LES AFFAIRES SONT LES AFFAIRES
Il est permis, je crois, de ne pas sympathiser sans réserve avec la nature et la qualité d'esprit de M. Octave Mirbeau ; et, pour ma part, je confesse sans détour ma résistance à l'égard de telles de ses œuvres que vous connaissez parfaitement, sans qu'il soit besion de les nommer. Un parti pris de violence et de brutalité, une volonté bien arrêtée de produire Tétonnement — encore n'est-ce point assez dire... le scandale — sans grands scrupules sur les moyens employés ; bref, la recherche du succès à tout prix, du bruit, de la réclame... ce sont là, les traits marquants de sa personnalité littéraire. Elle est forte, mais mélangée ; énergique, mais un peu suspecte. Elle se manifeste inquiétante pour toute une classe d'esprits qui aiment à discerner nettement les dessous psychologiques et moraux des œuvres qu'on
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leur présente, et qui att?xhent parfois plus d'importance aux intentions de l'auteur qu'à la réalisation même de son effort. Vous voyez que je ne cache pas le point faible. Je ne crains pas de mettre le doigt sur la plaie. M. Octave Mirbeau s'est beaucoup nui, auprès de tels ou tels qui le jugent et continueront à le juger avec partialité, c'est-à-dire injustement, se refusant à tenir compte des qualités brillantes qui sont en lui, tout simplement pour des raisons d'attitude qu'il serait superflu de développer à cette place. Et d'abord, avant tout, reconnaissons-lui la force, l'intensité... mérites trop rares à notre époque pour qu'on n'y attache pas de prix. Lorsqu'on voit le succès des Capus et des sous-Capus au théâtre comme dans le roman, lorsqu'on a constaté cet amateurisme forcené qui avilit l'art en couvrant tant de toiles et noircissant tant de papier, qui développe les fades et insupportables mondanités dont nous avons les oreilles rebattues — poétesses de pacotille et romancières d'occasion — alors on se prend à aimer la force, fût-elle un peu commune et roturière, à rechercher la vigueur et l'intensité, quand bien même il y aurait en elle quelque chose de suspect. Ce
qu'il y a de pis au monde, c'est l'affectation, c'est le bavardage et le pédantisme des basbleus — peu importe que leur nom soit noble ou roturier — car de toutes les grimaces qui peuvent contracter, enlaidir, ridiculiser un visage de femme, la plus répugnante de toutes est encore la grimace littéraire.
Je vois donc une force, une intensité singulière en M. Octave Mirbeau ; et jamais, à mon sens, il ne les a mieux montrées que dans cette dernière œuvre représentée à la Comédie-Française, qui fait le plus grand honneur à la maison, j'allais dire au discernement de M. Claretie. Certes, il fallait de la force pour dresser debout, vivante, agissante et parlante, cette figure d'Isidore Lechat, le moderne brasseur d'affaires, Mercadet réincarné cinquante ans plus tard, grandi et exalté par les nécessités du siècle. Quand j'inscris ce nom de Mercadet, c'est simplement un point de départ pour le lecteur, car Isidore Lechat a une personnalité plus absorbante, plus dominatrice, plus effrénée que celle du faiseur balzacien. C'est une figure beaucoup plus poussée, plus typique. Imaginez un homme parti de rien qui, par le travail, par Tin-
telligence, par le génie industriel, est arrivé à une situation de fortune considérable. Les moyens employés, sans doute, ne furent pas toujours corrects ; mais à qui viendrait les lui reprocher, Isidore Lechat répondrait aussitôt que, dans les affaires comme dans la politique, la fin justifie les moyens, et qu'on ne fait rien de grand sans se salir un peu les mains. En fait, et quand on l'analyse bien, Lechat est un mégalomane. Supposez qu'au lieu de la vision synthétique du théâtre, M. Mirbeau ait eu recours aux procédés analytiques de la description intérieure et du roman : il nous l'aurait expliqué par la folie des grandeurs.
