LA FILLE SAUVAGE
Les idées de M. François de Curel sont curieuses, jamais indifférentes, passionnantes souvent : elles touchent aux plus graves, aux plus angoissants, malheureusement aux plus insolubles problèmes intéressant les origines et les fins de l'humanité. Joignez-y qu'elles sont traduites avec ce sérieux, cette conv ction profonde, véritable accent de l'homme de pensée, qui suffirait à commander le respect, dans une langue savoureuse, imagée, pleine des trouvailles les plus inattendues... et, malgré cela, il nous paraît malaisé d'y souscrire dans la forme dramatique qu'il emploie pour les présenter. Dieu sait pourtant si nous sommes éloignés délimiter l'art dramatique à la pure mise en œuvre des conflits passionnels, et si, par conséquent, nous sommes accessible au théâtre d'idées ! Encore faut-il, pour les accepter sur la scène, qu'elles ne revê-
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tent pas le caractère abstrait qui est le propre du raisonnement et du discours, qu'elles se confondent avec la vie pour la compléter, non pour la diminuer... Que des personnages imaginés par un auteur dramatique servent de supports à des idées, rien de mieux assurément, mais que ce ne soit pas aux dépens de leur réalité, de leur vraisemblance ! Qu'ils ne nous donnent point cette impression d'avoir été conçus par l'auteur comme porte-paroles des théories qui lui sont chères... car alors pourquoi chercher à se duper soi-même et ne pas accepter de gaieté de cœur les conséquences de son tour d'esprit ?
Telles étaient les objections qui se présentaient à moi, tandis que j'écoutais cette Fille Sauvage si impatiemment attendue, où il semble que M. de Curel ait voulu pousser jusqu'à l'extrême la manière qui lui est propre — véritable gageure, que l'on dirait imaginée pour se prouver à soi-même la patience et la longanimité du public ; œuvre non point indifférente, il s'en faut, mais qui n'est plus du ressort de la critique dramatique ! Le passé de M. de Curel, ses productions antérieures, ses audaces bien connues, lui assuraient d'avance qu'il serait écouté jus-
qu'au bout, surtout par un public de répétition générale et de première. Je ne garantirais pas qu'il en dût être ainsi par la suite, et surtout ne conseillerais à personne de renouveler pareille tentative.
...La thèse de M. de Curel apparaît double, ou du moins une avec double développement. C'est d'abord l'affirmation scientifique des origines animales de notre pauvre humanité qui, pour avoir lutté à travers les siècles et par combien d'efforts, afin d'échapper à son esclavage ancestral, sent néanmoins peser sur elle le fardeau de son antique descendance qui la rappelle à la réalité. C'est encore cette conviction que nul procédé d'éducation — M. de Curel choisit exprès la plus despotique et la plus savante, l'éducation catholique — ne sera assez efficace pour abolir à jamais les traces de cette animalité primitive... Et voilà, certes, un passionnant débat, auquel ne saurait être indifférent un homme réfléchi, où vous reconnaissez un esprit modelé par la culture scientifique et philosophique de la seconde moitié du siècle. Reste à savoir comment il va le mettre en œuvre. Nous sommes sur les domaines du roi Abeliao, sorte de Ménélik
plus raisonneur et moins enclin à l'action. Ce roi sage et prudent a entrepris l'éducation de son fils et successeur futur, le jeune et vigoureux Kigerik, et comme il veut que cette éducation soit complète, il prend soin de lui distribuer luimême sa part de butin sur les prises des derniers combats, sous la forme de femmes captives dont il ornera son sérail. Dans l'escorte du roi se trouve un étranger, un Français, Paul Moncel, dont la situation n'est pas nettement définie, moitié confident, moitié captif, qui représente l'extrême civilisation à la cour de ce roi si désireux de s'instruire et qui se chargera d'initier aux idées générales et à la culture européenne ce souverain et son fils à qui ne suffisent plus les magnificences de la nature parmi lesquelles ils ont grandi. Ce Français, ce raisonneur, cet homme à idées générales, qui se complaît en elles, et qui a organisé sa vie comme on institue une série d'expériences, ce Paul Moncel, vous l'avez reconnu, n'est-ce pas ? C'est M. de Curel en personne, puisque toutes les idées, toutes les théories, tous les problèmes soulevés par la donnée dramatique passent par sa bouche... Reprenons le récit : à peine le partage du butin est-il
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terminé que, dans un piège destiné à capturer les bêtes, l'escorte du roi Abeliao découvre la Fille Sauvage, pauvre être aux formes humaines, mais si inculte, si grossier, si primitif, si proche par ses instincts des grands singes peuplant les forêts d'alentour, que les compagnons du roi se demandent s'ils ne doivent pas la confondre avec eux. Seul Paul Moncel s'apitoie sur son sort. Quant au fils du roi, Kigerik, par une fantaisie de barbare à demi civilisé, il demande à son père qu'elle lui soit attribuée et vienne grossir dans son sérail le lot des captives qui déjà constituent sa part de butin.
