BENOIT MALON
de son arrondissement, parmi les troupes campées là.
Un habitant des Batignolles l'aperçut, le reconnut et se dirigea vers Tofficier qui commandait. Malon n'avait pas son légendaire foulard rouge, mais il avait dans sa poche Técharpe à franges d'or de membre de la Commune, qu'il montrait volontiers, le soir après dîner, à Asnières, comme un souvenir des temps tragiques. Il attendit...
A deux pas de l'officier, l'homme qui l'avait reconnu eut sans doute l'esprit traversé par une pensée... Il s'arrêta, regarda encore une fois Malon... et ne parla pas à l'officier. A quoi tient la vie humaine ?
Varlin, qui avait failli être fusillé par les fédérés rue Haxo, en essayant de sauver les otages, fut moins heureux. Il fut pris à quelques pas de la place Rochechouart, assis devant la table d'un café. Maxime du Camp, qui n'est point tendre pour la Commune, n'a pu se défendre de paroles émues en racontant cette douloureuse agonie, cette longue promenade sur les Buttes et aussi cette belle mort, droite, très fière...
Sur le mort, on trouva les trois cents francs qu'on avait eu grand'peine à lui faire accepter dans le dernier payement fait aux membres de la Commune.
Dans l'exil, Malon subit un peu l'influence de ces fameuses doctrines de Karl Marx, qui sont à la mode aujourd'hui dans la nouvelle école socialiste ; à son retour, il n'osa pas les combattre ouvertement, mais, au fond, il n'en fut jamais un bien ardent partisan. Plusjeune, moins usé par la lutte, il aurait été volontiers le chef du socialisme national et français ; il n'était plus de taille à jouer un tel rôle.
En réalité, il représente la transition entre les hommes de 48, qui furent des socialistes sentimentaux et un peu romantiques, et les socialistes marxistes d'aujourd'hui qui, étrangers à tout idéal^ déclarent avec Jaurès et Millerand que la question sociale est avant tout une question de ventre.
Pour ma part, j'ai beaucoup aimé ce pauvre Màlon, et je me souviens des promenades que j'ai faites avec lui dans les ateliers et les milieux ouvriers alors que j'écrivais la Fin (Tun Monde.
L'œuvre écrite, chez lui, était moins originale que la personnalité vivante, mais elle n'en inspire pas moins un profond étonnement. Comparez le point de départ de nos petits jeunes gens catholiques qui ont tout dans les mains, l'éducation première, la fortune, et qui n'arrivent à rien avec le point de départ d'un homme comme Malon.
BENOIT JIALON 357
Quelle énergie morale, quelles conquêtes sur le sommeil, sur le repos, sur le plaisir n"a-t-il pas fallu à un autodidacte comme Maîon, qui commence comme homme de peine dans une teinturerie, pour devenir un de nos premiers écrivains socialistes !
Quel travail pour en arriver à être le directeur écouté de la Revue socialiste, à écrire des livres pleins d'erreurs sans doute, gâtés par l'esprit de parti, mais animés d'un souffle généreux comme V Histoire du Socialisme, la Morale sociale, V Agiotage de 1715 à 1870, à nous donner les traductions de Capital et Travail, de Lassalle, et de la Quintessence du socialisme, de Schseffle.
Il manque à l'écrivain, je te reconnais, non limpartialité peut-être, mais la compréhension exacte du rôle de l'Eglise dans le monde. Ces œuvres n'en ont pas moins un caractère autrement élevé que les opérettes de la littérature juive qui conduisent leur auteur à l'Académie...
En résumé, et malgré des lacunes et dos obscurcissements profonds, inséparables d'une éducation première tout à fait rudimentaire, la figure de Benoît Malon reste intéressante et sympathique. Les sociologues de l'Avenir devront étudier cette individualité, s'ils veulent connaître dans un type, sinon exceptionnel, du moins un peu au-dessus de la moyenne,
ce que furent, à la fin du xix^ siècle, la formation intellectuelle, les idées, la façon de vivre d'un homme du peuple qui avait été membre de la Gommunc...
'importance du rôle que les circonstances et le savoir-faire ont donné à M. Léon Bourgeois, lui valut, il y a quelques années, l'honneur d'être portraituré par deux journalistes qui savent se servir de leur plume : MM. Louis Teste et Maurice Talmeyr. Je lus ces portraits avec curiosité, car, à parler net, je ne me figurais pas qu'un écrivain pour de vrai pût faire un portrait un peu expressif et intéressant du député de la Marne. Il m'apparaissait — il m'apparaît encore — comme un politicien délié, mais sans aucun de ces traits originaux qui donnent du relief à une physionomie, qui sont comme la caractéristique et le signe d'une individualité exceptionnelle et hors du commun.
Après avoir lu les esquisses de mes confrères, je m'aperçus que nous étions un peu du même avis. Bourgeois est bien l'être amoral dont parle Talmeyr. Il n'est pas corrompu, il n'est pas cynique; il n'est pas nativement pervers peut-être; il est amoral, c'est-à-dire qu'il est complètement étranger aux principes élevés qui guident les âmes supérieures.
En ceci — et Talmeyr a oublié de le dire — il est bien l'homme de son temps, l'homme de sa génération. Les passagers de ce bateau-là sont un peu dans la situation de certains êtres qui avaient grandi, qui avaient été élevés en pleine Terreur, puis en plein Directoire, et qui répondaient plus tard, lorsqu'on s'étonnait de leur ignorance absolue sur tout ce qui louchait les Vérités éternelles : « Je ne sais pas ce dont vous me parlez. Dieu, de mon temps, avait été supprimé. Je n'en ai jamais entendu parler. »
Vis-à-vis de la morale, Bourgeois et les hommes de sa promotion sont, à un autre point de vue, dans l'état d'ignorance d'Adam qui ne savait ce qu'était le Bien et le Mal. On pourrait dire de lui ce qu'on disait de Gambetta : « C'est un âge , » Il est entré dans la vie publique au moment où toute morale en avait disparu et, sans qu'il semble avoir pris part aux razzias et aux tripotages, il a été imprégné de l'atmosphère qui régnait partout.