A ses yeux, les grandes entreprises ne représentent pas simplement un moyen d'arrondir sa fortune. Elles lui sont une volupté par ellesmêmes, pour l'activité qu'il y dépense, pour l'intelligence qu'il y déploie, pour les combinaisons dont son cerveau regorge, bref, pour l'usage ininterrompu, fiévreux, spasmodique, des facultés supérieures qu'il faut bien lui reconnaître et qui ont leur grandeur comme toutes les forces sociales. S'il existe une poésie des affaires, — et je crois bien, en effet, que toute manifestation
supérieure de l'activité enferme sa poésie, — Léchât est un poète à sa manière. Sans doute, Lechat, riche de cinquante millions, parvenu dans toute la force du terme, roturier sans éducation, n'échappe pas au ridicule de tous les parvenus : il s'applique à singer la noblesse ; il la copie dans son luxe et dans sa magnificence passée. Il a acheté un domaine princier, un château royal, avec des dépendances qui couvrent des milliers d'hectares. Il a la vanité commune, roturière : « Il faut huit heures », dit-il avec emphase, « pour faire le tour de mes domaines ». Et il n'a qu'un désir, c'est de s'agrandir encore, de devenir ainsi le maître du pays. Mais, à voir plus loin que l'épiderme, sa vraie, sa seule passion, ce sont les affaires. C'est le génie des affaires qui le domine et qui l'opprime ; c'est par elles et pour elles qu'il vit, car elles commandent chaque démarche de son être. Elles lui sont aussi indispensables que l'air qu'il respire. Il ne s'épanouit qu'en elles, et si M. Octave Mirbeau est arrivé à donner un tel relief au personnage, c'est que, précisément, il l'a fait évoluer sous nos yeux dans une atmosphère en dehors de laquelle il ne saurait vivre, et par où il s'impose
à notre atten\tion comme un personnage excessif.
A l'exemple de toutes les passions maîtresses et absorbantes, celle-là fait vivre son homme, mais ruine tout autour de lui. Elle ne ruine pas seulement ceux avec lesquels il traite. Elle devient aussi un ferment de discorde dans l'intérieur et dans la famille. Semblable à tous les hommes absorbés par cent idées qui se ramènent à une, comme tous les monomanes, Isidore Lechat considère les siens comme des instruments et ne discerne rien de leur âme individuelle. Il ne les envisage qu'à ce seul point de vue : les plier, à sa volonté. Et quand bien même, d'ailleurs, il aurait souci d'eux, où donc prendrait-il le temps de les observer et de les comprendre ? Comment verrait-il que sa femme, brave et simple bourgeoise, n'a pu s'accommoder, s'adapter à ses grandeurs récentes, qu'elle étouffe dans les appartements du château où les personnages historiques lui semblent s'animer dans leurs cadres pour lui dire : — « Va-ten d'ici... tu n'es pas de notre race ! »... Comment verrait-il aussi que son fils, qu'il aime aveuglément, est devenu un fêtard abject, uni-
quement préoccupé du jeu et des filles, chauffeur prématurément déprimé par la folie du kilomètre ?... Comment verrait-il enfin — et ceci est le plus grave — que, dans le cerveau de sa fille, songeuse et réfléchie, se développe un ferment de révolte qui viendra contrecarrer ses projets et déjouer ses combinaisons ?
C'est elle, c'est bien elle, et elle seule, Germaine Lechat, qui représente, dans la pièce de M. Mirbeau, la volonté agissante, hostile à celle du père. Tête méditative, rebelle à toute autorité, nourrie de lectures solitaires et développée sans contrôle, Germaine eut de bonne heure les yeux ouverts sur ce qui ce passait autour d'elle. D'une mentalité manifestement opposée à celle de son père, — opposée n'est pas suffisant, c'est ennemie qu'il faut dire, — elle n'a discerné, dans les spéculations qu'il a faites, que le côté suspect et inquiétant. Parmi tous ceux qui ont approché Lechat et négocié avec lui, elle s'est habituée à ne voir que dupes et victimes... et, peu à peu, dans cette jeune cervelle qui s'est entretenue solitairement d'idées généreuses et de songes humanitaires, a grandi le sentiment d'horreur pour tout ce qui
fait la vie d'Isidore Lechat, pour les affaires, pour les spéculations, pour la richesse et tous les signes extérieurs de la richesse. Pour Germaine, l'air du château n'est plus respirable. Celui-là même qu'on respire dans les somptueuses allées du domaine ne vivifie plus ses poumons. Elle aspire, de toutes les forces de son être, à la liberté, à l'indépendance, en quelque endroit que ce soit : n'importe où hors du monde, c'est-à-dire hors du domaine paternel... et, pour passer de l'idée à l'acte — car elle est révolutionnaire par le sentiment et l'énergie, — elle prend comme amant un des employés de Lechat, le jeune Lucien Garraud, chimiste attaché à son exploitation agricole. Je dis bien, et j'y insiste : elle prend, car il est manifeste que, dans cet amour libre, c'est elle qui joue le rôle actif, bien plus que le timide sousordre, et que le don de sa personne est, bien plutôt qu'un acte d'amour, une protestation énergique, la seule qu'elle puisse faire, contre un état de choses qu'elle exècre.