Je n'insisterai pas sur le second acte, suite et complément de l'exposition. C'est d'abord le concert des plaintes et des lamentations des captives, reprochant à Kigerik de leur avoir imposé la cohabitation avec la Fille Sauvage qui les égratigne, les mord, et se comporte avec elles comme un vrai petit animal qu'elle est. C'est ensuite une longue conférence de Paul Moncel, où celui-ci tente d'expliquer au roi Abeliao et à Kigerik les coutumes de son pays, les difficultés qui le travaillent, et dans laquelle ce croyant de la Science n'est guère tendre aux solu-
lions modernes et dit crûment leur fait aux doctrines de l'anarchie. Coup de théâtre : on entend un bruit inusité dans les jardins du roi ; Kigerik, guerrier impulsif, se précipite sur son fusil : il immole son singe favori, le grand orang qu'il vient de surprendre en conversation criminelle avec la Fille Sauvage. Peu s'en faut qu'il ne lui en fasse autant à elle-même. Heureusement Paul Moncel intervient : il supplie qu'on lui fasse grâce de la vie, et qu'on la lui remette à lui qui précisément va quitter le roi pour rentrer en France.
Lorsque le rideau se lève sur le troisième acte, plusieurs années se sont écoulées, et nous nous trouvons dans le parloir d'un couvent habité par des religieuses à qui Paul Moncel a confié, dès son retour, le soin d'éduquer, d'éveiller à la vie morale le pauvre être d'instinct que les soeurs ont baptisé sous l'invocation de Marie. La Fille Sauvage d'autrefois, c'est désormais la petite Marie, et quand Moncel arrive, son premier soin est de demander à sa sœur, la Mère Amélie, supérieure du couvent, des nouvelles de la malheureuse créature qu'il n'a pas revue depuis si longtemps. Combien il va la trouver chan-
gée, celle à qui l'eau du baptême a communiqué sa vertu bienfaisante ! Elle est vraiment charmante et délicieuse cette sœur, pleine de douceur et d'onction, esquissée par une main d'artiste, sensible avec sa foi entière et sans réserve en la toute-puissance du sacrement, avec sa tendresse d'apôtre-femme pour l'être misérable, d'autant plus digne de pitié, que Dieu lui a confié, avec son indulgence pour le frère qu'elle sait éloigné de ses croyances, mais d'âme noble et collaborant par là à l'œuvre divine ! Ah ! que M. de Curel a bien senti, et qu'il a bien rendu dans cette figure la vertu active de la piété féminine, quand elle s'unit à une âme tendre et poétisée par l'amour du prochain ! Cette mère Amélie, c'est une parente, c'est une sœur de la touchante Emma Kosilis, cette autre figure de grâce et de bonté qui apparaît dans les Feuilles détachées de Renan, lequel aussi fut un incroyant, mais conserva jusqu'à la fin le sens et le goût des choses religieuses... Les chroniqueurs nous ont appris que M. de Curel avait vécu dans ce milieu, qu'il l'avait connu et étudié. C'est trop peu dire : il l'a aimé, n'en doutons pas, pour ce qu'il enferme de poésie réelle, car on ne peint
