LES VENTRES DORÉS
La réputation de Yi. Emile Fabre comme auteur dramatique eut son origine dans cette Vie Publique que nous donna jadis sur la scène de la Renaissance M. Gémier, quand il en était directeur. Les amateurs de théâtre se rappellent cette vigoureuse satire des mœurs politiques contemporaines, qui furent aussi bien, j'en suis convaincu, celles de tous les temps, et dans laquelle son auteur découvrait des qualités dramatiques de premier ordre. C'était d'abord cette claire vision des réalités qu'il importe avant tout posséder quand on touche à de telles matières... une aptitude singulière à les mettre en lumière en imprimant la saillie voulue aux traits essentiels qui les constituent, et en maintenant dans l'ombre les éléments accessoires, ce qui est bien, à proprement parler, la vertu maîtresse du satiriste... enfin, chose plus rare, la plus rare de
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toutes, une complète indépendance de pensée, celle de l'homme qui n'appartient à aucun parti déterminé, qui ne sert aucune cause, sinon celle de la vérité, qui n'a ni attaches politiques, ni préférences, du moins apparentes, et par conséquent peut, d'une balance infiniment sensible, peser le pour et le contre de tous les partis. Voilà des mérites peu communs, faits pour mettre en lumière un auteur s'essayant à la peinture des mœurs publiques. Les indépendants, qui sont le petit nombre, lui en surent un gré infini. Quant aux hommes de parti, qui sont aussi de parti-pris, et composent la majorité, ils jugèrent l'auteur d'après eux-mêmes, et devant un effort si nouveau, inclinèrent à penser que ce satiriste original était un homme sans conviction, puisqu'il s'ingéniait à n'en faire triompher aucune.
Ces qualités singulières, auxquelles depuis longtemps nous n'étions plus habitués, et qui composent tout justement le contraire de ce qu'on observe dans les rapports sociaux, nous les retrouvons dans la nouvelle pièce de M. Emile Fabre. Et nous y retrouvons également l'absence de leurs contraires, c'est-à-dire la grâce, la sou-
plesse, le charme, tout ce par quoi l'on s'insinue dans les cœurs et l'on captive les femmes. Est-ce là un grief à faire à M. Emile Fabre ? Je ne le pense pas. Des qualités très tranchées sont le plus souvent exclusives, et celui qui possède la force a rarement la grâce. Aussi bien n'apparaîtelle que d'une médiocre utilité en des sujets de cet ordre, car cette étude du rôle social de l'argent, thème conducteur de tous ses développements dramatiques, constitue une suite, ou si l'on veut, une des branches de cette précédente Vie publique. Lorsque l'auteur des Ventres Dorés nous retrace l'histoire — Grandeur et Décadence — d'une de ces puissantes sociétés qui, dans la vie financière de la troisième République, présentèrent des voltes de fortune si brusques et des ruines si éclatantes, il entend bien nous intéresser, non par la seule description des faits que la réalité nous offre, que la scène nous restitue en les magnifiant, mais encore par leur retentissement immédiat sur la destinée de leurs victimes et sur la moralité générale. Tout satiriste en effet, est par nécessité, par définition peut-on dire, un moraliste, et si les conclusions de son œuvre ne se traduisent pas en formules écrites dans le
cours du dialogue dramatique, tout au moins la première vertu de son art sera-t-elle de nous les suggérer après coup par la virulence et l'énergie des tableaux qu'il a fait passer sous nos yeux.
Toute espèce de groupement, financier ou autre, si puissant soit-il, se ramène, en dernière analyse, à la personnalité de celui ou de ceux qui le dirigent : c'est ainsi que cette Société formidable, la Nouvelle-Afrique — lisez telle autre dont l'histoire réelle ne nous est que trop familière et dont les avatars ne furent que trop douloureux — c'est ainsi, dis-je, que la Nouvelle- Afrique, constituée pour l'exploitation de Mines d'or en Mauritanie, se trouve comme symbolisée dans la personne du baron de Thau qui en a fait son œuvre ; c'est ainsi qu'elle subit le contrecoup de ses luttes avec un rival exécré, le non moins puissant baron d'Urth, qui sera finalement vainqueur. Sans doute autour du baron de Thau, roi de l'affaire, qui l'a conçue et qui la tient en main, évoluent quelques figures accessoires, tracées d'un crayon vigoureux : Chauvelot, vieux joueur de Bourse, subtil et rusé, Veulettes, économiste raisonneur et statisticien d'Institut,
Klobb, courtier ingénieux, et quelques autres seigneurs de moindre importance... Vernières enfin, seul personnage honnête en contraste, qui jouera un rôle capital par l'entremise de ses scrupules dans la conduite des opérations... Il n'en reste pas moins que de Thau est la cheville ouvrière de la Société. C'est lui qui, par son luxe, sa fortune acquise, ses relations, par tout ce qui compose la façade mondaine d'un financier et partant son crédit, commande et régit les actes de la Société...
