans un monastère du Petrion, où la belle-fille du César Jean Doukas, belle-mère d'Alexis Comnène, ne tarda pas à venir les rejoindre. Et, anxieusement, toutes ces femmes attendirent l'issue des événements.
Elles n'eurent pas à attendre longtemps. Les conjurés, auxquels le César Jean Doukas avait apporté l'appui de son nom et de ses richesses, s'apprêtaient à les délivrer. Au camp de Schiza, sans tarder, ils avaient proclamé empereur Alexis Comnène, en faveur de qui Isaac, son frère aine, s'était généreusement désisté; puis, en armes, on avait marché sur la capitale. Pendant ce temps, le faible Botaniate s'abandonnait à sa destinée : il hésitait, il ne prenait nulle mesure utile ; d'avance, il se résignait à son sort. La trahison d'un mercenaire livra aux rebelles une des portes de la ville. Rien pourtant n'était décidé encore. Il fallut se battre dans les rues, et Constantinople connut toutes les horreurs d'une prise d'assaut. Peut-être même, dans cette lutte désordonnée, Botaniate, s'il avait tenté quelque effort vigoureux, aurait pu vaincre; il ne le voulut pas, ou ne l'osa pas. La défection de la flotte, qui se déclara pour les Comnènes, acheva de l'abattre. Pour arrêter l'inutile effusion du sang, le basileus, sur les instances du patriarche, se décida à abdiquer. Il entra dans un monastère et ne trouva que ce mot à dire : « Ce qui m'ennuie, c'est que je ne mangerai pas de viande. A part cela, tout le reste m'est indifférent ».
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Anne Dalassène pouvait être heureuse : son fils était empereur. Et de môme que c'était elle qui lui avait préparé les chemins du trône, ainsi son influence se marqua de façon prépondérante dans rinstallation de la nouvelle dynastie.
Alexis Comnène avait à un haut degré l'esprit de famille. Son premier soin, dès qu'il fut maître du pouvoir, fut de combler d'honneurs tous ses proches ; pour ses frères, pour ses beaux-frères, il créa des dignités nouvelles et retentissantes et distribua entre eux les plus hautes charges de TÉtat. Pour sa mère, il fit davantage encore. Dès son jeune âge il avait professé un profond respect pour elle et pris Thabitude en toute circonstance de se gouverner d'après ses avis : devenu basileus, il voulut de même l'associer à tous ses conseils. Il lui décerna le titre d'impératrice, il la mit au courant de toutes les affaires, il la consulta en tout. Pour plaire à cette pieuse femme, il s'imposa, en expiation du pillage de la capitale, une pénitence de quarante jours, «que tous les siens durent partager. Pour lui être agréable, il faillit prendre une résolution bien plus grave : il pensa à divorcer.
Malgré la chute de Nicéphore Botaniate, l'impératrice Marie était restée au Palais Sacré avec son fils Constantin; et ce traitement de faveur faisait fort jaser à Conslantinople. Il semblait confirmer les bruits qui depuis longtemps déjà couraient sur les relations intimes d'Alexis avec la belle princesse; il offrait surtout un étrange contraste avec la manière
dont, à ce moment même, le basileus se comportait à regard de sa femme légitime. Tandis qu'avec sa mère et tous ceux de sa parenté, le nouveau souverain s'était installé au palais haut du Boucoléon, Irène, avec sa mère, ses sœurs et son grand-père, avait été invitée, à prendre quartier dans le palais d'en bas, comme si, entre Comnènes et Doukas, on eût voulu marquer une différence et préparer une rupture prochaine. A la cour et à la ville, on commentait fort cette séparation, et beaucoup s'en inquiétaient. Nul n'ignorait qu'Anne Dalassène détestait les Doukas, qu'elle n'avait jamais approuvé, au fond de son cœur, le mariage de son fils avec Irène. Et comme on la voyait exercer sur Alexis une influence toutepuissante, comme l'empereur ne dissimulait guère Téloignement qu'il éprouvait pour sa femme, le bruit courut bientôt que le divorce impérial était proche, et qu'Anne Dalassène y poussait de tout son crédit. 11 est certain que l'impératrice-mère intriguait chez le patriarche Gosmas et s'efforçait de le prévenir contre sa belle-fille, et il est certain aussi que, l'ayant trouvé obstinément fidèle au parti des Doukas, elle songeait à le renverser, pour mettre à sa place un prélat plus complaisant et plus souple. Un dernier incident acheva de troubler les esprits. Alexis se fit couronner seul, sans associer Irène à la cérémonie. Tout cela semblait significatif, et les Doukas étaient très préoccupés.