C'est le Maçon par excellence, non point peutêtre parce qu'il a le secret des arrière-Loges, mais parce qu'il représente à merveille le je ne sais quoi d'incolore, de vide, de creux et de spécieux cependant, qui est le fort de la phraséologie maçonnique.
Avez-vous lu des discours d'orateurs de Loges ? Il y a là des improvisateurs de taenias plus extraordinaires que Spuller.
Ces discours se ressemblent tous : les mots y sont à leur place ; les idées semblent s'enchaîner dans un certain ordre, et, quand vous essayez de tirer quelque chose de ces colonnes de phrases qui se succèdent, vous êtes stupéfaits de ne trouver ni un mot qui vous frappe, ni une idée qui vous arrête, ni un trait d'esprit, ni une belle vision, ni même un blasphème original. Tout cela roule dans un flot de verbosités inutiles, dans un courant de banalités ternes et grises.
Cette littérature donne Timpression de ces viandes que l'on mange dans certains restaurants à la mode où l'on réussit à m'entraîner tous les six mois : viandes molasses, exsangues, bien présentées parfois et bien servies, mais qui ont l'air d'avoir déjà été mangées une fois.
M. Bourgeois a porté ce genre à sa perfection; il en a fait l'instrument de sa fortune politique, et tous
les F.', de la Chambre se retrouvent là-dedans avec amour et se complaisent à la vue de leur propre néant.
Cette éloquence spéciale est faite à l'image de ces âmes fermées à toute passion généreuse, étrangères à tout ce qui n'est pas la convoitise d'une ambition immédiate, pressée et subalterne, la préoccupation d'un moi à pousser hâtivement aux jouissances et aux honneurs.
L'auteur de ces curieuses Physionomies esquissées d'après la méthode de Ledos, nous a crayonné, lui aussi, un Bourgeois. Il nous l'a montré point méchant, accessible, aimable et désireux de plaire en société, mais capable d'être dur à froid, sans remords aucun, si cela devait garantir son repos ou servir ses intérêts personnels.
C'est la marque encore, non point seulement de Bourgeois, mais de tous les politiciens de son équipe. Ils sont incapables de ressentir quelque noble sentiment de pitié humaine, incapables aussi de se hausser à la notion de cette terrible Raison d'État qui sacrifie tout au salut ou à la gloire du pays. Comme les damnés que Dante aperçut errants
entre le Purgatoire et l'Enfer, ils n'ont ni haine ni amour.
Ils sont à la fois indifférents et implacables, blasés et cruels, sceptiques et féroces par lâcheté, par désir de s'épargner un ennui. Une diversion leur paraît-elle de nature à les tirer d'un embarras ou à leur éviter une contrariété, ils n'hésitent pas à plonger de pauvres diables dans les bas-fonds du Dépôt, à leur faire subir toutes les horreurs des révoltantes promiscuités, toutes les souffrances physiques, toutes les tortures qui brisent un homme pour la vie. Mais ceci, ils le font sans esprit de vindicte personnelle, sans jouissance particulière de tortionnaire. Une heure auparavant ils se seraient diligemment employés à être agréables ou utiles aux malheureux qu'ils martyrisent, qu'ils forcent à passer des nuits au milieu des fous ou d'agonisants qui râlent.
Le jour même où il avait ordonné l'arrestation de son collègue au Sénat, Trarieux pressait Magnier dans ses bras et lui disait avec des larmes dans la voix : « Cher ami, cher ami, pouvez-vous croire que j'aie la moindre intention de vous causer du chagrin ? >
Ce détail me vient de source absolument authentique. Il est ignoble, me direz-vous? Pour vous, peut-être, mais pas pour ce monde-là.
Supposez des hommes comme nous tous, comme Déroulède, comme Delahaye, comme Andrieux, comme Millevoye, comme Barrés, qui avions joué une grosse partie en nous attelant à TalTaire de Panama, qui avions réussi tout de même à attacher cette casserole au derrière des Opportunistes... On vient nous annoncer que la fille de Baïhaut est mourante et que le prisonnier désire la voir. Sans même nous être entendus, nous aurions immédiatement, si nous avions disposé d'une parcelle de pouvoir, envoyé des ordres pour que ce désir fût réalisé. Les collègues, les camarades, les complices de Baïhaut ont dit : « Non ».
Plus tard, Casimir-Perier, qui avait été le témoin, le répondant de Baïhaut dans une affaire d'honneur s'est refusé à abréger d'une heure la captivité de cet infortuné. Était-ce vertu? Allons donc ! Si Baïhaut avait nié, Casimir-Perier, tout en sachant parfaitement à quoi s'en tenir, l'aurait pris pour ministre comme il a pris Raynal et Burdeau.
Le portrait de Bourgeois est donc plus que le portrait d'un homme, c'est ce portrait d'un groupe, le portrait d'un « bateau », comme on dit dans l'argot d'aujourd'hui.
De ce bateau, Bourgeois n'est peut-être ni un des plus vicieux, ni un des plus bêtes; il est l'égal de
LÉON DOTJRGEOIS
tous ses compagnons de voyage par une sorte d'égoïsme impitoyable et souriant. Il est comme eux l'homme de tous les A privatifs, l'homme de l'Amoralité, de l'Asensibilité et de l'Athéisme...