Dès les débuts de l'opération, la colossale entreprise du baron de Thau est menacée par les agissements hostiles de son rival le baron d'Urth, qui n'a d'autre objectif que de la faire sombrer. Toutefois les graves difficultés ne se révèlent qu'au second acte, à la réunion des administrateurs, et quand arrivent les mauvaises nouvelles de Mauritanie. De brutales dépêches leur apprennent soudain que la concession est attaquée, que les voies d'exploitation sont détruites, que les indigènes se révoltent, et que les financiers hostiles, faisant circuler ces bruits à la Bourse et les grossissant démesurément, jouent à la baisse sur les titres de la Nouvelle-Afrique.
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C'est le cas de prendre un parti décisif, d'utiliser les relations politiques, d'obtenir un vote de la Chambre et d'emporter la position de haute lutte. Ici plus de scrupules, mais uniquement la fièvre de l'argent à gagner. M. Emile Fabre est dans son élément : il nous fait assister à cette séance du Conseil d'administration où tous les administrateurs ensemble font bloc cont^'e le seul Verrières, arrêté par ses scrupules et refusant sa signature. Ce dernier finit par mollir, si bien que le groupe des administrateurs emporte son consentement.
Toute cette exposition, dans la pensée de l'auteur, ne fut évidemment conçue que pour amener la scène maîtresse du troisième acte, où les gros actionnaires, administrateurs de la Nouvelle-Afrique, vont se trouver face à face avec les petits prêteurs, ceux qui ont risqué dans l'affaire leurs économies et qui brutalement les viendront réclamer. Nous attendions cette scène et logiquement M. Fabre nous la devait. Il nous la devait pour plusieurs raisons : d'abord parce que, dans la réalité des opérations financières contemporaines, elle s'impose à notre pensée comme le signe même de la conquête de l'argent
par Ips gros capitalistes — elle apparaît donc au plus haut degré symbolique — parce qu'ensuite elle est d'un effet certain, facile, trop facile même. Je me rappelle qu'aux temps légendaires du procès de Panama, je vis arriver dans les corridors du Palais de Justice une femme de la campagne qui hurlait dans les couloirs : « Misérables canailles, rendez-moi mon argent ! » Elle s'impose enfin, parce qu'elle fournit le contraste, le heurt dramatique, le noir en face du blanc, ce qui saisit le public et s'impose à son attention. Vous imaginez les effets qu'on en peut tirer et que M. Fabre n'a pas manqué d'en tirer. D'un côté le groupe des administrateurs qui n'hésitent devant aucun scrupule, pour qui tous les moyens sont bons. De l'autre, Vernières qui lutte contre la dernière révolte de sa conscience. La Chambre est en séance, elle doit prendre, à l'instant même, la décision qui sauvera la Nouvelle- Afrique. Si les actions sont en hausse, le vote est certain. Dans le cas contraire, tout est perdu. Il s'agit donc de racheter à tout prix. D'Urth, l'adversaire, le sait si bien qu'il vend ses titres par paquets. « Rachetons donc, s'écrie de Thau. Je vous en conjure, Vernières ; ramassons-les
ces titres, coûte que coûte ! Les minutes pressent. )) Et il conduit Vernières devant la croisée par où montent les clameurs : « Regardez cette foule... ce sont les porteurs de titres accourant aux nouvelles... Allons-nous livrer ces malheureux sans défense aux flibustiers qui les dépouilleraient... Voyez cette femme qui pleure... ce vieillard si las, si cassé. » L'effet est un peu gros, j'y souscris, mais il est certain. Et il devient décisif, il emporte tout, quand cette foule, par un mouvement de mise en scène parfaitement réglé, fait irruption dans la salle du Conseil et se trouve en contact avec les administrateurs. On vient d'annoncer la mort, le suicide de de Thau, et elle y pénètre avec des intentions de vengeance sur la personne des autres financiers. Soudain de Thau rentre dans la salle, annonçant une hausse, triomphant, victorieux : elle l'acclame et le porte en triomphe. Toute la psychologie de la foule est dans ces deux gestes : elle n'en a jamais fait d'autres... elle n'en fera jamais d'autres, parce qu'ils sont les symboles mêmes de l'impulsivité ! J'ai dit que l'effet était gros, mais qu'il était sûr : le succès de la pièce s'est dessiné, s'est affirmé par ce contact du
populaire avec les Ventres Dorés : M. Emile Fabre connaît son public, et il sait comment on doit le prendre.
