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LES VAINQUEURS

En traitant ce sujet : Les Vainqueurs, véritable suite et complément de la Vie Publique, M. Emile Fabre a retrouvé sa veine et le riche filon d'où sortirent ses premiers ouvrages. Il n'est rien de tel, dans le domaine de la produc-

tion littéraire, que d'obéir aux exigences d'un tempérament tranché, et la première règle d'hygiène spirituelle, chez un homme qui possède un tempérament de cet ordre, est de se conformer à sa nature. L'auteur de la Vie Publique nous en est un exemple frappant, et ses réussites au théâtre ne sont pas autre chose que la démonstration de ce principe.

Nul ne contestera à M. Emile Fabre le sentiment dramatique : il est à cet égard un des plus doués parmi nos auteurs contemporains, si toutefois il reste entendu qu'il s'agit d'un certain sentiment dramatique, qui se manifeste plutôt par le conflit des situations menées à leur point extrême de tension, que par l'entrechoc des âmes opposées les unes aux autres dans leur nuancement psychologique. Lorsque M. Emile Fabre, dans cette période préparatoire à l'exécution de l'œuvre qu'est sa gestation, imagine son sujet, il doit le voir par fortes antithèses, par vastes gestes qui s'opposent et se contredisent : forme d'art fruste mais forte, un peu simpliste évidemment et que contestent les amoureux de nuances, mais d'une évidente santé, et qu'il convient de soutenir à une époque

OÙ le théâtre se complaît en morbides subtilités. C'est en tout cas la forme la plus propre à la peinture de mœurs, si nous l'opposons à celle de caractères. La peinture de mœurs s'établit par grosses masses, plutôt que par portraits séparés, et la gesticulation d'ensemble y a plus d'importance que la ligne individuelle de tel personnage déterminé. Cette comparaison, empruntée aux arts plastiques, me paraît assez propre à rendre l'accent du talent de M. Fabre, qui s'est affirmé en progressant toujours dans le sens que nous indiquons, et n'a rencontré d'écueil que les jours où il a tenté d'abandonner la voie où le guide son instinct.

Vous plaît-il que nous tentions de reconstituer le processus d'un tel art ? Il paraîtra intéressant, bien que d'une simplicité extrême. M. Emile Fabre imagine un groupe social en lui appliquant ce don de vision satirique et caricatural, lequel est celui du peintre de mœurs, habile à mettre en lumière les tares et les bassesses du modèle, expression du fameux principe posé par La Tour au xviii^ siècle — ce qui était une magnifique nouveauté alors : — « Il n'y a, dans la Nature, ni par conséquent dans l'art,

aucun être oisif. Mais tout être a dû souffrir plus ou moins de la fatigue de son état, en porte l'empreinte plus ou moins marquée. Le premier soin est de bien saisir cette empreinte, en sorte que, s'il s'agit de peindre un roi, un général d'armée, un ministre, un magistrat, un prêtre, un philosophe, un portefaix, ces personnages soient le plus de leur condition qu'il est possible. »

L'application d'une telle esthétique, nous pouvons la suivre, de l'art individuel du Portrait, où La Tour excella, à celui du Théâtre, et plus particulièrement de la Comédie ou satire de mœurs, qui est le don particulier de notre auteur. Nous avons dit que M. Fabre conçut toujours par groupements ou catégories sociales. Et je n'en veux pour preuve, pour preuve évidente, que ce sujet des Vainqueurs. Vous savez déjà qu'il s'agit de l'avocat dont la personnalité s'est dédoublée, de l'avocat-politicien, espèce rare autrefois, de plus en plus fréquente aujourd'hui, telle que l'ont façonnée peu à peu nos déplorables mœurs politiques. Ceux d'entre nous qui approchent de la quarantaine ou qui viennent de la dépasser peuvent se rappeler encore

le temps où l'avocat, simple professionnel, entièrement occupé par sa clientèle, se consacrait à ses affaires avec l'unique souci de remplir son devoir, comme le médecin, comme l'architecte, en prêtant à son client l'appui de son autorité et de ses connaissances juridiques. Je ne prétends pas, non certes, je ne prétends pas qu'il le fît en tout désintéressement et pour rester fidèle à la devise du patron de son ordre : « Secourir la veuve et l'orphelin ». Ne demandons pas aux hommes plus qu'ils ne peuvent donner. Si le prêtre vit de l'autel, il est légitime que l'avocat vive de la barre. Encore faut-il pourtant que, dans la pratique de la vie, il ne vienne pas apporter un démenti formel à l'idée qu'il représente. Ce fut exactement ce qui arriva dans ces quinze dernières années. D'une déchéance parallèle et concomitante s'affaissa dans l'esprit public la personne jadis respectée du magistrat et celle de l'avocat (i). A force de voir des magistrats rendant des services, et non des arrêts, des avocats plaidant n'importe quelles

(i) Cf. un développement analogue dans le Portrait de M. Brieux qui ouvre le volume. Il y a plus d'une analogie d'ailleurs, entre le tempérament de M. Brieux et celui de M. Emile Fabre.

