‹ Figures d'hier et d'aujourd'huiChapitre 15 sur 31 · UNE AMOUREUSE DE LA VIE · texte numérisé non relu

UNE AMOUREUSE DE LA VIE

Jeanne-Marni occupait une des places les plus importantes parmi le groupe de femmes écrivains d'aujourd'hui, qui compte cependant beaucoup d'incontestables talents.

C'était, en outre, une femme exquise, d'un esprit rare, plein de verve et charmant, et qui, dans notre époque encombrée de mufles, conservait jalousement le culte de l'amitié. Elle vivait très à l'écart, surtout depuis quelques années, ne voyait que quelques intimes et, totalement ignorante de l'arrivisme contemporain et des anecdotes de la vie littéraire, gardait une tenue et une dignité que beaucoup de ses confrères auraient bien dû imiter.

Elle n'aimait qu'une chose : la vie. Tout ce qui était évocateur de vie, tout détail pittoresque et révélateur des mœurs l'intéressait prodigieusement. Elle le notait avec une sorte de génie narquois et subtil. Elle en parlait tout autour d'elle, en commentait avec une fantaisie enthousiaste ta saveur, la réalité ou la profondeur. Elle écrivait ensuite, et ses œuvres

n'étaient ainsi que la continuation de la causerie ou, plus exactement, œuvre et conversation naissaient ensemble de la même source d'émotion, source qui ne s'épuisa qu'avec ellemême.

Comme tous ceux qui aiment véritablement la vie, Marni possédait un cœur sensible et plein de bonté, une âme simple et ingénue. Nulle ne fut moins compliquée qu'elle et, naïve, elle professait une sorte de respect bizarre et étonné envers les intellectuels, envers ceux qui peuvent discerner dans le monde des idées une vie analogue à celle qui anime les êtres.

Elle avait connu M. Georges Brandès, et je ne sache pas qu'il y ait eu deux esprits plus dissemblables. Mais, critique perspicace, celui-ci avait découvert en elle (un des premiers, ce qu'il faut dire) une observatrice remarquable, et il l'admirait beaucoup. Elle, stupéfaite en face de l'imposante masse de connaissances qui meublait le cerveau de Brandès, ne s'expliquait pas cette admiration, car, modeste, elle se considérait comme un tout petit auteur de dialogues sans prétention.

Cependant Brandès, livresque malgré tout, parlait beaucoup de littérature, ce qui inquiétait Marni dont l'instinct sentait ce qu'il aurait perdu au contact du papier imprimé, et elle s'exclamait, irritée : « Je ne connais pas tout cela, entendez-vous bien, Brandès, je ne connais que la vie! » Et

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Brartdès s'inclinait, car cette connaissance-là, malgré sa haute culture, il la tenait pour la plus précieuse.

C'est surtout sur l'existence des humbles, des pauvres, des souffrants, des déchus que se pencha la curiosité indulgente de Marni. A Table, Fiacres, Vieilles, Celles qu'on ignore, etc., ces recueils de dialogues intenses et brefs, où frémit en quelques répliques une si vive et si touchante humanité, demeurent les témoignages inoubliables de cette préoccupation. Avec son tact subtil, Marni savait bien que c'est dans ces milieux de simples et de malheureux que l'on retrouve, dans toute son ingénuité, le frisson de la douleur et de la vie. Sans même le vouloir, inconsciemment, elle s'écartait des autres milieux, de ceux où la fortune apporte, en même temps que des complications sociales, une altération des sentiments primordiaux. Lorsqu'elle s'y risquait, comme elle le fit dans quelques-uns de ses romans, elle perdait quelque chose de sa belle assurance, de sa lucidité. Sa délicieuse sensibilité se transformait quelquefois en sensiblerie, elle s'indignait et quelquefois à tort. En un mot elle discernait mal ce qui reste d'irresponsable et de sincère dans l'âme des compliqués, des riches, des puissants et des cruels.

En revanche, avec quelle maîtrise elle a su nous parler des petites gens, et des cœurs blessés avec quelle profondeur! Dans ce domaine-là, personne ne peut lui être comparé aujourd'hui. Elle n'avait pas besoin pour cela d'employer de

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grandes phrases : il lui suffisait d'établir un décor qui tenait cinq ou six lignes : une chambre, un salon d'hôtel, la boîte d'un fiacre, une cuisine, une rue sous la pluie. Dans ce décor elle faisait mouvoir quelques personnages, des bonshommes étrangement quotidiens et banals : de petits employés, des bonnes, des concierges, des cochers, des figurantes, des ouvriers, et en quatre pages ce petit monde s'agitait, parlait, souffrait, révélait des dessous inquiétants de vice, ou de misère, ou d'héroïsme, ou de méchanceté. Brèves comédies, cinématographiques d'apparence, mais admirablement composées par un écrivain dont l'habileté (tout instinctive d'ailleurs et née de l'émotion) n'apparaît qu'à l'examen, ménageant ses effets, réduisant tout à l'essentiel, enfermant dans un minimum de dimensions le maximum d'intensité.

Mais ce sont les amoureux surtout que Marni savait faire revivre. Avec des mots d'une simplicité extrême, sans aucune rhétorique, sans même ces phrases toutes faites dont ceux de la vie réelle surchargent leurs émotions réelles, elle a composé des drames minuscules et déchirants. Elle a senti et rendu, d'une manière surprenante, la poésie mélancolique des adieux forcés, la férocité inconsciente et fatale de l'homme, de l'amant, le renoncement muet et parfois inutile de ceux qui aiment sincèrement et tout ce qu'ajoute de vil et d'effrayant à ces douleurs humaines la question de l'argent.

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