Pourtant le baron de Thau n'a pas eu les reins assez solides pour résister aux coups répétés du baron d'Urth. La Nouvelle- Afrique a été exécutée : elle est maintenant en faillite. Vernières arrive seul, après la nuit passée dans l'angoisse et les projets de suicide. Il ne cache pas à sa femme venue pour le rejoindre, qu'il a eu un moment l'intention de disparaître, que pourtant il a fini par considérer cet acte comme une lâcheté. Il estime qu'il n'a plus qu'un devoir : se réhabiliter, en rendant, sans la contrainte du procès qui doit suivre, tout ce qu'il possède aux petits actionnaires de la Nouvelle-Afrique. Elle y consent, heureuse de sauver ainsi la vie de son mari. Mais quand les gros actionnaires, les autres administrateurs, arrivent les uns après les autres, et que Vernières leur fait part de ses projets, il est accueilli par des huées : ceux-ci, en effet, n'ont d'autre préoccupation que d'anéantir les talons de chèques et les reçus qui les pourraient compromettre. Ne savent-ils pas qu'ils sont visés par la police correctionnelle et
que le commissaire peut, d'un moment à l'autre, leur mettre la main au collet. Vernières, debout contre le coffre-fort, les empêche d'approcher. Mais, tout à coup, harassé par cette lutte et par les émotions qu'il a traversées, il succombe à la rupture d'un anévrisme, à la minute même où le commissaire est signalé. Alors les administrateurs se précipitent sur le coffre-fort, brûlent les papiers qui sont de nature à les compromettre et, dans un mouvement de suprême lâcheté, ils glissent dans la poche du mort une lettre tombée sur le tapis, par laquelle Vernières semblait prendre à son compte toute la charge des fautes commises dans la gestion des intérêts communs.
Le plus grand reproche que l'on puisse adresser à M. Emile Fabre — et c'en est un à coup sûr qui a bien son importance — est celui d'extrême tension, d'abus de force, ou, si l'on veut, d'exagération dans les moyens employés pour mettre en valeur la psychologie de ses héros, autant que du groupe social dont ils conduisent les destinées. Il n'y a qu'une expression pour la caractériser : c'est la formule intensive appliquée à l'art dramatique. M. Emile Fabre vit dans Fin-
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tense, comme d'autres dans le mol et le tempéré. Voilà une garantie certaine qu'il ne nous donnera jamais de vaudeville, ce dont je le félicite, mais n'est-ce pas en même temps un défi aux vraisemblances de la réalité tout autant qu'aux effets de l'art ? Imaginez ce que pourrait être une composition symphonique en cinq parties, dont quatre auraient cette notation : largo, appasionato : n'aboutirait-elle pas nécessairement à la plus intolérable exaspération nerveuse ? J'ai parlé de défi aux vraisemblances de la réalité, et en effet, vous représentez-vous ce que donnerait, dans la conduite des affaires, cette exaltation ininterrompue, cette fébrilité perpétuelle, cette atmosphère d'orage dans laquelle, sans discontinuer, se démènent comme des fous les héros des Ventres Dorés. En matière de finance comme partout ailleurs, et quelle que puisse être d'ailleurs l'âpreté de la lutte, les orages ont leurs éclaircies, et c'est une quelconque de ces éclaircies que l'on peut reprocher à l'auteur de ne pas nous avoir montré, quand bien même elle n'eût suffi qu'à détendre nos nerfs saturés de fluide électrique. Il en eût tiré des effets d'autant plus puissants en contraste
ici nous nous retrouvons sur le terrain de
l'art dramatique lui-même — puisque nos sensations ne se précisent en nous que par différence, et il eût communiqué aux scènes de passion une âpreté d'autant plus vive qu'elle se fût manifestée en opposition avec quelques touches moins fortes. Mais, déjà nous l'avons dit, M. Fabre se complaît dans l'intense, et semblable à tous ceux qui appliquent dans la mise en œuvre de leur talent la formule du sage : « Connais-toi toi-même », il évite avec soin, comme autant de précipices, ce qui pourrait être un échec à son genre de talent.
Quoi qu'il en soit, et quelques reproches de détail qu'on lui puisse adresser, les Ventres Dorés nous apparaissent une œuvre forte, sincère, vibrante, issue d'un tempérament doué, qui n'a qu'un souci : exprimer au dehors ce qu'il sent, et comme il le sent — chose rare à l'époque où nous vivons et qui compose un curieux contraste avec tant d'insignifiances et de platitudes que nous offre le théâtre. Elle fait honneur à l'auteuif qui la conçut et qui l'écrivit. Et voyez ce que c'est qu'une œuvre forte et sa prestigieuse vertu pour renouveler toutes choses autour d'elle !
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Les qualités de vie, de grouillement dans la mise en scène, projection directe de la réalité sur la convention du théâtre, ont produit un effet certain. Nous voudrions croire que ce n'est pas simple amusement de l'œil pour le public, et qu'il associa ce grouillement à la psychologie intime des personnages qui conduisent le drame. Il faut joindre à cet intérêt le prestige personnel de M. Gémier, qui a dessiné vigoureusement et même avec une certaine désinvolture la silhouette du financier baron de Thau. Il en a bien rendu le côté risque-tout, l'aisance dépourvue de scrupule et l'audace cynique. M. Candé que nous n'avions pas vu depuis les temps les plus reculés, depuis l'époque où, sur cette même scène de l'Odéon et dans une adorable reprise du Marchand de Venise, il incarnait le personnage de l'ami malheureux, M. Candé qui semble destiné à jouer les honnêtes gens, a été excellent dans le rôle de Vernières. Enfin, M. Dorival, dont on ne sait pas assez reconnaître les mérites, bien qu'il soit constamment sur la brèche, a vigoureusement silhouetté le baron d'Urth.