causes, même les plus notoirement malhonnêtes, l'estime diminua pour des professions autrefois respectées, et notre esprit frondeur, qui ne demande qu'à s'exercer, trouva la plus belle matière à raillerie. L'histoire bien connue d'un président de Cour, suspendu aux récepteurs du téléphone, pour écouter, dans une affaire fameuse, les instructions du garde des sceaux avant de rédiger son arrêt ; l'autre aventure, non moins célèbre, d'un président de chambre allié par mariage à une femme qui avait exercé jadis une profession inavouable... des faits comme ceux que je cite contribuèrent plus que tout à faire suspecter la notion de justice dans la personne de ceux qui étaient chargés de la rendre. Et du même coup elle se trouva atteinte chez ceux qui avaient mission de la défendre. Le crédit de l'avocat, simple juriste et homme d'affaires, était touché par la situation de plus en plus forte que prenait l'homme politique qui pouvait revêtir la robe et, par ce dédoublement de personnalité, peser de toute son influence occulte sur la décision des magistrats. Le parallélisme est manifeste et les faits sont certains : il n'est

personne, parmi ceux qui connaissent le monde

judiciaire, pour contester cette réalité : nulle grosse situation d'avocat en dehors de la politique... Ajoutons aussitôt pour être complets : nul avancement de magistrat sans appui politique, (i)

Tels sont les faits, magnifique sujet à traiter

— non pas en vers latins, mais en comédie de mœurs, en satire sociale revêtant la forme du drame, puisque M. Emile Fabre pense dans cette forme et qu'il nous a déjà donné mainte preuve de la vigueur de sa pensée. Il n'est pour cela que de prendre le fait en lui-même, de le porter à sa suprême puissance en groupant autour de lui les circonstances les plus propres à le dramatiser, à lui prêter le maximum d'intérêt. Le fait... c'est l'avocat Pierre Daygrand qui le symbolise... l'avocat Pierre Daygrand, jadis venu de sa province à Paris, et qui s'est conquis peu à peu, par la puissance de son énergie et de son travail, une double situation des plus brillantes

— situation d'avocat au Palais, situation de député au Parlement. Quand le rideau se lève

(i) Ces pages furent écrites à une date où l'amoralité politique atteignait son maximum. Elles ne sont plus rigoureusement exactes aujourd'hui.

sur le premier acte, Daygrand va interpeller le ministère, et si son interpellation réussit, comme tout le fait espérer, il sera ministre demain. Mais ses adversaires se défendent. Ils opposent à Daygrand une accusation scandaleuse : dans un procès Firmiani contre Redant, l'avocatdéputé aurait plaidé pour un client fictif, pour une personne inexistante, et ainsi se serait rendu complice d'une formidable escroquerie. Redant lui fait en personne l'aveu que Firmiani n'existe pas et lui demande de l'aider dans la combinaison qu'il a imaginée pour désintéresser ses créanciers. Le premier mouvement de Daygrand, c'est de s'accuser auprès du bâtonnier de légèreté, d'étourderie. Mais ce serait la fin de sa carrière politique : il se décide donc à aider Redant.

Daygrand n'a pas à sa disposition toute la somme qu'il lui faut : il lui manque 300.000 francs. Sa femme va demander les 300.000 francs à un banquier qui jadis fut son amant. Daygrand peut alors interpeller le ministère qu'il renverse. Mais une feuille pamphlétaire n'a pas hésité à révéler la liaison adultère de M^^^ Daygrand avec le banquier qui a prêté l'argent. Le

fils de Daygrand provoque le journaliste qui a signé l'article. Et au moment même où les adversaires de la veille, qui sont les flatteurs d'aujourd'hui, viennent chercher Daygrand pour être ministre, la famille réunie pour attendre l'issue du duel apprend que le jeune homme vient d'être tué.

Il est aisé d'imaginer la série des situations qu'implique et développe cette donnée, resserrée dans le cadre d'une action dramatique. Si le comble de l'art dramatique est de dégager d'une donnée première tous les éléments émotionnels qu'elle enferme, pour les mettre en pleine valeur, cette pièce des Vainqueurs est une forte action dramatique, car nous y voyons tour à tour exposées les angoisses de consciences troublées : agitations et tortures de Daygrand ballotté en tous sens, puis finalement maté par l'ambition politique : désireux de sauver sa situation et de ne pas recevoir l'argent d'un homme qui fut l'amant de sa femme, mais succombant quand même à l'appétit du Pouvoir plus fort que tout... ; désespoir de la mère qui n'a plus qu'une idée : sauver la situation de ceux qui l'entourent ; tortures morales du fils

qui, sachant le douloureux secret, supplie son père de renoncer à la vie politique, puis finalement se sacrifie : tout cela est exposé en une série de scènes, rigoureusement, logiquement reliées entre elles — trop logiquement même pourrait-on dire, car il nous est aisé de les pressentir et de les déduire les unes des autres — scènes d'un art rude, violent, un peu simpliste, ayant plus d'action sur nous par la gesticulation extérieure des personnages que par leurs émotions intimes... mais d'un art qu'il faut soutenir, je l'ai déjà dit et je le répète, pour ce qu'il y a de sain, d'énergique en lui et qui s'oppose à tant de misérables subtilités ou de bassesses que nous montre le Théâtre.

La Vie au Théâtre

M. Albert GUINON et M^e Jeanne MARNI

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