Il faut l'entendre, cette Germaine, au début du second acte, alors qu'elle s'est déjà donnée, et qu'elle tente d'assoupir les scrupules de Lu-
cien. La situation est forte, et M. Mirbeau l'a puissamment traitée. J'ajouterai qu'elle est dans ses cordes, puisqu'elle va directement contre l'instinct bourgeois, communément répandu, de la soumission filiale à la volonté du père de famille. Si l'auteur s'était contenté, comme il lui est arrivé souvent, de la développer sous nos yeux par simple virtuosité d'anarchiste moral, il y aurait de graves objections à lui faire. Mais, je le répète, elle semble bien dans la réalité psychique des événements, et mieux encore, commandée par les circonstances : voilà pourquoi elle s'est imposée à l'auditoire. Il faut l'entendre, cette Germaine, fille qui n'a rien de commun avec son père, sinon le lien du sang, décrivant à son amant les misères de sa vie factice, son horreur du luxe qui l'entoure, la honte qu'elle éprouve et qu'elle grossit encore, de savoir par quels procédés ce luxe fut acquis... sentiments qui vont jusqu'à la haine — le mot sort de sa bouche et ne paraît pas trop fort — pour celui qu'elle est contrainte d'appeler son père ! La situation est pénible. Mais je la crois profondément vraie, si on la juge, non du point de vue moral, mais psychologique. Rappelons-nous le
Julien Sorel de Stendhal... et surtout prenons l'habitude, quand nous voulons apprécier des sentiments, de nous représenter, non pas les conséquences qu'ils auraient, socialement parlant, si on les généralisait, mais la série des causes particulières qui les ont déterminés dans l'âme de ceux qu'ils mènent et auxquels ils imposent leur destinée.
C'est donc Germaine qui, par son indomptable énergie, c'est elle, simple femme avec laquelle Isidore Lechat ne compte pas, qui va se dresser en travers de sa route et devenir l'obstacle infranchissable à ses ambitions. Une de cellesci, non la moindre, serait de réunir à son domaine déjà considérable, celui de son voisin, le marquis de Porcellet. Ce marquis est un noble de vieille date, à moitié ruiné, et qui ne continue de faire figure que grâce à des emprunts mal dissimulés. Lechat, auquel il s'est adressé plusieurs fois déjà, lui a prêté douze cent mille francs avec bonnes hypothèques sur son domaine. Le marquis vient au château pour contracter un nouvel emprunt dont il a le plus urgent besoin. Le premier mouvement de Lechat est de refuser. Mais, soudam, une idc'e lumineuse traverse son
cerveau. Il a besoin du marquis de Porcellet pour une recommandation en haut lieu en vue d'une affaire considérable, et pour un appui politique dans la campagne électorale qu'il compte faire prochainement. Que le marquis consente à un mariage entre son fils et Germaine: non seulement il anéantit les créances hypothécaires qui grèvent la terre de Porcellet, mais encore il se charge de désintéresser les autres créanciers du marquis... La situation n'est pas neuve, dira-t-on, et déjà nous avons vu face à face ces deux représentants ennemis de deux époques, l'une à jamais disparue, l'autre vivante plus que jamais, et à qui l'avenir semble promis. Rien de plus juste, et il faut reconnaître que la situation, pour banale qu'elle nous semble et parce qu'elle présente tous les dehors d'un lieu commun, était singulièrement difficile à renouveler. Il faut reconnaître aussi que M. Octave Mirbeau s'en est tiré avec une rare habileté, j'ajouterai même avec une indépendance de pensée singulière et qui m'a surpris sous sa plume, — car je le croyais moins impartial et il nous avait habitués à une rigueur autrement exclusive. S'il met dans la bouche de Lechat
l'éloge de l'activité, de l'ingéniosité, du travail, bref, de tous les agents du progrès démocratique, il sait en revanche faire sortir de la bouche du marquis de Porcellet des paroles sévères sur les faiblesses du parvenu, sur la comédie politique telle que l'ont organisée les mœurs démocratiques, bref, sur un charlatanisme qui ne le cède en rien à celui d'autrefois. Il y a là des paroles vibrantes, qui cinglent comme des coups de fouet, et qui ne sont pas pour plaire aux amis politiques de M. Mirbeau : c'est le plus bel éloge, assurément, qu'on en puisse faire...