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ainsi que ce qu'on a aimé ! La sœur Amélie fait donc venir la petite Marie, et Paul Moncel restera seul avec elle pour juger mieux, en l'interrogeant, des progrès accomplis. La jeune fille entre, les yeux baissés, avec ce regard étrange et oblique qui ne le trompe pas, lui l'observateur, et qui met un pli de tristesse sur sa lèvre. Il la questionne avec prudence sur sa vie présente. Il s'efforce de ne toucher qu'avec la plus extrême délicatesse aux images qui pourraient raviver le passé. Il sent bien, et nous sentons avec lui, que la foi, si fervente et sincère qu'elle soit dans l'âme de Marie, a cependant laissé sommeillantes en elle et prêtes à reparaître, les impulsions primitives, et il craint qu'à son approche elles ne se manifestent à nouveau, — car il sait qu'en ces sortes d'âmes la croyance ne peut guère dépasser la valeur d'un fétiche. Il la questionne donc, et Marie répond par des paroles entrecoupées. Est-elle heureuse ? Des sanglots gonflent sa poitrine : de ses yeux hagards elle fixe Paul Moncel, qui recule ; puis l'impulsion primitive reprenant sa force, elle étend vers lui sa main avide, du même geste, hélas ! qu'elle esquissa sans doute jadis dans les jardins
du roi Abeliao, vers l'orang convoité ! Paul Moncel la maîtrise, et la pauvre enfant tombe à ses pieds, terrassée par la honte qui, dans son âme encore emplie d'ombres, s'est soudainement substituée au désir. Toute cette scène est admirable sans restriction, telle qu'elle a été imaginée par l'auteur, et réalisée par le jeu impressionnant de M^^ Suzanne Després, d'une audace et d'une nouveauté qu'on ne saurait trop vanter : cela ne ressemble à rien de ce qu'on a vu au théâtre. M. de Curel et son interprète nous ont fait sentir et toucher du doigt, si je puis dire, les brusques réactions de cette âme qui s'éveille à l'existence morale, parmi combien de difficultés et de misères, et cette fois il a donné le frisson de la Vie dans une œuvre où trop souvent les théories et les discours tiennent la place de la Vie !
Passons rapidement sur le quatrième acte qui ne nous apprend rien quant à l'évolution de Marie, sinon qu'elle serait assez disposée à aller rejoindre le jeune Kigerik, devenu roi après la mort de son père, et qui, par caprice de curiosité, a fait demander si la Fille Sauvage voudrait partager sa couronne et son trône : elle
deviendrait, cela va sans dire, sa femme légitime, et toutes les autres femmes du sérail seraient renvoyées. Ainsi du même coup — et vous en voyez l'intérêt pour un apôtre chrétien comme sœur Amélie — elle convertirait un infidèle et favoriserait au loin la propagande de la vraie religion. Avec le cinquième acte, nous sommes à Bayreuth, dans le bois de sapins qui entoure le Théâtre-Wagner. Paul Moncel a emmené avec lui la petite Marie dont l'éducation se complète. Et vous entendez bien que ce décor de Bayreuth est éminemment symbolique : il signifie simplement que l'éducateur a tenté de développer la haute culture chez son élève. Sans doute y est-il arrivé dans une certaine mesure, car Marie témoigne de délicatesses et de nuances tout à fait singulières. Mais en même temps qu'elle s'est perfectionnée par l'esprit, son cœur a parlé : elle aime en silence celui auquel elle doit tout. Elle n'ose le lui avouer, mais tout en elle le proclame, et son être entier va vers lui.