Au vrai, Alexis Comnène était fort embarrassé entre les trois femmes qui l'entouraient. Marie d'Alanie lui plaisait infiniment; il n'avait jamais beaucoup aimé Irène, épousée surtout par politique; et ses sentiments personnels ne s'accordaient que trop avec
les conseils d'une mère impérieuse, à laquelle il avait de longue date pris Thabitude d'obéir. Mais il y avait un sérieux danger par ailleurs à s'aliéner les Doukas : leurs partisans étaient nombreux et déclaraient hautement qu'ils avaient, dans le coup d'état, travaillé pour Irène bien plus que pour Alexis. Le patriarche Cosmas ne s'exprimait pas en termes moins énergiques : « Je ne descendrai point, disait-il, du trône patriarcal avant d'avoir, des mains que voici, couronné Irène ». Cette fois encore, Alexis montra la supériorité de son génie politique : il refoula ses sympathies secrètes, il fit entendre raison aux passions de sa mère; et devant cette ferme volonté, devant ce bon sens pratique, tout le monde finalement céda. On accorda aux Doukas la satisfaction qui garantissait leur alliance; sept jours après son mari, Irène fut couronnée basilissa des Romains.
C'était, pour Marie d'Alanie, la fin de ses espérances : elle se retira au palais de Manganes, après avoir, par acte formel, fait reconnaître les droits au trône de son fils Constantin. Pour Anne Dalassène aussi, c'était un désappointement et un échec. Son fils la consola en lui donnant, à défaut de vengeance, la plénitude du pouvoir. Il lui accorda la disgrâce du patriarche qui s'était permis de lui résister; il lui fit dans le gouvernement une place chaque jour grandissante. Lorsque, au mois d'août 1081, il dut quitter Constantinople pour aller combattre en lUyrie les Normands de Robert Guiscard, il confia à sa mère, par une solennelle bulle d'or, l'autorité la plus absolue pendant la durée de son absence.
Anne Comnène nous a conservé le texte de ce précieux document ; il n'est point de preuve plus écla-
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tante de la gratitude qu'Alexis gardait à sa mère et de la profonde influence qu'elle exerçait sur lui. Après avoir rappelé, dans les termes que j'ai cités déjà, tout ce qu'il lui doit, le prince confie « à sa sainte et vénérée mère » le soin de toute Tadministration de l'empire : justice, finances, gouvernement des provinces, nomination à tous les emplois, à toutes les dignités, tout est soumis à son contrôle et remis à sa décision. « Tout ce qu'elle ordonnera, dit l'empereur, par écrit ou verbalement, devra être tenu pour exécutoire. » Elle eut son sceau, qui nous est parvenu, et sur lequel on lit : « Seigneur, protège Anne I" Dalassène, la mère du basileus ». Et telle fut sa puissance que, selon le mot d'Anne Comnène, « l'empereur semblait renoncer aux rênes du pouvoir et courir en quelque façon à côté du char impérial où elle était assise, se contentant du seul titre de basileus». Et la princesse s'étonne respectueusement qu'on ait pu accorder au gynécée tant de place dans l'État et tant d'influence : « Elle ordonnait, écrit-elle, et son fils obéissait comme un esclave. Il avait les apparences du pouvoir; mais c'est elle qui possédait l'autorité ».
C'était pour Anne Dalassène une belle revanche de la déception cruelle qu'elle avait éprouvée en 1059. Elle avait caressé alors l'espoir d'être impératrice : elle réalisait son rêve. Pendant vingt années environ, par la volonté de son fils, elle demeura associée à l'empire, et on lui doit cette justice qu'elle gouverna bien. Elle remit de l'ordre dans le gouvernement, attentive à suivre et à régler le détail des moindres affaires. Elle réforma les mœurs relâchées du Palais Sacré et lui imposa l'air austère et décent . d'un
monastère. Désormais, dans la demeure impériale, un programme sévère détermina les heures des repas, des offices, et tout le monde dut obéir à la règle qu'elle prescrivit. Elle-même aussi bien donnait Texemple. Anne Comnène nous a dit remploi que sa grand'mère faisait de ses journées. Une partie de la nuit se passait en pieuses oraisons; puis la matinée était consacrée aux audiences et à la signature des dépêches; Taprès-midi, elle allait, dans la chapelle de Sainte-Thècle, suivre les offices sacrés, et de nouveau, jusqu'au soir, elle s'occupait des affaires publiques. En tout cela, un souci unique la guidait. Absolument dévouée à son fils, elle ne songeait qu'à assurer la prospérité et la gloire de son règne ; mais comme, en avançant en âge, elle devenait plus impérieuse et plus opiniâtre que jamais, elle finit par faire sentir un peu lourdement le poids de sa tutelle, et Alexis paraît en avoir plus d'une fois éprouvé quelque irritation. Elle avait d'ailleurs la main trop dure pour n'être pas assez promptement devenue fort impopulaire. La vieille princesse eut l'intelligence de comprendre, à ces symptômes, que la fin de son crédit était proche. Elle n'attendit point qu'on l'écartât brutalement du pouvoir : vers l'an 1100, volontairement, elle se retira aii monastère du Pantépopte. C'est laque, vers 1105, elle mourut assez tristement, laissant à tous ceux qui l'avaient approchée le souvenir d'une femme éminente, et à ses fils celui d'une mère admirable.