Quoi qu'il en soit, le marquis de Porcellet accepte la combinaison : il se déclare prêt à demander pour son fils la main de Germaine Lechat. Isidore Lechat se croit donc sur le point de triompher une fois de plus dans ses ambitions et dans sa vanité. Il comptait sans sa fille, et c'est ici que le drame se dénoue. Germaine et sa mère sont appelées et le marquis fait la demande. Stupéfaction de M^^ Lechat ; silence glacial de la jeune fille qui, pressée de questions, refuse. Isidore Lechat ne peut en croire ses oreilles : « C'est impossible, dit-il ; elle est folle ». — Elle crie enfin la vérité : ". — J'ai un amant !
J'ai un amant !» — Et il ne faut rien moins que l'arrivée soudaine, difficilement explicable, mais indispensable au point de vue dramatique, de Lucien Garraud, pour soustraire Germaine à la fureur de son père. Le marquis de Porcellet se retire furieux, croyant qu'on a voulu le duper et Germaine reste seule avec sa mère. Ici, à mon sens, la scène la plus émotionnante, la plus nouvelle et la plus profondément humaine de l'œuvre : celle où la bonne, l'excellente M^^ Léchât comprend, sous le coup de cette foudroyante révélation, l'énigme de cette destinée, de leur destinée à tous, et comment la privation d'amour sincère, d'affection familiale, comment l'absorption exclusive de tous par le culte de l'argent est devenue dans l'âme de sa fille le ferment de révolte, cause de ce malheur ! C'est ainsi que l'excès même de la souffrance devient brusquement révélateur pour cette intelligence jusqu'alors fermée, et î dt naître la pitié dans une âme simple en suscitant le premier geste vraiment maternel ue cette femme qui entr'ouvre ses bras pour y recevoir son enfant.
J'ai dit, au début, que nous nous trouvions en présence d'une œuvre forte et de vie intense.
Je me tiens à cette appréciation et j'y veux insister pour conclure. M. Octave Mirbeau a montré qu'il avait le don de faire vivre ses personnages et le sentiment dramatique au plus haut degré. Pas un instant, durant ces trois actes, l'intérêt ne faiblit ; mais il va, au contraire, croissant de scène en scène. On pourrait, sans doute, signaler quelques taches de détail... Mais elles sont amplement compensées par la belle tenue de l'ensemble, par la haute compréhension surtout de cette loi dramatique qui domine toute création au théâtre, à savoir que les deux principales figures, Isidore Lechat et Germaine, se précisent et s'affirment dans une progression ininterrompue. Progression d'intérêt à la scène, c'est progression des caractères, et progression des caractères, c'est accentuation du conflit d'âmes qui crée l'émotion dramatique. Nous avons senti une fois de plus la vérité inéluctable de ces lois, en écoutant la pièce de M. Octave Mirbeau. Il y a là, au plus haut degré, conflit d'âmes, conflit étudié par le dedans, suivant un mode tout intérieur et psychologique, et le conflit s'accuse, s'accentue avec les événements, subordonnés à la vie morale des person-
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nages. C'est le plus grand éloge qui se puisse faire d'une création dramatique, à mon sens du moins, et si l'on veut bien se rappeler ce que j'ai dit tant de fois à propos des pièces sans progression. J'y veux ajouter encore ceci, qui est particulier à M. Mirbeau : voilà la première fois que je ne trouve rien d'inquiétant, au sens que vous savez, dans une œuvre sortie de sa plume. Je me plais à le constater, tout aussi bien que j'eusse constaté le contraire si j'avais eu à le faire.