C'est là que, dans le développement du drame, nous sommes obligé de repousser les conclusions de M. de Curel. Que commanderait la logique intérieure des personnages, sinon que l'éduca-
teur fût touché par le sentiment qu'il a fait naître ? Comment ! voilà un homme qui s'est dévoué à cette petite âme de sauvagesse qui si passionnément l'intéresse, qui l'a prise par la main et l'a conduite, pas à pas, des ténèbres de l'inconscience aux lumières de l'intelligence et de la beauté morale ! Il a accompli cette tâche avec amour, et c'est à l'heure où il touche à son but, où il voit son idéal presque atteint, oui, c'est alors précisément qu'il repousse ce cœur prêt à s'ouvrir, à lui dispenser ses trésors. Sans doute... Mais s'il en était autrement, la pièce de M. de Curel n'existerait plus, — entendez la thèse physiologique en vue de laquelle il a imaginé ses personnages. Voilà donc une première invraisemblance qui touche au sentimerd. J'en vois une autre, tout intellectuelle : cet homme qui repousse l'offre d'amour de sa petite amie, qui lui commande de retourner vers Kigerik, est un incrédule, — observateur, je le veux bien, et observateur passionné des mouvements de l'âme humaine, — mais ne se rattachant à aucune croyance et gardant la plus entière liberté d'appréciation à l'égard des formules confessionnelles. Dès lors, comment expliquer son rôle ?
Que lui importe à lui la conversion du roi, l'évangélisation des peuplades qui habitent ces terres lointaines ! C'était affaire à sœur Amélie : cellelà, de toute son âme, et quel que fût son chagrin de quitter l'enfant bien-aimée, pouvait, devait même la sacrifier à sa foi. Mais Paul Moncel, n'était-ce pas le dernier mouvement qu'il dût faire, ce signe de sa main pour l'envoyer vers des régions perdues ? Ah ! comme dans la réalité la chose se fût autrement passée, et comme il eût pressé sur lui ce petit cœur qu'il avait fait sien et qui ne devait plus battre que pour lui !... Voilà le danger de ces sortes de personnages, qui ne sont en réalité que des abstractions, des supports d'idées, et qui, se développant dans l'action du drame en vertu d'une logique préconçue, contraignent leur auteur à substituer le raisonnement à la vie : c'est à la fois le signe caractéristique de la nouvelle œuvre de M. de Curel, et la plus grave critique qu'on puisse lui adresser. Mais cette objection est grosse de conséquences.
Je crains, dans cette analyse forcément sommaire et ramassée, dans cette discussion nécessairement insuffisante, de n'avoir pas assez
montré ma sympathie et mon estime pour les nobles efforts de M. François de Curel... Et, cependant, combien ils sont réels et vivaces, est-il besoin que j'en souligne les causes ? Fautil dire que je donnerais tous les vaudevilles de Tannée, habilement machinés et savamment construits, pour cette pièce à idées, qui n'existe pas comme drame, et pourtant soulève en nous tant et de si passionnants débats intérieurs ! Faut-il dire que j'ai été constamment pris et retenu par la discussion de ces hauts problèmes ? Il n'importe, — et nous devons l'ajouter ici, — le Théâtre a des lois précises comme toutes les autres formes de la Pensée humaine appartenant à la catégorie des œuvres de beauté, des lois auxquelles on ne saurait impunément se soustraire, qui n'ont pas, Dieu merci, l'étroitesse et la rigueur où les voulurent maintenir un Scribe et un Sardou, mais qui nous rappellent impérieusement leur existence, j'allais dire leur nécessité, quand elles sont trop évidemment méconnues. Je vais prendre un exemple dans un art voisin pour éclairer ma pensée : en voulant porter à la scène et traiter dramatiquement ces hauts problèmes où se complaît son esprit.
M. de Curel tentait une entreprise aussi impossible que celle d'un autre fervent d'idéal qu'il connaît bien et qu'il admire, ce Gustave Moreau s'efforçant de faire tenir en sa composition des Chimères tous les rêves et toutes les aspirations de l'Humanité. L'un comme l'autre ils sont sortis des limites de leur art, et j'ajouterai que, s'ils sont tombés, c'est pour avoir voulu s'élever trop haut. Voilà un reproche qui n'est pas banal et qu'on n'a pas souvent occasion de faire dans les temps où nous vivons. Je laisse au lecteur le soin de conclure et de dire si une pareille critique n'enferme pas le plus magnifique des éloges !...